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BRAVAIS

Ce fut le 16 mars 1841 que le roi Léopold Ier fonda la commission cen- - trale de statistique belge. Le choix de la plupart des membres, parmi les fonctionnaires les plus élevés et les plus exercés aux affaires publiques, produisit d'heureux résultats. Ses travaux furent également appréciés par les autres nations, qui, plus tard, jugèrent à propos de se réunir périodiquement avec elle, sous forme de Congrès international de statistique, pour convenir des moyens de donner à cette science la forme la plus simple et la plus utile pour les travaux administratifs.

La première assemblée du Congrès international eut lieu à Bruxelles, le 19 septembre 1853 ; les différents gouvernements de l’Europe comprirent si bien le but de l'institution et les avantages qu'on pouvait en retirer pour le service public, que chacun d'eux nomma des délégués pour s'y faire représenter, Les États-Unis d'Amérique et quelques nations étrangères à l'Europe voulurent également y prendre part, et y furent reçus avec les sentiments de la plus vive affection. Il fut convenu que les réunions auraient lieu de deux en deux ans, ou même à des intervalles plus longs, selon le besoin, dans les différents États de l'Europe. Le congrès devait d'abord s'occuper des questions de statistique et d'économie politique appartenant plus spécialement à l'administration générale. Les projets énoncés alors furent admis; seulement la statistique et l'économie politique, qui avaient été réunies d'abord, crurent devoir ensuite, d'après des demandes

particulières, s'assembler séparément. Espérons, du reste, que cette séparation ne sera que temporaire et que cette espèce de divorce ne sera pas durable avec l'avancement des lumières.

La première réunion se fit avec courtoisie, et l’esprit conciliateur du digne monarque qui dirigeait la Belgique prouva, par l'accueil bienveillant qu'il fit personnellement aux représentants des différentes nations, combien il estimait, dans l'intérêt des lumières et de l'administration des Etats, les bases de l'association qui venait de s'établir.

Cette bienveillance éclairée ne fut pas témoignée avec moins de bonté et d'éclat par la France, l'Autriche, l'Angleterre, la Prusse et l'Italie. Les souverains de ces différents pays montrèrent, aux délégués des nations, qu'ils s’associaient de la manière la plus bienveillante et la plus digne à l'accueil qui leur était fait.

Qu'il me soit permis de citer, parmi les marques de haute bienveillance qui furent donnés aux délégués des nations, les paroles pleines d’urbanité et d'un sens profond qui leur furent adressées par S. A. R. le prince Albert. Je me bornerai à reproduire la discours suivant que cet excellent prince prononça, le 16 juillet 1860, dans la première séance du congrès national, tenu à Londres, dont il était président.

Le 16 juillet, vers quatre heures, s’ouvrit la quatrième session du congrès international de statistique dans la grande salle de Somerset-House. S. À.R. le prince Albert avait bien voulu accepter la présidence d'honneur de la réunion, qui se distinguait par la présence de la plupart des hommes les plus illustres de l'Angleterre et par celle des délégués étrangers envoyés par les différents pays du monde civilisé.

On remarquait dans l’assemblée M. Milner Gibson, président du bureau du commerce; le vice-président, l'honorable M. W. Cowper, membre du parlement ; lord Brougham, le comte de Shaftesbury, le comte Stanhope, lord John Russell, le vicomte Palmerston, lord Monteagle, lord Harry Vane, lord Ebrington, etc., et parmi les savants se trouvaient également la plupart des hommes les plus distingués de l'Angleterre (1).

S. À. R. le prince Albert fut introduit au milieu des applaudissements généraux, et quand il eut pris place au fauteuil, il prononça le discours suivant, qui excita à différentes reprises les acclamations de l'assemblée; il montra dignement qu’il avait apprécié, en homme d'État éclairé, l'accord qui existe entre la science et l’art gouvernemental, et le concours que prête spécialement à l'administrateur la connaissance intime de tous les faits qui intéressent un gouvernement.

« MESSIEURS, «“ Le congrès de statistique de toutes les nations a été invité par le gouvernement à tenir sa quatrième réunion dans cette métropole, conformé-

(4) Nous nous bornerons à nommer parmi les savants anglais ceux qui appartiennent spécialement à l’Académie royale de Belgique : Sir Roderick Murchisou, sir David Brewster, Nassau-Senior, Babbage, Bowring, Wheatstone, le général Sabine. Parmi les membres inscrits se trouvaient également MM. Airy et Whewell, qui avaient dû s’absenter pour aller observer l’éclipse solaire en Espagne.

