QUELQUES QUESTIONS SUR L'HOMME
Il y a dans VJiomme trois genres de vie; outre les questions relatives à ces trois genres de vie, il y en a quelquesunes à résoudre sur la manière dont ils se produisent en lui.
On demande, 1" quant à la vie végétative , quel est l'aliment naturel de l'homme, et si la chair des animaux a pour lui les qualités d'un aliment naturel.
Réponse. L'aliment naturel de l'homme, ce sont les fruits, les céréales, les herbes, et les autres produits directs de la terre, ou ce qui se prépare avec ces produits : par exemple, le miel, si estimé comme nourriture chez les anciens, le lait et ce qui s'en compose; ce n'est pas la chair des animaux.
La première partie de cette réponse est certaine. La Nature elle-même a préparé à Vhomme ces sortes d'aliments; au liv. de la Genèse, chap. i, Dieu dit à l'homme
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qu'il venait de former : Je vous ai donné toute herbe produisant semence sur la terre, tous les arbres qui apportent avec eux leurs graines selon leur espèce, afin qu'ils vous servent de nourriture. Dieu dit encore à Adam après l'avoir placé dans le paradis terrestre (cliap. ii) : Tti mangeras des fruits de tous les arbres du paradis. De toutes les plantes qui fournissent à notre nourriture et de tout ce que l'art nous prépare, c'est encore le froment qui convient le mieux à notre estomac, et cela, non par un choix capricieux, mais par une sorte d'instinct naturel.
La seconde partie se démontre de plusieurs manières : [o par l'examen des instruments que la nature nous a donnés pour la préparation de notre nourriture. Les animaux carnivores, les loups, les lions, les chiens et les chats, ont les dents antérieures plus allongées et plus aiguës; elles sont même séparées les unes des autres, pour déchirer et diviser la chair en y pénétrant d'abord profondément. Au contraire, ceux qui se nourrissent d'herbes et de fruits, la brebis, le cheval, le bœuf, ont des dents antérieures unies entre elles, courtes, larges et tranchantes, pour pouvoir couper les herbes, les fruits et les légumes. Or les dents de Vhomme sont semblables à celles de ces derniers : il est donc fait pour vivre d'herbes et de légumes, non de chair animale.
2o Les enfants, qui n'ont que la nature pour guide, et dont le goût n'est pas dépravé par l'usage, ont plus d'inclination pour les fruits ; les pommes, les cerises, les noix sont par eux préférées aux viandes les plus délicates ; il faut l'habitude et l'exemple des autres pour leur faire accepter la chair des animaux comme nourriture.
30 Les premiers hommes, ceux qui vécurent avant le Déluge, tous assurément fort bien portants et doués d'une longévité prodigieuse, ne se nourrissaient que de fruits. La Genèse nous apprend (chap. IX ) que c'est après une permission spéciale de Dieu que l'usage de la viande s'est répandu parmi \e&hom)nes, pour soutenir leur tempérament déjà af-
faibli. Dieu permit seulement alors à Noé et à ses descendants de se nourrir de la chair des animaux; il indique d'abord la chair des poissons, et ensuite celle des animaux terrestres : Tous les poissons de la mer sont entre vos tnains ; tout ce qui se meut et vit vous servira de nourriture. Je vous ai tout donné pour cet usage, comme vous aviez déjà les herbes et les légumes.
4° Enfin, quoique Vhomme se soit peu à peu écarté de ces principes naturels, il lui reste encore une profonde horreur pour la chair crue ; le feu doit avoir purifié celle qu'il mange, et il la soumet à mille préparations; au contraire, les fruits lui plaisent comme la Nature les lui fournit, c'està-dire que l'animal à tuer et à préparer comme nourriture répugne à l'humanité, naturellement douce et compatissante, et que tout cela ne se fait que par nécessité. Au contraire, tous les animaux carnivores prennent plaisir à tuer et à dévorer.
