DE LA VOLONTÉ
La volonté est une inclination qui suit l'intelligence. Partout où est l'intelligence, la volonté se trouve; elle se définit: un appétit raisonnable ou une inclination vers le bien appréhendé par la raison; or, comme tout ce qui est peut être appréhendé comme bien , tout ce qui existe dans la nature peut devenir l'objet de la volonté ; la volonté elle-
même et son acte étant des choses bonnes, cette volonté peut se retourner vers elle-même et vers son acte : l'expérience nous montre que nous aimons non-seulement les créatures extérieures , mais aussi notre volonté et l'amour auquel elle nous détermine. Mais aucun des biens particuliers n'est sans quelque défaut : chacun d'eux peut donc être appréhendé comme un mal , ou au moins comme un bien incomplet, et la volonté n'est attachée à aucun bien particulier, mais seulement au bien en général. Si donc \avolonté s'attache à des biens qui ne sont pas le bien commun , ce n'est pas qu'elle soit nécessitée naturellement ni liée à ces biens, c'est qu'elle a déhbéré et jugé par elle-même que cela lui plaît et lui convient. C'est en ce sens qu'on la dit /îbre, parce qu'elle peut disposer de son acte vers ces biens, et les répudier ou les prendre comme il lui plaît : est libre celui qui dispose de lui-même, et qui, n'étant pas forcé d'agir, se détermine par son propre jugement. Cette liberté s'appelle la propriété de la volonté; nous en parlerons dans la Morale (quest. ii , art. 2).
Ce qui précède n'est point contesté; mais il y a controverse dans l'École sur la question de savoir si l'intelligence est plus noble que la volonté.
Conclusion.— L'intelligence est phisnoble quelavolonté simplement. La conclusion est contre Scot; elle est expresse dans saint Thomas (I^e p., q. lxxxii, art. 3); et dans Aristote (1er ]iv. de VÉthique., chap. vu). Ces auteurs disent : L'intelligence est la puissance la plus hante de Vâme.
Pretni'ere preuve. La puissance qui a l'objet le plus noble est la plus noble ; or robjet de l'intelligence est plus noble que celui de la volonté : donc... Prouvons la mineure. La volonté a pour objet le bien, et l'iatelligence pour objet le vrai; or, en raison de son sujet, le vrai est plus noble que le bien: donc, etc. Preuve de la mineure. Plus l'objet est universel, plus il est parfait, suivant saint Thomas (l'e part., quest. Lxxvii, art. I^r^ yép. à la 4^ ohject.), plus
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la puissance est étendue, plus elle est noble; or le vrai est plus universel que le bien : donc, en raison de son objet, il est plus parfait. Preuve de la mineure. Le bien ne se dit que de l'être mis à l'état d'existence; le vrai, au contraire, se dit de tout être, sous quelque rapport qu'on l'envisage: par conséquent, les choses possibles et les mathématiques, qui n'ont pas raison de bien, ont cependant raison de vrai.
Cela est confirmé par la doctrine si profonde à laquelle nous initie saint Thomas (T® part., quest. Lxxxii, art, l*^""), et que Gajétanasi bien développée. L'objet est d'autant plus noble et plus élevé qu'il est plus simple et plus abstrait: ainsi l'objet du sens commun , bien que sensible , est, comme tel, plus noble qu'un objet sensible, visible seulement, parce qu'il est plus simple et plus abstrait; or l'objet de l'intelligence est plus abstrait et plus simple que l'objet de la volonté : donc il est plus noble. Prouvons la mineure. La quiddité d'une chose est plus abstraite et plus simple que la chose elle-même; or l'objet de la volonté est le bien, tandis que l'objet de l'intelligence est la quiddité du bien : doncrobjet de l'intelligence est plus simple et plus abstrait que l'objet de la volonté. La mineure est évidente; car la volonté est portée veis le bien en l'aimant , comme vers un objet propre; mais Tintelligence considère et pénètre ce qui est bien en le comprenant. La majeure est également certaine. Tout être implique deux choses, l'essence, ou la quiddité, et l'existence : donc tout être est plus composé et plus concret que sa quiddité.
Deuxième preuve. Le mode de mouvement de l'intelligence est plus noble que celui de la volonté: donc il est plus parfait. Prouvons l'antécédent. Pour son exercice et son application, l'intelligence est mue par la volonté; mais elle meut la volonté en tant qu'elle la spécifie, la règle, l'ordonne, l'éclairé et la gouverne. Aussi tout ce qu'il y a de perfection dans l'acte de la volonté: la liberté, la rectitude, etc., tout prend son origine dans l'intelligence. En
outre, la volonté est dite bonne et droite , si elle obéit à la droite raison , et la prudence, qui eât la plus noble de toutes les vertus naturelles , la modératrice des autres , a son siège dans l'intelligence.
