‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 20 sur 52 · DES ÉLÉMENTS EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DES ÉLÉMENTS EN GÉNÉRAL

Sous le nom d'éléments, tout le monde entend les corps simples, d'où sont premièrement formés les corps mixtes, et dans lesquels ils sont en dernier lieu résolus. Nous disons des corps, pour les distinguer de la matière et de la forme, qui ne sont point des corps, mais les principes de corps; simples, parce qu'ils ne sont point constitués par la mixtion d'autres corps, comme les corps mixtes; d'où sont formés les mixtes, pour les distinguer des cieux, qui sont à la vérité des corps simples, mais qui ne pénètrent point dans les compositions terrestres ; les mots premièrement et en dernier lieu servent à distinguer les éléments des substances qui entrent plus prochainement dans la formalion des corps mixtes, mais qui peuvent elles-mêmes se résoudre en corps plus simples, et, par conséquent, en sont composées : par exemple, le sel, le soufre, etc. Ceci posé, voyons : !<> combien il y a d'éléments, et quels ils sont; 2» ce qu'ils sont, sous le rapport de leurs qualités; 3° si les éléments peuvent se changer les uns dans les autres.

Première conclusion. — H y a quatre éléments: le feu, l'air, l'eau, et la terre. Cette conclusion est acceptée communément; nous l'avons déjà donnée en parlant de la position et du mouvement des corps , prouvons -la maintenant d'après les principes mêmes de la mixtion.

D'abord tous les corps mixtes sont premièrement composés de ces quatre éléments, et, en dernière analyse, ils y retournent : donc ce sont bien les éléments du monde. Prouvons l'antécédent. Tous les corps mixtes en sont formés

premièrement , tous ont pour base d'abord de la poussière terreuse, ensuite de l'humeur aqueuse, qui agglutine cette poussière terreuse , puis une substance aériforme ou spiritueuse, qui s'insinue dans ces parties épaisses, et en remplit les pores; enfin, il faut admettre qu'il y a dans tous les corps mixtes une certaine chaleur, qui ne peut provenir que du feu: cette chaleur, en effet, ne vient ni de la terre, ni de l'eau, encore moins de l'air, et cependant elle est considérable dans plusieurs corps, notamment dans les animaux. Secondement , l'expérience démontre que dans ces quatre corps se résolvent en dernier lieu tous les mixtes : en effet, on n'y voit plus à la fin qu'une partie de terre, une partie d'humeur aqueuse, une partie de gaz qui se dégage, et une dernière partie de matières grasses et sulfureuses dans lesquelles le principe du feu se conserve, puisqu'elles s'enflamment si aisément, même quelquefois spontanément, comme nous voyons pour le foin pourri, dès qu'il fermente.

On répondra, avec les chimistes, que les corps mixtes se résolvent en sels, huiles, gaz , phlegme et terre, et que, par conséquent, il faut compter cinq éléments, et non les quatre anciens.

Je réponds que les trois premières substances ici nommées se résolvent elles - mêmes aux éléments que nous avons dits : donc ce ne sont point des éléments, mais des corps mixtes. L'expérience prouve l'antécédent; car par des dissolutions répétées on finit par réduire en terre , en phlegme et en sel l'huile et les corps subtils , qu'ils nomment esprits et mercure; le sel lui-même se réduit en terre , et le phlegme disparaît : ainsi ces trois substances chimiques ne sont autre chose que des concrétions d'éléments connus, qu'on a purifiées et combinées d'une manière plus parfaite. Le sel est principalement formé d'eau et de terre, mais il n'est point dépourvu de substance aériforme; dans l'huile et dans le soufre il y a du feu : et de là vient leur inflammabilité ; mais il y a aussi de la terre et de l'eau, m. 47

comme on le voit par la fumée et la suie qui en sortent quand on les enflamme. Les esprits chimiques ne sont autre chose que des liqueurs dont l'humeur est très-subtile, et qui sont imprégnées de soufre ou de sel très-pur; quant aux esprits proprement dits, ils peuvent être renfermés dans les cornues des chimistes : ce sont des exhalaisons extrêmement fines , formées d'air et de feu , et la plupart, à cause de leur ténuité, se dissipent dans l'air sous l'action chimique; d'autres tournent du sel au soufre, ou à cette combinaison que les chimistes dénomment mercure, et lui communiquent leur action : car ces esprits ont tous une grande énergie : ainsi tous les corps mixtes reviennent définitivement aux quatre éléments.

