AU CHARRON
Malgré la précision avec laquelle ont été décrits les divers procédés dont nous venons de donner un exposé plus ou moins détaillé, on est étonné de voir ce nouveau mode de tirage staMe résister aussi longtemps à la routine et succomber en présence des procédés anciens au chlorure d'argent, dont les résultats éphémères n'ont qu'une valeur absolument relative.
Il y a lieu d'examiner les motifs du peu d'empressement qu'a mis le monde photographique à s'emparer des nouveaux procédés, si ingénieux pourtant, si fertiles en résultats splendides, sans parler de leur qualité principale : la stabilité.
Evidemment, on a du rencontrer quelques difficultés dans la pratique courante de ces tirages^ en
dépit des soins minutieux avec lesquels ses propagateurs les ont décrits. Le photographe praticien^ surtout, n'aime pas à tâtonner; encore moins aimc-t-il à chercher, à créer. Il n'en a pas le temps. Il lui faut, pour satisfaire aux besoins de son industrie, un procédé courant, fait de toutes pièces, et dans lequel il reste à Tappréciation personnelle, aux circonstances accidentelles, la moindre part possible.
Les insuccès fréquents sont pour lui une cause de ruine ; il ne résisterait pas à une trop longue incertitude des résultats.
Les procédés aux charbons sont-ils de nature à lui donner cette certitude à peu près constante et lui offrent-ils les moyens d'un travail normal continu, d'une régularité satisfaisante?
Nous ne le pensons pas au moins, s'il s'agit de tous les genres de travaux industriels, sans exception, qu'embrasse aujourd'hui l'art du photographe.
x\insi, bien que nous ayons vu des portraits admirablement réussis par le procédé avec simple ou double transport, nous ne croyons pas qu'il soit encore absolument facile d'obtenir toujours des positifs de portraits avec toutes les douceurs ai*tistiques voulues.
i08 PHOTOGRAPHIE AU CHARBON.
Il y a moyen d'y arriver, puisque les cas de succès existent; mais, il est encore des circonstances dans lesquelles, en dépit de toutes les précautions, on n'arrive pas au résultat désiré, à un résultat analogue à celui que fournit le tirage ordinaire au chlorure d'argent.
Voilà ce qui explique la lenteur des photographes vers un procédé appelé à rendre à notre art de si grands services. Mais, si nous laissons de côté les exceptions pour ne parler que des cas où le succès est normalement constant, nous devons être surpris que dans cette voie-là, dans la voie, par exemple, des reproductions des dessins -des maîtres si brillamment inaugurée par M. Braun de Dornach, on n'ait pas créé en France des maisons de tirage d'épreuves au charbon. — En dehors du portrait, il y a tout à faire, paysages, monuments, reproductions de gravures, toutes choses auxquelles se prêtent admirablement les procédés de tirages stables tels qu'on les connaît.
Seraient-ce les brevets possédés par MM. Swan, Despaquis, Marion^ qui deviendraient un obstacle à la vulgarisation de ces procédés? mais ces diverses maisons nous paraissent disposées, chacune en ce qui la concerne, à faciliter toute entreprise ayant pour objet l'exploitation des procédés au
charbon. Nous pouvons, quant à M. Marion, affirmer, parce que nous le tenons de bonne source, qu'il serait heureux de voir son procédé se vulgariser, et qu'il est disposé à faire tout ce qui dépendra de lui pour amener ce résultat.
Il veut, en dépit de ses brevets, agir avec la plus grande libéralité, ce dont nous aimons à le féliciter, pourvu qu'on lui exprime ses intentions dans les exploitations à faire.
Chacun attend qu'un plus audacieux donne l'exemple; le mot audacieux est ici de trop, nous croyons que c'est intelligent qu'il faut dire, et nous espérons qu'il ne se passera pas longtemps encore sans que cet exemple soit donné.
Les procédés actuels de tirage au charbon, si complets qu'ils soient, sont encore ijnparfaits dans certains cas, nous le reconnaissons.