Nous donnons la traduction publiée en Angleterre.

ment au désir exprimé par le congrès tenu à Vienne en 1857. Quoique, dans ces circonstances, il eût plutôt appartenu à un membre du gouvernement et à un ministre de la couronne d'occuper le fauteuil présidentiel et de procéder à l'ouverture de vos travaux, comme cela s'est pratiqué ailleurs dans les réunions précédentes, la nature des institutions nationales et les habitudes du pays où la session actuelle devait avoir lieu ne pouvaient manquer de se faire sentir et d'exercer une influence sur son organisation. Nous sommes un peuple en possession et en jouissance de la vie politique la plus intense, et toutes les questions de quelque intérêt ou de quelque importance pour la nation sont ici publiquement examinées et discutées. La nation entière, du plus grand au plus petit, prend donc une part active à ces débats, et parvient à asseoir le jugement qu’elle en porte sur le résultat collectif des pensées et des opinions qui s’y produisent au grand jour. Le congrès ne pouvait, en conséquence, qu'être ou une réunion particulière des délégués des divers gouvernements, discutant des questions spéciales d'intérêt au milieu du mouvement politique, ou bien il devait prendre un caractère public et national, en s'adressant au public en masse et en demandant sa coopération. Le gouvernement a choisi cette dernière alternative, et, de tous côtés, on lui a répondu avec le plus grand empressement. Il a, je pense, opté sagement, car il est de la dernière importance pour le but auquel vise le congrès, — à savoir, non-seulement la diffusion des connaissances statistiques, mais encore l'admission générale de l'utilité et de l'importance de cette branche de la science humaine, — il est, dis-je, de la dernière importance que la généralité du public prenne en mains les questions que l’on se propose d'examiner et leur prête sa puissante assistance. L

« Ceci, messieurs, doit me servir d’excuse et explique comment j'ai osé accepter les fonctions de la présidence, fonctions pour lesquelles je sens d'ailleurs toute mon insuffisance. Aussi, lorsque les commissaires chargés de l'organisation du congrès m'ont exprimé leur désir de me voir présider, j'ai compris qu’il était de mon devoir de ne point refuser ma coopération individuelle — qui, portant en quelque sorte l'assurance au peuple anglais de la sympathie de leur reine pour le but de cette réunion, témoignait aux délégués étrangers de l'estime qu’elle a pour eux personnellement, et de son appréciation sur la science dont ils sont les desservants. Permettezmoi donc de leur dire qu’ils sont les bienvenus dans ce pays, et de le leur dire au nom du pays même. — C’est ici qu'a pris naissance l'idée du congrès international de statistique, à une époque où les délégués et les visiteurs de toutes les nations s'étaient réunis pour exposer, avec une noble rivalité, les produits de leur science, de leur habileté et de leur industrie, dans la grande exposition de 1851; c’est ici que la science de la statistique a pris ses premiers développements, et le D' Farr a justement rappelé à notre souvenir que l'Angleterre a été nommée par une autorité imposante, par Bernoulli, « le berceau de l'arithmétique politique », et que nous pouvons même en appeler à notre Domesday Book, comme à un des monuments de la science le plus ancien et le plus complet. C’est également ce

pays qui retirera et qui doit retirer les plus grands bénéfices de l'étude de cette science, et qui, par conséquent, a le plus de raisons pour vous être reconnaissant, messieurs, du résultat de vos travaux.

