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CHAPITRE IV

Perfectionnements apportés clans les temps modernes à la composition de la poudre à canon. — Essais pyrotechniques de Dupré et de Chevallier. — Poudre au chlorate de potasse expérimentée par Berthollet en 1788.

Nous ne suivrons pas plus loin cette histoire rapide des emplois de la poudre à canon. La revue des perfectionnements successifs qui ont amené l’artillerie européenne au degré éminent où nous la voyons de nos jours, appartient spécialement à l’histoire militaire; ici nous devons nous en tenir à envisager, sous le rapport scientifique, les modifications apportées à la composil ion des poudres de guerre. A ce point de vue, notre tâche est à peu près terminée ; depuis deux siècles, en effet, la fabrication et l’emploi de l’argent qui nous occupe n’ont fait que des progrès presque insensibles, et pour arriver jusqu’à notre époque, nous n’avons à signaler que quelques essais curieux , mais restés sans application.

C’est dans cette catégorie qu’il faut ranger les essais entrepris sous Louis XV par Dupré, pour retrouver le feu grégeois:

POTM 15 m enui.

ceux que fit à la fin do damier siécie le céb-bre chimiste B»-rthollet , dans le but de mrdiîW b cnmpr*qtion de la poudre ;

enfin les expériences pyrotechniques de Chevallier exécutées sous l’empire.

Dupré, né aux environ* de Gre»..b»e. était orfèvre à Paris. En essayant de fabriquer d* faux diamants, ü découvrit, diton, par hasard une liipienr inflammable d'une activité prodigieuse. C.halvet, qui rapporte ce fait dans sa Bibliothèque du Dauphiné, assure que cette Liqueur consumait tout ce qu’elle touchait, qu'elle brûlait dans l'eau, et reproduisait, un mot, tous les effets anciennement attribués au feu grégeois, Dupré fit instruire Louis XV de sa découverte, et sur l'ordre du roi, il exécuta quelques expériences à Versailles, sur le canal, et dans la cour de l’Arsenal à Paris. C'était en 1753; on était engagé contre les Anglais dans cette guerre désastreuse qui dev.>h amener la ruine de notre puissance navale. Dupré fut envoyé dans divers ports de mer pour essaver contre les vaisseaux l’action de sa liqueur incendiaire. Les effets que l’on produisit furent si terribles que les marins eux-mêmes en furent épouvantés. Cependant Louis XV, cédant à un noble sentiment d’humanité, cnit devoir renoncer, 'malgré les pressantes nécessités de la guerre, aux avantages que lui promettait cette invention. Il défendit à Dupré de publier sa découverte, et , pour assurer son silence, il Ini accorda une pension considérable et la décoration de Saint-Michel. Dupré est mort sans avoir trahi son secret; mais Clialv et avance une atrocité inutile lorsqu'il prétend que l’opinion commune accusa Louis XV d’avoir précipité sa mort.

Selon M. Coste, un artificier nommé Torré aurait retrouvé, sous le ministère du duc d’Aiguillon, un secret analogue à celui de Dupré.

« Le secret du feu grégeois, dit M. Coste, a été retrouvé en

.Vt l\ - DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES.

France, sous le ministère du duc (l’Aiguillon, par un metteur en œuvre qui ne le cherchait certainement pas et qui travaillait au Havre à des pierres de composition. Mon témoignage à cet égard est irrécusable, car c’est moi qui ai rédigé le Mémoire au conseil, par lequel cet honnête artiste faisait hommage au roi de sa funeste découverte, lui demandait ses ordres, et offrait d’enfermer dans un canon de bois, qu’un seul homme pourrait porter, sept cents flèches remplies de sa composition, lesquelles s’enilammemeraient, éclateraient et mettraient le feu en tombant. Cet appareil et le canon de bois qui devaient porter le feu grégeois à huit cent toises étaient de l’invention de l’artificier Torré (1). »

Toutefois cette idée n’a jamais eu de suite.

