‹ Philosophie suivant les principes de saint ThomasChapitre 7 sur 55 · DES PRINCIPES DES CHOSES EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DES PRINCIPES DES CHOSES EN GÉNÉRAL

Il est notoire que tout ce qui se produit est produit par un principe : rien n'est produit par soi-même ni par le néant. Or, comme nous voyons que les choses naturelles sont toutes produites , nous devons en conclure qu'il y a un principe qui les produit. Il y a deux sortes de principes : le principe intrinsèque, et le principe extrinsèque. Le premier est dans la chose même : ainsi les letlres dans une syllabe, les pierres dans une maison, sont des principes intrinsèques ; le principe extrinsèque est en dehors de la chose : ainsi l'imprimeur est le principe extrinsèque des mots que le papier présente, et le maçon est principe extrinsèque de la maison: ni l'un ni l'autre , en effet, n'entrent comme partie dans le travail qu'ils ont produit. Une chose produite doit avoir au moins un principe extrinsèque, puisqu'elle n'est pas d'elle-même, mais d'autrui. Pour le principe intrinsèque il n'est que dans les choses composées : celles-là seules ont dans leur composition même des éléments distincts d'elles, éléments qui leur sont antérieurs, qui sont plus simples qu'elles, et qui sont ainsi leurs principes intrinsèques. Maintenant, comme toutes les choses naturelles sont composées, tout le monde convient qu'elles ont des principes intrinsèques ; mais on n'est d'accord ni sur les noms , ni sur les attributions de ces principes. Voyons d'abord ce qu'ils doivent être. Nous discuterons ensuite les opinions des philosophes tant anciens que modernes; enfin nous donnerons notre propre pensée.

8 PHYSIQUE. I. PARTIE. TliÈSE 1.

ARTICLE PREMIER

r.E QUE DOIVENT ÊTRE LES PRINCIPES DES CHOSES NATITELLES.

Aristote (premier livre de la Physique, cli. v) en donne cette définition : Les 'principes ne se font pas entre eux, ils ne se font pas d'autre chose, c'est d'eux que tout se fait.

Cette définition paraît être au-dessus de tout reproche. Les principes ne se font pas entre eux, ni d'autre chose, parce qu'autrement ils ne seraient pas premiers principes, étant principiés eux-mêmes; ils ne sont pas ce qui se fait, mais ce de quoi les choses se font, ils ne se font do7ic pas entre eux, ni d'autre chose; tout se fait d'eux, au moins les choses naturelles; car nous cherchons ici les principes non pas d'une chose seulement, mais de tous les composés naturels.

Objection. La forme et la matière sont, dans l'École, les principes du composé naturel , comme on le verra plus tard ; or la forme se fait de la matière : donc les principes se font Tun de l'autre.

Réponse. Je nie le supposé, à savoir que la forme se fasse, dans le sens propre du mot. Ce qui se fait, c'est ce qui existe ; or ce n'est pas la forme qui existe , c'est le composé qui existe par elle ; elle ne se fait donc pas , mais elle est ce par quoi une chose se fait : ainsi , quand un cheval est engendré , vous ne dites pas que c'est la forme qui est engendrée, mais le cheval. Cette réponse est de saint Thomas (pe partie de la Somme, q. xlv, art. 8). Il faut excepter de cette règle l'âme raisonnable, qui, existant et subsistant par elle-même, est faite en elle-même; mais nous verrons qu'elle n'est pas faite de la matière. Il n'y a donc pas de forme qui, à proprement parler, se fasse de la matière.

Les principes doivent avoir deux qualités principales : la première est la simplicité, car s'ils étaient composés ils ren-

Ql't;ST10N I. DES PRINCIPES EN GÉNÉRAL. 0

fermeraient d'autres principes, et, par suite, ils ne seraient pas premiers principes; la seconde c'est la contrariété ou l'opposition entre eux , car la génération et la corruption sont entie deux termes opposés : ce sont des mouvements d'une extrémité à l'autre de l'être ; il faut donc que les principes de la génération naturelle soient contraires entre eux. Aussi tous les anciens, comme contraints, ainsi que le dit Aristote, par la vérité même, ont reconnu une certaine contrariété dans les principes : les uns disaient que c'était la guerre et l'amour ou la concorde ; d'autres nommaient le vide et le plein ; d'autres, le froid et le chaud ; pour ceux-ci c'était l'agrégation et la division; pour ceux-là, l'obscurité et la lumière , la rareté et la densité , la petitesse et la grandeur. Les diverses dispositions des atomes, selon le site , la figure , le mouvement et le repos ont aussi été à leur tour présentées comme principes. Dans tout cela il y a évidemment contrariété. Enfin, comme les principes sont les premiers éléments de tout ce qui se trouve dans les choses , ils sont non - seulement contraires , mais premiers contraires.

