DES QUALITÉS DES ÉLÉUENTS
Les unes sont dites jjrimair es, les autres secondaires. Les premières ne prennent pas leur origine en d'autres , elles saisissent immédiatement la forme deV élément; les secondes sont celles qui résultent des premières.
Il y a quatre qualités primaires bien connues : la chaleur, le froid, l'humidité et la sécheresse. Ces qualités ne proviennent point d'autres. Bien que le très-grand froid et le trèsgrand chaud paraissent plus compatibles avec le sec qu'avec l'humide, néanmoins la sécheresse ne provient ni du froid, ni du chaud, attendu qu'elle peut indistinctement s'associer à l'un et àl'autre. Lalumière n'est pas une qualité primaire : d'abord, parce qu'elle n'appartient pas en propre aux éléments, mais bien aux cieux ; ensuite , parce qu'il ne s'agit ici que des qualités altératives. Or la lumière n'est ni la cause ni le terme de l'altéi'ation , si ce n'est en raison de sa chaleur. Il faut en dire autant de Yopacité et de la diaphanéité. Nous parlerons d'abord séparément de chacune des quatx'e quali-* tés primaires, et ensuite des qualités secondaires.
De la chaleur.
Pour expUquer la nature de la chaleur, il faut dire, 1^ ce qu'elle est; 2° combien elle a d'espèces ; 3° quels sont ses effets.
Les Cartésiens pensent que la chaleur n'est autre chose que le mouvement local accéléré, expansif et désordonné d,ç certaines parties insensibles des corps. Quelques-uns, le Père Honoré Fabri entre autres, la confondent avec la lumijèr^; d'aijtres, avec la substance même du feu.
Conclusion. — La chaleur n'est ni nn mouvement, ni unelumière, niune forme du feu, ni sa substance ; c'est un accident d'un genre particulier, et on la peut définir une qualité primaire, qui désagrège les corps hétérogènes , et agrège les corps homogènes.
Prouvons la première partie. 4° Ce qui est commun au froid et à la chaleurne peut constituer la chaleur. Or le mouvement convient indistinctement à la chaleur et au froid ; il indique deux choses, un changement de lieu et une impulsion pour ce changement; or ces deux choses conviennent certainement au froid et à la chaleur : donc la chaleur n'est pas dans le mouvement. 2" Beaucoup de corps arrivent à un très-haut degré de chaleur sans que leurs parties se mettent en mouvement. Par exemple , le fer et l'or s'échauffent à l'action du feu, sans subir un mouvement accéléré, expansif et désordonné, du moins avant la liquéfaction : ils sont longtemps très-durs, et ne changent pas la disposition de leurs molécules. Dans la liquéfaction même, ils demeurent calmes; aucun mouvement expansif ne vient dissiper au moins quelque partie d'eux-mêmes dans l'air, cela est bien certain. L'expérience prouve, au contraire, que l'or liquéfié n'est ni sensiblement dilaté ni évaporé, et peut demeurer sur le fourneau pendant plusieurs mois, sans presque rien perdre de son poids. Au contraire, un grand nombre de corps se refroidissent par le mouvement qui trouble leurs parties ; tous les liquides, par exemple, comme les Cartésiens eux-mêmes le reconnaissent; la chaleur ne consiste donc pas dans ce mouvement. La commixtion chimique des liqueurs produit généralement un mouvement d'ébullition qui n'est pas sans un désordre de leurs parties, et qui cependant n'est pas toujours accompagné de chaleur.
Preuve de la deuxième partie. Beaucoup de choses luisent sensiblement qui n'échauffent pas, les vers luisants, par exemple, les bois en putréfaction, etc. Au contraire, beaucoup de choses sont chaude? sans briller : ainsi le plomb
liquéfié, le fer qui brûle avant de rougir. La chaleur n'est donc pas la même chose que la lumière. Appelons ici le jugement des sens, ils distinguent facilement la lumière de la chaleur. Enfin ces deux qualités ont des effets tout divers, et elles laissent à l'esprit deux idées très-distinctes.