« Cependant, si vieille que soit votre science, et si incontestables que soient les bienfaits qu’elle à déversés sur le genre humain, elle n’est encore que peu comprise de la multitude ; elle est encore nouvelle dans la position qu'elle occupe parmi les autres sciences, et est restée en butte à beaucoup de préjugés vulgaires: Elle est peu comprise, parce qu'elle est sèche et repoussante pour le public en général, avec ses simples expressions arithmétiques, qui représentent des faits vivants (faits de nature à exciter les plus vives sympathies), mais qui apparaissent ici dans des chiffres arides et des tables de comparaison. Il faut beaucoup de travail pour pénétrer à travers ces interminables colonnes de chiffres, beaucoup de patience pour s'en, rendre maître, beaucoup d'habileté pour tirer des conclusions formelles et sûres de la masse de matériaux qui se présente à l’homme d'étude ; tandis que la valeur des informations offertes dépend précisément de leur volume et augmente en proportion de leur qualité et de leur étendue. Elle est peu comprise aussi, par l'usage particulier et souvent injustifiable qu'on en fait; car le fait même de ses difficultés et de la patience nécessaire pour lire et vérifier les chiffres statistiques dont un auteur peut se servir pour défendre ses théories, protége ce dernier, jusqu'à un certain point, contre toute investigation, et le pousse à profiter largement d'un capital si commode et si disponible. Le public en général associe donc, dans son esprit, la statistique, sinon avec les impôts bien reçus (dont elle forme naturellement la base importante), du moins avec les controverses politiques dans lesquelles il a l'habitude de voir les hommes publics faire usage, avec une égale assurance, des résultats statistiques les plus contraires pour appuyer les arguments les plus opposés. On prétend même qu’un grand ministre français, homme d'État distingué, s'est vanté d'avoir inventé ce qu'il appelait, dit-on, « l'art de grouper les chiffres ; » mais si l'adresse et l'enthousiasme qui ont pu lui suggérer cet art l'avaient porté, lui ou d'autres, comme historiens, à grouper aussi des faits, il ne serait pas plus juste de rendre les faits historiques responsables de l'usage qu'on en aurait fait, qu'il ne le serait de rendre la science statistique responsable de tant d’ingénieux exposés financiers. Et, cependant, cette science a considérablement souffert, dans l'estime publique, par de pareils abus, quoique l'empressement même des hommes d'État, des financiers, des médecins et des naturalistes à chercher un appui à leurs assertions et à leurs doctrines dans la statistique prouve qu'ils la reconnaissent comme le fondement de la vérité, et ce fait, loin de rabaisser cette science, devrait la relever dans l'estime générale.

“ La science statistique est, comme jel’ai dit, comparativement nouvelle dans sa position parmi les sciences en général, et nous devons trouver la cause de cette tardive reconnaissance dans ce fait, qu’elle a l'apparence d'une science incomplète et qu'elle semble être plutôt destinée à assister les autres sciences qu'à revendiquer comme un droit ce titre pour elle-

- même. Mais ce n’est là qu'une apparence, car si la statistique pure et pro- , prement dite s’abstient de viser au but lé plus élevé de toute science, — à savoir, la découverte et l'exposition des lois qui gouvernent l'univers, — et si elle laisse ces devoirs à ses sœurs mieux favorisées, les sciences naturelles et les sciences physiques, elle le fait avec une abnégation sentie et volontaire, afin de protéger la pureté et la simplicité de sa tâche sacrée, qui consiste dans l'accumulation et ia vérification des faits, sans se laisser influencer par la considération de l'usage qu’on en peut faire. — Ces lois générales, dont la connaissance est, à nos yeux, un des plus grands trésors de l'homme sur la terre, restent donc sans être exprimés, tout en ayant reçu une lucidité qui se réfléchit dans les chiffres froids et inflexibles. Il est difficile de voir comment, dans de pareilles circonstances, et malgré l'abnégation qu'elle s’est volontairement imposée, la science statistique serait, comme telle, en butte aux préjugés, aux reproches, aux attaques ; et, cependant, le fait ne saurait être nié. Nous entendons dire que son étude conduit nécessairement au panthéisme et à la destruction de la vraie religion, comme privant le Tout-Puissant, dans la pensée de l’homme, de son pouvoir de libre détermination, et faisant de son univers une simple machine, fonctionnant d'après un plan général arrangé à l'avance et dont les parties sont susceptibles d'être mesurées mathématiquement, comme le plan lui-même, par une expression numérique: qu'elle conduit au fatalisme et prive l'homme de sa dignité, de sa vertu, de sa moralité, puisqu’elle prouve qu’il n’est qu'un simple rouage de la machine, incapable d’avoir un libre choix d'action, mais prédestiné à remplir une tâche fixée et à fournir une course prescrite, soit dans le bien, soit dans le mal. Ce sont là de graves accusations, et elles seraient assurément terribles si elles étaient vraies. Mais le sont-elles? La puissance de Dieu est-elle détruite ou diminuée par la découverte de ce fait : que la terre a besoin de faire 365 révolutions autour du soleil, en donnant tout autant de jours à notre année; que la lune change treize fois pendant cette période ; que la marée change toutes les six heures; que l’eau bout à une température de 212 degrés Fahrenheit; que le rossignol ne chante qu'en avril et mai; que tous les oiseaux pondent des œufs, et qu’il naît 106 garçons contre 100 filles? Ou bien, l'homme est-il moins libre dans ses actions parce qu'il a été reconnu qu'une génération ne dure que 30 ans ; parcé qu'on met, chaque année, à la poste le même nombre de lettres sur lesquelles on a oublié d'écrire l'adresse ; parce que le nombre de crimes commis dans les mêmes conditions locales, nationales et sociales est constant, et parce que l'homme fait cesse de trouver de l’amusement dans les jeux de l'enfance? Maïs notre science statistique ne dit même pas qu'il doive en être ainsi; elle constate seulement qu'il en à été ainsi, et laisse au naturaliste ou à l'économiste politique à en tirer cette conclusion : qu’il est probable, d'après le nombre de fois qu'il en a été ainsi, qu'il en sera ainsi encore, aussi longtemps que les mêmes causes seront en activité. Elle a donné par suite naissance à cette partie de la science mathématique appelée le calcul des probabilités, et a même établi cette théorie que, dans le monde physique, il n'existe pas

