‹ Philosophie spiritualisteChapitre 63 sur 181 · CHAP. VI · texte numérisé non relu

CHAP. VI

sensations sont générales. Voilà pourquoi l’Esprit ne dit pas qu’il souffre plutôt de la tête que des pieds. Il faut du reste se garder de confondre les sensations du périsprit, rendu indépendant, avec celles du corps : nous ne pouvons prendre ces dernières que comme terme de comparaison et non comme analogie. Dégagé du corps, l’Esprit peut souffrir, mais cette souffrance n’est pas celle du corps : ce n’est cependant pas une souffrance exclusivement morale, comme le remords, puisqu’il se plaint du froid et du chaud ; il ne souffre pas plus en hiver qu’en été : nous en avons vu passer à travers les flammes sans rien éprouver de pénible ; la température ne fait donc sur eux aucune impression. La douleur qu’ils ressentent n’est donc pas une douleur physique proprement dite : c’est un vague sentiment intime dont l’Esprit lui-même ne se rend pas toujours un compte parfait, précisément parce que la douleur n’est pas localisée et qu’elle n’est pas produite par les agents extérieurs: c’est plutôt un souvenir qu’une réalité, mais un souvenir tout aussi pénible. Il y a cependant quelquefois plus qu’un souvenir, comme nous allons le voir.

L’expérience nous apprend qu’au moment de la mort le périsprit se dégage plus ou moins lentement du corps ; pendant les premiers instants, l’Esprit ne s’explique pas sa situation ; il ne croit pas être mort ; il se sent vivre ; il voit son corps d’un côté, il sait qu’il est à lui, et il ne comprend pas qu’il en soit séparé; cet état dure aussi longtemps qu’il existe un lien entre le corps et le périsprit. Un suicidé nous disait : Non, je ne suis pas mort, et il ajoutait: et cependant je sens les vers qui me rongent. Or, assurément, les vers ne rongeaient pas le périsprit, et encore moins l’Esprit, ils ne rongeaient que le corps. Mais comme la séparation du corps et du périsprit n’était pas

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complète, il en résultait une sorte de répercussion morale qui lui transmettait la sensation de ce qui se passait dans le corps. Répercussion n’est peut-être pas le mot, il pourrait faire croire à un effet trop matériel ; c’est plutôt la vue de ce qui se passait dans son corps auquel le rattachait son périsprit, qui produisait en lui une illusion qu’il prenait pour une réalité. Ainsi ce n’était pas un souvenir, puisque, pendant sa vie, il n’avait pas été rongé par les vers : c’était le sentiment de l’actualité. On voit par là les déductions que l’on peut tirer des faits, lorsqu’ils sont observés attentivement. Pendant la vie, le corps reçoit les impressions extérieures et les transmet à l’Esprit par l’intermédiaire du périsprit qui constitue, probablement, ce que l’on appelle fluide nerveux. Le corps étant mort ne ressent plus rien, parce qu’il n’y a plus en lui ni Esprit ni périsprit. Le périsprit, dégagé du corps, éprouve la sensation ; mais comme elle ne lui arrive plus par un canal limiié, elle est générale. Or, comme il n’est en réalité qu’un agent de transmission, puisque c’est l’Esprit qui a la conscience, il en résulte que s’il pouvait exister un périsprit sans Esprit, il ne ressentirait pas plus que le corps lorsqu’il est mort ; de même que si l’Esprit n’avait point de périsprit, il serait inaccessible à toute sensation pénible ; c’est ce qui a lieu pour les Esprits complètement épurés. Nous savons que plus ils s’épurent, plus l’essence du périsprit devient éthérée ; d’où il suit que l’influence matérielle diminue à mesure que l’Esprit progresse, c’est-à-dire à mesure que le périsprit lui-même devient moins grossier.