Preuve de la troisième partie. Plusieurs choses échauffent qui ne sont pas du feu ; ainsi l'or liquéfié n'est pas dans cet état dépouillé de sa nature , et cependant il est parfaitement chaud dans toutes ses parties. On dira que cette chaleur provient des atomes du feu insérés dans les pores de l'or. Mais au contraire, l'or a trop peu de pores pour faire place à un nombre d'atomes ignés capables de produire tant de chaleur. Ensuite , si ce ne sont pas les parcelles de l'or, mais celles du feu qui chauffent, il y aura dans la masse des myriades de fois plus de parcelles froides que de chaudes, car celles de l'or restant froides, comme on le suppose, surpasseraient au moins en ce sens celles du feu: et l'or liquéfié serait plutôt froid que chaud, ce qui est contre le témoignage des sens.
Preuve de la quatrième partie, qui contient la description de la chaleur. La meilleure définition d'une qualité est dans l'explication de son effet propre et notoire. Or l'effet propre et notoire de la chaleur, c'est d'agréger les corps de même genre et de désagréger les autres. Ainsi, dans la décomposition du bois par le feu, les parties aériennes s'en vont enfumée, les parties aqueuses s'échappent en humeur par les pores, et les parties terreuses vont en cendres. De là vient la définition de la chaleur : une qualité qui agrège les corps homogènes et désagrège les hétérogènes. C'est pourquoi par le glaive de la chaleur les chimistes séparent, dans les corps mixtes, les principes qui s'y trouvent confondus.
On oppose à la première partie. I» Le mouvement crée la chaleur. Par un mouvement rapide, une roue s'échauffe, le fer s'échauffe aussi par des coups redoublés , la lime par le frottement, etc. ; or le mouvement ne peut produire que
du mouvement : donc la chaleur est un mouvement. 2o Le mouvement se produit et se développe dans les corps au fur et à mesure qu'ils s'échauffent , et cela est sensible dans les liquides. 3" Jean-Baptiste Duhamel , habile autant que célèbre physicien, dans son traité de Physique générale (liv. III, dissert, ii), apporte deux expériences à l'appui de l'opinion exprimée : !<> Du beurre déposé dans la machine pneumatique, £(près que l'air en a été extrait, n'a jamais pu se liquéûer dans le vase de verre qui le contenait, bien qu'il fût soumis à l'action du feu et que les parois du vase contenant fussent fort échauffées : pourquoi, sinon parce que le mouvement des molécules de ce corps n'a pu se produire par l'action des parcelles du feu dans un air aussi raréfié? 2° Après avoir approché du feu et chauffé convenablement un manteau blanc et ensuite l'avoir subitement transféré en un lieu obscur, où il a été étendu et frotté rapidement, on a obtenu des étincelles qui prouvent que la nature du feu et celle de la chaleur sont le résultat d'un mouvement rapide.
Je réponds. 1" C'est par accident que le mouvement produit la chaleur; en tant qu'il fait sortir des corps mixtes les molécules sulfureuses et chaudes qui y étaient cachées , qu'il les excite, les soulève et les agrège pour qu'elles exercent plus énergiquement leur vertu sur d'autres molécules. Si dans certaines parties d'un corps mixte c'est l'eau qui domine , dans d'autres parties c'est le feu ; et comme en exprimant et en secouant les parcelles de l'eau, on les réduit en substance humide et fi'oide, elles reviennent même quelquefois 9 la forme de l'eau ; en exprimant celles du feu on les réduit en une substance sèche et chaude, et quelquefois même en feu. Mais nous traiterons ce sujet plus loin.
2" En excitant la chaleur on excite le mouvement. Les parties raréfiées par la chaleur en agitent d'autres, conrnie on le voit dans l'eau bouillante, dont le mouvement provient des particules gazeuses qui s'échappent par suite de la chaleur. Les corps dont les parties sont retenues par la den-
site s'échauffent d'autant plus qu'ils ne peuvent se raréfier ni se volatiliser, et cependant ils ne se meuvent point ou presque point, comme on le voit dans l'or en fusion.