de certitudes, mais seulement des probabilités. Bien que cette doctrine qui : détruit chez l'homme, jusqu'à un certain point, le sentiment de la sécurité, ait surpris et troublé quelques individus, il n’en est pas moins vrai que, tandis que nous comptons avec une sécurité irréfléchie, que le soleil se lèvera demain, ce n’est là qu'un événement probable et dont la probabilité est susceptible d'être exprimée par une fraction mathématique déterminée. Nos bureaux d'assurance ont, à l’aide de leur vaste collection de faits statistiques, établi avec une telle précision la durée probable de la vie de l’homme, qu'ils sont à même de faire avec chaque individu un marché précis sur la valeur de son ‘existence, et cependant cela n'implique pas la prétention impie de déterminer quand cet individu doit réellement mourir.

« Maïs on nous fait une autre objection tout à fait opposée, et l’on déclare l'inutilité de la statistique, par la raison qu’on ne peut pas s’en rapporter à elle pour la détermination d'un cas donné, et qu'elle n'établit que des probabilités là où l'homme veut et demande des certitudes. Cette objection est fondée ; cependant, elle n'affecte point la science elle-même, mais seulement l'usage que l'homme a voulu en faire vainement et pour lequel elle n'était pas destinée. C’est l'essence même de la science statistique de ne faire que des lois générales apparentes, de sorte que ces lois sont inapplicables à un cas spécial, et que, par conséquent, ce qui est prouvé être loi en général est incertitude en particulier. Là réside également la réfutation réelle de la première objection; et c'est ainsi que se manifestent la puissance, la sagesse, la bonté du Créateur, montrant comment le Tout- Puissant a établi le monde physique et moral sur des lois invariables, conformes à sa nature éternelle, tandis qu’il a laissé à l’homme individuel l'usage le plus libre etle plus entier de ses facultés, mais en maintenant la majesté de ses lois, qui ne sont nullement affectées par l'action des déterminations individuelles.

“ Messieurs, je suis presque honteux d'énoncer des vérités aussi banales (dont je ne suis d’ailleurs qu’un très-imparfait interprète) devant une réunion composée d'hommes si éminents dans la science et, particulièrement, en présence d'un homme qui a été votre premier président, M. Quetelet, et de qui j'ai eu le privilége, il y a vingt-quatre ans, de recevoir mes premières leçons dans les branches supérieures des mathématiques — d'un homme qui a si heureusement dirigé sa haute capacité vers l'application de la science à ces phénomènes sociaux dont on ne peut découvrir les lois que par l'accumulation et la réduction des faits statistiques. C’est la condition sociale du genre humain, telle qu'elle est démontrée par ces faits, qui forme le principal objet de l'étude et des investigations entreprises par ce congrès, et celui-ci espère que le résultat de ses travaux fournira à l'homme d'État et au législateur un guide sûr dans leurs efforts pour amener le développement et le bonheur social. On ne peut donc pas exagérer sous ce rapport l'importance des congrès internationaux. Non-seulement ils éveillent l'attention publique sur la valeur de ces recherches ; non-seulement ils réunissent ensemble des hommes de tous pays qui y dévouent

