VI
Du mouvement de projection.
Nous voyons les projectiles, séparés de leur moteur, continuer leur mouvement : ainsi la pierre lancée par la main , la flèche décochée par l'arc , le boulet sortant de la bouche à feu. On demande quelle est la cause de cette continuation du mouvement. Quelques-uns pensent que l'air, chassé par devant , chasse lui-même les projectiles en revenant derrière eux; d'autres veulent que, par une loi de la nature, les choses restent à l'état où elles se trouvent, et qu'à cause de cela le projectile, une fois en mouvement, continue sa marche jusqu'à ce qu'il ait dépensé sa force acquise au bénéfice des corps qu'il rencontre, de l'air, par exemple : c'est l'opinion de Descartes.
Conclusion. — Les projectiles se meuvent en vertu de l'impulsion qui leur est imprimée par le moteur.
Preuve. Personne, en vérité, ne peut nier que cette impulsion ne vienne du moteur. D'abord, de qui viendrait-elle? Ensuite l'impulsion du mobile vient de celui qui le meut ; or c'est celui qui lance qui meut , car lancer c'est mouvoir : c'est donc du moteur que vient l'impulsion. Prouvons que le mouvement se trouve dans le projectile. L'impulsion est en celui qui fait violence aux autres, et qui les chasse pour prendre leur place ; or ce n'est pas l'air qui fait violence à la pierre lancée , c'est la pierre qui presse l'air en le chassant devant elle et en le divisant : donc la pierre est active, et l'air passif et résistant. C'est ce qui fait que le mouvement du projectile diminue à mesure qu'augmente la densité du milieu à traverser : l'impulsion est donc dans le projectile ,
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comme une certaine propagation de la force motrice qui était dans le moteur.
Confirmation. L'air, en revenant en arrière, ne peut mouvoir le projectile, s'il n'a été d'abord chassé pour lui faire place : donc l'impulsion est dans le projectile pour chasser l'air. Enfin l'air est moins propre à recevoir l'im- [Milsion du moteur , car l'inîpulsion de la projection est d'autant plus forte que \e projectile est plus lourd et plus solide, comme elle est plus forte dans une pierre que dans du bois : or l'air est mou et léger.
Les projectiles vont quelquefois aussi contrairement au mouvement de l'air : par exemple, quand on lance une pierre vers la direction d'où vient le vent.
Je ne dis pas pourtant que l'air pressé en avant du projectile, et revenant par derrière avec impétuosité, ne puisse aider son mouvement : Aristote lui-même attribue à l'air de favoriser ainsi le mouvement des projectiles (liv. VII de la Phys., chap. ii, et en d'autres lieux).
Objection. Les objets sont lancés quelquefois par la seule impulsion de l'air, comme la balle de plomb dans le fusil à air, la bille lancée par le vent qu'on a comprimé dans un tube; il ne semble même pas que ce soit une autre force qui lance le boulet hors du canon.
Réponse. Ces projectiles ne sont pas mus par l'air ambiant qui les porte , mais par la force élastique , en vertu de laquelle l'air comprimé, se dilatant, chasse les obstacles, et leur communique l'impulsion : ils sont donc mus par une impulsion intrinsèque causée par l'élasticité de l'air, comme tout ce qui est mû par des ressorts.
Instance. La pierre ne peut pas être lancée par la main sans que celle-ci chasse l'air qui est devant elle , et que cet air, revenant par derrière , presse la pierre : l'air semble donc être la cause du mouvement.
Réponse. A la vérité , l'air peut être chassé de devant par la main , et revenir par derrière; mais cette impulsion dans
QUESTION i. MOUVEMENT, ACTIVITÉ, PASSIVITÉ 439
un corps si fluide est trop faible pour durer longtemps et pour donner tant de mouvement à la pierre. Aussi le mouvement de la pierre vient principalement de l'impulsion donnée, qui persévère malgré les résistances de l'air.
Nouvelle instance. S'il y avait une impulsion innée dans la pierre , elle se remuerait d'elle-même ; mais un corps ne se meut pas lui-même , autrement il serait en même temps en acte et en puissance.