La première expérience qu'on nous oppose prouverait plutôt que la c/miewr n'est pas dans le mouvement; car plus l'air est rare, plus il est facile à ébranler. Par conséquent, dans l'air subtil de la machine pneumatique, le beurre devrait s'échauffer plutôt qu'à l'air libre. La raison du fait constaté est donc que la verlu de la chaleur est d'autant plus faible qu'elle est dans un sujet plus raréfié; elle est, en effet, plus faible dans l'air que dans le fer; l'air dans la machine pneumatique étant très-raréfié , ne reçoit qu'une chaleur inoffensive, qui ne peut liquéfier le beurre. A la seconde expérience on répond que le frottement de la brosse fait sortir du manteau des particules sulfureuses, qui, à l'aide de la chaleur du manteau, s'enflamment.
. Objection contre la troisième partie. Avec la plus grande chaleur arrive aussitôt la forme du feu, et si cette chaleur diminue, le feu périt : c'est donc une seule et même chose.
Je réponds. 1" Il suit de là que la plus grande chaleur est la propriété exclusive du feu , mais ce n'en est pas la forme. 2° Il n'est pas certain que la forme du feu suive toujours la plus grande chaleur. Beaucoup de corps, surtout parmi les métaux, arrivent à une chaleur fort intense, sans perdre leur forme pour prendre celle du feu.
Objection contre la définition de la chaleur, hs. chaleur confond les métaux, on les voit s'entremêler dans la liquéfaction, l'or et l'argent, par exemple. Dans les entrailles de l'animal, elle mélange les divers aliments en une seule masse de chyle : par conséquent, elle agrège aussi bien les choses hétérogènes que les autres.
Réponse. Ceci arrive par accident. Par elle-même la chaleur tend à séparer les parties hétérogènes pour les métaux comme pour les aliments, en les dissolvant ; aussi séparet-elle des métaux et des aliments les parties impures. Si les
masses en fusion prennent le caractère de tous les liquides et cherchent quelquefois à se confondre , c'est par suite de l'analogie de leur condition momentanée , ou parce que les parcelles que la chaleur a dilatées se mêlent les unes aux autres, comme nous l'avons dit en parlant de la fermentation.
Combien il y a de sortes de chaleur.
On peut diviser la chaleur de bien des manières : i° sous le rapport de son principe, la chaleur est céleste, élémentaire, ou vitale ; 2° sous le rapport de son sujet , elle est permanente, c'est-à-dire qu'elle a sa source dans la nature même du sujet, comme chez les animaux, etc.; et transitoire ou fugitive, venant au sujet par le dehors, comme celle de l'eau, de la terre, etc. ; 3" sous le rapport de ce qui s'y adjoint, la chaleur est sèche, comme celle du feu, ou humide, comme celle de l'air : la dernière est plus douce et plus bénigne; la première plus aigre et plus indomptable, elle dévastera tout, si on ne la retient ; 4° sous le rapport de l'état, ou du mode d'être , la chaleur est actuelle , exerçant son action immédiatement comme elle peut, ainsi est-elle dans le feu ; ou po» tentielle, c'est-à-dire latente et comme oisive, et n'agissant que lorsqu'elle est excitée ; on la voit ainsi dans la chaux , dans les eaux dites stygiennes , dans le foin qui fermente , dans plusieurs liquides qui s'échauffent au contact d'autres : par exemple , l'esprit-de-vin en présence de l'esprit-denitre, ou de l'huile de vitriol , quand ce dernier acide est mêlé à la glace , et surtout quand on y répand de l'huile de térébenthine.