Mais, dira-t-on, les sensations agréables sont transmises à l’Esprit par le périsprit, comme les sensations désagréables ; or, si l’Esprit pur est inaccessible aux unes, il doit l’être également aux autres. Oui, sans doute, pour celles

qui proviennent uniquement de l’influence de la matière que nous connaissons ; le son de nos instruments, le parfum de nos fleurs ne lui font aucune impression, et pourtant il y a chez lui des sensations intimes, d’un charme indéfinissable dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, parce que nous sommes à cet égard comme des aveugles de naissance à l’égard de la lumière; nous savons que cela existe; mais par quel moyen? là s’arrête pour nous la science. Nous savons qu’il y a perception, sensation, audition, vision; que ces facultés sont des attributs de tout l’être, et non, comme chez l’homme, d’une partie de l’être ; mais encore une fois par quel intermédiaire? c’est ce que nous ne savons pas. Les Esprits eux-mêmes ne peuvent nous en rendre compte, parce que notre langue n’est pas faite pour exprimer des idées que nous n’avons pas, pas plus que dans la langue des sauvages il n’y a des termes pour exprimer nos arts, nos sciences et nos doctrines philosophiques.

En disant que les Esprits sont inaccessibles aux impressions de notre matière, nous voulons parler des Esprits très élevés dont l’enveloppe éthérée n’a pas d’analogue ici-bas. Il n’en est pas de même de ceux dont le périsprit est plus dense; ceux-là perçoivent nos sons et nos odeurs, mais non pas par une partie limitée de leur individu, comme de leur vivant. On pourrait dire que les vibrations moléculaires se font sentir dans tout leur être et arrivent ainsi à leur sensorium commune, qui est l’Esprit lui-même, quoique d’une manière différente, et peut-être aussi avec une impression différente, ce qui produit une modification dans la perception, ils entendent le son de notre voix, et pourtant ils nous comprennent sans le secours de la parole, par la seule transmission de la pensée; et ce qui vient à l’appui de ce que nous disons, c’est que celle pénétration

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est d’autant plus facile que l’Esprit est plus dématérialisé. Quant à la vue, elle est indépendante de notre lumière. La faculté de voir est un attribut essentiel de l’àme : pour elle il n’y a pas d’obscurité ; mais elle est plus étendue, plus pénétrante chez ceux qui sont plus épurés. L’àme, ou l’Esprit, a donc en elle-même la faculté de toutes les perceptions ; dans la vie corporelle, elles sont oblitérées par la grossièreté de nos organes; dans la vie extra-corporelle elles le sont de moins en moins à mesure que s'éclaircit l’enveloppe semi-matérielle.

Cette enveloppe puisée dans le milieu ambiant varie suivant la nature des mondes. En passant d’un monde à l’autre, les Esprits changent d’enveloppe comme nous changeons d’habit en passant de l’hiver à l’été, ou du pôle à l’équateur. Les Esprits les plus élevés, lorsqu’ils viennent nous visiter, revêtent donc le périsprit terrestre, et dès lors leurs perceptions s’opèrent comme chez nos Esprits vulgaires; mais tous , inférieurs comme supérieurs, n’entendent et ne sentent que ce qu’ils veulent entendre ou sentir. Sans avoir des organes sensitifs, ils peuvent rendre à volonté leurs perceptions actives ou nulles ; il n’y a qu’une chose qu’ils sont forcés d’entendre, ce sont les conseils des bons Esprits. La vue est toujours active, mais ils peuvent réciproquement se rendre invisibles les uns pour les autres. Selon le rang qu’ils occupent, ils peuvent se cacher de ceux qui leur sont inférieurs, mais non de ceux qui leur sont supérieurs. Dans les premiers moments qui suivent la mort, la vue de l’Esprit est toujours trouble et confuse ; elle s’éclaircit à mesure qu’il se dégage, et peut acquérir la même clarté que pendant la vie, indépendamment de sa pénétration à travers les corps qui sont opaques pour nous. Quant à son extension à travers l’espace indéfini, dans l’avenir et dans le passé,

elle dépend du degré de pureté et d’élévation de l’Esprit.

Toute eette théorie, dira-t-on, n’est guère rassurante. Nous pensions qu’une fois débarrassés de notre grossière enveloppe, instrument de nos douleurs, nous ne souffrions plus, et voilà que vous nous apprenez que nous souffrons encore ; que ce soit d’une manière ou d’une autre, ce n’en est pas moins souffrir. Hélas ! oui, nous pouvons encore souffrir, et beaucoup, et longtemps, mais nous pouvons aussi ne plus souffrir, même dès l’instant où nous quittons cette vie corporelle.

