‹ Physicale socialeChapitre 2 sur 151 · IL. ï · texte numérisé non relu

IL. ï

6 UALITÉS PHYSIQUES.

L'exposé des lois qui concernent les facultés morales et intellectuelles de l'homme inspirait des méfiances plus grandes encore, si tant est qu'on voulût les admettre. Cependant les lois énoncées par nous depuis près d’un demi-siècle, vivement combattues par les uns et absolument rejetées par les autres, ont été examinées ensuite avec réflexion par des savants éclairés de différents pays. On avait peine à croire que l’homme, si heureusement favorisé: par la nature, fût si étroitement lié par des lois occultes qu'il en devint en quelque sorte un instrument passif. Il perdait sans doute au physique, en se voyant resserré, à son insu, par des lois qui lui enlevaient le pouvoir de modifier les forces de la nature et dont il n'était que l'instrument : mais combien il gagnait au moral en pénétrant les secrets intimes de la création; en s’élevant dun autre côté, par son intelligence, jusqu'aux mondes les plus reculés, et en parvenant à déterminer les admirables lois qui les unissent! Cette conquête brillante pouvait bien le dédommager de la perte de l'influence qu'il croyait avoir sur ce qui l'entoure. Son autorité néanmoins, soit comme souverain d’un État par le pouvoir légal, soit comme penseur par la puissance du génie, peut exercer:

de beauté et de régularité des formes, tel que le considèrent plus spécialement les artistes. Nous aurons occasion d'examiner, à ce sujet, Les différents tableaux numériques qu'ont présentés les artistes les plus remarquables des temps modernes et de l'antiquité : nous comparerons leurs résultats, et cet examen pourra donner lieu à une discussion intéressante qui, je pense, n'a pas encore été faite. Pour mieux m'éclairer dans cette marche, j'ai eu le bonheur d'être aidé du secours de plusieurs de nos artistes et de nos physiologistes contemporains les plus distingués, qui ont bien voulu seconder mes essais de la manière la plus obligeante. Si j'ai entouré ces longues études de quelque silence, on comprendra facilement que j'ai dû le faire pour compléter le tableau trop vaste peut-être que j'avais entrepris, et dont j'aurais eu peine, je l'avoue, à justifier l'exécution au milieu des travaux plus spéciaux que m'imposait ma position.

une action déterminée, mais sans jamais entamer la stabilité du système.

« En étudiant les différentes qualités physiques et morales de l'homme, mon dessein n'avait été d'abord que de reconnaître leur loi de développement aux différents âges et les modifications qu'y apportent les lieux, les temps, les saisons, les sexes et toutes les causes en général qui paraissent susceptibles de les modifier (1). Mais pour bien apprécier ces qualités et établir leurs valeurs relatives chez les différents peuples et aux différentes époques, 1l fallait pouvoir les mesurer, ou du moins montrer la possibilité de le faire un jour, lorsque la science aurait recueilli des observations en nombre suffisant. Or, je crois avoir mis cette possibilité en évidence, de manière à ne plus laisser aucun doute à cet égard. |

« La nécessité de faire abstraction des individus pour ne m'occuper que de ce qui se rapporte aux masses m'a conduit, comme je l'ai dit, à admettre l'homme moyen, qui, par rapport au système social, peut être considéré comme l'analogue du centre de gravité dans les corps. Cette distinction, que J'ai établie dans mon premier Mémoire Sur la croissance de l'homme et que j'ai développée ensuite dans mes recherches Sur le penchant au crime, ne serait que d’un intérêt médiocre, si je n'avais reconnu que l'homme moyen jouit aussi de propriétés si remarquables par rapport au système social, qu'elles me semblent ouvrir un vaste champ à un nouvel ordre de recherches. Mais leur nouveauté même m'empéche de les exposer avant de les avoir mises en évidence avec tout le soin nécessaire. Dans un sujet aussi délicat, je dois

(1) Voyez le tome VII des Mémoires de l'Académie de Bruxelles, in-4°, 1831, dans lequel se trouvent aussi les Recherches sur le poids de l'homme aux différents âges, d'où ce passage est extrait,

chercher, avant tout, à être bien compris et à ne laisser aucun doute sur les idées que je présente. |

