‹ Philosophie sociale et religion d'Auguste ComteChapitre 15 sur 42 · RAPPORT DE L'ESPRIT ET DU COEUR · texte numérisé non relu

RAPPORT DE L'ESPRIT ET DU COEUR

vous ajouter l'Allemagne et l'Italie, sonl pour lui « des agrégations factices sans justification solide », qui m; deviendront des « dais libres <;t durables», qu'après s'être fragmentées en groupements <!•' deux ou trois millions d'âmes, dont le territoire n'excédera pas ceux de la Belgique ou de la Toscane. « L'Occident sera ainsi partagé en soixante-dix républiques et la terre en cinq cents ; et l'œuvre principale du patriciat sera de diriger et régler la vie industrielle de la collectivité, chaque membre du triumvirat de banquiers, qui doivent gouverner l'Etat, ayant sous sa surveillance particulière l'un des grands départements industriels. D'autre part, l'unité humaine doit être uniquement représentée par la puissance spirituelle, à qui doivent être confiées toute l'œuvre du progrès scientifique, l'instruction du peuple et la censure morale sur tous gouvernements et individus. Et comme cette puissance spirituelle doit être organisée exactement sur le modèle de l'église du moyen âge, dans [un but pratique, elle doit aussi demeurer inorganique, comme cette église, dans un but scientifique. En d'autres termes, elle s'interdira toute division du travail dans la science ; et chaque savant professera toute la science, comme le docteur du moyen âge, en y ajoutant l'office du sacerdoce, qui pour Comte comprend à la fois la cure des âmes et celle des corps. L'examen détaillé de ce plan est inutile après ce qui a été dit. 11 est certain que la séparation de l'église et de l'état au moyen âge a été une condition importante et même nécessaire du progrès. Le christianisme n'aurait pas pénétré les esprits, si l'application concrète de ses principes avait été trop rapide. La condi-

tion essentielle de cette application était de ne pas la chercher trop tôt. En effet, les conséquences d'un principe moral et religieux ne peuveut être trouvées directement par simple déduction logique* car il est comme un germe vivant, où ni analyse, ni déduction ne peuvent découvrir les linéaments de la plante future. Pour trouver ce qu'elle est et ce qu'elle contient il faut la planter dans les esprits et la laisser croître. C'est pourquoi l'église du moyen âge tirait sa force de sa faiblesse même, tandis que le plus grand danger pour elle était dans ses victoires mêmes sur le pouvoir temporel. Elle se corrompit et perdit toute influence sur les esprits au moment où elle semblait avoir établi ses droits à une suprématie absolue. Comte, après de Maistre, attache une grande importance à la situation d'arbitres entre souverains et nations qu'avaient les papes du moyen âge. Mais il oublie qu'en réclamant et maintenant cette situation, la papauté cessait d'être un pouvoir spirituel, puisque la fonction d'un tel pouvoir consiste à enseigner les principes plutôt qu'à s'en servir pour résoudre les difficultés pratiques. Un pouvoir intervenant ainsi dans la lutte immédiate des intérêts devait être envahi par les passions qu'ils excitent, et d'autant plus sûrement corrompu par ces passions, qu'il les regardait comme mauvaises et prétendait y renoncer entièrement. L'autorité acquise par l'église au moyen âge avait sa valeur comme anticipation à la fédération pacifique des peuples sous un gouvernement suprême ; mais elle fut sûrement le premier pas vers l'effacement de la distinction entre les pouvoirs spirituel et temporel.

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La vérité semble être que la distinction entre oei deux pouvoirs n'a rien de logique, si ce n'est au sens déjà Indiqué; el <| u<> L'effort pour la réaliser pratique ment doit amener, comme au moyen âge, un»' lutte ntaur* trière perpétuelle. Poser lace à face deux pouvoirs régulièrement constitués, réclamant L'obéissance, l'un au nom de ses intérêts spirituels, l'autre au nom de ses intérêts temporels, c'est organiser L'anarchie» Tant que le corps el L'esprit seront inséparables, il sera impossible de partager le monde entre César et Dieu, car a un point de vue tout appartient à César, et à un autre tout appartient à Dieu. Au moyen âge, le conflit entre deux despotismes était nécessaire au progrès de la liberté ; mais dès que le gouvernement cesse d'être despotique, le besoin de cette division du pouvoir disparaît. La séparation relative entre classes spéculatives et actives, c'est-à-dire entre les éducateurs scientifiques et moraux, qui doivent découvrir et enseigner les principes, et les hommes d'état ou administrateurs, qui doivent déterminer les améliorations possibles à un moment donné, dans l'organisation de la vie sociale et politique, cette séparation est une division du travail qui ne peut que briser l'unité du corps social. Il n'est pas désirable que le philosophe, le prêtre ou le savant, soient rois ; nous pouvons même admettre qu'ils feraient probablement de mauvais rois ; mais il est désirable qu'ils aient leur influence légitime, comme enseignant les vérités générales d'où sort en définitive toute amélioration pratique. Dans un état bien organisé, les différences naturelles de goûts et de talents devraient suffire à assurer l'influence légitime des