Réponse. L'impulsion qui meut la pierre est en elle-même comme une passion qu'un autre corps y apporte : c'est pour cela que l'on doit dire qu'elle ne se meut pas d'elle-même , et qu'elle est mue par un autre. Elle n'est pas en acte et en puissance sous le même rapport, parce qu'elle est en acte quant à l'impulsion qu'elle a reçue , et en puissance quant au lieu qu'elle n'a pas atteint, et vers lequel elle tend par cette impulsion.
On dira : Cette impulsion n'est plus , une fois le corps lancé, et par cela seul qu'une chose est en mouvement, elle demande à y rester: donc ni le projectile, ni quoi que ce soit n'est sous le coup de l'impulsion en continuant le mouvement.
Réponse. On ne peut concevoir qu'à l'instant où un corps est présent dans un lieu il en puisse exiger un autre, c'està-dire se mouvoir, s'il n'y a quelque part une cause de cette exigence; or ce n'est pas à raison de sa substance propre, autrement il chercherait toujours; ce n'est pas non plus à raison du lieu qu'il occupe : il demande plutôt à s'y reposer, à moins qu'on ne le meuve ; enfin , ce n'est pas pour le lieu où il tend , car ce lieu n'a rien qui puisse forcer le corps absent à venir à lui; bien plus, comme il renferme déjà un autre corps, ce n'est pas sans une certaine violence qu'il se sépare de ce corps pour s'unir au survenant. Il reste donc que le corps demande ce changement à raison de quelque chose qui lui est joint, et c'est ce que nous appelons l'impulsion.
On insiste. Au moment où les projectiles cessent de se
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mouvoir, leur impulsion cesse : donc il n'y a eu eux que le mouvement a.t\ue\.
Réponse. Je nie la conséquence. Il résulte simplement du l'ait énoncé que l'impulsion des projectiles est détruite par la cause qui détruit le mouvement. Leur impulsion diffère de l'impulsion innée, en ce que celle-ci a une connexion nécessaire avec la nature du mobile même, dure autant que cette nature et ne périt qu'avec elle , tandis que l'impulsion reçue d'une cause extérieure n'est pas liée avec la nature du sujet, elle lui inspire plutôt de la répugnance , et ne se conserve qu'autant qu'elle en triomphe. Or, cette répugnance est aidée par le milieu et par les autres corps que traverse le projectile. Si donc il y a à traverser un corps dont la résistance ne puisse être vaincue par l'impulsion , cette dernière cède et s'évanouit, et le mouvement du projectile s'arrête.
On ajoutera. Deux tendances contraires ne peuvent se trouver à la fois dans le même sujet : mais s'il y avait quelque impulsion dans une pierre lancée de bas en haut, il s'y trouverait deux impulsions contraires : celle imprimée qui tend en haut, et celle innée qui attire en bas; il n'y a donc dans la pierre aucune impulsion.
Réponse. Je distinguela majeure. Des qualités contraires ne peuvent se trouver ensemble dans le même sujet: entant qu'elles sont formellement contraires, ']e le concède; autrement, je le nie. Or, l'impulsion actuelle de bas en haut n'est pas formellement contraire à l'impulsion innée de haut en bas; elle n'est contraire qu'à son acte, qui est d'être emporté en bas. L'acte, en effet, est contraire à l'acte, mais non à son principe, du moins formellement. Comme un acte d'injustice est contraire à un acte de justice, mais non kVhahitus, à la disposition, ou à la puissance de laquelle l'acte de justice découlerait, il exclut du sujet celui-ci, c'est-à-dire l'acte de justice, mais il n'exclut ni la disposition ni la puissance, qui y sont relatives. De même l'impulsion en haut exclut de la pierre l'impulsion actuelle et le mouvement en
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bas. Mais celte foice innée ou radicale, de laquelle viendrait cet acte^ n'en est pas détruite, parce que la cause extrinsèque n'imprime pas à la pierre la disposition radicale contraire. Elle ne détruit pas cette force qu'on désigne sous le nom dHmpulsion innée. Or, celle-ci ne peut être oisive, elle tend continuellement à son acte , et s'oppose de tout son pouvoir à l'impulsion adverse , et cette opposition est telle qu'aussitôt qu'a cessé la cause qui l'excite, le mouvement s'affaiblit peu à peu et finit par s'annuler; ainsi l'impulsion des projectiles est détruite par une force innée qui lui est contraire, non pas formellement, mais effectivement.