Il en a été autrement de l’invention du mécanicien Chevallier, sur laquelle la fin tragique de son auteur appela quelque temps l’attention du public. Chevallier, ingénieur et mécanicien à Paris, avait réussi à préparer des fusées incendiaires qui brûlaient dans l’eau , et dont l’effet était , dit-on , aussi sur que terrible. Les expériences, faites le 30 novembre 1797 à Moudon et à Vincennes, en présence d’officiers généraux de la marine, et reprises à Brest , le 20 mars suivant, montrèrent que ces fusées, qui avaient quelques rapports avec nos fusées à la Congrève, reproduisaient une partie des effets que l’ou rapporte communément au feu grégeois.

Chevallier s’occupait à perfectionner ses compositions incendiaires, lorsqu’il péril victime d’une fatale méprise. Depuis le commencement de la révolution, il s’était fait remarquer par l’exaltation de ses idées républicaines; en 1795, il avait déjà été arrêté comme agent d’un complot jacobin et mis en liberté à la suite de l’amnistie de l’an iv. Eu 1800, dénoncé à la police ombrageuse de l’époque comme s’occupant , dans un but suspect, de fusées incendiaires et de préparations d'artifices, il fut emprisonné sous la prévention d’avoir voulu attenter aux

< 1 ) Essai sur de prétendues découvertes nouvelles, 1 SOS.

jours du premier consul. Cette affaire ne pouvait avoir aucune suite sérieuse, et Chevallier s’apprêtait à sortir de prison, lorsque, par une coïncidence déplorable, arri\a l’explosion de la machine infernale. Chevallier n’avait eu évidemment aucune relation avec les auteurs de ce terrible complot ; cependant il fut traduit quelques jours après devant un conseil de guerre, condamné à mort, et fusillé le même jour à Vinceunes.

Les essais entrepris par BerthoIIet, en 1788, pour remplacer le salpêtre de notre poudre à canon par le chlorate de jvotassc, ont lin caractère scientifique sérieux , et sont plus connus que les faits précédents.

En étudiant les combinaisons oxygénées du chlore, Berthollet a\ait découvert les chlorates, sels très remarquables par leurs propriétés chimiques. Les chlorates sont des composés qui se détruisent avec une facilité extraordinaire, et comme ils renferment une très grande quantité d’oxygène, cette prompte décomposition fait de ce genre de sels un des agents de combustion les plus actifs que l’on possède en chimie. Le chlorate de potasse mélangé avec du soufre, avec du charbon ou du phosphore, constitue un mélange tellement combustible, que le choc du marteau sufiil pour le faire détoner. Aussi, quand on triture rapidement dans un mortier de bronze un mélange de chlorate de potasse, de soufre et de charbon, il se produit des détonations successives qui imitent des coups de fouet, et l’on voit s’élancer hors du vase des flammes rouges ou purpurines.

Ces faits observés par BerthoIIet mirent dans la pensée de ce chimiste le projet de substituer le chlorate dépotasse au salpêtre, dans notre poudre à canon. Les essais qu’il entreprit dans cette vue amenèrent les résultats les plus avantageux en apparence : un mélange intime de soufre, de charbon et de chlorate de potasse, dans les proportions habituelles de la poudre, présentait une force explosive d’une énergie extrême, cl qui l’emportait à

:i/|6 DECOUVERTES SCIENTIFIQUES,

ce point sur la poudre ordinaire, que les projectiles étaient lancés à une distance triple. Encouragé par ce fait, Berthollet demanda au gouvernement l’autorisation de faire préparer une assez grande quantité de la nouvelle jxiudre pour servir à des expériences plus étendues. La poudrerie d’Essonnes fut mise à sa disposition. Mais l’entreprise eut une bien triste fin : une explosion terrible détruisit la fabrique , et coûta la vie à plusieurs personnes. Voici quelques détails positifs sur ce malheureux événement.