La croyance vulgaire qui attribue les forces et la longévité à l'usage de la viande, est fort erronée. Sans parler de l'exemple des premiers /iowmes, combien la chair des chevaux et des taureaux, nourris d'herbes, n'est-elle pas robuste et généreuse? Où le cerf prend-il sa vivacité et sa légèreté? Quel autre aliment donne à l'éléphant sa taille, sa force et sa longévité? Je ne puis dire tous les défauts qu'amène l'abus d'une nourriture animale, si on n'y mêle pas abondamment l'usage du pain. Les sens s'y alourdissent, les passions s'y allument, des crudités malignes, des humeurs superflues et rebelles, pénètrent dans l'estomac et déterminent des maladies graves et chroniques, etc. Il est enfin certain qu'un grand nombre d'iiommes ont vécu longtemps et en bonne santé sans manger de viande, et on ne peut dire la même chose d'un homme qui n'aurait mangé que cela.
O71 demande. 2» Si la vie humaine peut être prolongée artificiellement.
La réponse est affirmative. Comme la vie dépend de
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l'humide radical et de la chaleur qui s'y entretient, et que cette chaleur réside principalement dans les esprits, l'art peut faire que cet humide ne soit pas trop vite consumé par la chaleur; et il peut obtenir aussi que la chaleur ne soit pas comme étouffée par une abondance trop grande du principe humide. On voit même d'une façon générale comment ce résultat peut s'obtenir. Il faut avant tout une grande modération à prendre des aliments; la diète rend plus rares ces éléments humides et crus qui étouffent les principes de la chaleur par leur surabondance; elle est à recommander surtout aux hommes chez lesquels les principes humides paraissent dominer, ceux qui sont sujets aux fluxions de poitrine ou à l'obésité. On sait l'histoire de ce médecin, Cornélius de Venise, qui, étant très-faible de santé, réduisit peu à peu ses repas, et sut se tenir à une mesure extrêmement modique de nourriture; il trouva, dans ce régime, le moyen de vivre, tous ses sens entiers, au delà décent ans. A cette longévité contribue la mortification des passions, et tout ce qui, réprimant la trop grande effusion des esprits, les ramasse et les recueille au dedans. N'insistons plus que sur une observation : les conseils de l'Evangile sont aussi profitables au corps qu'à l'âme, et ceux du siècle tuent aussi bien l'homme corporel que l'homme spirituel. L'histoire nous montre ceux des premiers disciples de Notre -Seigneur qui ne sont point morts martyrs, arrivant à une vieillesse fort avancée. La même chose s'observe pour bien des religieux illustres, Antoine, Paul, Hilarion, etc. Suivant la remarque de François Bacon, dans son histoire de la Vie et de la Mort, les causes de la longévité dans la vie religieuse sont la tranquillité des mœurs, la mortification des passions, la modération dans le travail, la contemplation calme des choses divines, des joies non sensuelles, de nobles espérances, des craintes salutaires, des afflictions plutôt douces que violentes, la chasteté, à laquelle tous les auteurs attribuent de faire vivre longtemps, un régime sobre, une couche plutôt dure, un
vêtement sans mollesse; en effet, tout cela réduit l'humide radical, atténue la chaleur interne et l'empêche de consumer trop vite son aliment , les espi'its intérieurs sont ramassés et recueillis en dedans , la masse du corps s'endurcit , les préoccupations trop vives disparaissent, etc. : quoi de meilleur pour nous assurer la longévité? Du reste on peut consulter cet auteur.
On demande, 3° d'où proviennent les marques que souvent le fœtus contracte dans le sein de la mère à la suite des envies de celle-ci.
