CHAPITRE III
Naissance de la poudre à canon au xiv* siècle. — Ses premiers usages. — Invention des bouches a feu. — Les canons employés pour la première fois à Florence en 1325. — Leur usage répandu chez les différentes nations de l’Europe. — Bcrthold Schwartz perfectionne la fabrication des bouches à feu. — Derniers progrès de l’artillerie.
Nous arrivons à l’époque où les compositions incendiaires des Arabes subissent la transformation qui doit produire la poudre à canon des temps modernes. Ce n’est qu’au XIV e siècle que fut observée d’une manière positive la force de projection des poudres salpêtrées. Les Arabes avaient appris des Chinois 5 mélanger le salpêtre avec le charbon et le soufre. Cependant cette espèce de poudre ne pouvait produire encore tous les effets de l’explosion; elle fusait, mais ne détonait pas. Aussi ne l’cmployait-on que pour rendre plus vive la combustion des mélanges incendiaires, ou tout au plus pour servir d’amorce. Le salpêtre préparé par les Arabes était en effet assez impur ;
il renfermait plusieurs autres sels, ei particulièrement du sel marin. Or, la présence de ces sels étrangers non combustibles avait pour résultat de retarder l'inflammation du mélange; dès lors il ne pouvait que fuser, c’est-à-dire que sa combustion, au lieu de se faire brusquement et sur toute la masse à la fois, ne se propageait que lentement et de place en place. L’expansion des gaz provenant de cette combustion n’avait pas assez de puissance pour chasser un projectile. Cependant, au xt\ 'siècle, le progrès des arts chimiques chez les Arabes permit de mieux purifier le salpêtre, et de le débarrasser des matières étrangères non combustibles ; ce sel put dès ce moment provoquer tous les phénomènes de l’explosion, et l’on put l’appliquer à lancer au loin des projectiles.
Line grande incertitude avait régné jusqu’ici sur l’époque où l’on vil se réaliser la découverte des propriétés explosives de la poudre, et sur la contrée qui, la première, fut le théâtre de cette observation capitale qui devait peser d’un si grand poids dans les destinées du monde. D’après des documents nouveaux mis en lumière par MS1. lteinaud et Favé, c’est aux Arabes qu’appartiendrait cette découverte. Ces savants auteurs ont trouvé dans un manuscrit arabe de la bibliothèquede Saint-Pétersbourg, qui remonte au xiv' siècle, la description de certaines armes à feu extrêmement imparfaites, et (pii, en raison de cette imperfection même , semblent marquer les débuts de la découverte et de l’application de la force de projection de la poudre.
Voici un passage de ce manuscrit dans lequel il s’agit évidemment d’une manière de lancer un projectile au moyen de la poudre à canon ;
« Description de la drogue à introduire dans le madfau, avec sa proportion. — ltaroud, dix; charbon, deux drachmes; soufre, une drachme et demie. Tu le réduiras en pondre fine et lu rempliras un tiers du madfaa ; tu n’en mettras pas davantage, de '•
qu’il ne crève; pour cela, tu feras faire, par le tourneur, un mailfaa de bois, qui sera pour la grandeur en rapport avec sa bouche; tu y pousseras la drogue avec force, tu y ajouteras, soit le bondoc, soit la flèche, et tu mettras le feu à l’amorce. La mesure du madfaa sera en rapport avec le trou ; s’il estoit plus profond que l'embouchure n’est large, ce seroit un défaut, (lare aux tireurs! fais bien attention. »
Dans ce passage, l’instrument qui reçoit la poudre est appelé madfaa: c’est le nom qui sert quelquefois, chez. les Arabes, à désigner le fusil. La poudre est composée de dix parties de salpêtre, de deux parties de charbon, et d’une partie et demie de soufre. On ne remplit de poudre que le tiers du madfaa, de peur qu’il ne crève. Par-dessus la poudre on mettait un bondoc , c’est-à-dire une aveline, ou bien une flèche. Los figures qui sont jointes au texte représentent, selon MM. Reinaud et Favé, un cylindre assez court porté sur un long manche qui fait suite à son axe. Cet instrument ressemble beaucoup aux massues incendiaires connues sous le nom de Mimues à asperger.
