TROISIÈME OPÉRATION EXPOSITION DANS LA CHAMBRE NOIRE
L'on ne pourrait déterminer que très-arbitrairement le temps de la pose ; nous devons donc nous
borner, à cet égard, à quelques indications au moyen desquelles l'opérateur intelligent parviendra bientôt à discerner la durée relative qu'il convient de donner k ses différentes opérations. Qu'on se rappelle seulement que l'image négative sur collodion se solarise difficilement et que, par conséquent, il vaut mieux prolonger le temps de la pose que de trop l'abréger.
Essayons pourtant de préciser et de résumer nos observations à ce sujet, observations qu'une longue expérience nous a permis de poser à l'état de régies pratiques. En pleine luœière directe, avec un objectif à portrait, on peut obtenir instantanément tous les objets à grande distance : mer houleuse, vaisseaux agités, troupes en marche, processions, etc.; avec l'objectif à paysage et diaphragmé, l'on doit, pour saisir les ciels nuageux, opérer instantanément.
En rapprochant les distances, mais toujours en pleine lumière, on peut aussi obtenir instantanément un portrait de quelques centimètres de hauteur, tandis qu'il ne faut pas moins de 2 à 4 secondes pour un portrait sur grande plaque normale, dans les mêmes conditions de lumière. Un monument blanc ou de couleur claire se reproduit en 25 ou 30 secondes avec l'objectif simple ; le paysage vert en demande 50 ou 90; la gravure et les reproductions exigent de
5 à 10 minutes de pose, et parfois davantage, suivant la distance de l'objectif au sujet. Du reste, la couche sensible est d'autant plus rapidement impressionnée, que Ton opère à une plus grande distance du sujet, et elle l'est d'autant plus fortement, que le sujet est plus lumineux.
Essayons de mieux préciser encore et de déterminer les lois qui régissent l'art photographique appliqué à la reproduction des monuments, des paysages, des gravures et des tableaux.
Lorsqu'il s'agit de reproduire un paysage, le foyer doit être mis sur le point le plus intéressant de ce paysage, de façon à en faire, en quelque sorte, le point central, autour duquel tous les autres détails viendront se grouper, comme dans une œuvre d'art. La direction du'foyer peut ainsi modifier les plans naturels, qui ne sont pas toujours les plus avantageux : une tour, une église, un monument historique, pourraient être éclipsés, ou, du moins, relégués dans les plans secondaires par un fouillis d'arbres ou de toitures qui doivent faire partie de la reproduction. La direction bien entendue du foyer devra remettre, pour ainsi dire, chaque chose à sa place , suivant son degré réel d'importance et de beauté. C'est pourquoi , il est bon qu'il y ait toujours un peu de l'artiste dans
le photographe, qui n'est pas du tout, comme on le croit vulgairement, un reproducteur mécanique et servile.
Sans préciser absolument les heures du jour auxquelles il convient de se livrer aux reproductions, d'autant plus qu'on n'est pas toujours libre de les choisir, nous dirons pourtant qu'on fera bien , si la chose est possible, de prendre un jour blanc sans soleil; ou bien, si la position le permet, l'heure à laquelle le soleil éclairera de face ou obliquement le paysage à reproduire.
Pour la reproduction d'un tableau ou d'un dessin, il faut avoir le soin de placer le cadre parallèle à la chambre, sous peine de voir, sur le verre dépoli, un trapézoïde au lieu d'un parallélogramme. Ce défaut de parallélisme peut provenir aussi ou de l'opérateur, qui a voulu grandir outre mesure, ou de l'objectif, s'il est à trop court foyer. Du reste, toute reproduction exige un objectif simple et une chambre à long tirage ou à rallonge. Ce tirage doit être d'autant plus long que l'objet à reproduire est plus petit , et qu'on en veut avoir une reproduction plus grande.
Par la même raison, la durée de la pose doit être en raison directe de la longueur du foyer, et d'autant plus courte que, le sujet étant plus grand, on veut obtenir
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une plus petite copie. Au moyen de ces sortes d'axiomes, on peut déterminer à priori le temps que demande telle ou telle reproduction, la durée étant proportionnelle à la quantité de lumière émise et réfléchie.