M. Letort , directeur de la manufacture d’Essonnes, était plein de confiance dans le succès des expériences de Berthollet et dans l’avenir de la poudre nouvelle ; il assurait tpi 'elle n’offrirait aucun danger dans son maniement, et quelle se comporterait en tous points comme la poudre au salpêtre. Le jour où devaient commencer les essais de la fabrication, il invita Berthollet à diner, et au sortir de table, on descendit dans les ateliers. Le mélange se faisait comme à l’ordinaire, dans des mortiers avec des pilons de bois et par l’intermédiaire de l’eau, afin d’éviter le développement de chaleur provoqué par le frottement. M. Letort prétendit que l’addition de l’eau était superflue, et que l’on aurait pu tout aussi bien faire le mélange h sec. Pour le prouver, il s’approcha de l’un des mortiers, et, du bout de sa canne, il se mit à triturer une petite motte de poudre qui s’était desséchée sur ses bords. Aussitôt une détonation épouvantable se fit entendre, la maison fut à moitié renversée, et l’on releva parmi les décombres le cadavre du directeur, celui de sa fdle et les corps de quatre ouvriers ; Berthollet fut préservé comme par miracle.

Cependant on avait attaché tant d’importance à l’emploi de la poudre au chlorate de potasse, que cet événement terrible 11e porta point ses fruits. Quatre années après, le gouvernement autorisa de nouveaux essais. Au milieu des guerres de la v république, il était difficile de renoncer à l’espoir de posséder

POÜDRE-COTOX. Zhl

n agent d’une si merveilleuse puissance. On multiplia le* préau lions indiquées en pareil cas; mais tout fut inutile, une louvelle explosion fit sauter la fabrique et tua trois ouvriers. )u n’a plus songé depuis celte époque a recommencer de si unestes tentatives. D’ailleurs on sait aujourd’hui que la froudre ru chlorate de potasse n’a que des dangers et n’ofTre aucun avauâge. Elle est si détonante, que le mouvement v'irl d'une voi ture peut déterminer son explosion. Toutes les sobvtaw 4ui , comme le chlorate de potasse . détonant |»r le sirote choc, donnent en effet des poudres briwtnt**, dont \ *» trou brusque et instantanée, s’exerçant à la fors contre le pro/-< >il" et contre les parois intérieures du canon, protoq oe pMvjo' toujours la rupture de l’arme.

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niiste de Bàle avait, disait-on, trouvé le moyen de transformer le coton en une substance jouissant de toutes les propriétés <k la poudre. On avait fait à Bàle des expériences publiques qu» ne pouvaient laisser aucune place au doute : avec uue |>eiite boulette de coton offrant l’aspect ordinaire, on avait chargé des armes et obtenu ainsi tous les effets explosifs de la poudre. On prêtait à cette substance nouvelle des propriétés merveilleuses: elle pouvait impunément être plongée dans l’eau et y séjourner très longtemps; séchée, elle reprenait ses propriétés primitives, — elle bridait sans l'innée, — elle ne noircissait pas les armes. | —enfin elle avait une force de ressort trois ou quatre foissupéricurc à celle de la poudre ordinaire.

lin matière de science, les dires des journaux politiques ne sont pas toujours articles de foi; cette annonce ne trouva qu’un médiocre crédit. Cependant le public fut contraint de prendre celte découverte au sérieux, quand on la vit franchir le seuil de l’Académie des sciences, et passer du journal à la tribune de l’Institut. Dans la séance du 5 octobre 18^6, on donna lecture à l’Académie d’une lettre de M. Schonbein, auteur de l’invention annoncée. M. Schonbein exposait, dans sa lettre, les caractères de cette substance nouvelle, qu’il nommait poudre-coton ( Schiesvolle ) ; il précisait scs effets, indiquait les avantages particuliers de son emploi, et donnait la mesure de sa force balistique. M. Schonbein disait tout ; il n’oubliait qu’un point, c’était d’indiquer le procédé au moyeu duquel on obtenait ce curieux produit ; il se réservait, pour en retirer un profit personnel, la possession de ce secret.