Troisième preuve. La volonté suit l'intelligence, comme seconde propriété de Vùme. Elle est, en effet, une inclination vers le bien intellectuel, c'est-à-dire vers le bien qui a été proposé et appréhendé par l'intelligence : donc l'intelligence est plus noble, puisqu'elle est plus interne dans Y âme, et sa qualité première, d'où la volonté dérive : aussi les substances intellectuelles prennent leur nom de l'intelligence, comme de la puissance qui est la première et la plus noble : une chose, en eflèt, est dénommée par ce qu'elle a de principal ; dans la sainte Trinité elle-même, la première procession est par voie d'intelligence, la seconde par voie de volonté.
On peut trouver la confirmation de cette doctrine dans cet argument de saint Thomas (quest. xxi , de lu Vérité, art. 5) : L'intelligence regarde son objet dune manière plus noble que la volonté : donc elle est plus parfaite simplement que la volonté. Prouvons Vantécédent. Avoir en soi et attirer à soi une chose est un acte plus parfait que de céder à l'attraction de cette chose; or l'intelligence, en comprenant, attire à elle les choses, et, comme je l'ai dit, par l'intellectiou la chose entendue pénètre dans l'intelligence; au contraire, la volonté, dans la volition, est attirée vers la chose, et l'amour est comme un poids et une inclination vers une chose : donc l'intelligence regarde son objet d'une manière plus parfaite que ne le fait la volonté.
Cependant, suivant la remarque de saint Thomas, au lieu cité, d'une manière relative {secundum quid), et selon son objet, l'acte de la volonté peut être plus noble que l'acte de l'intelligence : la volonté est portée vers les choses connue un poids qui tombe; l'intelligence attire les choses à elle-même en s'en formant une similitude; or certaines
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choses ont une manière d'èlre plus noble en elles-mêmes que dans l'intelligence: donc, relativement à ces choses, mieux est vouloir que connaître. Cependant, si ces choses pouvaient avoir dans Fintelhgence un mode identique à celui qu'elles ont en elles-mêmes , il serait plus parfait de les connaîti e que de les aimer : c'est la seule raison pour laquelle ici-bas il nous vaut mieux aimer Dieu que le connaître : Dieu, en effet, a en lui une plus noble manière d'être que dans notre intelligence. Mais au jour de la récompense, lorsque nous le verrons tel qu'il est, lorsque son Essence s'unira à notre inteUigence, la connaissance sera en nous plus parfaite que Famour, au moins dans l'ordre d'être. Si dans l'ordre moral il vaut mieux toujours aimer Dieu que le connaître , c'est parce que l'amour est une chose due à Dieu, et une manière de l'honorer, tandis que la haine lui est injurieuse.
Première objection. La volonté a un objet plus parfait : donc elle est plus parfaite. On prouve l'antécédent. L'objet de la volonté, c'est le bien; or le bien est plus parfait que le vrai, car il faut au bien plusieurs perfections, et entre toutes l'existence : donc c'est un objet plus parfait.
Réponse. Je nie Vantccéderd. Quant à la preuve, je distingue la mineure. Le bien est plus parfait que le vrai, comme entité, je le concède, comme objet, je le nie.
Explication. La perfection de l'être part de l'existence , et comme le bien implique toujours l'existence, tandis que le vrai en est parfois abstrait, on peut dire que le bien est plus parfait comme être. Mais la perfection d'un objet part du degré dans lequel il peut s'universaliser et s'abstraire; et le vrai est plus facilement universel et abstrait que le bien : donc il est plus noble comme objet, il se dit de plus de choses, et il contient sous lui plus de choses, et il est plus simple en lui-même.
Instance. Le bien a plus d'actualité que le vrai : donc il est plus parfait comme objet.
Réponse. Ou je nie la conséquence. La perfection de l'objet ne vient point de son actualité , mais de son universalité et de l'abstraction qu'il comporte: ainsi la matière, quoique moins actuelle que la forme, est, suivant la remarque de saint Thomas, plus parfaite qu'elle comme objet, parce qu'elle est plus générale et plus étendue : elle n'est, en effet, l'objet d'aucune cause créée, et ne se rapporte qu'à Dieu créateur. Ou encore je distingue l'antécédent. Le bien a plus d'actualité que le vrai, d'une manière constitutive, je le concède; d'une manière subjective, je le nie. C'està-dire le bien exige plus d'actualité pour être constitué, mais le vrai en contient davantage sous lui, parce qu'il est plus universel et plus abstrait : ainsi tout le bien est contenu sous le vrai , et le vrai contient encore certaines choses qui ne sont pas dans le bien : ce sont les choses possibles et les vérités mathématiques.