Si l'on étudie avec soin la chaleur potentielle , on se sent porté à admettre cette opinion qu'il y a dans les corps mixtes certaines qualités supérieures aux qualités élémentaires , et pouvant produire la chaleur quand elles sont convenablement appliquées aux sujets qui leur conviennent ; et quelquesuns appellent cette force chaleur virtuelle. Maison trouvera
encore plus vraisemblable, au sens physique, ce que nous avons indiqué déjà, et que nous développerons plus loin, à savoir que dans les corps mixtes il y a des parties où un élément prédomine, qui sont inclinées vers cet élément , et qui en ont à peine dépouillé un instant la nature. Dans le bois vert, par exemple, comme il y a incontestablement des molécules aqueuses, d'autres renfermant de l'air et remplissant les pores , d'autres terreuses et produisant les cendres ; on peut y concevoir aussi des parties ignées, ou de feu, parfois à peine distinctes de l'élément lui-même, et n'ayant pas encore abandonné sa nature vivace ; la chaleur en montre un grand nombre dans les corps. Telle est suivant moi l'origine de la chaleur potentielle. Ces parties, ou trop divisées entre elles, ou renfermées dans des parties terreuses et moins inflammables, comme le charbon dans les cendres, conservent leur vertu, sans pouvoir l'exercer. Mais par leur union, ou leur condensation, par exemple quand elles sont chassées vivement par l'eau qui pénètre les pores de la chaux , ou par le mouvement imprimé aux parties qui les contiennent, ou quand elles se produisent au dehors , comme les charbons enfermés dans la cendre agitée par une spatule , non-seulement elles exercent leur action , mais elles convertissent la matière qui leur convient en leur propre nature, et produisent une chaleur sensible. Pour en avoir un exemple connu, frottez à rebrousse-poil, en hiver, un chat, vous verrez la chaleur qu'il cherche à retenir captive se dégager de lui en étincelles.
Quels sont les effets de la chaleur.
Parmi les effets de la chaleur, les uns lui sont propres , d'autres ne lui appartiennent qu'en raison de sa dépendance d'une forme supérieure. Ces derniers varient suivant les formes substantielles auxquelles la chaleur est jointe : la chaleur solaire produit de l'or, et d'autres effets en grand nombre; la chaleur ignée produit le feu; h chaleur smi-
mal produit la chair, le sang , divers organes, la semence et l'animal lui-même.
Voici les effets propres de la chaleur : 1° produire une chaleur semblable ; 2o raréfier, et c'est celui qui lui convient le plus : elle ouvre ainsi , par la dilatation, les pores et la matière contenue dans ces pores ; en s'y étendant , elle les élargit ; 3" par l'effet de la raréfaction , elle élève, elle remue les corps, les liquides surtout, et réduit en vapeurs les choses humides ; 4« comme suite de l'effet précédent , elle dessèche l'humidité, qui est moins tenace et va se dissipant tout à fait en vapeurs ; 5° elle endurcit: car l'humidité , plus subtile et plus fluide, s'étant exhalée, laisse les matières plus épaisses qu'elle détrempait, se durcir et s'agglutiner dans im résidu fixe ; 6° elle liquéfie, en les ramollissant , les corps iiumides concrètes par le froid ; 7" elle résout les corps mixtes: car la résolution a lieu quand l'humidité s'exhale, et que la partie terreuse, devenue sèche, se réduit en poudre; S^ elle cuit et digère les aliments, par elle les principes des corps mixtes, si son influence est bénigne, s'amollissent, s'atténuent, s'agitent et se mélangent mieux; mais si elle devient trop ardente , la digestion ne se fait plus , elle brûle et calcine en consumant entièrement l'humidité; enfin, son effet est de séparer les choses hétérogènes et d'agréger les choses homogènes, parce qu'elle dissout le lien de la mixtion, et qu'en imprimant un mouvement semblable aux corps semblables, elle fait que ceux-ci disparaissent en même temps ou demeurent ensemble.
Du froid.
Pour parler brièvement de la nature et des effets du froid. nous pouvons dire qu'il est le contraire de la chaleur. On peut le définir, ou plutôt le décrire : une qualité pri-
maire agrégeant en même temps les choses hétérogènes et les choses homogènes. Il concrète ce qui est humide, il lie et emprisonne indistinctement les choses les plus diverses , agissant ainsi en sens contraire de la chaleur.