leur existence et qui peuvent ainsi échanger leurs pensées et leur expérience, mais encore ils préparent la voie à une entente entre les différents gouvernements et entre les nations, à l'effet de poursuivre les recherches communes, dans un commun esprit, avec une méthode commune et dans un but commun. C'est seulement dans la plus grande somme d'observations que la loi devient apparente, et plus est grand le montant des faits soigneusement observés qui forment la base de son élucidation, plus la vérité devient digne de confiance. Il est donc de la plus haute importance que les observations d'un caractère identique embrassent le plus vaste champ possible d'observations. Il ne suffit pas, cependant, de réunir des faits sta-

tistiques d’une classe avec la plus grande extension et jusqu'aux dernières limites des chiffres, mais il nous faut, pour arriver à de justes conclusions sur les influences qui travaillent à produire ces faits, la collection simultanée de la plus grande variété de faits, la statistique de l'augmentation de la population, des mariages, naissances et décès, de l’'émigration, des maladies, des crimes, de l’éducation et des occupations, des produits de l'agriculture, des mines et des manufactures, des résultats du commerce,

de l'industrie et des finances. Et tandis que leur comparaison devient un élément essentiel dans l'investigation de notre condition sociale, il ne suffit pas d'obtenir ces observations en masse, mais il nous faut encore, et tout particulièrement, la comparaison de ces mêmes classes de faits dans différents pays, sous les influences variables des conditions politiques et religieuses, des occupations, des races et des climats. Et même la comparaison. de ces mêmes classes de faits dans différentes localités ne nous donne pas tous les matériaux nécessaires pour que nous puissions en tirer nos conclusions, car il nous faut encore la collection d'observations des mêmes classes de faits dans les mêmes localités, dans les mêmes conditions, mais à des époques différentes. C’est seulement l'élément du temps, dans le dernier exemple, qui nous permet de mesurer le progrès et la réaction, c'està-dire la vie. Ainsi, le médecin, en tâtant le pouls du plus grand nombre de personnes qu'il veut examiner, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, et dans toutes les saisons, arrive au chiffre moyen des pulsations du cœur d'un homme dans son état normal ; en tâtant le pouls de la même personne dans les circonstances et dans les conditions les plus variées, il arrive à une conclusion sur le pouls de cette personne; enfin, en tâtant le pouls de la plus grande variété de personnes souffrant de la même maladie, il s'assure de la condition générale du pouls sous l'influence de cette maladie ; alors seulement il pourra, en tâtant le pouls d’un malade en particu-

lier, juger s’il est afiligé de cette maladie spéciale, autant qu'on peut en juger par l'influence de celle-ci sur le pouls. Mais toutes ces comparaisons de différentes classes de faits dans différentes conditions locales et à différentes époques, dont je viens de parler, dépendent non-seulement — en ce qui touche leur utilité et la facilité avec laquelle elles peuvent être entreprises, mais même en ce qui touche la possibilité de les entreprendre — de la similarité, de la congruité même de la méthode employée et des expressions, chiffres et conditions choisis sous lesquels les observations

ont été faites. Le monde, en général, ne doit-il pas les obligations les plus profondes à un congrès comme celui devant lequel je parle, qui s'est donné pour tâche de produire cette assimilation et de mettre à la disposition de l'homme, sur sa propre condition, une accumulation d'expériences scientifiquement élaborées, et réduites de manière à permettre à la plus mince intelligence de tirer des conclusions sûres ?