Voici un autre passage du manuscrit de Saint-Pétersbourg, qui contient la description d’une arme à feu analogue à la précédente ;
n Description d’une lance de laquelle, quand tu te trouveras en face de l'ennemi, tu pourras faire sortir une flèche qui ira se planter dans sa poitrine. — Tu prendras une lance que tu creuseras dans sa longueur , à une étendue de quatre doigts à peu près; tu foreras cette lance avec une forte tarière, et lu y ménageras un madfaa ; tu disposeras aussi un pousse-flèche en rapport avec la largeur de l’ouverture ; le madfaa sera de fer. Ensuite tu perceras sur le costé de la lance un petit trou ; tu perceras également un trou dans le madfaa : puis tu prendras un fil de soie brute que tu attacheras au trou du madfaa ; tu le feras entrer par le trou qui est sur le côté de la lance. Tu te procureras, pour cette lance, une pointe percée à son sommet de manière que, lorsque tu tireras, '« madfaa pousse fortement la flèche, par la force de l’impulsion
que tu auras communiquée ; le madfaa marchera avec le fil, mais le lîl retiendra le madfaa de manière à l’empescher de sortir de la lance avec la flèche. Quand lu monteras à cheval, ainsi armé, tu auras soin de te munir d'un troussequin: c’est afin que la flèche ne sorte pas de la lance . »
Il s’agit ici, selon MiM. Keinaud et Favé, d’une lance disposée de telle manière que lorsqu'on était en face de son ennemi, il en sortait un trait qui allait lui percer le sein. Pour cela on logeait dans la lance un madfaa de fer, qui recevait la poudre. Une flèche , dont la grosseur était proportionnée à l’ouverture, était introduite dans le creux de la lance, pour en sortir au moment favorable.
Les instruments dont la description est rapportée dans ces deux passages du manuscrit arabe représentent donc des armes à feu imparfaites, et paraissent former la transition entre les instruments purement incendiaires employés chez les Grecs et les Arabes d’Afrique au xiri* siècle, elles armes à feu proprement dites, dans lesquelles on met à profit la force expansive de la poudre pour lancer au loin des projectiles meurtriers. Ces premières armes à feu étaient destinées à agir de très près et presque par surprise, car cette espèce de lance ne pouvait projeter qu’à une très faible distance, en raison de l’impureté de la poudre, l’aveline, la flèche ou le projectile quelconque qu’elle contenait.
L’opinion de MM. Reinaud et Favé, qui attribuent aux Arabes la découverte de la propriété explosive des poudres salpêtrées, s’appuie donc sur des faits très acceptables. Ce qui peut d’ailleurs la confirmer, selon nous, c’est l’état avancé des arts chimiques chez cette nation. Pendant le moyen âge, l’Espagne, occupée et régie par les Arabes, était devenue le foyer le plus brillant des lettres et des arts ; les sciences chimiques s’y trouvaient particulièrement cultivées. La découverte des propriétés explosives de la poudre n’est que la conséquence de la purifi-
cation du salpêtre par les procédés chimiques; il est donc probable que c’est aux Arabes que doit revenir l’honneur de cette importante observation.
La poudre préparée au xtv' siècle était extrêmement imparfaite. On l’obtenait sous forme de poussier, état qui lui enlève une grande partie de sa force ; en outre, le salpêtre qui servait à sa fabrication était fort impur. Cette poudre, qui ne donnait lieu qu’à une explosion assez lente, n’aurait donc pu imprimer aux projectiles une vitesse assez grande pour percer les cuirasses et les armures métalliques en usage à cette époque. Aussi, durant le xiv» siècle, les projectiles lancés par les bouches à feu ne furent-ils que très rarement dirigés contre les hommes. La poudre servait surtout U lancer de grosses pierres qui, par leur chute, écrasaient les édifices et ruinaient les défenses extérieures des places. Tel fut le premier emploi des lwuches à feu, qui prirent le nom de bombardes ou ba&tons à feu.