r y en a qui pensent que c'est une pure privation de la chaleur; mais beaucoup de raisons en font une qualité positive : 1° le sens lui-même qui en est affecté ; 2« une opposition absolue ne peut se trouver qu'entre des extrêmes positifs ; or le froid est de la sorte opposé à la chaleur : donc le froid est quelque chose de positif; 3° la privation ne détruit pas la forme, et elle ne se propage point en produisant son semblable; elle n'altère point les corps; elle ne produit aucun effet positif: ainsi l'ombre, contiguë à la lumière, ne la détruit ni ne la diminue ; elle ne se propage pas jusqu'aux objets qui l'avoisinent ; elle n'altère rien par une action qui lui soit propre ; enfin elle ne produit aucun effet. Le froid, au contraire, détruit la chaleur; il se propage aux objets qui l'avoisinent en les affectant de sa qualité , et il les altère considérablement, même il les corrompt; il produit enfin des effets variés : il condense, il endurcit, il disjoint, etc. : il est donc quelque chose de positif. C'est ce que confirment les expériences rapportées par le célèbre Duhamel : la neige ou la glace mêlée au sel ou au nitre, ou au vitriol, ou à l'alumine, même en été ou auprès du feu, refroidit et glace un vase d'eau, fût-il suspendu dans de l'huile de térébenthine, ou placé dans une machine pneumatique d'où l'air est soutiré; or l'on ne conçoit pas comment le froid, s'il n'était qu'une privation , pourrait arriver de la glace à l'eau par le moyen du vitriol , de l'huile , ou de l'air raréfié ; on ne voit pas non plus ce qui empêche , dans cette hypothèse , que la chaleur, partout répandue en été , se communique à travers de semblables milieux.
Il faut donc aussi rejeter cette opinion de Descartes : que le froid consiste dans le repos des parties. Comment admettre, en effet, que ce repos se propage par l'intermé- III. 18
diaire de l'air ou de l'huile, qui sont des fluides, et, par conséquent, d'après sa Physique, des corps continuellement en mouvement, et qu'il va jusqu'à arrêter le mouvement de l'eau? Ensuite, le froid cause plutôt un mouvement, et un mouvement contraire à la chaleur: comme la chaleur dilate, le froid condense. De même que la dilatation no peut se concevoir sans un mouvement du centre à la circonférence, la condensation exi^^e un mouvement de la circonférence au centre : ainsi , la raison qui fait placer la chaleur dans un mouvement déterminé , doit faire placer le froid dans un mouvement contraire.
On peut demander dans quel sujet réside proprement le froid.
Réponse. Dans la terre et dans l'eau, mais dans la terre surtout, car le froid sec est plus aigu que le froid humide; or, pour que le froid exerce son action, il faut qu'il soit conduit par les exhalaisons les plus subtiles des corps qui retiennent sa nature; peu actif par lui-môme, il agit moins par les milieux que par le contact. Les exhalaisons de l'eau et de la terre sont naturellement froides; l'été les rend chaudes intrinsèquement ; mais en hiver elles reviennent à leur froid natif, se mélangent à l'air, s'insinuent dans les autres corps , et les imprègnent de leurs qualités , les corps terreux assez vite, l'eau plus lentement. Si donc en hiver une chambre à coucher ou un appartement est suffisamment clos pour que l'air extérieur n'y puisse pénétrer, le froid s'y fera à peine sentir, parce que l'air refroidi n'y aura pas trouvé d'accès: ainsi, dans l'hiver de 1684, qui fut trèsrigoureux , une chambre qui n'avait jamais été ouverte , et qui se trouvait sans communication avec l'air du dehors , parce que le maître était absent , fut retrouvée tiède longtemps après ; l'eau n'y avait pas gelé; mais ensuite, et bien que le froid eût diminué , cette chambre ayant été ouverte l'espace d'un jour, toute l'eau gela. Par la même raison, l'eau que j'avais enfermée dans un grand récipient de plomb
QUESTION m. DES ÉLÉMENTS. 275
bouché avec soin et exposé à l'air n'y fut pas gelée, et ayant ouvert mon récipient lorsque cet hiver si rigoureux finissait; contre toute prévision j'y trouvai presque aussitôt de la glace.