Autant ces principes nous semblent incontestables et de grand secours dans la pratique , autant il nous paraît puéril d'avoir recours à un compteur à secondes pour la régularité des opérations, comme un auteur l'a recommandé. Chacun a bien suffisamment le sentiment de la durée pour, en comptant jusqu'à 100 plus ou moins vite, obtenir un calcul à peu près exact du temps écoulé; et comme cette durée varie selon les besoins particuliers de chaque pose, il n'est pas du tout nécessaire que ce calcul soit d'une précision mathématique; sans compter que pour le portrait, et même pour tous les genres possibles, il n'y a nul inconvénient.à faire poser un peu plus que moins; au contraire.
En hiver surtout, il vaut mieux doubler le temps de la pose que de le diminuer de quelques secondes. L'attention de l'opérateur, pendant la pose, est beaucoup mieux employée à surveiller les moindres détails de l'opération, qu'à consulter naïvement un chronomètre comme s'il n'avait aucun tact qui l'avertisse du temps
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qui s'écoule. Il a plutôt besoin de regarder au ciel si un nuage malencontreux ne vient pas déjouer ses calculs, et le contraindre à les modifier, qu'à rester les yeux fixés sur un compteur.
Ainsi, par exemple, pour la reproduction d'un tableau moderne bien léché et verni, à couleurs photogéniques, toile de 60 à 80 c, et réduit à la grandeur normale de 48-24, deux ou trois minutes de pose suffiront, si le tableau est éclairé par une bonne lumière diffuse; dans les mêmes conditions, il ne faudra qu'une minute à peine pour une gravure; cependant, une minute de pose de plus, pour chacune de ces reproductions, eût donné un cliché aussi parfait , sinon supérieur.
[1 est inutile de multiplier les exemples. L'opérateur intelligent saura tirer toutes les conséquences pratiques de ce qui vient d'être dit.
Vous avez dû placer le modèle très-exactement au foyer (4), sur la glace dépolie. Si c'est une femme, / et qu'elle porte une robe rayée, à carreaux, faites en sorte que, le corps étant de profil, l'ensemble de la robe soit également au foyer. Faute de prendre cette pré-
11) C'est toujours sur la ligne de paupière que doit être le foyer, ou bien encore sur la moustache ou la barbe.
caution, une grande partie de cette robe semblera composée de carreaux de toutes dimensions, ce qui donnera à ce vêtement l'aspect le plus bizarre et le plus disgracieux. Nous ne partageons pas l'opinion de certains amateurs, qui s'imaginent qu'il faut faire des sacrifices, et qui veulent obtenir du flou à tout prix et à peu près partout; une seule «partie nette du visage leur suffit. Us confondent la peinture avec la gravure et la photographie, dont les conditions ne sont nullement identiques. Le flou du peintre ne peut être le flou du photographe; personne ne devrait ignorer cela. Dans les premiers temps, l'optique ne répondait pas toujours à ces exigences ; c'est pourquoi les objetifs de Vienne, malgré leur défaut bien connu et leur prix excessif, ont fait faire une si belle fortune à Voigtlander, mais aujourd'hui!...
Disposez tous les détails avec soin, avec intelligence; agencez bien les rideaux, distribuez la lumière de façon à ce qu'elle s'étende partout à peu près également; on pèche le plus souvent par des oppositions trop fortes; évitez de placer les mains du modèle en avant; veillez à ce que la moindre lumière ne pénètre dans le châssis ou dans la chambre, ce qui peut arriver en ajustant le châssis ou en ouvrant le volet. Si ce volet est à coulisse, faites-le glisser lentement, dou-
cernent, afin que les grains de poussière qui, malgré toutes vos précautions, pourraient s'y trouver, ne tombent pas sur la couche sensible, — ce qui amènerait, sous l'agent révélateur, autant de petites taches noires de toutes formes. Craignez moins les poses trop longues que les poses trop rapides.
Retirez le châssis de la chambre avec les mêmes précautions, rentrez dans le laboratoire, et développez l'image.