Cependant cette contrariété elle - même n'est pas une contrariété au sens ordinaire , il faut l'entendre dans un sens un peu large. La contrariété affecte les êtres qui sont du même genre, et qui, sous ce genre, sont sensiblement distincts Yim de l'autre , et se repoussent du même sujet ; elle existe particulièrement et proprement entre les qualités. Or les principes ne sont pas des qualités , comme nous le verrons ; ils ne sont pas non plus sous un genre , puisqu'ils ne sont pas des natures complètes : la contrariété qu'on établit entre eux est donc prise dans un sens large; c'est une sorte d'opposition.

Enfin tous les principes ne peuvent être opposés entre eux : il faut qu'il y ait entre deux contraires comme un tiers, qui serve de sujet commun à l'un et à l'autre. Les anciens ont aussi senti cette nécessité, et tout en enseignant la con-

trariété des principes , ils donnaient un sujet commun à ces principes : en même temps qu'ils affirmaient le froid et le chaud, la petitesse et la grandeur, la rareté et la densité, etc., comme principes des choses, ils admettaient une substance soumise à ces états contraires : l'eau , l'air, ou quelque autre chose. Pour ceux qui donnaient les diverses dispositions des atomes pour principes des choses, ils i-egardaient les atomes eux-mêmes comme sujet commun de ces dispositions contraires. La raison en est claire. La génération naturelle est le changement d'un extrême à l'autre; or ce changemeiit ne peut se comprendre sans un sujet , qui d'abord appartienne au premier extrême et ensuite au second : donc, outre ces deux extrêmes , la génération des choses naturelles exige un sujet qui leur soit commun. C'est ce qui arrive dans les productions de l'art humain : par exemple , une statue ne se fait qu'autant que la matière, bois ou métal , passe de l'état brut à la forme conçue par l'artiste. Sur ces vérités il n'y a pas de contestation {tossible.

On peut seulement se demander en quoi diffèrent ces trois termes : principe , cause et élément. Saint Thomas nous le dit (premier livre de la Physique, leçon i^^) : Le principe emporte seulement qu'un procède d'un autre : ainsi est principe tout ce dont un autre procède , de quelque façon que ce soit. La cause , le terme , ce qui communique l'être, même sans causalité ni dépendance, tout cela peut être dit princijje. La cause, c'est ce qui influe l'être à autre chose. La cause a donc deux conditions de plus que le principe : la première, c'est que le procédant en procède, non d'une manière quelconque , mais par un influx véritable ; la seconde, c'est que l'effet en dépende : ainsi le point pour la ligne , le jour de la naissance pour la vie, le lieu du départ pour le chemin, sont principes, non causes, parce qu'ils n'influent pas sur ces effets. La privation peut aussi être considérée comme principe, non comme cause, puisque, n'ayant rien de positif, elle ne peut influer. Dans les Personnes

divines , le Père est principe du Fils , non cause ; car, s'il est vrai qu'il communique la nature au Fils , et qu'il influe ainsi sur le Fils , il est certain aussi que cela ne constitue pas une dépendance de l'un à l'autre. Dans les créatures , au contraire, le père est cause du fils , parce qu'il lui donne la nature, et que le fils dépend du père. L'élément ajoute à la cause, en ce sens qu'il influe comme partie matérielle intégrante. C'est, suivant Aristote , ce de quoi une chose est composée d'abord, et qui entre dans cette chose: ainsi les lettres pour les syllabes, et les corps simples dans les mixtes. Le principe est donc plus large que la cause, la cause plus large que Vêlement ; tout élément est cause , et toute cause est prrncipe^ tandis que le principe n'est pas toujours cause, ni la cause toujours élément.

ARTICLE DEUXIÈME

QrELS SONT LES PRINCIPES DES CHOSES NATURELLES SUIVANT LES AN'CIENS.

Les opinions de l'antiquité sur la détermination des principes ont beaucoup varié. Les Pythagoriciens ont présenté les nombres comme principes de toutes choses; mais on ne sait guère ce qu'ils entendaient par ces nombres : peut-être voulaient-ils dire que tout est constitué numériquement en ce monde , à savoir que Dieu a tout créé dans des proportions exactes, suivant ces mots de la Sagesse (ch. i) : Seigneur, vous avez tout disposé en nombre, poids et mesure; ou bien, comme les Platoniciens, qui les ont suivis, ils auront voulu indiquer par les nombres les idées divines. Quoi qu'il en soit, il est certain que le nombre proprement dit est postérieur aux choses nombrées, puisqu'il résulte de leur division; il n'est donc pas leur principe.