Je me souviens de l’impression que produisit la lecture de la lettre de M. Schonbein sur l’auditoire sav ant qui se presse aux séances de l’Académie. Quand on fut une fois bien certain de , l’existence du fait, lorsqu’on apprit, à n’en plus douter, que le corps dont il était question n’était autre chose que du colon à peine modifié dans son aspect ordinaire, tous les gens du

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né lier, tous les chimistes qui >e trouvait ni u. ôov r.:- n'o: au> ûlôt le secret de l’inventeur, lu sortir de b S‘.uhv. oha- :un avait compris que le nouvel agent n était probablement iutre chose qu’une modificatiou-ou une forme particulière de a xyloïdine, composé bien connu des chimistes, qui s’obtient >n plongeant dans de l’acide azotique (eau forte) des matières igneuses telles que du bois, du papier ou du coton. Dès le lendemain, tous les laboratoires de Paris se mirent en demeure de vérifier cette conjecture, et au bout de huit jours, ou avait trouvé que pour préparer le coton-poudre, il sullit de plonger pendant quelques minutes du coton non cardé dans de l'acide azotique très concentré. Le secret de l'inventeur était devenu le secret de Paris (1).

Comment se fait-il qu’une découverte si soigneusement tenue cachée par son auteur ait pu être ainsi surprise et divulguée en quelques jours? C’est ce que l’on comprendra sans peine d'après l’histoire de la xyloïdine.

En 1832, Braconnot, chimiste de Nancy, mort il y a |»cu d’années, découvrit que si l’on traite l'amidon par (Vide */o lique très concentré, l’amidon entre en dissolution, et que si l’on ajoute alors de l’eau au mélange, d v précipite 4 , Nstt/rf un produit blanc, pulvérulent, qn il détign* sorn le nom de

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xyloïdine. Entre autres caractères, Braconnot recouuut à ce composé la propriété de brûler avec une certaine activité. Cependant, il ne soumit point à l’analyse le produit nouveau qu’il avait découvert, il se contenta d’en étudier les caractères. En cela, il était fidèle à un système qu’il semble avoir adopté. Braconnot a fait en chimie organique des découvertes fondamentales, et il s’est toujours dispensé de leur appliquer le sceau de l’analyse élémentaire. C’est lui qui a trouvé le moyen de changer en sucre le bois et l’amidon par l’action de l’acide sulfurique, fait d’une nouveauté et d’une portée immenses, et qui est loin encore d’avoir donné tout ce qu’il promet à l’avenir des études chimiques. Il a compris le premier la véritable nature chimique des corps gras. Il a découvert la pectine , ce curieux composé qui se trouve partout dans le monde végétal, et dont les transformations, quand elles seront étudiées d’une manière sérieuse, jetteront les plus utiles lumières sur les phénomènes intimes de la vie des plantes. Or, dans tous ces cas, Braconnot s'esl passé du secours de l’analyse organique ; il est arrivé à ces belles observations avec les seuls moyens de recherches que nous possédions il y a cinquante ans. Homme heureux ! il vit sortir de ses mains fécondes des découvertes d’une portée inattendue, et jamais il n’emprunta à la science du jour ses instruments ambitieux. Avait-il deviné que l’analyse organique tieudrait si mal, en fin de compte, les promesses de son début? C’est ce que nous n’essaierons pas de résoudre. Toujours est-il «pie Braconnot ne fit point l’analyse élémentaire du produit nouveau qu’il avait trouvé, et qu’il laissa à d’autres le soin et l’houne urde compléter son travail.

Le chimiste qui a repris et terminé l’étude de la xyloïdine est M. I’elouze. En 1838, M. Pelouze publia sur la xyloïdine un de ces mémoires corrects et achevés comme on les aime à l’Institut. 11 fit le nombre voulu d’analyses organiques, fixa le poids atomique de ce composé, et établit sa formule,

PODDRE-COTON.

conformément aux principes en honneur à l’Académie. Mais ce qui valait mieux encore , il fit une observation entièrement neuve et de laquelle la découverte de la poudrecoton devait nécessairement sortir. Il trouva que la xyloïdine peut se produire avec d’autres substances que l’amidon, et que si l’on plonge pendant quelques minutes du papier, des tissus de coton ou de lin, dans l’acide azotique concentré, ces matières se changent en xyloïdine et deviennent extrêmement combustibles.