■Mais les bombardes ne furent pas destinées seulement à lancer de lourds projectiles contre les travaux de défense des villes assiégées ; elles servirent encore à jeter à l’ennemi le feu grégeois et les compositions incendiaires. On nous permettra d’insister sur ce point particulier, car nous y trouverons l’occasion d’établir que l’usage et le secret du feu grégeois n’ont aucunement été perdus, comme on l’entend dire tous les jours.
La découverte de la poudre à canon ne fit pas complètement abandonner l’emploi des mélanges incendiaires; on les conserva comme un moyen d’attaque utile en plus d’une circonstance. Les Européens eux-mêmes finirent par en emprunter l’usage aux Arabes, et tous ces phénomènes de combustion, qui avaient paru si effrayants aux Occidentaux du yiji* au xnr siècle, devinrent plus tard d’un usage familier en Europe.
Il est souvent question du feu grégeois dans les chroniques de Froissai t. En racontant le siège du château de Homorantin URi' le prince de Galles, cet historien dit en parlant des Anglais;
« Si ordonnèrent à apporter canons avant et à traire carreaux et feu gregeois dedans la basse-cour ; car si cil feu s'y vouloit prendre, il pourroit bien tant multiplier qu’il se bouteroit en toit
des couvertures des tours du châlel Adouc fut le feu apporté
avant et traict par bombardes et par canons en la basse-cour, et si prit et multiplia tellement que toutes ardirent. »
Le nom du feu grégeois se trouve citez presque tous les au- . teurs de pyrotechnie du xvi* siècle, et on lit dans les ouvrages de cette époque la description détaillée des divers instruments à feu eu usage en Europe vers le xv' et le xvt e siècle. Voici, par exemple, suivant un de ces écrivains, Biringuccio, la manière de préparer les lances à feu :
« Moyen de faire lances à feu pour getter où il cous plaira attachés à la pointe des lances. — Pour la défense d’une forteresse, ou pour dresser une escarmouche de nuit, ou pour assaillir un camp, c’est chose utile d'attacher, à la pointe des lances des gens de cheval et sur la cime des piques des gens de pié, certains canons de papier posez dans autres de bois longs de demi-brasse. Lesquels vous remplirez de grosse poudre avec laquelle vous meslerez pièce de feu gregeoix, de soufre, grains de sel commun, lames de fer, voire brisé et arsenic cristallin. Et le tout pousserez dedans à force, et aprez avoir mis quelque chose au devant, tournerez l’issue du feu contre voz ennemis. Lesquels resteront effrayés au possible, appercevant une langue de feu excédant en longueur deux brasses, faisant un bruit épouvantable. Et peut ceste façon de langue grandement servir à ceux qui veuillent faire profession des armes sur la mer (1). »
Comme le remarquent MM. Reinaud et Favé, on voit que c’est bien là l’art des anciens Arabes : l’effet des instruments est le même, leur disposition toute semblable ; seulement, l’imagination n’ajoutant plus à la crainte que ces armes inspiraient,
(1) Yanoccio Biringuccio, In Pyrotechnie , traduit de l’italien par Jacques Vincent. Paris, 1572, folio 1G4.
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leur usage se borue à des circonstances rares et exceptionnelles.
Les écrivains de cette époque signalent quelques actions de guerre dans lesquelles on eut recours à ces moyens. Daniel Davelourt, dans sa Briefve instruction sur le faict de l'artillerie en France , imprimée en 1597, parle ainsi de l'usage que l’on fit du feu grégeois au siège de l’ise :
« Toute chose seiche et qui brusle facilement, multipliant le feu par quelque propre et intérieure nature, se peut mettre à composition du feu : comme sont, soulphre, salpêtre, poudre à canon, huile de lin, de petrole, de terebenthine, poix, résiné, camphre, chaux vive, sel ammoniac, vif-argent et autres telles matières dont on a accoustumé de faire trompes, pots, cercles, langues, piques, lances à feu, et autres feux artificiels propres à refroidir l’ardeur de ceux qui vont les plus hardis assaillir une bresche.