Deuxième objection. La volonté meut l'intelligence d'une manière plus parfaite, donc la volonté est plus parfaite. Preuve de l'antécédent. Là volonté â'^ii comme libre, tandis que l'intelligence agit comme nécessitée.
Réponse. Je 7iie l'antécédent; quant à la preuve^ je distingue. La volonté agit comme libre : d'une liberté qu'elle reçoit de l'intelligence même, je le concède; d'une liberté indépendante, je le nie. La liberté de la volonté a ses racines dans l'intelligence. Cela fait dire à saint Thomas (l'e part, de la II^, quest. xvii, art. i, rép. au 2^ arg.) : La racine de la liberté, comme sujet, c'est la volonté, mais comme cause, c' est la raison ou V intelligence.
Troisième objection. L'acte le plus parfait de la volonté, c'est-à-dire l'amour de Dieu, est plus parfait que l'acte le plus parfait de l'intelligence, qui est la vision de Dieu : donc la volonté est plus parfaite que l'intelligence. Preuve de l'antécédent. La chose la plus parfaite est celle que choisirait un homme prudent; or un homme prudent choisirait plutôt d'aimer Dieu que de le voir : donc, etc.
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Réponse. Je distingue l'antécédent. L'acte le plus parfait de la volonté, c'est-à-dire l'amour de Dieu, est plus parfait; dans l'ordre moral, je le concède; dans l'ordre d'être, je le nie. L'amour est chose due à Dieu et lui est plus honorable que la vision : celui qui n'aime point Dieu lui fait injure, et non celui qui ne le voit pas. Ainsi, dans l'ordre moral où se trouve la raison du devoir et de la chose due, il faut préférer l'amour à la connaissance de Dieu : il le faut d'autant plus que par l'amour nous donnons à Dieu et nousmêmes et tout ce qui est en nous, et que nous nous unissons à lui d'une manière alTecOve, ce qui dans l'ordre moral est la chose la plus excellente.
Instance. Ce ne sont pas les actes de Tintelligence qui nous rendent bons, mais les actes de la volonté : donc les actes de la volonté sont plus parfaits.
Réponse : i° Nous sommes bons d'après les actes de notre volonté, mais pour cela il faut que ces actes soient réglés par l'intelligence, et la bonté de la volonté provient de l'intelligence comme de sa règle et de sa source première.
2° Nous sommes bons d'après les actes de notre volonté ; mais notre bonté est une bonté morale, et elle ne donne à conclure pour la volonté qu'une excellence morale.
On dira: L'ordre des anges qui prend son nom dans l'amour, celui des séraphins, est plus parfait que celui des chérubins, qui prend son nom dans la science ; donc l'amour est plus parfait que la science.
Réponse. Les anges ont reçu leurs noms quand ils étaient encore en voie, et dans cette condition il vaut mieux aimer Dieu que le connaître.
Quatrième objection. La haine de Dieu est pire que la privation de la vision de Dieu ; donc l'amour est plus parfait que la vision. On prouve le conséquent. Cela est meilleur, dont le contraire est pire.
Réponse : 1» Avec la solution déjà donnée , je distingue le 'conséquent : donc l'amour est plus parfait; au sens 7noral, m. 42
je le concède; au se^is de l'être^ je le nie. Le moindre mal naoral, par exemple, le moindre mensonge, est pire que le plus grand mal physique, par exemple, la mort, parce que la plus petite vertu au sens moral est préférable au plus grrnd bien physique. Cet argument prouverait donc trop, et il amènerait à dire que la moindre vertu est plus noble absolument que la vision de Dieu, puisque le moindre péché est pire que la privation de la vision de Dieu sans péché.
Réponse. 2» Cette comparaison manque de justesse ; à la haine de Dieu il faut opposer du côté de l'intelligence, non point la pure privation de la vision de Dieu , mais un acte positif contre Dieu : par exemple, le blasphème ; or il est certain qu'il est pire de blasphémer contre Dieu que de s'en éloigner par la simple aversion de \sLVolo7ité. De tous les péchés, le plus grand, c'est le blasphème. «
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