Les effets du froid sont : l» de produire son semblable ; 2° de resserrer et condenser : c'est sur cet effet qu'a été établi le thermomètre. C'est un tube en verre terminé par sa base en forme de fiole et contourné ; il est rempli d'espritde-vin , sauf dans sa partie supérieure , où l'on a fait arriver quelques bulles d'air; il est fermé hermétiquement des deux côtés, et soustrait à l'air extérieur. Le liquide, en se refroidissant, se condense et descend ; quand il s'échauffe, il se dilate et s'élève, et cela à des degrés différents, qui manifestent l'intensité du froid ou de la chaleur. Il y a des thermomètres , moins exacts , dont la partie inférieure qui se recourbe reste ouverte : l'air dilaté du tube déprime la la liqueur, et la fait monter dans la partie recourbée et ouverte ; le froid , au contraire , en condensant l'air renfermé dans le tube, fait remonter dans la partie fermée l'espritde-vin auparavant déprimé par la dilatation.
3° Le froid endurcit; il convertit l'eau en glace : cet effet diffère du premier, carie froid condense l'esprit-de-vin et le mercure sans les endurcir, tandis qu'il solidifie l'eau sans la condenser ; 4° le froid arrête la putréfaction , qui a lieu surtout par la chaleur; les choses qui sont saisies par un froid excessif se corrompent quand la chaleur survient, à moins que celle-ci ne survienne lentement : le nez et les oreilles gèlent souvent en Suède sans qu'on s'en aperçoive ; approchés ensuite du feu , ces organes entrent en décomposition; si, au contraire, ils sont entourés de neige, celle-ci fondant lentement sous l'action de la chaleur interne , ils reviennent à leur premier état. Les fruits congelés qu'on remet dans l'eau froide se dépouillent d'une croûte glacée , et reviennent presque à leur premier état et à leur première saveur; les œufs gelés que l'on enterre avec du charbon de
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terre reviennent à leurs qualités natives, au point qu'ils donneraient même de petits poulets; le fer et l'acier sont sensibles au froid, et deviennent cassants; les poutres de bois deviennent plus fragiles, si elles sont exposées à un froid rigoureux, et si elles ne s'en dépouillent pas insensiblement, elles ne peuvent plus soutenir les fardeaux.
Le froid peut produire, par accident, des etfets semblables au chaud : si le sang se refroidit , les parties homogènes s'y agrègent ; quelques-unes des parties du sang une fois coagulées, les autres, plus fluides, s'en dégagent et s'unissent. Le froid dessèche l'humide en le concentrant; il dilate même; mais en ce cas surtout il agit par accident; et l'on peut voir dans l'eau quel est l'effet de cette dilatation : si l'on met de l'eau dans un tube , et qu'on expose ce tube à l'action du froid, l'eau du tube descend d'abord, parce qu'elle est condensée ; mais quand le froid augmente et qu'elle se congèle , il y a une dilatation qui fait crever le tube. Des expériences faites tant en France qu'en Angleterre ont prouvé que des canons de bronze pleins d'eau et bouchés avec soin éclatent lorsque , sous l'action d'un froid rigoureux , cette eau se congèle. On comprend pourquoi la glace, plus légère, surnage dans l'eau, mais on cherche comment il se fait qu'elle est plus légère. La raison paraît être celle-ci : L'eau contient en dissolution beaucoup d'air, rien n'est plus certain; cet air se condense pour revêtir la nature de l'eau, mais il ne peut complètement se dépouiller de ses qualités, ni surtout prendre l'état de l'eau quand elle gèle; il se détache donc des molécules de l'eau, à mesure que la congélation s'y opère, et il dilate cette eau en reprenant sa première forme : de là viennent les bulles si nombreuses qui paraissent dans la glace ordinairement; elles seront moins nombreuses si une partie de l'air s'est exhalée déjà par l'ébuUition , ou par un séjour prolongé dans la machine pneumatique. Les huiles, au contraire, concrétées par le froid, ne se dilatent point: on les voit, devenues plus
QUESTION m. DES ÉLÉMENTS. 277
lourdes , descendre et s'immerger dans les parties restées fluides : c'est que, si elles contiennent certaines pai'ties d'air, cet air s'est mêlé plus intimement au reste , et la concrétion ne suffit pas à l'en séparer.