D'autres n'ont voulu reconnaître qu'un principe. Et d'abord, Paruiénide et Mélisse ont donné le nom de principe à

Vêtre, c'est-à-dire, comme l'explique saint Thomas (premier livre de la Physique, leçon xix), à une substance essentiellement uniforme , variable seulement quant aux apparences sensibles, et prenant cette variété apparente dans le chaud ou le froid; ce qui leur faisait adjoindre ces deux qualités à leur premier et principal principe. Thaïes a posé l'eau comme principe de toutes choses. Peut-être avait-il emprunté cette opinion aux Égyptiens, qui, ne devant la fécondité de leur sol qu'aux inondations du Nil , témoignaient ainsi leur reconnaissance à l'élément nourricier. Le poète fait allusion à cette opinion , quand il dit :

L'Océan père de toiites choses et les Nymphes fes filles. Ocennusque pater rerum Nymphœquc sornre-i.

Diogène voulait que le principe unique fût l'air, Heraclite le feu , Hésiode la terre.

Il y en a qui ont posé plusieurs principes. Pour commencer par l'opinion de Platon, tout le monde sait qu'il donnait Dieu , les idées et la matière comme principes , Dieu étant l'âme du monde , et la matière en étant le coi'ps. Ce corps, d'abord confus , se serait divisé ensuite , suivant les idées , en quatre éléments : les corpuscules pyramidaux et subtils formant le feu , les cubiques massifs la terre , les octogones et polygones intermédiaires l'air et l'eau ; enfin les corps mixtes se trouvaient résulter delà combinaison des premiers. On croit que tout ceci n'est dit que symboliquement. Empédocle , et Hippocrate après lui , ont posé comme principes les quatre éléments , qui , unis ou séparés par la sympathie ou l'antipathie , constituaient les différentes espèces de choses. Anaxagore trouvait ses principes dans un assenifclage où se seraient trouvés les germes de toute chose : il appelait cela de deux mots gi'ecs, panspermie , ou semence uni verselle; toutes les molécules de toutes les choses auraient contenu des germes d'eau, de feu, de végétal, d'animal, etc., mêlés ensemble, suivant lui ; il y avait génération

QUESTION I. DES PRINCIPES EN GÉNÉRAL. Vo

quand du milieu de cette masse surgissaient les molécules particulières de la chose engendrée; corruption, quand ces molécules disparaissaient : ainsi il disait que tout est dans tout , bien que dans chaque chose une chose seulement apparût pour cacher les autres. A ce principe matériel il annexait l'âme divine, dont la sagesse et la puissance disposaient toutes les molécules de manière à former les différentes espèces : en quoi il est plus estimable que tous les autres anciens, qui ont à peine fait mention de Dieu dans l'explication qu'ils ont donnée des principes naturels.

Quelques modernes ont modelé leur système sur ceux d'Anaxagore et d'Empédocle, et ils ont donné comme principes les molécules insensibles des éléments : ces molécules s'agrégeant forment ces éléments : puis les éléments s'unissent et s'enchaînent diversement pour former les mixtes. Le Père Honoré Fabri a expliqué ingénieusement cette thèse : nous la repi^endrons avec le soin qu'elle mérite, quand nous aurons à traiter des mixtes.

Première conclusion. — L'opinion qui affirme un seulprincipe des choses ne peut se soutenir.

Preuve. Les choses qui sont constituées par un seul et même principe ne peuvent pas être divisées entre elles; c'est notoire, puisqu'elles n'ont rien en elles qui les fasse différer; or, les choses naturelles sont diverses entre elles; souvent même elles sont contraires, comme nous voyons pour le feu et l'eau: donc, les choses naturelles ne sont pas constituées par un seul principe.

Confirmation. Si tout était constitué par un même principe, il n'y aurait ni génération ni corruption. Tout serait toujours la même chose, c'est-à-dire ce principe ; rien ne serait en dehors de lui, rien ne pourrait même être dit principié. Ce principe lui-même ne serait pas principe, parce que rien n'est principe de soi-même; par conséquent, il n'y a pas qu'un seul principe.

On dira : Ce principe, bien qu'il soit unique, peut sul)ir

iâ PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE I.

diverses variations, la densité, la raréfaction, la fluidité, l'état solide, et par là constituer la di\ ersité des choses et se trouver soumis à la génération et à la corruption.

Mais cm contraire. Ces différents états demandent divers principes qui les constituent et les distinguent : donc, pour qu'un être subisse diffiérents états , il faut qu'il ait en lui un principe quelconque de cette diversité. C'est pourquoi, comme nous l'avons remarqué, ceux qui n'ont posé qu'un principe ont admis dans les choses un être en dehors de lui qui déterminait la diversité. Ils admettaient donc réellement plusieurs principes, bien qu'ils n'en voulussent énoncer qu'un.

