SI TOUT CE QUI EST MU OBÉIT A UN MOTEUR ÉTRANGER
Conclusion. — Tout ce qui est mu a un moteur distinct. Telle est l'opinion de saint Thomas, d'Aristote et de presque tous les anciens , à l'exception des Épicuriens , qui pensaient que les atomes avaient la force de se mouvoir par eux-mêmes. C'est un axiome reçu , que cette conclusion d'Aristote , qui place un premier moteur immobile donnant le mouvement au Monde , et ce moteur n'est autre que Dieu très-bon et très-grand ; or, comme en partant de cet axiome on prouve d'une manière efficace la prémotion , ceux qui contestent la réalité de ce principe du mouvement s'attaquent à l'axiome lui-même, et renversent l'ordre si merveilleusement approprié à notre esprit et aux faits dont les anciens, après Aristote, se sont servis pour arriver à la connaissance d'une Puissance suprême.
Pour soutenir la vérité de cet axiome, tirons nos preuves d'Aristote et de saint Thomas. Un corps est mû en raison de sa puissance passive pour l'acte et pour la fia du mouvement; il meut, au contraire, en raison de ce qu'il est en acte; mais il ne peut se faire qu'une même chose soit sous le même rapport en puissance passive et en acte : donc une chose ne peut se mouvoir elle-même. La majeure est évidente. Le mouvement est l'acte d'un être en puissance; être mû appartient à l'être passif, et mouvoir c'est agir et réduire un mobile en acte , c'est pourquoi une chose meut en tant qu'elle est en acte, elle est mue en tant qu'elle est en puissance. La mineure n'est pas moins certaine; car être en acte , c'est avoir l'acte ; être en puissance , c'est ne pas avoir l'acte , mais seulement l'aptitude à l'acte. Or il n'est pas possible qu'une chose ait l'acte et ne l'ait pas en même temps : donc, à plus forte raison, être en même temps en acte et en puissance sous le même rapport est impossible,
On répond à cela : que la même chose peut être en puissance formellement et en acte virtuellement par rapport à la même forme; ainsi le poivre et le raisin sont virtuellement chauds, et ne sont qu'en puissance pour la chaleur formelle : c'est dans la bouche que le poivre devient chaud , c'est dans la cuve que le raisin passe de la chaleur virtuelle à la chaleur formelle.
Mais au contraire : On ne peut comprendre que de deux manières une chose virtuelle en acte : d'abord complètement et parfaitement , en ce sens qu'elle aurait une forme plus élevée dans laquelle la forme inférieure se trouverait contenue : ainsi l'ange est virtuellement capable de faire un raisonnement, parce qu'il a la puissance de raisonner comme fait l'homme, mais dans un degré supérieur; secondement imparfaitement et incomplètement, en ce qu'elle aurait une vertu imparfaite qui , mue et excitée, pourrait produire un acte supérieur à son état; ainsi l'intellect est dit virtuellement intelHgent, même au moment où il ne s'exerce sur rien.
Au premier sens, les choses qui sont virtuellement en acte dans une forme ne sont pas en puissance pour l'avoir formellement; car il est évident qu'on ne peut posséder parfaitement en acte une forme et se trouver en même temps en puissance vis-à-vis d'elle. Or, quand plusieurs formes peuvent disposer à un acte, la forme inférieure est contenue dans la supérieure ; elle est dans cette supérieure plus parfaitement qu'en elle-même, et le sujet avec la forme supérieure est plus parfaitement en acte qu'avec l'inférieure , on ne peut donc dire qu'il est en puissance pour cette dernière. Quant à la seconde manière^ les choses qui sont en acte virtuel sont en puissance pour la forme, mais elles ne l'obtiendront jamais si elles ne sont pas mues par quelqu'un , car ce qui est incomplet et imparfait ne peut pas se rendre parfait soi-même, cela est évident; or cet acte virtuel est incomplet et imparfait , il appelle l'acte ultérieur comme sa dernière perfection et son actualité, comme l'intellection est la
perfection actuelle et l'actualité de la force intellective : donc cet acte virtuel ne peut pas se réduire de lui-même à un acte formel, et il faut qu'un autre l'y ramène. Tout ceci démontre que ce qui n'est que virtuellement en acte, ou n'arrive pas à la formalité, ou y est poussé par un moteur.