§ III
De l'humidité e! de la siccité.
L'humide se définit : ce qui se contient difficilenient dans ses pi'opres termes, et plus aisément dans des termes étrangers. Il y a donc deux choses à y considérer : d'abord il ne peut se contenir lui-même , ensuite il se répand sur les autres corps, et s'y attache; de ces deux qualités, la dernière manque aux corps fluides qui ne sont pas humides : tels sont le mercure et tous les métaux en fusion; l'eau, au contraire, est très-humide, parce qu'elle s'attache facilement; l'air l'est moins, quoiqu'il soit fluide.
Le sec, au contraire, se définit : ce qui est retenu facilement dans ses termes 2Jropres, et qui s'accommode difficilement aux termes étrctngers.
Il y a deux sortes cVhumidité: celle des corps respirables , de l'air, par exemple; et celle des liquides, comme est l'eau. La première s'accommode plus volontiers de la chaleur, la seconde du froid, mais il faut que la chaleur ou le froid soient tempérés. C'est pour cela que la chaleur convertit les liquides en exhalaisons respirables; le froid, au contraire, l'éduit les vapeurs humides à l'état liquide.
La siccité a aussi deux manières d'être: elle est subtile, comme dans le feu, ou elle est grossière, comme dans la terre : la première accompagne la chaleur à son plus haut degré, la seconde cherche de préférence le froid.
De l'une et de l'autre qualité on peut demander ; 4° ce qu'elles ont de positif.
Des philosophes pensent que la siccité n'est qu'une privation d'humidité; mais on pourrait dire aussi, et peut-être
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avec plus de fondement, que Vhumidité est une privation de la siccité; car Vhumidité semble n'être qu'un défaut ou une défaillance. Il vaut donc mieux dire que l'une et l'autre sont des qualités positives, ce sont des états du corps danslesquels réside une action propre ; ce qui ne convient pas à la privation. La siccité dessèche le corps, Vhutnidité l'humecte; l'eau dissout et amollit tous les corps arides, et, d'un autre côté, les corps mous et fluides, par l'immixtion de la terre sèche, deviennent peu à peu plus fermes, comme ces eaux concrétées qui se convertissent en pierres. Nous y reviendrons en parlant des pierres.
On peut demander, 2° en quoi consiste Vhumidité et la siccité, autrement dit la fluidité et la solidité.
Descartes met la première dans la facilité du mouvement ou la mobilité des parties, et l'autre dans le repos. Nous l'avons réfuté ci-dessus (1'"'= p. de la Phys., th. F^^ q. iro^ .^^t. 4) ; cela est encore démontré impossible par ce raisonnement : les parties d'un fluide ou sont fluides elles-mêmes, c'est-à-dire que leur figure, loin d'être persistante, est partageable et susceptible de toutes les formes, ou sont consistantes et fermes , et ont une forme tenace. Dans le premier cas, la question demeure entière : pourquoi ces parties sont-elles ainsi? Dans le second cas , l'on ne peut concevoir que ces parties constituent une masse fluide, à moins qu'elles ne nagent dans un corps liquide : comme une poudre très -fine forme un amas qui paraît fluide , parce que chaque molécule se meut facilement dans l'air; mais s'il n'y a pas d'air, comme lorsqu'elles sont comprimées dans un vase, elles ne forment point une masse fluide, mais solide. Aussi Descartes est obligé, pour sa théorie des fluides, de supposer que leurs parties nagent dans une matière subtile et très-fluide. A présent, pourquoi celle-ci est-elle fluide?
Il vaut 'mieux dire que la fluidité est la qualité en vertu de laquelle un corps et toutes les parties de ce corps ont une figure essentiellement instable : toutes les parties d'un
corps fluide sont fluides. Néanmoins plusieurs matières étrangères peuvent se trouver mêlées à ces parties, et, comme elles nagent dans ces parties fluides, leur dureté n'est pas perceptible. 11 en est de même pour les parties des corps solides : elles peuvent contenir des matières fluides également imperceptibles.