CHAPITRE IV
Principes du télégraphe aérien. — Mécanisme des signaux. — Vocabulaire. — Inconvénients de la télégraphie aérienne. — Télégraphie de nuit.
Depuis l’année 1854, la télégraphie aérienne a été totalement abandonnée en France; on n’a pu maintenir l’usage de ce système de correspondance en présence des avantages de toute natureofTerts par la télégraphie électrique. Dans la plupart des États de l’Europe, le môme changement s’opère de jour en jour; c’est la marche nécessaire du progrès. Bien qu’il soit aujourd’hui tombé en désuétude , il nous paraît utile de faire connaître avec précision un système de correspondance qui pendant cinquante ans a joué un si grand rôle dans la société. Nous allons donc exposer avec quelques détails le mécanisme du télégraphe aérien, et les principes sur lesquels repose le vocabulaire qui s’v rapjvorte.
su Le télégraphe proprement dit, ou la partie de la machine • forme les signaux, se compose de trois branches mobiles :
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une brandie principale de quatre mètres de long, appelée rcijilateur, et deux petites branches longues d’un mètre, appelées indicateurs ou ailes. Le régulateur est fixé par son milieu h un mât qui s’élève au-dessus du toit de la maisonnette où se trouve placé le stationnaire. Ces brandies mobiles sont disposées en forme de persienne, c’est-à-dire composées d’un cadre étroit, dont l’intervalle est rempli par des lames minces, inclinées les unes au-dessus des autres. Cette disposition a l'avau tage de donner aux pièces une grande légèreté ; elle leur permet aussi de résister aux vents et de combattre les mauvais effets de la lumière. Les branches mobiles sont peintes en noir, afin quelles se détachent avec plus de vigueur sur le fond du ciel. L’assemblage de ces trois pièces forme un système unique, élevé dans l’espace et soutenu parmi seul point d’appui, l’extrémité du mât, autour duquel il peut librement tourner. Les pièces du télégraphe se meuvent à l’aide de cordes de laiton. Ces cordes communiquent, dans la maisonnette, avec un autre télégraphe , qui est la reproduction en petit du télégraphe extérieur. C’est ce second appareil que l’employé manœuvre ; h télégraphe placé au-dessus du toit ne fait que répéter les mouvements imprimés directement à la machine inférieure.
Le régulateur est susceptible de prendre quatre positions : verticale — horizontale — oblique de droite à gauche — oblique de gauche à droite. Les ailes peuvent former avec lui des angles droits, aigus ou obtus ; ces signaux sont clairs, faciles à apercevoir, faciles à écrire, il est impossible de les confondre.
Voici maintenant les conventions et les principes qui règlent la formation des signaux.
Les frères Chappe ont décidé qu’aucun signal ne serait formé sur le régulateur placé dans la situation horizontale ni perpendiculaire; les signaux ne sont valables que quand ils sont formés sur le régulateur placé obliquement. Ils ont
encore décidé qu’aucun signai n’aurait de valeur, et ne devrait par conséquent être écrit et répété, que lorsque, étant formé sur l’une des deux obliques, il serait transporté tout formé soit à l’horizontale, soit à la verticale. Ainsi le guetteur qui voit former le signal le remarque pour se préparer à le répéter, mais il ne l’écrit point ; aussitôt qu’il le voit porter à l’horizontale ou à la verticale, il est certain que le signal est bon, alors il le répète et le note. On appelle cette ' manœuvre, assurer un signal. Cette manière d’opérer a pour but de bien marquer au stationnaire quel est, au milieu de tous les mouvements successifs des pièces du télégraphe, le signal définitif auquel il doit s’arrêter pour le reproduire.
i.cs diverses positions que peuvent prendre le régulateur et les ailes donnent 49 signaux différents ; mais chaque signal peut prendre une valeur double, selon qu’il est transporté à l’horizontale ou à la verticale : ainsi 49 signaux peuvent recevoir 98 significations, en partant de l’oblique de droite, pour être affichés horizontalement ou verticalement ; de même pour l’oblique de gauche, ce qui donne en tout 196 signaux. Les frères Chappe ont arrête que la moitié de ces 196 signaux serait consacrée au service des dépêches, et l’autre moitié à la police de la ligne, c’est-à-dire aux avis et indications à donner aux stationnaires. Les 98 signaux formés sur l’oblique de droite servent à la composition des dépêches, les 98 signaux formés sur l’oblique de gauche sont destinés au règlement et à la police de la ligne.
Maintenant, comment ces différents signaux peuvent-ils transmettre l’expression de la pensée? Les frères Chappe ont consacré 92 des signaux de l’oblique de droite à représenter la série de 92 nombres, depuis 1 jusqu’à 92; ensuite ils ont composé un vocabulaire de 92 pages, dont chaque page contient 92 mots. Il est convenu que h* premier signal donné par télégraphe indiquera la page du vocabulaire, et que le
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second signal indiquera le numéro porté dans cette page répondant au mot de la dépêche. On peut ainsi, par deux signaux, exprimer 8 A 6 A mots. C’est là le vocabulaire des mots.