Deuxième conclusion. — Les éléments ne sont pas les [jremiers principes des choses naturelles .

Preuve. Ce qui est composé de principes ne peut être principe; or, les éléments sont composés de principes : donc ils ne sont pas principes. Je prouve la mineure. Tout ce qui s'engendre et se corrompt est composé de principes, car nous cherchons des principes aux choses naturelles, parce que nous les voyons s'engendrer et se corrompre. Or, les éléments eux-mêmes s'engendrent et se corrompent; le feu s'allume et s'éteint, l'eau se décompose, etc.; par conséquent, ils sont composés de principes.

Confirmation. Les premiers principes doivent être principes de toutes les choses naturelles : or, les éléments ne sont pas les principes de toutes les choses naturelles; car ils ne sont pas les principes de la vie des hommes et des animaux, n'étant pas principes de connaissance ; dans les autres êtres, il y a aussi bien des propriétés qui se ramèneraient difficilement aux éléments, comme la vertu magnétique, les propriétés merveilleuses de certaines plantes, des pierres précieuses, des poisons, etc. Les éléments ne sont donc pas les premiers principes des choses.

On répondra à l'argument. Ce ne sont pas proprement les éléments qui s'engendrent ou se corrompent, ils ne font

que se dissoudre en parcelles microscopiques, insensibles même, qui, demeurant toujours entières et incorruptibles , forment d'autres corps, parce qu'elles sont mêlées d'une autre manière, sans cesser d'appartenir à leur élément propre quand elles sont prises en elles-mêmes. Cette réponse sera discutée attentivement quand nous examinerons si les éléments se maintiennent en acte sous les mixtes; mais nous pouvons la repousser dès à présent par cette considération que les éléments agissent l'un sur l'autre en vertu de qualités contraires, et s'altèrent l'un l'autre. Or, comme l'action et l'altération tendent à la corruption et à la génération , on en peut aisément conclure que les éléments sont soumis à la génération et à la corruption.

On rejiondra à la confirmation. L'âme de l'homme n'est pas composée d'éléments, puisqu'elle est spirituelle ; mais son corps est véritablement composé comme tous les autres corps. Quant aux âmes des animaux, elles paraissent être de nature ignée, et ainsi tous les êtres corporels se composent d'éléments connus qui sont les premiers principes. Mais au contraire. 11 est facile de voir que l'homme, comme homme, est soumis à la génération et à la corruption, et qu'il doit renfermer des principes semblables aux autres principes naturels. Son âme, qui en fait une substance humaine, est donc un véritable principe, et puisqu'elle ne peut être réduite aux éléments, les éléments ne sont pas les vrais principes des choses. L'âme des bêtes, qui est aussi principe, ne peut être ramenée ni au feu , ni à un autre élément : en efïet, ni le feu, ni aucun élément ne peut être le principe de la connaissance sensitive. Les éléments ne sont donc pas les premiers principes des choses.

Troisième conclusion. — Les ■principes des choses ne sont pas les molécides de ces choses diversement combinées.

Preuve. Si les molécules des choses étaient ainsi mélanj^ées, il s'ensuivrait qu'il y aurait dans l'eau autant de feu

dG PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE I.

que d'eau, et ainsi du reste; or, c'est absurde et tout à fait contraire à l'expérience; car nous analyserons l'eau et la considérerons tant que nous voudrons sans y trouver autre chose que des principes aqueux et non du feu. Aristote dit donc avec grande raison que, dans cette thèse, Anaxagore a parlé des choses sensibles contre l'expérience des sens. Ensuite, puisque les contraires se détruisent, leurs parties ne peuvent être mélangées en conservant leur intégrité et leur pureté. Enfin, si tout ét&itdans tout, le feu ne serait pas plus réellement du feu que l'eau , il n'y aurait que des apparences; tout serait animé comme les animaux , puisque tout contiendrait des parcelles d'âme aussi bien qu'eux. Ce qui est absurde.

On dira : Puisque tout se fait de tout, tout est dans [ont.

Réponse. Concluons seulement qu'en tout il y a une certaine matière capable de se transformer de toute façon, sans qu'elle soit toute chose en acte on actuellement. En effet, si dans le bois il y avait du feu, le feu ne se ferait pas avec (lu bois. De cela même que du bois on fait le feu, il résulte plutôt que dans le bois il n'y a pas de feu actuellement, mais seulement la matière dont le feu se fait.

ARTICLE TROISIÈME

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