Aux exemples allégués du raisin , du poivre , de la chaux, etc., je réponds que dans ces matières il y a différentes parties dont les unes mises en acte poussent les autres à l'acte; ainsi dans le raisin les parties plus spiritueuses et plus capables de chaleur s'échauffent facilement quand le raisin est pressé , et communiquent leur chaleur aux autres parties ; c'est pour cela que le vin qui vient d'être exprimé du raisin contient des esprits plus abondants que celui qu'on extrait des raisins fermentes longtemps dans des cuves, parce que ces esprits se sont en lui moins dégagés. Il en est à peu près de même pour la chaux : elle contient des parties subtiles et chaudes qui s'échappent violemment lorsqu'elle est mise en dissolution dans de l'eau , le mouvement augmente leur chaleur, et elles communiquent la chaleur ainsi reçue à la masse entière. Enfin, nous observons la même chose dans le poivre, à moins qu'on ne dise que son âcreté, en mordant le palais de l'animal, y excite les appétits animaux et y cause la chaleur ; car l'irritation des esprits animaux appelle un dégagement de chaleur, comme nous le voyons dans la fièvre et lorsque l'animal est blessé. Le poivre, le piment et les autres corps de ce genre ne s'échauffent donc pas par eux-mêmes, mais ils excitent seulement la chaleur de l'animal qui les échauffe à son tour : aussi sur un animal mort ils ne produisent aucun effet. Nous parlerons plus bas de la chaleur virtuelle (IP p., de la Physique, q. V, art. 2, §1).
Objection. Les êtres animés se meuvent eux-mêmes, c'est ce qui les différencie des autres ; donc une chose peut se mouvoir elle-même.
Réponse. Je distingue V antécédent : ils se meuvent eux-
mêmes en une seule et même partie^ je le nie ; en ce qu'une partie sert de moteur et l'autre de mobile, je l'accorde. Les animaux ont des parties différentes dont les unes meuvent et les autres sont mues : ainsi , le cœur répand le mouvement vital dans les autres membres ; les pieds sont mus par les nerfs, les nerfs par les esprits, ceux-ci par l'appétit, l'appétit l'est par l'imagination, et l'imagination reçoit l'impression de ce qui l'entoure. C'est sur cet ordre qu'on s'appuie ordinairement pour affirmer, au contraire, qu'un même sujet ne peut, sur le même point, mouvoir et être mû : autrement , l'animal n'aurait pas besoin de toutes ces parties. Leur distinction indique bien que les unes sont disposées pour mouvoir, et les autres pour être mues; sans cette subordination nécessaire, la nature aurait plus expéditivement communiqué la faculté de mouvoir uniformément à toutes les parties de l'animal.
Instance. Au moins le cœur se meut par lui-même; car il n'est mû par aucune autre partie , puisqu'il est le moteur de toutes.
Réponse. Le mouvement du cœur vient du générateur, comme de sa cause ; car cette propriété qu'a le cœur d'être perpétuellement cause du mouvement vital, il la tient de celui de qui il a reçu sa nature; c'est, en effet, celui qui donne l'être qui donne aussi les conséquences de l'être.
Nouvelle instance. Dans les corps graves il n'y a pas une partie mouvante et une partie mue, c'est de toutes parts que vient le mouvement qui porte ces corps au centre.
Réponse. En ces corps aussi le mouvement vient du générateur ; car l'élan qui les met en mouvement est une propriété inhérente à leur nature, comme la chaleur est inhérente au feu ; et comme personne ne dira que le feu se donne sa propre chaleur, parce que tous savent qu'il la tient de son principe , ainsi on ne peut pas dire que la pierre se meut elle-même, parce qu'elle tient son mouvement de celui qui lui a donné sa nature. Assurément, lorsqu'une pierre va
en remontant , nous comprenons facilement que ce mouvement qu'elle contient n'est pas d'elle , mais d'un autre qui lui a donné l'impulsion ; par la même raison, l'élan toujours stable et naturel qui la pousse en bas lui vient de la cause productrice , ou plutôt de cet Esprit suprême qui commande à la nature et désigne à chaque chose sa place; elle ne se meut donc pas elle-même, elle est mue par un autre aussi bien que lorsqu'elle est projetée en l'air. Il n'y a entre les deux mouvements que cette différence, à savoir : que l'un est naturel et stable , tandis que l'autre est violent et transitoire, mais ni l'un ni l'autre ne peut être dit appartenir en propre à la pierre.
Vous ajouterez : Au moins l'intelligence, la volonté et les autres facultés immanentes se meuvent elles-mêmes; car elles produisent elles-mêmes et en elles-mêmes les actes par lesquels elles sont en mouvement.