Réponse. L'imagination en sera la cause; cette puissance modifie aisément les esprits. Comme les esprits plastiques, qui forment les membres de l'enfant dans le sein, sont la continuation des esprits de la mère, lorsque ceux-ci sont émus par l'imagination de la mère, eux-mêmes dans l'enfant ils subissent quelque impression , et cette impression s'empreindra facilement sur la matière encore tendre du fœtus. Ces signes reproduisent les espèces des objets désirés par la mère ; et quant à la partie qui porte l'empreinte, c'est celle qui correspond à la partie atteinte dans le corps de la mère; car les membres des deux corps se correspondent; et Platon a observé avec grande justesse que le caractère d'un homme peut être vicié dès le sein maternel, si la mère seule, ou, ce qui est plus grave, si le père et la mère ont apporté à la conception des passions dépravées.
Ces impressions morales demeureront dans l'enfant bien plus facilement encore que les images des objets extérieurs: les enfants de l'adultère ou de la fornication sont ordinairement de tristes créatures. Ce précepte de l'Apôtre est autant dans l'intérêt des enfants que dans celui des parents : Que votre union soit en tout honorable ; que votre couche soit immaculée.
On peut demander, ¥ au sujet de la vie sensitive, si les sens des bêtes sont supérieurs aux sens de \horame. La réiponse est claire pour les sens internes ; quant aux
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sens externes, on peut discuter. Notre toucher est certainement plus délicat que celui des animaux , mais notre odorat est plus obtus. Cependant les sens externes, tous ensemble et simplement , paraissent être meilleurs chez Vhoinme : la complexion du corps et les esprits qui donnent la force aux sens y sont plus parfaits ; ce n'est que relativement, et comme par accident, que certains animaux sont doués de sens plus parfaits que les nôtres : ainsi l'aigle verra plus loin, mais non pas mieux que nous; car il n'est pas probable qu'à une distance donnée il distingue mieux et plus exactement les variétés des couleurs et la figure des objets; et c'est en cela que consiste absolument la perfection de la vue. De même pour l'ouïe. Si l'odorat est plus obtus, c'est par accident, et à cause de la trop grande humidité de notre cerveau.
On demandera, 5° quant à la vie intellectuelle, pourquoi elle est plus développée dans les uns que dans les autres.
Réponse. Cela dépend de la perfection des organes internes ; en cette vie , la force intellectuelle de Yhomme est là. Remarquons cependant que dans la partie où se parfait la connaissance il y a deux choses : le jugement et l'esprit {ingenium) : le jugement , c'est ce qui nous fait distinguer le vrai du faux; l'esprit comporte trois qualités principales : la rapidité de la pensée, la facilité et la clarté de l'imagination, l'étendue et la promptitude de la mémoire. Il est certain que ces facultés dépendent des organes du corps, et qu'elles sont fort développées dans quelques hommes ; mais le jugement est une qualité bien supérieure, et il semble avoir été donné à peu près égal à tous : bien des hommes avouent qu'ils ne sont pas fort ingénieux , aucun ne reconnaîtra qu'il manque de jugement. Maintenant la rectitude du jugement dépend de l'usage qu'on en fait, et l'usage dépend de la rectitude de la volonté : chaque homme est donc à même de juger sainement des choses, s'il a conservé son âme droite et bonne. De quelle manière on se
conserve ainsi, nous l'avons dit dans la deuxième partie de la Logique mineure. Mais en voilà assez sur les êtres animés.
Suit dans notre auteur une figure de la machine pneumatique et une explication complète de cette figure. Cette machine est trop connue et d'un usage trop commun maintenant pour que nous croyions nécessaire de le suivre en ces détails. Il termine son 'troisième volume par ces mots :
Cela doit suffire pour la seconde partie de la Philosophie. Je ne demande de ce travail qu'une récompense : c'est la pensée qu'en parlant de la nature j'aurai pu faire aimer son Auteur, et qu'en montrant tout ce qui nous entoure soumis à des changementssifréquents, j'aurai fait comprendre que nous n'avons point ici-bas de demeure permanente. Cherchons donc la demeure éternelle , qui nous est préparée dans les cieux, et portons surtout vers elle nos intentions et notre assiduité.