Seconde preuve de la conclusion. Il y a autant d'éléments qu'il y a de combinaisons entre les qualités primaires, la chaleur, le froid, Yhumidité, la sécheresse: telles sont , en effet , les qualités propres des corps simples ; or il y a quatre combinaisons de ce genre : donc il y a quatre éléments. Expliquons la mineure. La chaleur peut se combiner seulement avec la sécheresse , et forme le feu qui est chaud et sec, ou avec l'humidité, comme dans Vair qui est chaud et humide ; le froid peut se combiner soit avec l'humidité , comme pour Veau qui est froide et humide, ou avec la sécheresse , comme pour la terre qui est sèche et froide. En dehors de ces combinaisons, il n'en est point d'autres dans les corps simples : la chaleur, le froid , ou l'humidité et la sécheresse étant des contraires , ne peuvent s'unir que dans un corps composé de principes contraires.

Objection. La terre et l'eau peuvent se résoudre chimiquement en d'autres corps : ce ne sont donc point des éléments.

Réponse. Je distingue. La terre et l'eau, altérées et combinées comme elles le sont parmi nous , je le concède; pures, je le nie; la terre que nous foulons, l'eau que nous buvons, ne sont poinf dans leur pureté native, elles

sont altérées par mille mélanges divers; il en est ainsi de l'air, et à plus forte raison encore du feu : les masses prennent cependant le nom de Vêlement avec lequel leur nature a plus de rapport, et dentelles ont la forme sensible.

Deuxième conclusion. — Les qualités premières des quatre éléments sont distribuées de telle sorte, que le feu est éminemment chaud et sec; la terre, éminemment froide et moins sèche que le feu ; Veau, éminemment humide, mais moins froide que la terre; et l'air, humide et chaud, mais à un degré moyen.

Prouvons la première partie. Il tombe sous le sens que le feu est éminemment chaud : qu'il soit en même temps éminemment sec , plusieurs le nient; mais cela résulte de sa chaleur même; elle chasse loin d'elle l'humidité, comme on le voit en approchant du feu une étoffe mouillée.

On dira: 1° L'humide est ce qui s'écoule facilement, et qui n'est point contenu en des termes à lui propres : or le feu est fluide, et Virgile dit des flammes qu'elles sont liquides, liquidas flammas; 2« les choses humides passent au feu facilement : l'huile , par exemple , plus facilement que la cendre ; 3° le feu liquéfie les métaux : il a donc moins de sec qu'eux.

Réponse. 1° Le feu n'est pas proprement fluide, et il n'adhère pas aux corps à la manière des liquides ; il se recueille plutôt en lui-même , et il se contient, bien que par sa subtilité il résiste moins à la division : il est donc à la vérité subtil , mais jamais proprement humide ; et il ne peut être dit liquide, si ce n'est par métaphore et improprement.

2» Ce qui n'est qu'humide , comme l'eau et l'air , ne passe pas si aisément au feu, mais seulement ce qui contient quelque substance sèche et subtile, comme l'huile et le soufre : le feu appelle à lui les parties sèches de ces substances, et fait partir en fumée celles qui sont humides.

3o Les métaux sont liquéfiés par le feu par accident, mais

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ce n'est pas que le feu les rende capables d'humidité : il chasse des métaux le froid qui les solidifie, comme il fait fondre la glace.

Quant à la deuxième partie de la conclusion , on la •prouve ainsi: !<* La terre est éminemment froide : car elle est par sa nature éloignée du soleil et du feu , qui sont les sources propres de chaleur; 2° elle est très-dense et d'une nature très-pesante : or la pesanteur et la densité viennent du froid , comme la raHté et la légèreté viennent de la chaleur; mais qu'elle soit moins sèche que le feu, on le voit dans les grands froids, qui ne repoussent pas de son sein l'humidité aussi énergiquement que les grandes chaleurs : la chaleur l'y combat absolument, tandis que le froid la fixe et la coagule.

On dira: La terre est contenue dans ses limites propres plutôt que le feu : donc elle est plus sèche que lui.

Réponse. Elle est ainsi contenue non pas à cause de sa plus grande sécheresse, mais à cause de sa plus grande densité, qui rend la sécheresse plus sensible et plus énergique.