Cependant 866 / 4 . mots seraient insuffisants pour traduire toutes les pensées et pour répondre aux cas imprévus ; d’un autre côté, il est des idées qui doivent revenir fréquemment dans le coure de la correspondance : on a donc composé un second vocabulaire que l’on nomme vocabulaire des phrases. il est formé, comme le précédent, de 92 pages, contenant chacune 92 phrases ou membres de phrases, ce qui donne 8 66/1 idées. Ces phrases s’appliquent particulièrement à la marine et à l’armée. Il est bien entendu que pour se servir de ce vocabulaire, le télégraphe doit donner trois signaux : le premier pour indiquer qu’il s’agit du vocabulaire phrasique ; le second, pour indiquer la page du vocabulaire, et le troisième, pour le numéro de cette page.
On a créé enfin, sur les mêmes principes, un autre vocabulaire, nommé géographique , qui porte la désignation des lieux.
Après l’année 1830, on refondit en un seul les trois vocabulaires de Chappe , que l’on étendit beaucoup. Les phrases et les mots furent disposés dans un ordre plus simple qui facilitait considérablement la composition et la traduction des dépêches : pour dérouter les observations indiscrètes, l’administration avait soin de changer fréquemment la clef du vocabulaire.
Quant aux signaux destinés simplement à la |>olicc de la ligne, on comprend que l’emploi de tout vocabulaire était superflu. Les 192 signaux formés sur l’oblique de gauche, affectés spécialement à celte destination, étaient connus de tous les employés. Ils exprimaient les avis transmis par l’administration : l’urgence, le but, la destination de la dépêche, les congés d’une heure, d’une demi-heUre, l’erreur commise sur
li»4 découvertes scientifiques.
un signal, l'absence d’un employé; en un mot, tous les cas (jui peuvent être prévus, depuis l'absence ou le retard d’un siationuaire, jusqu’à la destruction d’uu télégraphe par le veut ou la foudre. Ces sortes d’avis parcouraient la ligne avec la rapidité de l’éclair, et l'administration était instruite en un clin d’œil de la nature de l’obstacle rencontré par la dépêche et du lieu précis où elle s’était arrêtée.
La vitesse de transmission des dépêches varie suivant la distance. Quand la télégraphie aérienne servait, en France, comme moyen de transmission de dépêches, on recevait à Paris les nouvelles de Calais (68 lieues) en trois minutes , par trente-trois télégraphes ; celles de Lille (60 lieues) en deux minutes, par vingt-deux télégraphes; celles de Strasbourg (1*20 lieues) en six minutes et demie, par quarante-quatre télégraphes; celles de Brest (130 lieues) en huit minutes, par cinquante-quatre télégraphes ; celles de Toulon (267 lieues) ea v iiigt minutes, par cent télégraphes.
Cinquante ans d’expérience ont suffisamment montré toute l’étendue des services que l’on peut retirer de la télégraphie aérienne; cependant cette télégraphie avait de nombreuses imperfections, cl il nous reste à les signaler.
Les signaux se transmettent à travers l’atmosphère; par conséquent ils sont soumis à tous les accidents, à toutes les vicissitudes atmosphériques. Les brouillards, les pluies abondantes, la fumée, le mirage, les brumes du matin et du soir, paralysent le jeu du télégraphe aérien. Claude Chappc avait constaté que, de son temps, le télégraphe ne jk)uvait parfaitement fonctionner que 2190 heures durant l’année, c’est-à-dire six heures par jour, terme moyen. Aussi affirmaitil que sur douze dépêches envoyées par les ministres et les autorités à l’administration télégraphique ou aux directeurs du télégraphe en province, six restaient dans les cartons ou étaient
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envoyées par la poste, trois 11e parvenaient à leur destination que six, douze ou vingt-quatre heures après avoir été remises, et trois seulement arrivaient aussi promptement que possible. Mais les perfectionnements apportés plus tard aux appareils et au vocabulaire améliorèrent ces conditions.
Le vice fondamental de la télégraphie aérienne ne réside donc pas précisément dans le trouble accidentel que les variations de l’atmosphère apportent au passage des signaux ; ce système de télégraphie présente un inconvénient plus sérieux: 011 devine qu’il s’agit de l’absence des signaux pendant la nuit. Le repos forcé du télégraphe pendant toutes les nuits laisse dans le service une lacune funeste, puisqu’il diminue de moitié le temps de la correspondance. Pendant seize heures sur vingtquatre en hiver, le télégraphe aérien est condamné à l’immobilité. En mai et septembre, il ne peut fonctionner que douze heures, et durant les jours les plus longs de l’été, il doit encore se reposer huit heures. Aussi toutes les dépêches que l’on apporte après le coucher du soleil, sont-elles forcément renvoyées au lendemain. Alors, le salut d’une armée dut-il en dépendre, l’État fut-il en péril, nulle puissance humaine ne pourrait arracher le télégraphe à son fatal repos. Aux premières ombres du soir, il a replié ses ailes ; comme un serviteur paresseux, il dort jusqu ’au lever de la prochaine aurore. Et pourtant de quelle importance n’aurait pas été, en tant d’occasions de notre histoire, l’existence d’une bonne télégraphie nocturne! L’émeute ou la bataille sont suspendues aux approches de la nuit ; dans ces heures de silence et de trêve, l’autorité publique a le temps d’organiser ses mesures. Les masses dorment, les chefs doivent veiller; par leurs soins, sous l’ombre protectrice de la nuit, les ordres s’élancent dans toutes les directions avec la rapidité de la pensée, et le lendemain, quand le soleil monte sur l’horizon, la défense est prête ou l’attaque concertée.