» Comme l’on cogneut au siège de Pise où les Florentins, soubs la conduite de Paul Vitelli, ayant fait la bresche raisonnable, et les Pisans se réparant par dedans avec fossés et terrasses, encore ajoutèrent-ils les feux gregeoix et artificiels, avec lesquels ils empêchèrent que les Florentins ne purent exécuter leur dessein. Les soldats de Vérone, attendant l’assaut des François, dressèrent pots de feu artificiels et autres fricassées, qui leur donnoieut aux flancs et par derrière les remparts. »
Zantfliet alïirme daus ses chroniques que le feu grégeois était usité en Hollande en 1420. Il fut encore employé en 1454 au siège de Constantinople par Mahomet II : les assiégés et assiégeants en faisaient usage chacun de leur côté. L’historien Phrantzès, cité par M. Lalanne, rapporte qu’un Allemand nommé Jean, très habile à manier le feu grégeois, et qui dirigeait la défense de la ville, se servait de ce feu pour faire sauter des mines. Ainsi, jusqu’à l’année 1453, les compositions incendiaires étaient encore employées concurremment avec l’artillerie, et l’on avait trouvé le moyen d’en tirer un parti nouveau en l’appliquant à l’art des mines. On peut donc éta-
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ni* t blir, en s’appuyant sur des données historiques, que le secret du feu grégeois n’a jamais été perdu.
pour résumer ce qui précède, les bouches à feu furent ape pliquées dans l’origine à lancer des pierres contre les remparts extérieurs des cités, et à jeter le feu grégeois. Cependant, à , v , mesure que la préparation de la poudre à canon se perfectionna, et que les projectiles purent recevoir une vitesse assez grande pour percer les armures métalliques, ce dernier usage se perdit, et le nom même du feu grégeois finit par s’oublier. C’est alors seulement que les bouches à feu commencèrent à jouer » -, un rôle important dans les armées. Suivons rapidement leurii J i- progrès dans les diverses contrées de l’Europe.
Presque tous les peuples ont revendiqué à leur tour le con- 1 testable honneur d’avoir les premiers fait usage du canon. Ce point, très longtemps débattu, est maintenant éclairci d’une mats nièce satisfaisante.
D’après l’historien espagnol Conde, les Arabes auraient les premiers employé le canon en Europe. Assiégés, en 1259, à Niebla, en Espagne, par les populations dont ils avaient envahi le territoire, ils se défendirent en lançant des pierres et des dards « avec des machines et des traits de tonnerre avec feu. » Le même historien rapporte aussi un exemple de l’usage du canon en Espagne en 1 323, lorsque le roi de Grenade, ayant mis le siège devant Baza, se servit contre la ville « de machines et engins qui lançaient des globes de feu avec grand tonnerre. » Cependant, comme il n’existe aucun ouvrage technique qui puisse venir en aide à ces textes trop peu explicites, il est difficile de savoir si les machines à feu dont parle l’historien espagnol étaient véritablement des canons, ou si ce n’étaient pas simplement ces balistes, ces mangonneaux ou ces machines à fronde, depuis si longtemps employés chez les Arabes pour lancer des matières combustibles et des carcasses incendiaires
qui, jetées derrière les remparts des villes, s’enflammaient au milieu de l’air avec une violente explosion (1). Les termes dont se sert l’auteur ne permettent pas de prononcer. Espérons que quesques documents encore enfouis dans les archives espagnoles viendront un jour jeter la lumière sur cette question, l’une des plus curieuses et des plus controversées de l’histoire de l’artillerie
En l’absence de textes plus positifs, la priorité de l’emploi du canon ne saurait être contestée à l’Italie. Dans son Histoire des sciences mathématiques en Italie, M. Libri rapporte une pièce authentique de la république de Florence, datée du Il février 1325, qui constate que les jjrieurs, le gonfalonier , et Ips douze bons hommes ont la faculté de nommer deux officiers chargés de faire fabriquer des boulets de fer et des canons de métal pour la défense des châteaux et des villages appartenant à la république de Florence. Cette pièce suffit évidemment pour établir l’existence des bouches à feu en Italie dès l’année 1 325.