Réponse. Ces facultés ne sont pas mues proprement dans leurs actes ; on sait que Dieu comprend et veut d'une manière parfaite, et cependant il n'est pas dit se mouvoir. Si elles sont mues, c'est en ce sens que pour agir elles doivent passer de la puissance à l'acte; or cela, elles le tiennent d'un Être qui est en acte, c'est-à-dire de Dieu, et non d'ellesmêmes. Dieu est la cause universelle qui applique les causes secondes par la prémotion, dont nous expliquerons l'essence et la nécessité plus tard.
Les facultés spirituelles peuvent aussi recevoir le mouvement d'une auti^e puissance déjà en acte qui les applique à leur action, comme la volonté devenue en acte applique l'intelligence à son objet, et comme l'intelligence en acte excite la volonté; mais on ne remonte pas ainsi jusqu'à l'infini, on ne tourne pas non plus dans un cercle, carie premier acte par lequel une puissance non appliquée en applique une autre, ce premier acte vient de Dieu qui agit luimême, comme nous l'expliquerons plus tard. C'est ce qui lait répéter souvent à saint Thomas : Les actions des fa-
cultes inférieures sont en même temps des passions causées par une faculté supérieure, et comme son opération (lllepart., q. xix, aii. 1 ; et g. de l'Union du Verbe, art. 5).
On dira enfin : Quand l'eau chaude se refroidit , son refroidissement ne lui vient pas d'ailleurs que d'elle-même : donc elle se meut elle-même.
Réponse. Ce refroidissement vient à l'eau comme conséquence d'une propriété naturelle, il vient donc de l'eau comme les propriétés viennent de l'essence; l'essence ne se meut pas pour les avoir, mais elle y est disposée par la cause productrice. Il n'importe que cette cause ne soit plus là au moment où la propriété supprimée pour un temps se représente, comme dans le cas objecté; il y a certainement une cause conservatrice à laquelle il faut attribuer ce retour. C'est cet influx qui conservant la chose conserve aussi les propriétés, et si la violence les suspend momentanément, ellessont reprises aussitôt que possible comme découlant de l'essence.
ARTICLE SECOND
LA PRÉSE-N'CE DL' MOTEL'R EST-ELLE NÉCESSAIRE AC MOUVEilE.NT , AUTREMENT DIT, L'ACTION PEUT-ELLE S'EXERCER A DLSTA>'CE?
Un agent peut être présent de deux manières à celui qui subit son action , de la présence du suppôt et de la présence de sa vertu. La présence du suppôt est l'union de la substance agissante avec la substance passive : ainsi le feu est présent au foyer, le cœur à son enveloppe , le soleil à sa sphère. Laprésence de vertu, ou la présence virtuelle, alieu quand un corps éloigné répand son action par un milieu jusqu'à un but donné : ainsi la chaleur du soleil et sa lumière répandues dans l'espace jusqu'à ce qu'elles atteignent notre terre, le rendent présent pour nous, non de la. présence du suppôt, mais de celle de sa vertu. Une de ces deux présences suffît pour qu'on puisse dire qu'un être n'agit pas sur un autre à distance. Ceci posé :
Conclusion. — Il n'y a pas d'action à distance. Pour
qu'une action s'exerce, il faut que l'agent soit uni au patient par une présence du suppôt , ou par une présence virtuelle traversant un milieu: c'est ce quepensent Aristote (liv. VII, chap. Il), saint Thomas et presque tous les auteurs.
Prouvons-le d'abord par l'expérience. Nous voyons , en effet, tout agent exercer son action sur les choses qui sont voisines de lui, et par celles-là sur les plus éloignées; nous voyons la force de l'action diminuer en raison de la distance, jusqu'à ce qu'elle s'annule complètement : c'est delà qu'est venue l'idée d'une sphère d'activité , restreignant la puissance de l'agent dans un espace marqué et limité, en dehors duquel il ne peut rien. Il n'a même d'action sur ses parties les plus éloignées que par l'intermédiaire des autres, et s'il se trouve un milieu qui ne puisse pas transmettre cette action , elle s'arrêtera : par exemple , si un corps opaque se trouve placé entre une lumière et le point qu'on voudrait éclairer; ainsi arrive-t-il encore pour les odeurs, les sons, la chaleur, etc. Ceci n'aurait évidemment pas lieu si l'agent ne demandait pas à être uni, soit par lui-même, soit par un milieu conducteur à l'objet qui doit subir son action ; autrement le feu qui est à Paris brûlerait l'étoupe qui serait à Rome, aussi bien que s'il l'avait près de lui; il brûlerait même tous les combustibles placés à quelque endroit que ce fût, et s'étendrait ainsi à l'infini , puisqu'il n'aurait pas de raison pour agir sur un objet plutôt que sur un autre.