Pour la troisième partie de la conclusion. L'eau est éminemment humide : en effet, son nom latin humorlui vient de là; ensuite elle humecte au suprême degré; enfin elle est plus humide que l'air : donc elle est spécialement humide. Proiivons l'antécédent. 1« L'air semble plutôt avoir la propriété de dessécher, comme il fait pour les étoffes humides qu'on étend; 2° s'il devient humide, c'est qu'il est mélangé de vapeur d'eau; 3<' le feu, en desséchant l'eau , la convertit en air : donc celui-ci est plus que l'eau près de la sécheresse. Il est aussi constant qu'elle est moins froide que la terre : d'abord parce qu'elle est plus voisine des cieux et du feu; ensuite parce qu'elle est congelée par le froid, s'il devient intense, et qu'elle se détourne ainsi de son état ordinaire. Supposez sa nature éminemment froide, elle sera par là même naturellement ce qu'elle est quand le froid la tient, c'est-à-dire congelée. Enfin les froides exha-

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laisons qui font l'hiver viennent plutôt de la terre que de l'eau , et le froid est plus rigoureux à l'air sec qu'à l'air humide.

La quatrième partie est la conséquence des précédentes. L'air est moins chaud que le feu; moins humide que l'eau , nous l'avons prouvé déjà : l'air porte donc ces deux qualités comme adoucies, et il est facile à recevoir les impressions des autres éléments : l'hiver le rend froid, l'été le rend chaud , les vapeurs aqueuses le rendent humide, et les exhalaisons de la terre le dessèchent.

Mais , encore une fois , tout ceci doit s'entendre des éléments puis. Tels que nous les voyons autour de nous, les éléments paraissent éloignés de ces qualités , quoique notre feu retienne une chaleur très-intense, et son nom ne veut guère dire autre chose ; pour la terre , elle reçoit du soleil une chaleur considérable , et l'eau lui donne beaucoup d'humidité; l'air lui-même est épaissi par les exhalaisons et par les vapeurs; enfin, l'eau se sature de principes terreux, surtout l'eau de la mer : notre région étant la région des mélanges, les vertus et les qualités des éléments s'y trouvent fractionnées à l'infini , pour que le tempérament merveilleux de ces mélanges ne soit pas altéré outre mesure par l'excessive activité des éléments.

Objection. Cette distribution des qualités ne semble point juste : 1" Aristote la contredit , quand il dit que le feu appartient au chaud plutôt qu'au sec, l'air à l'humide plutôt qu'au chaud , l'eau au froid plutôt qu'à l'humide , la terre au sec plutôt qu'au froid; 3« la nature a dû répartir égalepatent les qualités entre les éléments; or on attribue ici deux qualités au feu, à l'air aucune.

Je réponds : 1° Arislote, dans le texte cité, parle des qualités prises non dans leur degré d'intensité , mais dans leur force d'action ou de résistance. De fait, le feu agit et résiste plus par la chaleur que par la sécheresse; l'eau, par le froid que par l'humidité ; l'air, p^r l'humidité que par la

chaleur, cette dernière qualité s'y trouvant fort inoffensive ; enfin la terre agit par la sécheresse , qu'elle dépose plus difficilement que le froid; 2° il fallait pour favoriser les mélanges un élément qui pût aisément recevoir les impressions des autres , et retenir un état moyen dans lequel les qualités élémentaires pussent se combiner en cédant chacune quelque chose de sa nature : c'est l'air; la terre et l'eau elles-mêmes, pour faciliter aux agents naturels et artificiels les mélanges utiles, se changent d'abord en vapeurs, comme en un état mitoyen où la transition se ménage.

Troisième conclusion. — Absolument parlant , les éléments peuvent se changer les uns dans les autres; cependant cette opération est difficile; elle Vest moins pour deux éléments similaires: l'air, par exemple, et le feu, ou l'eau et l'air, que pour deux qui ne le sont pas.

Nous appelons similaires, en latin symhola, les éléments qui ont une qualité commune; et dissimilaires , dissymbola, ceux qui n'en ont pas : le feu est similaire de l'air et de la terre, dissimilaire de l'eau.

Preuve de la première partie. L'expérience la fournit d'abord : les éléments passent difficilement les uns dans les autres; ils ont peine à se dépouiller de leur nature, et dans les composés où ils entrent, la matière conserve toujours les qualités de son élément j et y retourne avec facilité. La raison nous fait comprendre que d'un extrême à l'autre le mouvement est difficile; or les éléments sont comme les extrêmes, dont les corps mixtes sont le milieu : ils passeront donc facilement à ces corps mixtes , difficilement les uns dans les autres : voyez le feu ; il est actif, il dissout sans peine les combinaisons les plus habiles; mais en présence delà terre, de l'eau, même de l'air, il semble perdre son ardeur.

