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Philosophie sociale et religion d'Auguste Comte

Ces dernières années ont vu refleurir la gloire d'Auguste Comte. Il a suffi, pour que ce philosophe prît définitivement son rang parmi les maîtres de l'humanité, qu'on s'affranchit des jugements tout faits de ses panégyristes et de ses détracteurs, et qu'on le lût. Sa pensée, prise à la source, était bien plus riche et féconde que les formules où l'on croyait la capter. Ainsi éveillés de notre sommeil dogmatique, nous sommes dans de bonnes conditions pour lire l'ouvrage d'un savant et profond penseur, qui n'a demandé qu'à Comte lui-même ce que celui-ci a fait ou voulu faire, et qui ne s'est inspiré, dans ses appréciations sur ses doctrines, que des principes d'une philosophie aussi objective, large et impartiale que possible. L'illustre Maître de Balliol Collège (Oxford) a donné, sur la Philosophie critique déliant (1889) et sur X Evolution de la religion (1893) , des ouvrages qui, tout de suite, ont été classiques. Sa tendance hégélienne se traduit principalement par cet esprit d'ensemble, clef du monde et de la vie, selon Auguste Comte. Quelle impression a faite sur cette libre et vigoureuse intelligence la lecture du Cours de philosophie positive et du Système de politique posi-

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tive, c'est ce qu'il est, certes, intéressant de connaître.

De cette œuvre si vaste, M. Gaird considère spécialement la partie pratique, sociale et religieuse. L'on trouvera, sans nul doute, qu'il l'expose avec une fidélité, une aisance, une pénétration, une logique et une clarté singulières. C'est vraiment là, non un assemblage de textes cousus entre eux du dehors, mais une pensée ouverte, docile et sympathique, qui revit les méditations de l'auteur. Et l'œuvre de Comte grandit, comme il est naturel, ainsi présentée, dans son esprit propre, dans ses éléments essentiels, dans l'harmonie de son ensemble, dans ses motifs et dans ses tendances, par un interprète qui en a saisi et s'en est assimilé le principe interne de vie et de développement.

Se reprenant toutefois, après s'être ainsi, de bonne grâce, donné à son auteur, le professeur Edw. Caird se demande s'il peut accepter les conclusions du philosophe. La critique à laquelle il soumet le système est essentiellement interne. Parti de l'idée de définir rigoureusement et d'étendre aux réalités humaines, morales et sociales, la notion de science positive, Comte aboutit à la constitution d'une religion dite religion.de l'humanité. Que penser de cette déduction ? Est-elle légitime ? Est-elle suffisante ?

Selon une opinion très répandue, la philosophie de Comte proprement dite s'arrêterait à la sociologie comme science. Ce qui vient après ne serait qu'une vaine expression des rêves et de la vie sentimentale de l'individu, sans lien logique avec le système. Critique plausible en un sens, estime M. Caird, mais critique qui dépasse le but. Ce n'est pas lorsqu'il aborde la morale et la

religion, o'esl dès la sociologie h même dès La biologie que Comte, posant l'ensemble avant (es parties, l'organisme avanl Les organes, tourne !<• dosé La philosophie matérialiste et atomistiqne dont il a semblé d'abord

adopter le point de vue. Dans ce rôle directeur attribué à l'idée du tout, de L'organisation, de la synthèse consiste son originalité et tout l'effort de sa pensée. Il est bien lui-même lorsqu'il édifie, sur l'idée d'ensemble, et la biologie et la sociologie, et, ensuite, la morale et la religion.

Mais ici surgit une question inverse de celle que Ton pose communément. Si Comte, une fois en quête d'unité synthétique, a le droit et le devoir de s'élever jusqu'à la religion de l'humanité, peut-il s'y tenir ? L'humanité, pour l'homme, est-elle une fin ? est-elle le terme de nos pensées et de nos actions?

On sait que Pascal insistait sur le caractère ambigu qu'il attribuait à l'homme. C'est, disait-il, un milieu entre rien et tout. L'homme, écrivait-il encore, passe infiniment l'homme. Et il nous le montrait incurable ment inquiet, parce qu'il croit se suffire, et qu'en réa lité il ne peut trouver sa satisfaction qu'en Dieu.

M. Caird me semble avoir de l'homme une idée analogue à celle de Pascal. « La pauvre chose que l'homme, s'il ne peut s'élever au-dessus de lui-même ! » est-il dit dans des vers qu'il cite. L'homme est un être qui veut, qui peut se dépasser. Il appelle du nom de Dieu l'être universel, l'absolu, dont il s'efforce de prendre conscience, et dont il sent que la puissance le soutient et le porte. Il ne serait plus lui s'il se faisait de l'humanité un concept scolastique, à tout jamais arrêté, et

fermé comme une définition mathématique. L'homme est un être religieux, c'est-à-dire un être qui cherche et vénère la source infinie de l'être et du bien. La religion de l'humanité véritable, c'est la religion. Elle a dissout le dieu chose, individu, force matérielle et particulière, vaine explication des phénomènes de la nature : elle retrouve, au fond du cœur de l'homme, le dieu esprit, idéal, vivant, dont l'action interne a fait l'homme, et auquel se suspend l'humanité pour demeurer elle-même et pour monter toujours plus haut.

Telle est donc l'alternative où M. Gaird enferme le Gomtisme : ou faire droit jusqu'au bout à la critique de Littré et de Mill, et dissoudre religion, morale, sociologie et biologie dans l'atomisme et le matérialisme ; ou, maintenant dans leur originalité la biologie et la sociologie, pousser la vue synthétique des choses et l'approfondissement de la conscience aussi loin qu'il est possible et nécessaire à l'humanité pour qu'elle soit pleinement elle-même, c'est-à-dire jusqu'à la conception et au culte de l'être et du bien infini. Entre ces deux solutions il n'y a que doctrines incomplètes, arbitrairement arrêtées dans leur développement.

Si, comme le dit M. Caird, la vraie manière d'honorer un penseur est de s'efforcer de le comprendre à son point de vue propre et de soumettre ensuite ses idées à un examen aussi objectif que possible, il faut reconnaître qu'il a, lui-même, dans cet ouvrage, rendu un sérieux et digne hommage à la mémoire d'Auguste Comte.

Emile Boutroux.

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