Prouvons-le en second'lieu par la raison. Le fait d'agir est une suite de l'être , et il faut nécessairement l'attribuer à ce à quoi on attribue l'être , mais l'être de l'agent naturel est attaché à un lieu fixe; donc, au même lieu, l'action et la force de l'agent sont attachées ; il ne peut donc agir que sur les choses qui lui sont unies localement, et par celles-ci sur les autres successivement, en conservant toujours l'union locale, soit avec lui-même quand il s'attache à l'objet sur lequel il agit d'abord , soit avec le milieu qu'il modifie et auquel il communique son action en vue des choses qu'il veut modifier.
Confirmation. L'agent dépend autant du lieu que du temps, ce sont deux conditions qui le limitent ; mais la distance du temps interrompt son action , de manière que s'il cesse d'exister pendant une heure en lui-même ou dans sa vertu, l'action ne reprendra pas d'elle-même à l'heure qui suivra l'interruption ; donc la distance du lieu interrompt aussi l'action, et l'agent ne peut agir sur un objet éloigné s'il n'est pas par lui-même ou par sa vertu dans le lieu d'action.
On a coutume de nous opposer comme objections certaines expériences : la torpille engourdit à distance la main du pêcheur, lorsque le milieu paraît n'éprouver aucun effet particulier ; les yeux d'une vieille femme exercent une fascination souvent remarquée sur les enfants qu'elle regarde de loin, tandis qu'ils n'ont aucune influence sur les hommes , même les plus rapprochés ; le soleil produit l'or dans les entrailles de la terre , et il n'y peut arriver ni par sa lumière ni par sa chaleur; l'aimant attire le fer même au travers de planches épaisses; l'eau de la bouillotte est chaude en haut quand elle est encore froide en bas; celai qui tousse fort porte les autres à tousser; celui qui bâille fait bâiller ses voisins; une corde de lyre mise en vibration peut en mettre une autre en mouvement, pourvu que les deux cordes soient d'accord ; lorsqu'on Espagne la vigne est en fleur, le vin qu'elle a produit travaille jusque dans les caves de l'Angleterre, s'il y a été transporté; le naphte s'enflamme à une grande distance du feu.
Réponse. On peut expliquer facilement ces faits sans admettre l'action à distance. La torpille frappe la main en répandant son poison sur le fîlet qui l'enferme , et si la main ne touchait pas le filet infecté on ne sentirait rien ; les yeux des vieilles femmes répandent dans l'air des émanations malsaines qui blessent les yeux délicats des enfants, et ne peuvent influer sur ceux des hommes ; comme un air empesté respiré par deux personnes fait mal à l'une, sans même inquiéter l'autre; la chaleur du soleil, par une influence
cachée, pénètre jusqu'aux entrailles de la terre pour y former l'or ; la force magnétique ne gagne le fer que par le milieu qu'elle traverse, ce qui est clair par l'expérience même, puisqu'elle le fait plus difficilement quand la table est interposée que quand les relations sont libres; l'eau chaude en haut est froide en bas , parce que ce qui est chaud étant plus léger monte à la surface , tandis que ce qui est froid étant plus lourd reste au fond. Si l'on se prend à tousser et à bâiller en voyant les autres le faire , c'est parce que l'imagination se frappe facilement, et appelle les hommes à l'imitation : ainsi en voyant rire ou pleurer quelqu'un , sommesnous tentés d'en faire autant nous-mêmes, quand nous n'en aurions aucune envie si nous étions seuls. Aristote ajoute que l'exemple des autres est souvent pris par nous pour un avertissement d'une nécessité personnelle. Une corde de lyre en met une autre en mouvement parce qu'elle lui transmet ses vibrations à travers l'atmosphère, car le son n'est qu'un tremblement et une ondulation de l'air, et lorsqu'il est violent il ébranle les corps les plus résistants sous nos pieds ; la terre tremble quand on tire le canon , ou bien lorsqu'on sonne une grosse cloche; mais si cette ondulation est douce, elle ne se communique qu'à ceux des corps qui se mettent facilement en mouvement. La corde d'une lyre suffit ainsi pour mettre en mouvement une autre corde, dans le même ton qu'elle, et elle n'ébranle pas les voisines qui ne sont pas aussi susceptibles de son influence. A la même époque les vignes fleurissent et les vins travaillent, bien que fort éloignés les uns des autres , mais le travail du vin ne vient pas de la vigne qui fleurit, c'est la chaleur du printemps qui fait fleurir la vigne et fermenter le \in. Le naphte est enflammé par un feu même éloigné, parce que le naphte exhale des vapeurs onctueuses qui s'enflamment au contact du feu et communiquent la chaleur au reste. Toutes les fois donc qu'il y a une action, elle est répandue au travers d'un milieu par une force; s'il arrive qu'une force donnée ne
produit pas les mêmes effets sur le milieu que sur les extrémités, c'est paixe que le milieu est autrement disposé, l'agent ne produisant son etïet que suivant les dispositions du sujet.