« Le congrès, messieurs, a réussi dans ses diverses réunions à faire un grand pas dans cette direction. Les statistiques officielles de tous les pays ont été améliorées, et, pour ce qui concerne le recensement, les recommandations de la réunion de Bruxelles ont été en général exécutées dans la majorité des Etats. Je suis fâché d'avoir, sous ce rapport, à confesser l'existence de quelques exceptions frappantes en Angleterre; par exemple, le recensement de la Grande-Bretagne et celui d'Irlande n’ont pas été faits précisément sur le même plan, pour des détails essentiels, ce qui diminue beaucoup leur valeur pour les besoins généraux. La statistique judiciaire de l'Angleterre et du pays de Galles ne donne pas un-tableau comparatif complet du fonctionnement de nos établissements judiciaires; et, même dans les rapports de tous les départements de l'État les plus activement occupés à la préparation de statistiques importantes, nous ne pouvons nier certains défauts qui doivent être attribués à l'absence d’une autorité ou commission centrale, comme le congrès l'avait recommandé à Bruxelles et à Paris, afin de diriger, sur un plan général, toutes les grandes opérations statistiques à préparer par les divers départements. Semblable commission serait trés-utile pour la préparation d’un digeste annuel des statistiques du Royaume-Uni, de nos colonies dispersées et de notre vaste empire indien. On ne pourrait manquer de tirer de ce digeste les plus importants résultats.

« Un des résultats les plus utiles obtenus a été l'accord de tous les pays à rechercher les causes de chaque décès, et à adopter les rêmes noms pour les mêmes causes ainsi que l'avait sanctionné le congrès. Il à, en cette circonstance, donné un exemple qu'il serait très-désirable que l’on suivît dans toutes les autres branches de la statistique, savoir : l'établissement d'un accord sur des termes bien définis. Il ne devrait pas y avoir plus de difficulté à arriver à un semblable accord pour l'énoncé des crimes divers, que pour celui des « causes de mort ; » et on doit se rappeler que l’une des

premières tâches. l'un des premiers devoirs de toute science, est de commencer par une définition des termes. Qu'est-ce qu'on entend désigner par une maison, une famille, un adulte, une personne avec ou sans éducation, un meurtre, un homicide, et ainsi de suite? Il est évident qu'aussi longtemps qu’on attache un sens différent à ces termes employés dans différents documents, leur usage est nul pour la comparaison et singulièrement amoindri pour la simple étude; et cependant nous ne sommes pas encore arrivés à réaliser un desideratum si simple et si évident. Les divers poids, mesures et monnaies qui servent d'expressions aux différentes statistiques, forment de nouvelles difficultés, créent de nouveaux obstacles. « Pour les lever, des suggestions ont été faites, aux réunions précédentes,

et elles seront sans doute renouvelées. Nous croyons ici que notre livre sterling (pound), comme unité commode la plus forte, offre, avec le florin, de grands avantages, surtout si l'on vient à la diviser par le système décimal.

“ Nous espérons vous soumettre, en ce qui touche la Grande-Bretagne, l'analyse faite par le Registrar general des causes de mort et des dangers que court le peuple à toutes les périodes de sa vie; vous aurez des rapports sur les produits de nos mines et sur les états agricoles de l'Irlande, états où le Registrar general de cette île a donné, pour chaque année, l'étendue de terrain consacrée à chaque espèce de récolte, avec une estimation de leurs produits, de leur valeur, et a prouvé, par son succès à obtenir ces faits à des frais comparativement modérés et par l'aide volontaire des propriétaires et cultivateurs, ainsi que du clergé de toutes communions, que l'on avait craint à tort que ces travaux ne pussent être faits sans une dépense considérable ni sans blesser les intérêts particuliers. Nous devons espérer que, considérant son importance relativement à toutes les questions qui touchent à l'alimentation du peuple, cette enquête s’étendra nonseulement à l'Angleterre et à l'Écosse, mais encore à tout le continent, partout où elle n'a pas encore été instituée. Nos rapports commerciaux démontreront les grands effets produits sur notre commerce par les chan- ‘gements opérés dans notre système commercial; nos délégués coloniaux vous donneront des preuves des progrès merveilleux de ces pays et, en même temps, des services rendus par de soigneuses statistiques, qui ont constaté ces progrès à leurs propres yeux. Je ne doute pas que les délégués étrangers ne s'acquittent amplement envers nous, par les renseignements qu'ils nous donneront en échange. Ces rapports nous démontrent, sans doute, par des chiffres, ce que nous savons déjà par sentiment et intuitivement, à savoir : dans quelle dépendance réciproque se trouvent les différentes nations, pour leurs progrès, leur prospérité morale et matérielle, et comment la condition essentielle de leur bonheur mutuel repose sur le maintien de la paix et de leurs bons sentiments. Qu'’elles soient rivales, mais rivales dans la noble carrière du progrès social, où, si l’on à le bonheur d'arriver le premier, tous les concurrents partagent également le prix et sentent tous combien leurs forces et leur puissance s’accroissent dans cette lutte salutaire.