A partir de l’année 1326, les historiens italiens mentionnent assez souvent remploi des armes à feu. Nous nous bornerons à citer l’attaque de Cividale en 1 331 (2).
L'usage de la poudre à canon s’est introduit de très Ixmne heure en F’rance. L’histoire a constaté son emploi en 1339, au siège de Puy-Gnillem, et pendant la même année au siège de Cambrai par Edouard III. Elle a également établi la fabrication de canons à Cahors en 1345, ainsi que l’usage, à la même époque, des boulets et des balles de plomb.
(t) Os machines à fronde, qui furent employées ppndant tout le moyen âge dans la guerre de sièges , avaient une force de projection considérable. Les assiégeants lançaient aussi dans les villes des pierres énormes qui, tombant sous un angle élevé, écrasaient les maisons et les édifices. On lança même parce moyen les prisonniers faits à l'ennemi. ,(2) Lacabane, Uibliothèi/ue de l'école des chartes, 2 e série, t. 1, p. 35.
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Les Anglais n’ont adopté qti’aprés nous la poiuhv A va' on (1); ils ont cependant sur tous les peuples de l'Lutope avantage d’avoir les premiers employé l’artillerie en rase cane agne. On sait l’usage funeste qu’ils en firent contre nous à la jurnée de Crécy, le 26 août 13/i6. Selon la (‘.Inunique de »aint-I)enis, le roi Philippe de France venant il l’eucunli'e d»\x tnglais, ceux-ci « tirèrent trois canons, d’où il arriva que les * arbalétriers génois quiétoient en première ligne, tournèrent le » dos et cessèrent le combat. » L’historien Villani ajoute que les Anglais lançaient de petites halles de fer pour elliayer les chevaux : « Le roi d’Angleterre ordonna à ses archers, dont il » n’avoit pas grand nombre, de faire en sorte avec les bombardes » de jeter des boules de fer avec du feu pour effrayer el disper- » ser les chevaux des François... Les bombardes menoieni si » grande rumeur et tremblement, qu’il sembloil que Dieu ton- » nât, avec grande tuerie de gens et déconfiture de chevaux. >* Selon Villani, le désordre des Français arriva surtout par suite de l’embarras des corps morts laissés par les Génois; toute la campagne était jonchée de chevaux et de gens renversés, tués ou blessés par les bombardes et les flèches.
Le revers éprouvé par les troupes françaises il la journée de Crécy fut attribué à l’emploi des bouches h feu, et ce fait, qui produisit une grande sensation , eut pour résultat de faire adopter l’artillerie par toutes les nations militaires de l’Kurope.
(I) C’est un écrivain anglais qui a le premier propagé l’opinion , si répandue et si inexacte , d’après laquelle Roger Bacon est regardé comme l’inventeur de la poudre. Plot, dans son ouvrage , The nalural hislory of Oxford, attribue à son compatriote l’honneur de cette découverte, d’après ce fait,’ que personne n’aurait parlé de la poudre avant Roger Bacon. Or, tout ce que dit en plusieurs endroits de son livre, au sujet des effets explosifs de la poudre, l’auteur de VOpus majus, est évidemment emprunté et presque copié de l’ouvrage de Marcus. On voit sur quels fondements repose une opinion qui a joui cependant de tant de crédit depuis trois siècles.