« J'ai particulièrement senti cette nécessité en voyant les jugements qui ont été portés sur mes premières recherches par des hommes dont je respecte les lumières : plus ils m'ont témoigné de bienveillance, plus je dois m'attacher à éclaircir leurs doutes sur les parties qui n'ont pas été suffisamment développées, ou qui auraient été mal interprétées (1). »

Mon but, en commençant ce second volume, était de donner, avant tout, les équations relatives aux différents âges de l'homme, mis successivement en rapport avec sa taille, son poids, sa force des reins, sa force des mains, ses battements de pouls, etc. : d'étudier les lois qui rattachent tous ces éléments entre eux et qui peuvent se déduire comme corollaires du vaste problème qu'il s'agit de résoudre. Plusieurs de ces recherches ont été présentées dans la première édition de cet ouvrage; mais

(1) Dans le compte rendu de mes premiers travaux, le Bulletin géographique de France disait, à la page 118 de sa livraison d'octobre 1831 : « En continuant cette exposition de ses idées sur l’homme moyen et sur la possibilité de le déterminer, M. Quetelet ne laisse aucun doute sur le succès de ses recherches, et il promet un mémoire sur les applications qu’on peut en faire aux sciences, aux arts, aux lettres : pour les sciences, la route : qu’il trace est certainement la seule que l’on puisse suivre; mais quant aux : arts et aux lettres, ses conseils sont ceux d’un ami du vrai, mais rien de plus ; on ne l’écoutera pas plus qu’on n’a cherché jusqu’à présent à se rapprocher du Français moyen pour représenter notre caractère national ; l'artiste et l'homme de lettres recherchent les traits saillants fortement prononcés et les exagèrent plutôt qu'ils ne les affaiblissent pour les ramener à cette mesure moyenne qui n'a rien de pittoresque et qu'il faut laisser aux sciences. » On n'avait point encore, à cette époque, de recherches sufisantes pour s'exprimer sur les résultats statistiques appartenant à l'intelligence et au moral de l’homme ; on verra plus loin que ces résultats présentent, dans leur succession, peut-être plus de régularité encore que les lois purement physiques. C'était par-des faits bien constatés, plutôt que par des arguments, qu'il convenait de répondre aux objections, qui étaient faites d’ailleurs de la manière la plus bienveillante.

il est évident que la solution pouvait se simplifier considérablement, tout en prenant une forme plus générale. Néanmoins je crus devoir renoncer, du moins pour le moment, à ce projet, qui aurait donné à mon travail une forme mathématique peu en harmonie avec le but que je voulais atteindre (1).

Il se rattache, en apparence, peu d'intérêt à la détermination de la taille et du poids de l'homme, ainsi qu'à celle de son développement physique aux différents âges ; aussi, jusqu’à ce jour, ne s’est-on guère occupé de ce sujet. L'homme n'a été étudié que sous ses rapports les plus saillants : on a négligé d'étudier simultanément ses qualités et de déterminer, d’une manière numérique, les modifications qui y sont apportées par l’âge. Cet état de choses, laissant d'immenses lacunes dans la science, est tel qu'on manque, en général, des moyens nécessaires pour résoudre un grand nombre de questions intéressantes, surtout en ce qui concerne l'histoire naturelle de l’homme. On ignore, par exemple, à peu près complétement quels sont les rapports qui peuvent exister entre les lois du développement de ses différentes facultés, et quels sont les éléments qui prédominent à tel ou tel âge : par là, les époques critiques de la vie ne peuvent nécessairement être déterminées que d’une manière peu exacte.

Il est un point surtout, presque entièrement négligé dans mon premier ouvrage et sur lequel j'ai eu l’occasion

(1) J'ai cru inutile de rappeler ici les formules analytiques d’où les nombres,donnés dans les tableaux, sont déduits : elles ont été présentées généralement dans mes écrits précédents. On pourra remarquer, du reste, que les équations n’ont, pour la plupart, aucunes relations entre elles, tandis qu’en abordant le problème d'une manière plus large et plus convenable, la théorie mathématique prendrait une importance particulière : je me réserve d’y revenir dans un travail spécial, et j'ai présenté en notes les cas les plus facilement résolubles, dans l’état actuel des choses.