“« Je vous retiendrais plus longtemps que je ne me crois le droit de le faire, et j'empiéterais peut-être sur le domaine et les attributions des présidents des sections, si je faisais allusion aux questions qui y seront recommandées à votre attention et à votre examen; mais j'espère qu'on ne me trouvera pas présomtueux si je vous engage, en général, à ne pas vous perdre dans des détails minutieux, quelque tentants et attrayants qu'ils soient par leur intérêt et leur importance intrinsèques; mais à diriger votre énergie tout entière vers l'établissement de ces larges principes sur lesquels doit se baser l’action commune des différentes nations — communauté d'action indispensable si nous voulons faire des progrès réels. — Je sais que ce congrès ne peut que suggérer et recommander; je sais qu'il appartiendra

en définitive aux différents gouvernements d'exécuter ces suggestions. Bien des recommandations antérieures ont été, il est vrai, mises à exécution, mais beaucoup aussi ont été négligées, et je n’excepterai pas notre pays du blâme mérité sous ce rapport.

«’ Je serais véritablement heureux et fier si cette noble assemblée pouvait poser les bases solides d'un édifice qui sera nécessairement long à construire et qui demandera les efforts laborieux et persévérants des générations à venir, destiné qu’il est à l'avancement du bonheur de l'homme, par la découverte de ces lois immuables d'où dépend le bonheur universel. Puisse Celui qui a mis dans nos cœurs la soif de la vérité et qui nous a donné, pour la découvrir, la faculté de raisonner, sanctifier nos efforts et les bénir dans leurs résultats! » ;

Ce discours remarquable fut accueilli par des applaudissements unanimes. Sur la proposition de lord Brougham, qui s’exprimait au nom de l'assemblée, et sur celle de Son Exc. M. Van de Weyer, qui parlait plus spécialement au nom des savants étrangers, de nouveaux applaudissements exprimèrent la reconnaissance de l'auditoire.

Dans le congrès suivant, qui eut lieu à Berlin, les paroles prononcées par S. M. le roi de Prusse ne furent pas moins explicites. Voici comment il fut répondu aux délégués des nations qui étaient allés remercier le souverain pour l'accueil qui leur avait été fait et pour toutes les facilités qui leur avaient été si libéralement accordées :

« Messieurs,

«“ Lorsque votre congrès s’est réuni, la dernière fois, à Londres, vous avez résolu de choisir Berlin comme lieu de réunion pour cette année-ci : mon gouvernement n’a pas tardé d'applaudir à cette résolution, et c’est avec une véritable satisfaction que je vous reçois dans ma résidence. Mon . ministre de l’intérieur vient de vous indiquer que, depuis près de deux siècles, mes ancêtres, pénétrés de l'importance de la statistique, ont voué une attention toute particulière à cette science, héritage que j'ai adopté par conviction. La science que vous cultivez, messieurs, est d'une grande importance, vu qu'elle est essentiellement pratique, et, par là même, elle a lieu de prétendre à la sollicitude de tout gouvernement. Les objets que vous allez soumettre à vos délibérations sont nombreux et importants, et demanderont, pour les résoudre, tout votre savoir et toute votre intelligence si reconnue. C’est avec un intérêt tout particulier que je suivrai vos travaux, et ce sera avec une satisfaction réelle que j’apprendrai qu'ils profiteront assurément aussi au bien de la Prusse. »

Cet accueil, plein de bienveillance, comme celui fait par les souverains de France, d'Autriche et d'Italie, a témoigné la courtoisie la plus grande aux délégués des nations, et a prouvé que les services rendus par la statistique ont trouvé de dignes appréciateurs parmi les chefs de nations.

Ces témoignages sympathiques ont été accueillis avec des sentiments de reconnaissance et de respect. Aussi, est-ce avec un légitime orgueil que notre assemblée se réunit cette fois à la Haye, dans un des centres qui ontle plus contribué aux premiers travaux de la statistique.

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