Jusque-là, le canon n’avait encore agi que contre les édifices et les murailles des villes ; son emploi contre les hommes avait rencontré, dans l’Occident, les plus vives répugnances. Pour les guerriers du moyen âge, c’était une félonie que d’employer à la guerre ces armes perfides qui permettaient au premier vilain de tuer un brave chevalier, qui donnaient au timide et au lâche le moyen d’attaquer à couvert et à distance le plus intrépide combattant. Au xn e siècle, le second concile de Latran, dont les décisions faisaient loi pour toute la chrétienté, avait défendu l’usage des machines de guerre dirigées contre les hommes, comme « trop meurtrières et déplaisant à Dieu. » Christine de Pisan, qui a composé sous Charles VI un traité de l’art de la guerre, parle d’un feu grégeois et des compositions analogues usitées de son temps comme d’un moyen déloyal et indigne d’un chrétien. Enfin, on peut rappeler à ce sujet le serment exigé, au moyen âge, des artilleurs allemands, qui devaient jurer « de ne point tirer Je canon de nuit ; de ne point
» cacher de feux clandestins et surtout de ne construire
» aucuns globes empoisonnés ni autres sortes d’invention, et de » ne s’en servir jamais pour la ruine et la destruction deshom- » mes, estimant ces actions injustes autant qu'indignes d’un » homme de cœur et d’un véritable soldat (1). »
Les Anglais, qui à toutes les époques ont marché hardiment et sans scrupule vers tout ce qui peut contribuer à servir leurs desseins, furent les premiers à fouler aux pieds l’opinion de leur temps. L’exemple une fois donné, les autres nations n’hésitèrent plus à entrer dans cette voie, et ne tardèrent pas à élever leurs ressources militaires à la hauteur de celles de leurs voisins. Aussi voit-on, après la bataille de Crécy, l’usage des armes à feu se généraliser en France et se répandre bientôt dans toute l’Europe. A dater de cette époque, Froissart ne
(1) Siemenowilz, Grand arl de l’artillerie, p. 299.
manque plus de faire l’énumération îles pièces d’artillerie qui marchent à la suite des armées. C’est ainsi qu’il mentionne l’usage des armes à feu devant Calais en 1347, à l’attaque de Romorantin ; en 1356 et en 1358, â la défense de Saint- Valéry ; en 1359, contre les murailles de Mons et le château de la Roche-sur-Yon. Enfin, en 1373 à 1378, on trouve l’emploi du canon cité contre un grand nombre de villes et de châteaux. L’esprit d’indépendance des communes se développant de plus en plus dans les provinces françaises, les villages et les bourgs ne manquèrent pas de s’emparer à leur tour de ce puissant moyen de défense contre les envahissements et les attaques de la féodalité. Chaque ville libre voulut avoir à sa solde son maître d'artillerie et ses artillei'S. Dès l’année 1348, Brives-Ia-Gaillarde était défendue par cinq canons, et dans les années 1349 et 1352 la ville d’Agen en avait placé h ses principales portes et dans ses quartiers les plus exposés (1).
Aussi les bouches à feu, qui à la bataille de Crécy se comptaient par unités, augmentent bientôt en nombre d’une manière prodigieuse. A l’assaut de Saint-Malo, en 1376, les Anglais avaient « bien quatre cents canons postés autour de la » place (2), '» ce qui ne les empêcha pas d’être repoussés par Clisson et du Guesclin. Sous Charles VI, en 1411, on compte à l’armée du duc d’Orléans quatre mille que canons que eoulevrines f3). Enfin l’armée des Suisses qui remporta en 1476, sur Charles le Téméraire, la sanglante victoire de .Morat, avait dans ses rangs, selon le récit de Philippe de Comines, dix mille coulevrines (4) ; seulement il est bien entendu qu’ici les armes à feu ont été réduites à de petites dimensions, et sont devenues des armes à mains comme nos fusils.
(t) Lacabane, Bibliothèque de l’école des chartes, 2‘‘ série, 1. 1, p. tü.
(2) Froissart, Histoire et chronique. Lyon, 1559, vol. I, p. 439 et 458, et vol. Il, p. 27.
(3) Juvénal des Ursins, Histoire de Charles VI, p. 213.
(4) Mémoires, liv. V, cliap. 3.
S'il) DECOUVERTES SCIENTIFIQUES.
Vers l'année 1380, la marine adoptant l’usage de l’artillerie, les navires de guerre et de commerce commencèrent à disposer des canons à leur bord.