Les souffrances d’ici-bas sont quelquefois indépendantes de nous, mais beaucoup sont les conséquences de notre volonté. Qu’on remonte à la source, et l’on verra que le plus grand nombre est la suite de causes que nous aurions pu éviter. Que de maux, que d’infirmités, l'homme ne doit-il pas à ses excès, à son ambition, à ses passions en un mot? L’homme qui aurait toujours vécu sobrement, qui n’aurait abusé de rien, qui aurait toujours été simple dans ses goûts, modeste dans ses désirs, s’épargnerait bien des tribulations. Il en est de même de l’Esprit; les souffrances qu’il endure sont toujours la conséquence de la manière dont il a vécu sur la terre ; il n’aura plus sans doute la goutte et les rhumatismes, mais il aura d’autres souffrances qui ne valent pas mieux. Nous avons vu que scs souffrances sont le résultat des liens qui existent encore entre lui et la matière ; que plus il est dégagé de l’influence de la matière, autrement dit, plus il est dématérialisé, moins il a de sensations pénibles; oril dépend de lui de s’affranchir de cette influence dès cette vie; il a son libre arbitre, et par conséquent le choix entre faire et ne pas faire ; qu’il dompte ses passions animales, qu’il n’ait ni haine, ni envie, ni jalousie, ni orgueil; qu’il ne soit pas dominé par l’égoïsme; qu’il purifie son âme par les bons

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sentiments; qu’il fasse le bien; qu'il n’attache aux choses de ce monde que l'importance qu’elles méritent, alors, même sous son enveloppe corporelle, il est déjà épuré, il est déjà dégagé de la matière, et quand il quille cette enveloppe, il n’en subit plus l’influence ; les souffrances physiques qu’il a éprouvées ne lui laissent aucun souvenir pénible; il ne lui en reste aucune impression désagréable, parce qu’elles n’ont affecté que le corps et non l’Esprit; il est heureux d’en être délivré, et le calme de sa conscience l’affranchit de toute souffrance morale. Nous en avons interrogé des milliers, ayant appartenu à tous les rangs de la société, à toutes les positions sociales ; nous les avons étudiés à toutes les périodes de leur vie spirite, depuis l’instant où ils ont quitté leur corps; nous les avons suivis pas à pas dans cette vie d’outre-tombe pour observer les changements qui s’opéraient en eux, dans leurs idées, dans leurs sensations, et sous ce rapport les hommes les plus vulgaires ne sont pas ceux qui nous ont fourni les sujets d’étude les moins précieux. Or, nous avons toujours vu que les souffrances sont en rapport avec la conduite dont ils subissent les conséquences, et que cette nouvelle existence est la source d’un bonheur ineffable pour ceux qui ont suivi la bonne route; d’où il suit que ceux qui souffrent, c’est qu’ils l’ont bien voulu, et qu’ils ne doivent s’en prendre qu’à eux, tout aussi bien dans l’autre monde que dans celui-ci.

Choix des épreuves.

258. A l’état errant, et avant de prendre une nouvelle existence corporelle, l’Esprit a-t-il la conscience et la prévision des choses qui lui arriveront pendant la vie?

« 11 choisit lui-même le genre d’épreuves qu’il veut su-

bir, et c’est en cela que consiste son libre arbitre. »

— Ce n’est donc point Dieu qui lui impose les tribulations de la vie comme châtiment?

« Rien n’arrive sans la permission de Dieu, car c’est lui qui a établi toutes les lois qui régissent l’univers. Demandez donc pourquoi il a fait telle loi plutôt que telle autre! En donnant à l’Esprit la liberté du choix, il lui laisse toute la responsabilité de ses actes et de leurs conséquences; rien n’entrave son avenir; la route du bien est à lui comme celle du mal. Mais s’il succombe, il lui reste une consolation, c’est que tout n’est pas fini pour lui, et que Dieu, dans sa bonté, le laisse libre de recommencer ce qu’il a mal fait. Il faut d’ailleurs distinguer ce qui est l’œuvre de la volonté de Dieu, et ce qui est celle de l'homme. Si un danger vous menace, ce n’est pas vous qui avez créé ce danger, c’est Dieu ; mais vous avez la volonté de vous y exposer, parce que vous y avez vu un moyen d’avancement, et Dieu l’a permis, n

259. Si l’Esprit a le choix du genre d’épreuve qu’il doit subir, s’ensuit-il que toutes les tribulations que nous éprouvons dans la vie ont été prévues et choisies par nous?