d'insister depuis, c’est la loi qui lie entre eux, sous le rapport du poids, tous les hommes d’un même âge, comme je l'avais déjà montré précédemment pour les tailles. Quant . à ce dernier principe, j'avais pu en réunir les éléments nécessaires, mais il n'en avait pas été de même pour ce qui concerne les poids. Cependant la loi se manifeste de la manière la plus évidente. |

Les recherches qui avaient été faites pour mesurer la taille et le poids de l’homme sont particulièrement relatives soit à l'époque de la naissance, soit à l'époque du développement complet; on ne s'était guère occupé des âges intermédiaires. Les physiologistes ont rattaché la première de ces déterminations à une question de médecine légale; ils ont même anticipé sur l'époque de la naissance et cherché à évaluer la grandeur et le poids du fœtus. Les physiciens, de leur côté, en étudiant l'homme comme agent mécanique, se sont plutôt occupés d'en déterminer le poids, lorsqu'il avait acquis son entier développement, soit pour le considérer relativement à la charge que doivent supporter certaines constructions, soit pour le considérer en lui-même comme un fardeau dont le travailleur est constamment chargé. La Hire a fait à cet égard des recherches remarquables et qui prouvent que notre sujet est loin de offrir qu'un intérêt de pure curiosité.

Pour montrer combien l'étude du développement progressif de l'hommé est peu avancée, supposons quil s'agisse d'établir l’âge d'un individu par l’ensemble de ses qualités physiques; nous ne trouverons dans la science pour ainsi dire auçun élément de détermination; nous serons réduits à un empirisme effrayant. Cependant la médecine légale offre des exemples nombreux où des déterminations semblables deviennent nécessaires. On se demandera peut-être s’il sera jamais possible de les obte-

nir, surtout pour les âges avancés? Cette crainte, quelque fondée qu'elle puisse paraître, ne devrait cependant pas faire rejeter ce genre de recherches : elle serait peu philosophique. Si, aux données que fournissent l'habitude de l'observation et le coup d'œil, on peut joindre des caractères physiques susceptibles de mesure, la. prudence prescrit de ne pas les négliger. Quand un médecin, appelé à examiner le corps d’un enfant qu'on à trouvé sans vie, établit, dans un procès-verbal, d’après la simple inspection, l’âge présumé de cet enfant, il est évident que son jugement s'impose à ceux qui liront le procès-verbal, tout erroné qu'il puisse être d'ailleurs, puisqu'il, n'existe aucun élément de vérification. Si, au contraire, à l'appui de l'estimation faite de l’âge, on joignait la taille et le poids de l'enfant et quelques autres caractères physiques susceptibles de mesure; si l'on avait des tables exactes qui fissent connaître, pour les différents âges, les valeurs de ces caractères physiques et les limites dans lesquelles elles se trouvent resserrées chez les individus régulièrement conformés, le jugement porté sur l’âge serait susceptible de vérification. De pareilles appréciations ne doivent donc pas être rejetées par la médecine légale, puisqu'elles tendent à substituer des caractères précis et des données exactes aux estimations toujours vagues et souvent fautives que fournit l'empirisme.

Ainsi, la détermination de l'homme aux différents âges peut fournir des résultats importants, comme nous le verrons mieux par la suite, pour la solution de ce problème de médecine légale : déterminer l'âge d'un individu, après sa mort, par l'ensemble de ses qualités physiques. Dans ce sens, le poids serait un des éléments qu'il faudrait joindre au signalement des individus, et ce caractère physique prend naturellement place à côté de celui que fournit la taille.

Les recherches sur la taille et sur le développement de l'homme peuvent avoir aussi le but utile d'éclairer les gouvernements, dans un grand nombre de cas, par exemple, dans la fixation de l’âge pour les levées des milices (1).

Il est des éléments dont la détermination est importante et laisse beaucoup à désirer, la force, par exemple, et la vitesse. Je ne me flatte pas d’avoir rempli les lacunes que présentait la science à cet égard, mais je m'estimerais heureux si mes recherches pouvaient engager d’autres personnes à les compléter.

(1) Depuis cette époque, j'ai eu l’occasion de m'occuper avec plus de développement de ce genre de recherches, et spécialement dans mon ouvrage Sur la théorie des probabilités appliquées aux sciences morales et politiques, pages 133 et suivantes ; 1 vol. in-8°. Bruxelles, 1846.

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