Cependant M. Pelouze ne met aucun détour à convenir que la pensée ne lui vint pas d’employer dans les armes à feu, en guise de poudre, le coton ainsi traité. Tant simple soit-elle, cette idée ne se présenta pas à son esprit, et sa gloire, nous le croyons, n’y perdra pas grand’chose. Il entrevit néanmoins et il annonça que ces substances « seraient susceptibles de quel- » ques applications, particulièrement dans l’artillerie. » Il remit même à un capitaine d’artillerie, M. Haquien, un échantillon de cette matière, en le priant d’examiner si l’on ne pourrait pas en tirer quelque parti. Mais ce dernier eut un tort dans cette affaire : il mourut, et M. Pelouze n’y songea pas davantage.

La xyloïdine était donc à peu près oubliée, et restait seulement au nombre des produits intéressants de laboratoire, lorsque M. Schonbein, professeur de chimie à Bâle, ayant eu à préparer de la xyloïdine, se servit, pour cette opération, de coton non cardé, et constata avec beaucoup de surprise que la xyloïdine ainsi obtenue jouissait d’une combustibilité extraordinaire ; une boulette de ce coton azotique s’enflammait avec autant de vivacité et de promptitude qu’un amas de poudre. De l’observation de ce fait à l’idée d’employer le coton azotique dans les armes en remplacement de la poudre, il n’y avait qu’un pas ; de cette idée à son exécution, il n’y avait qu’un geste : M. Schonbein prit un fusil, fit le geste nécessaire, et la poudre-

coton fut découverte, C’est ainsi que cet enfant de la chimie, perdu sur les rives de la Seine, fut heureusement retrouvé dans un canton de la Suisse allemande et produit aussitôt dans le monde par le savant honorable qui s’en était fait le parrain.

La découverte de la poudre-coton fut accueillie avec une faveur sans exemple. Aucune invention scientifique n’a occupé à ce point l’attention du public; pendant un mois on 11e parla pas d’autre chose, et jamais ou n’avait entendu dans les salons et dans les cercles tant de savantes discussions.

Cet empressement contrastait beaucoup avec l’accueil fait à la découverte nouvelle par les savants spéciaux sur la matière. Leux-ci n’avaient qu’un mépris superbe pour cette nuire de salon. Il existe au ministère de la guerre un comité chargé d’étudier toutes les questions nouvelles qui intéressent l'artillerie. Nous ignorons comment ce comité remplit habituellement sa lâche, mais il est certain qu’il prit dans cette circonstance une singulière attitude. En principe, il était rempli d’un dédain suprême pour les personnes qui avaient la prétention de traiter des questions pareilles sans toutes les notions indispensables du métier, et quand on parlait de la poudre-coton au comité d'artillerie, le comité d’artillerie haussait les épaules. Le colonel Piobortct le colonel Morin, qui représentent à l’Institut l’artillerie savante, arrivaient tous les lundis à l’Académie avec les notes les plus accablantes pour cette innocente invention, qui n’avait eu d’autre tort que de naître et de grandir loin de la sphère de l’administration officielle. Ils gourmandaient l’ignorance et la crédulité du public, ils nous renvoyaient dédaigneusement aux vieilles expériences de Réaumur et de Rumfort. Enfin, ils faisaient eux-mêmes des essais avec des produits mal préparés, et apportaient à l’Académie leurs résultats négatifs avec un très visible sentiment de bonheur. Je n’ai jamais bien ^rjs quel genre do satisfaction ces messieurs pouvaient res-

PütJDUE- COTON.