Ainsi, il y aurait lieu d'améliorer beaucoup le procédé Swan à cause des transports successifs qu'il exige et de l'obhgation où l'on est de faire agir une forte pression pour obtenir une adhérence suffisante, puis aussi à cause de la série de manipulations qu'entraînent ces transports et Tenlevage des épreuves. Quoi qu'on en dise, ce procédé, quelque beaux que soient ses résultats, ne laisse pas que d'être compliqué, et s'il peut convenir à une
exploitation entreprise sur une grande échelle, il est difficile, pour de grandes épreuves, de l'adopter dans l'atelier d'un simple photographe ou d'un amateur.
Un progrès vers le perfectionnement a été fait en ce sens par M. Marion quand il a supprimé l'un des transports; outre l'économie de temps et d'argent qui résulte de cette simplification du procédé Swan, il faut aussi constater la plus grande certitude des résultats, puisque les causes d'erreur se trouvent de moitié réduites.
Nous n'y voyons, d'autre part, aucune cause d'infériorité relative sur le procédé Swan, parce que les opérations principales demeurent identiques , rien n'étant changé aux proportions convenables de la mixtion, au mode du développement, etc.
Au double point de vue de la simplification du procédé et de l'économie de temps et d'argent, nous devons donc accorder la préférence au procédé Marion.
11 nécessite, il est vrai, une petite complication : l'enlèvement du cliché transporté sur pellicule, mais c'est là, en y songeant bien, un véritable avantage.
Cette pratique devrait être adoptée dans tous les
DIVERS PROCÉDÉS AU CHARBON. Hl
laboratoires photographiques, ne serait-ce que pour la faciHté de la conservation des clichés.
Déjà M. Woodbury l'avait conseillée ; mais l'idée d'appliquer ces clichés pelliculaires à la photographie au charbon pour éviter un deuxième transport est Tune des plus heureuses qu'ait eue M. Marion, et elle constitue un des plus grands services qu'il ait rendus h Fart photographique.
Ce qu'il faut à ce procédé, comme aux autres analogues, c'est de se prêter d'une manière plus régulière aux tirages qui exigent des demi-teintes, des ombres légères, des douceurs sans contrastes trop saillants, c'est de ne pas exiger presque des clichés spéciaux. Toutes les causes d'insuccès à ce point de vue dépendent, selon nous, de la qualité de la gélatine et de la température de l'air ambiant au moment où sont faites les diverses manipulations. Nous avons constaté, par exemple, que, dans le midi de la France, en été, les mêmes opérations qui donnaient en hiver un plein succès ne produisaient que des résultats très-imparfaits et même inadmissibles.
Cela est général à tous les procédés au charbon, quels qu'ails soient, en leur état actuel. Il convient donc de chercher mieux encore, et ce mieux, nous l'espérons, ne se fera pas attendre.
il2 PHOTOGRAPHIE AU CHARBON.
Les tirages directs sur papier attendent aussi qu'on les rende plus parfaits par un véhicule mieux approprié au but à atteindre que les papiers actuels destinés à d'autres usiages. Il faut ici une translucidité suffisante alliée à une complète absence de grain ou bien à un grain très-régulier.
Ce problème ne nous paraît pas difficile à résoudre, et nous ne cesserons d'en demander la solution tant qu'on ne l'aura pas trouvée. Le seul transport qui subsiste dans le procédé Marion se trouverait alors supprimé, et il suffirait de procéder toujours à la transformation du cliché sur glace en un cliché peUiculaire, que l'on tirerait sur le verso pour obtenir d'un seul coup l'image redressée.
C'est là qu'il faut en venir.
En attendant , et sauf quelques modifications dans les opérations, sauf surtout une simplification notable des procédés, les minutieuses observations de MM. Poitevin et Swan relatives à l'action de la lumière sur la gélatine bichromatée n'en resteront pas moins comme des monuments sur lesquels l'art des tirages au charbon devra s'appuyer longtemps encore.