représentants naturels des intérêts spirituels, tant religieux que philosophiques et scientifiques, sans les faire sortir de leur tache de découverte et d'enseignement du vrai, pour se tourner vers « la sphère de la politique pratique », à laquelle ils sont moins aptes. Comte, en les organisant en un pouvoir séparé de l'état, rendrait très probable cette perversion. Une hiérarchie de prêtres sous un pape despotique ne serait bientôt plus en rien un pouvoir spirituel, et elle dégénérerait, comme l'a fait précisément la papauté au xive siècle. Cela serait d'autant plus certain que, par suite de la condamnation par Comte de l'esprit spécialiste, on défendrait aux prêtres, dans leurs sphères particulières de recherche scientifique, toute division du travail conforme à leurs aptitudes. Par cette défense, leur attention serait détournée d'examiner la vérité de leurs doctrines, pour se porter vers leur application pratique immédiate, ce qui produirait naturellement, sauf chez quelques esprits plus larges, une omniscience superficielle, ennemie de toute culture véritable. Privé de son objet naturel, qui est la science, le sacerdoce de Comte s'efforcerait nécessairement d'influencer directement la vie pratique ; et il se trouverait, si l'on suppose réalisées les idées politiques de Comte, en présence de nombreuses cités, dont aucune ne serait assez importante pour offrir une résistance efficace. Il faudrait que le positivisme ait bien changé la nature humaine, pour qu'un tel sacerdoce ne cherchât pas à se rendre despotique, étant donné surtout qu'il posséderait une arme aussi puissante que l'excommunication positiviste (1).

(1) Pol. Pos., IV, p. 292.

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La vérité est que Comte uommet la môme erreur que Montesquieu, qui mettait à t<>ri la sécurité d'un étal libre dans la séparation des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, et qui traitait ainsi en organismes indépendants les organes différents par lesquels s'exprime la vie commune. Il oubliait qu'une telle balance des pouvoirs a pour elfet, ou bien un équilibre qui fait cesser tout mouvement, ou bien une lutte qui risque <le faire perdre à l'état sa liberté. Le vrai préservatif contre les dangers résultant, d'une part, de L'application directe de la théorie à la pratique, de l'autre, delà trop grande séparation entre théorie et pratique, doit consister, non pas à les ériger en pouvoirs spirituels et temporels, mais à les subordonner à l'unité organique de la société entière, communale, nationale, universelle. L'unité organique, si elle n'implique pas une forme spéciale de gouvernement, implique du moins deux choses : en premier lieu que chaque grande classe ou grand intérêt doit avoir un organe défini, afin de pouvoir agir sur le corps entier de façon régulière et constitutionnelle, en employant toute sa force sans violence révolutionnaire ; et en second lieu que nulle classe, nul intérêt, ne doivent avoir une situation assez indépendante pour empêcher les moyens légaux ou constitutionnels de les subordonner, comme il convient, au bien général. Mais Comte, exagérant par crainte du mouvement individualiste et démocratique de la société moderne, a construit un idéal social qui est en défaut à ces deux points de vue, et qui est un retour à la société inorganique du moyen âge.

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Il serait injuste de terminer ces chapitres, nécessairement consacrés en grande partie à la critique et à la controverse, sans donner une idée de la force et de la pénétration des œuvres de Comte, de la Politique Positive surtout. La critique elle-même, il faut se le rappeler, est une espèce d'hommage, car, dit Hegel, « ce n'estqu'un grand homme qui nous condamne à la tâche de l'expliquer». Mais, s'il nous est parfois possible de regarder de haut de tels hommes, il faut nous souvenir que c'est en nous tenant sur leurs épaules. Comte me semble avoir, comme penseur, une place assez analogue à celle de Kant. Il se tient, ou plutôt il se meut, entre l'ancien monde et le nouveau, et il est plein de contradictions par son effort même de transition. De même que Kant, il est jusqu'au bout embarrassé dans ses idées initiales, et il ne réussit pas à s'en affranchir de façon à se renouveler. Il n'avait pas, il est vrai, la puissance d'analyse spéculative qui caractérisait son prédécesseur; mais il avait beaucoup de sa justesse d'esprit et de sa puissance constructive. Il était comme lui convaincu du primat de la morale, et également décidé à subordonner toute étude théorique à la solution du problème éthique. Soit parce qu'il vivait plus près de nous, et dans une société en proie aux souffrances d'une révolution sociale, soit à cause de l'ardeur de ses propres inclinations sociales, il apporte, à juger les maux et les besoins de la société moderne, une clairvoyance que nous ne pouvons pas attendre de Kant, et qui jette un jour nouveau sur les spéculations éthiques des successeurs idéalistes de ce dernier. Bien que son système ne soit pasfcohérentdans

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son ensemble, que sa théorie du progrès historique soit, insuffisante, el son idéal social imparfait, il n'en Faut pas moins reconnaître, dans ses théories historiques et sociales, bien des éléments précieux, que ne doivenl pas négliger ceux qui veulent étudier ces sujets. In esprit de cette force ne peut traiter de question sans y jeter une grande lumière, Indépendamment de son propre système, et surtout sans y montrer Les difficultés vraiment difficiles à résoudre. C'est surtout dans ces sujets que bien poser les problèmes c'est les résoudre à demi. Il y a de plus, comme Comte le dit lui-même quelque part, un immense avantage dans fétude des questions complexes, à avoir devant les yeux un essai clair et systématique d'explication, car ce n'est qu'à force de critique que nous pouvons atteindre la vérité qui unifie les côtés et aspects différents du réel.

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