On voit, d’après l’ensemble des faits qui viennent d’être rapportés, ce qu’il faut penser de l’opinion des historiens qui ont nié l’emploi de la poudre dans les armées d’Europe au xiv* siècle. Cette opinion a prévalu assez longtemps, appuyée sur des interprétations vicieuses de quelques textes historiques. On sait, pour ne citer qu’un exemple, que l’existence de l'artillerie en France, en 1 339, a été prouvée par le fameux extrait, cité par du Cange, du registre de la chambre des comptes qui porte : « Payé à Henri de Futnechon, pour achat de poudres » etautres objets nécessaires aux canons employés devant Puy- « Guillem... » Or, l’historien Temnler veut que dans ce document on lise poutre au lieu de poudre. D’uu autre côté, le père Lobineau, dans son Histoire de Bretagne , fait des efforts d’esprit inimaginables pour prouver que les canons dout il est question dans la romance faite en 1382 en l’honneur de du Guesclin n’étaient que des espèces de clarinettes. N’en déplaise à ces érudits chroniqueurs, le sénéchal de Toulouse, Pierre de la Palu, qui assiégeait Puy-Guillein en 1339, bravait autre chose que des poutres, et le vaillant du Guesclin n’affrontait pas des clarinettes.
Pendant que la France multipliait ses bouches à fou, l’Allemague apportait un perfectionnement capital à leur fabrication. Jusque-là, les canons avaient été fabriqués au moyen (te pièces de fer reliées entre elles par des liens circulaires, comme le sont les douves de nos tonneaux; les arts métallurgiques avant fait de grands progrès en Allemagne, on trouva dans ce pays l’art d’obtenir des bouches à feu par la fusion d’un alliage métallique d’une dureté considérable et qui permettait à la pièce de résister aisément à l’action du tir.
S’il faut s’en rapporter aux textes cités par le colonel
Torlel (1), l’auteur de ce perfectionnement remarquable de l’artillerie ne serait autre que fierthold Schwartz, le même auquel une tradition vulgaire attribue la découverte des effets explosifs de la poudre. En admettant cette identité, qui paraît difficilement contestable en présence des textes récemment découverts et commentés avec beaucoup de bonheur par M. Lacabane (2) , Berthold Schwartz reprendrait dans l’histoire de nos découvertes la place qu’il avait perdue, et les événements de sa vie, longtemps contestés, pourraient être acceptés par la critique.
Berthold Schwartz était un cordelier de Fribourg. Les écrivains allemands sont loin de. s’accorder sur la date de son invention qu’ils placent en 1320, 1330, 1350, 1378 et 1380. Il est cependant bien établi qu’en 1378 il se rendit à Venise, et y lit connaître le nouveau perfectionnement qu’il avait apporté à la fabrication des Jvouches à feu. Les Vénitiens firent usage de ses canons au siège de Chiozza, en 1380. Cependant les magistrats de Venise, fidèles aux vieilles habitudes des républiques italiennes, récompensèrent mal ses services. Le siège terminé, pour se dispenser de payer à Berthold Schwartz la récompense promise, on le fit jeter en prison, et du fond de son cachot il revendiqua inutilement l’honneur et le prix de ses travaux. I T ne croyance |>opulaire menace tous les auteurs d’inventions funestes à l’humanité du destin de périr euxmêmes victimes de leurs pernicieuses découvertes : Berthold Schwartz aurait fourni une frappante confirmation de cette pensée, s’il est vrai, comme l’ont écrit les Frihourgeois, que l'empereur Yenceslas, pour punir cet homme de sa terrible invention, l’ait fait attacher à un baril de poudre auquel on mit le feu.
(1) Spectateur militaire, 13 septembre 1811, p. C23 ; (2! I.oc. cil., p. 46.
L'artillerie, ainsi perfectionnée en Italie et en Allemagne, fit bientôt en France de nouveaux progrès dans le détail desquels il serait hors de propos de nous engager ; c’est à cette circonstance que l’année de Charles VIII dut ses triomphes si rapides dans la campagne de Naples. Enfin le rôle de l’artillerie et de la poudre à canon ayant pris tous les jours plus d’importance dans les armées, François 1" établit dans le royaume un grand nombre de fonderies, de jioudreries et d'arsenaux. C’est sous le règne de ce prince que fut rendue l’ordonnance qui institue et règle pour la première fois l’administration des poudres et salpêtres.