sentir alors. Les C 'amples rendus de l' Académie ont même imprimé une note précieuse sous ce rapport, et que je recommande d’une manière spéciale à l’auteur futur du livre qui reste à faire sur les encouragements accordés aux découvertes nouvelles. Voici le passage le plus curieux de la note de MM. Piobert et Morin :

« Malgré le vague des renseignements transmis jusqu’à ce jour sur les effets de la poudre-coton, ou coton azoté, ainsi que le désigne M. Pelouze, auquel on doit la connaissance de cette matière vague qui ferait même douter de ses propriétés balistiques, l’artillerie n’en a pas moins étudié cette substance. Les essais qui ont été exécutés ont montré que ce coton, contrairement à ce qui avait été annoncé, donnait ordinairement un résidu formé d’eau et de charbon; que sa combustion ne donnait pas lieu à un très grand développement de chaleur; qu’elle produisait peu de gaz, à tel point qu'il s'échappait quelquefois en totalité par la lumière et par le vent du projectile sans le déplacer ; que le volume des charges les plus faibles était en général très considérable et excédait celui qu’il est convenable d’affecter à la charge des armes à feu. » Les auteurs concluent que « cette singulière substance » ne paraît nullement propre à remplacer la poudre à canon (1).

Ainsi, selon MM. Piobert et Morin, la poudre-coton n’avait aucune force explosive, les gaz s’échappaient par la lumière et par le vent du projectile sans le déplacer. Or, on sait aujourd’hui que l’inconvénient du coton-poudre n’est point son défaut de force explosive, mais, tout au contraire, une puissance de ressort tellement considérable, qu’il est difficile de la contenir et de la régulariser pour son emploi dans les armes.

Une autre circonstance curieuse de l’histoire de la poudrecoton, c’est la résistance obstinée que mit M. Schonbein à avouer sa défaite. Tout le monde préparait du coton-poudre,

(1) Comptes rendus de l’Académie des sciences, !8iG, 2* semestre,

5* KDIT. — III. 20.

la fabrication de ce produit existait déjà sur une échelle assez étendue, on discutait les frais probables de l’opération industrielle : M. Schôubein persistait, encore à tenir son procédé secret. Le 13 novembre 1846, il écrivait de Bâle la lettre suivante au journal le Times :

u Des chimistes ont déclaré que mon fulmi-coton ou cotonpoudre était la même chose que la xyloïdine de Braconnot et de Pelouze, et l’autre jour la même opinion a été exprimée dans l’Académie française des sciences. J’ai plus d’une raison de nier l’exactitude de celte assertion. La déclaration d’un fait très simple suflira pour prouver ce que j’avance. La xyloïdine de Pelouze est, conformément aux déclarations de ce chimiste distingué, facilement soluble dans l’acide acétique formant avec ce dernier une sorte de vernis. Cet acide n’a pas la moindre action sur le cotonpoudre, quelque longtemps et à quelque température que les deux substances soient tenues en contact l’une avec l’autre. Le coton-poudre montre tout son volume et sa force d’explosion, après avoir été traité par cet acide pendant des heures entières. 11 exile en outre d'autres différences entre mon coton et la xyloïdine de Pelouze. Je les ferai connaître en temps utile. »

Mais ou laissait dire le pauvre inventeur qui voyait son secret lui échapper, et ne savait pas en prendre son parti.

Heureusement pour les intérêts de M. Schonbein, l’Allemagne a fait de cette question une affaire d’amour-propre national. M. Bœttger, de Francfort-sur-le-Mein, qui avait l’un des premiers pénétré le secret de M. Schonbein, s’était associé à lui pour l’exploitation du nouveau produit. La diète germanique, afin de constater les droits du pays à cette découverte, accorda , comme récompense, aux deux associés, une somme de 260,000 francs. Dès lors Al. Schonbein put parler. Il va sans dire que ce qu’il a révélé touchant la poudre-cotou était parfaitement conforme à tout ce que l’on avait annoncé et écrit depuis six mois.

poudre-coton.

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