On dira : Au moins la poudre dite sympathique agit à distance. Elle s'obtient avec du vitriol pulvérisé, ou à l'état natif, ou exposé au soleil pendant les jours caniculaires; si l'on en couvre un habit taché du sang d'un homme blessé, la blessure se guérira, quoique l'homme ne porte pas l'habit ainsi marqué ; l'expérience l'a prouvé, une seule condition est exigée, c'est que l'habit soit conservé dans une température moyenne ; si la température à laquelle est soumis cet habit est trop haute, la blessure s'enflamme ; s'il est mis dans un lieu trop froid, elle gercera.
Réponse. D'abord il n'est nullement prouvé, et aucune expérience ne constate que cette guérison s'opère à distance ; si c'était prouvé, on pourrait encore demander s'il n'y a pas là quelque maléfice et si les forces naturelles y suffisent ; si cela n'a lieu qu'à une petite distance, on peut expliquer le phénomène au moyen de la diffusion des influences par un milieu. Il peut s'exhaler de ce mélange de sang et de vitriol une vapeur légère qui, répandue dans l'air, parvient au blessé et aide à cicatriser la blessure; la vertu des médicaments est , en effets renfermée très-souvent dans la partie la plus spiritueuse et la plus subtile des substances, et lorsque quelque procédé chimique ou des effluves naturels l'ont fait sortir des médicaments, ces médicaments sont la plupart du temps inefficaces et sans vertu. L'odorat suffit pour constater que les exhalaisons se dispersent au loin. Les vautours sentent l'odeur d'un cadavre à cinq cents milles de distance, comme le dit saint Thomas (II de l'Ame, leç. xxii); les chiens dépaysé.- reviennent de très-loin à la maison de leur maître , et c'est l'odorat qui les conduit. Louis de Grenade raconte qu'une boîte de parfums placée dans sa cellule avait attiré sous ses yeux toutes les fourmis des jardins environnants. Pour mesurer la force remarquable de ces gaz,
ne suffît-il pas de voir qu'un peu de charbon peut tuer un homme? Ne voit-on pas la peste qui par ses exhalaisons délétères fait de si grands carnages ; et les émanations du napel, portées par le vent, ne donnent-elles pas la mort? Pourquoi cette exhalaison balsamique du vitriol ne guérirait-elle une blessure, si les autres ont le pouvoir de nuire ou d'exterminer ?
On demande pourquoi cette exhalaison salutaire s'attachera plutôt à un blessé qu'à un autre.
Réponse. Cela peut se faire par le mouvement sympathique, en vertu duquel, comme je l'ai dit plus haut, chaque chose aime le voisinage de ce qui lui est semblable et utile. Les esprits qui s'échappent du sang versé doivent tendre plus volontiers vers celui qui a versé ce sang , et ils doivent être attirés par lui; puis, si imbibés d'une certaine quantité de vitriol ils peuvent servir à la guérison des blessures, cette vertu s'applique plus volontiers à l'homme qui a versé ce sang, qu'à un autre. S'il est vrai que le cadavre d'un homme assassiné verse du sang quand il est mis en présence de l'assassin , ce sera parce que les esprits attachés aux vêtements de l'homicide semblent appeler le sang du corps qu'ils ont quitté. Pareillement les odeurs des bêtes s'attachent aux lieux qu'elles traversent.
Ce que je dis là n'est pas pour faire admettre dans cette poudre la force qu'on lui attribue, mais pour que, si on arrive à en reconnaître la réalité, on ne l'impute pas à une action à distance. Probablement il n'y a aucune vertu dans cette poudre, et sa réputation ne lui a été faite que sur des phénomènes mal étudiés.
Mais nous en avons assez dit sur l'être mobile en général. Dans le troisième volume nous traiterons de ce qui appartient à la Physique particulière.