Quand on lui retire son aliment , il est vrai qu'il périt, et semble se dissiper en air; mais ne croyez pas que cette substance ignée, qui disparaît à nos yeux , passe aussi faci-

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lement à la sul)stance de l'air ; elle s'y diminue et s'y cache pour s'y conserver le plus possible : ainsi la terre envoie ses exhalaisons, et l'eau ses vapeurs; mais tout cela ne dépose réellement sa nature première, pour devenir de l'air, qu'après s'être dispersé, dissipé et défendu longtemps; encore même à ce moment il y reste quelque chose du caractère natif, qui les rendra un jour à leurs éléynents respectifs.

La deuxième partie, qu'un élément peut absolument se chafiger en un autre, se prouve également : i^ par la raison: les éléments sont corruptibles; dans leur composition il entre une matière qui est en puissance pour plusieurs termes ; 2° l'altération tend à la génération , celle-ci est son tel me; or les éléments sont altérables : donc ils sont destructibles; 3« par l'expérience de D. Boyle, qui prouve que l'eau peut passer en la forme de l'air : après avoir recueilli de la vapeur d'eau bouillante dans une vessie , il lia cette vessie dès qu'elle fut gonflée, et la laissa longtemps soumise au froid sans qu'elle se dégonflât, et sans que la vapeur reprît la forme de l'eau ; cette vapeur retenait toujours des qualités aériformes: donc l'eau avait véritablement passé à l'état d'air. Dans la machine pneumatique , d'où l'on a extrait l'air, on retire encore une certaine quantité d'air de l'eau tiède, et l'on ne peut croire qu'il y fût à l'état d'air, au moins en si grande quantité : ce sera donc l'eau qui l'aura produit. Les orgues . hydrauliques confirment ces expériences , puisqu'elles rendent des sons par l'eflet du vent qu'a produit l'eau.

La troisième partie de la conclusion est certaine; car si un élément peut se réduire en un autre, ce sera avec d'autant plus de facilité qu'il aura moins de répugnance pour cet autre. Or un élément répugne moins aux dispositions d'un autre élément qui lui est similaire, puisqu'entre les deux il y a déjà une disposition commune. Donc..., etc.

Objections. 1« En réalité jamais la terre n'est réduite en eau, ni l'eau en air, ni l'air en feu. Quand l'eau délaie la

terre, elle fait ainsi du limon et non de l'eau pure. Celle-ci se dissipe en vapeurs ; mais ces vapeurs ne sont point de l'air, car elles se concrètent spontanément en eau. L'air peut s'échauffer, mais non s'enflammer. Ainsi un élément peut quitter son état et revêtir celui d'un autre en apparence, mais aucun d'eux n'en accepte la nature en réalité. 2" Si l'air pouvait se réduire en feu, notre feu en serait toujours altéré, et il ne périrait jamais faute d'aliment. 3° Le feu aurait déjà absorbé les autres éléments.

Réponse. Ces arguments arrivent seulement à prouver la première partie de notre conclusion : à savoir que les éléments passent difficilement l'un dans l'autre ; ils ne prouvent pas que ce soit absolument impossible. Par suite, 1° on peut concéder que la terre ne se convertit pas aussitôt en eau , ni l'eau en air, même quand ces éléments sont éloignés de leur état natif. Mais ne le peuvent-ils par une longue altération, ou par une altération courte , mais activée ? Qui nous fera croire qu'une goutte d'eau jetée dans un grand feu ne prend pas la nature du feu, et conserve sa forme propi'e? On l'a vu, la fin de l'altération, c'est la corruption et la génération. 2° Je nie que le feu s'alimente de l'air; il ne s'alimente que de ce qu'il peut convertir facilement en lui ; ainsi le feu de l'esprit-de-vin ne s'alimente pas du bois, parce qu'il ne peut facilement l'absorber. Or l'air est plus difficile que les corps mixtes eux-mêmes à prendre la forme de feu. De là suit la réponse à la troisième difficulté. Enfin, comme le feu peut amener à lui certaines substances , il peut passer en d'autres, et, compensant ainsi ses bénéfices par ses pertes, ne prendre jamais dans la nature une place trop grande.

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ARTICLE DEUXIÈME

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