« Toutes n'est pas le mot., car ce n’est pas à dire que vous avez choisi et prévu tout ce qui vous arrive dans le monde jusque dans les moindres choses ; vous avez choisi le genre d’épreuve, les faits de détail sont la conséquence de la position, et souvent de vos propres actions. Si l’Esprit a voulu naître parmi des malfaiteurs, par exemple, il savait à quels entraînements il s’exposait, mais non chacun des actes qu’il accomplirait; ces actes sont l'effet de sa volonté, ou de son libre arbitre. L’Esprit sait qu’en choisissant telle route il aura tel genre de lutte à subir; il sait donc la nature des vicissitudes qu’il rencontrera, mais il

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ne sait pas si ce sera plutôt tel événement que tel autre. Les événements de détail naissent des circonstances et de la force des choses. Il n’y a que les grands événements, ceux qui influent sur la destinée, qui sont prévus. Si tu prends une route remplie d’ornières, tu sais que tu as de grandes précautions à prendre, parce que tu as chance de tomber, mais tu ne sais pas dans quel endroit tu tomberas, et il se peut que tu ne tombes pas si tu es assez prudent. Si en passant dans la rue il te tombe une tuile sur la tête, ne crois pas que c’était écrit, comme on le dit vulgairement. »

260. Comment l’Esprit peut-il vouloir naître parmi des gens de mauvaise vie?

« Il faut bien qu’il soit envoyé dans un milieu où il puisse subir l'épreuve qu’il a demandée. Eh bien ! il faut donc qu’il y ait de l’analogie ; pour lutter contre l’instinct du brigandage, il faut qu’il se trouve avec des gens de cette sorte. »

— S’il n’y avait pas des gens de mauvaise vie sur la terre, l’Esprit ne pourrait donc y trouver le milieu nécessaire à* certaines épreuves?

« Est-ce qu’il faudrait s’en plaindre? C’est ce qui a lieu dans les mondes supérieurs où le mal n’a pas accès ; c’est pourquoi il n’y a que de bons Esprits. Faites qu’il en soit bientôt de même sur votre terre. »

261. L’Esprit, dans les épreuves qu’il doit subir pour arriver à la perfection, doit-il éprouver tous les genres de tentations; doit-il passer par toutes les circonstances qui peuvent exciter en lui l’orgueil, la jalousie, l’avarice, la sensualité, etc.?

« Certainement non, puisque vous savez qu’il y en a qui prennent, dès le début, une route qui les affranchit de bien des épreuves ; mais celui qui se laisse entraîner dans la

mauvaise route, court tous les dangers de cette route. Un Esprit, par exemple, peut demander la richesse, et cela peut lui être accordé ; alors, suivant son caractère , il pourra devenir avare ou prodigue, égoïste ou généreux, ou bien il se livrera à toutes les jouissances de la sensualité ; mais ce n'est pas à dire qu’il devra passer forcément par la filière de tous ces penchants. »

262. Comment l’Esprit qui, à son origine, est simple, ignorant et sans expérience, peut-il choisir une existence en connaissance de cause, et être responsable de ce choix ?

« Dieu supplée à son inexpérience en lui traçant la route qu’il doit suivre, comme tu le fais pour un enfant dès le berceau ; mais il le laisse peu à peu maître de choisir à mesure que son libre arbitre se développe, et c’est alors que souvent il se fourvoie en prenant le mauvais chemin s’il n’écoute pas les conseils des bons Esprits ; c’est là ce qu’on peut appeler la chute de l’homme. »

— Lorsque l’Esprit jouit de son libre arbitre, le choix de l’existence corporelle dépend-il toujours exclusivement de sa volonté, ou bien cette existence peut-elle lui être imposée par la volonté de Dieu comme expiation?

« Dieu sait attendre : il ne hâte pas l’expiation ; cependant Dieu peut imposer une existence à un Esprit, lorsque celui-ci, par son infériorité ou son mauvais vouloir, n’est pas apte à comprendre ce qui pourrait lui être le plus salutaire, et lorsqu’il voit que cette existence peut servir à sa purification et à son avancement, en même temps qu’il y trouve une expiation. »

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