CHAPITRE V
DE LA VITESSE, DE L'AGILITÉ ET DE QUELQUES AUTRES QUALITÉS PHYSIQUES DE L'HOMME.
Il est encore plusieurs autres qualités physiques de l'homme, différentes de celles dont je me suis occupé, qui sont également susceptibles de mesure et qui ont été bien peu considérées jusquà présent. Ce que l'on connaît le mieux en général, c'est la vitesse et la longueur du pas de l’homme fait ; mais les données manquent encore pour les différents âges, et surtout quand on a égard au poids et à la taille.
En voyant l'attention avec laquelle les médecins consultent le pouls de leurs malades, j'avais cru pendant longtemps qu'ils en connaissaient bien l’état normal. Mais quel fut mon étonnement, en voulant vérifier par moi-même la fréquence du pouls chez les vieillards et chez les jeunes gens, de trouver des résultats opposés à ceux qu'indiquent généralement les traités de physiologie? Je crus que je métais trompé; et ce n’est qu'après bien des hésita-
tions et des observations répétées que je me suis hasardé à dire que les traités ordinaires étaient en erreur (1). Vers la même époque, MM. Leuret et Mitivié, cités précédemment, constataient le même fait et prouvaient qu'on avait “eu tort, en effet, d'avancer que le pouls devient moins fréquent dans la vieillesse. C’est encore un exemple remarquable de l'emploi des moyennes et de l'utilité des méthodes de calcul dans la science de l'homme.
Les deux professeurs de la faculté de Strasbourg, MM. Rameau et Sarrus, avaient fait, de leur côté, une remarque intéressante au sujet de la fréquence du pouls. En comparant les observations que j'ai publiées et celles qu'ils ont recueillies par eux-mêmes, ils avaient montré qu’il existe une relation entre la taille et le nombre des pulsations de l’homme. L'âge n'exercerait d'influence qu’en. modifiant la taille, qui serait le véritable élément régulateur. Le nombre des pulsations serait en raison inverse de la racine carrée de la taille. MM. Rameau et Sarrus, en adoptant 1”°,684 pour la taille de l’homme moyen, fixent le nombre des pulsations à 70. Avec ces données, on peut calculer le nombre des pulsations pour une taille quelconque. |
Il faudrait des observations plus nombreuses que celles que nous avons pour admettre ce principe sans restriction. On peut douter, par exemple, que les hommes les plus petits, ceux dont la taille ne dépasse pas la taille moyenne des enfants de dix à onze ans, aient le pouls réglé comme il l’est à ce dernier âge.
L’accélération du pouls est un des éléments qui, chez l'homme, varient dans les limites les plus étroites ; cependant, si le principe énoncé précédemment était exact, la circulation du sang chez le nain serait deux fois et demie
(1) Voyez Physique sociale, première édition, tome II, p. 80 et suiv., et ce qui a été dit plus haut, pages 123 et suivantes.
aussi rapide que chez le géant, en supposant que les limites extrêmes des tailles soient dans le rapport de 1 à 6.
On ne saurait méconnaître quil existe des rapports bien déterminés entre les différentes qualités physiques de l'homme; mais ces rapports restent encore à étudier, il nest guère possible que de les indiquer dans un premier essai sur la physique sociale. Quoi qu'il en soit, on peut admettre, sans trop s'écarter de la vérité, que le nombre des pulsations, immédiatement après la naissance, est à peu près double de ce qu'il est vers l’âge de vingt-cinq ans, époque de la vie où sa valeur semble présenter un minimum. J'ai trouvé qu'à cette dernière époque et dans nos régions, le nombre des pulsations est de 69,6 environ par minute : au moment de la naissance, ce nombre peut être estimé à 135 ou 136, pour les garçons comme pour les filles. La différence des sexes ne paraît pas exercer d'influence sur cet élément de notre organisation; il n’en est pas de même du sommeil et de l’état de veille, et surtout des passions qui agitent nos facultés morales.
Les inspirations paraissent suivre exactement les mêmes phases que les pulsations et conserver avec elles un rapport constant qui, chez bien des individus, chez les adultes surtout, peut être considéré comme étant de 1 à 4, en sorte que, pour l'homme entièrement développé, il faudrait compter 17,4 inspirations par minute; ce qui s’'observe en effet.
Bien que la marche de l’homme varie dans des limites très-larges, cependant elle ne semble pas être sans relations avec l'accélération du pouls,
Quand le pas est três-lent, sa durée paraît être égale à celle d'une pulsation, et d'une demi-pulsation quand il est très-rapide. Ces limites 70 et 140 sont un peu plus larges que celles qu'on donne au pas du fantassin; on
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estime, en effet, que le soldat fait par minute 76 pas ordinaires et 125 pas de charge (1). En Belgique les limites sont plus resserrées; l'école du peloton porte à 86 par minute le nombre des pas ordinaires, à 100 celui des pas : accélérés et à 120 celui des pas de charge.
J'ai fait quelques expériences sur moi-même, et J'ai trouvé qu'en me promenant avec lenteur, je faisais par minute à peu près 72 pas; j'ai reconnu que mon pouls, pendant cet intervalle, avait exécuté le même nombre de battements. Il y avait donc synchronisme entre ma marche et la circulation de mon sang. En accélérant ma marche, Je faisais 120 pas par minute; ce nombre est au précédent à peu près comme 9 est à 3.
Il est à remarquer que, d'après les indications données par le métronome, le mouvement de la valse, quand elle est lente, comporte également 72 temps par minute; mais on accélère ordinairement ce mouvement, et alors il ne se met que mieux en harmonie avec Les pulsations du valseur, qui s’accélèrent aussi par l'animation de la danse. Au reste, on n'éprouve point de malaise appréciable en variant sa marche de différentes manières. On peut faire les mêmes observations à l'égard de la musique; il est cependant des mouvements qui semblent mieux convenir à notre organisation.
S'il existe des rapports simples entre les pulsations, les inspirations et les différents mouvements qu'on exécute, il sera difficile de les découvrir, car les pulsations et les inspirations n’ont rien de bien déterminé, sinon une tendance à se mettre à l'unisson avec tout ce qui présente à peu près la même périodicité de marche. J'ai été plus
(1) M. le baron Ch. Dupin, Géométrie et Mécanique des arts et métiers, tome HI, p. 75. 1826.
d'une fois dans le cas de me livrer à de semblables remarques. Ainsi, il y a peu de temps encore, je me promenais, pendant une nuit calme, sur le bord de la mer; je n'entendais que le bruissement des vagues auquel se mélaient les coups monotones et périodiquement répétés des rames, qui partaient d'une barque peu éloignée de la côte. J’eus l'idée d'examiner les battements de mon pouls, et je trouvai qu'ils étaient absolument à l'unisson avec les battements lointains des rames. La circulation de mon sang était-elle restée la même, ou bien s'était-elle réglée sur le mouvement périodique qui fixait mon attention? Quoi qu'il en soit, mon pouls s'écartait fort peu de son état normal, et devait battre très-probablement comme celui des rameurs qui manœuvraient la barque.
Il est à regretter que nous n’ayons pas d'observations continuées avec soin sur les ouvriers dont le travail présente une certaine périodicité dans l'exercice des membres, sur les forgerons, par exemple, les scieurs, les cordonniers, les tailleurs; elles pourraient donner lieu à des résultats intéressants. Nous ne connaissons presque rien sur ce sujet d'études, qu'on semble, de nos jours encore, avoir écarté avec un dédain peu philosophique. Il avait mérité cependant de fixer l'attention d'un des plus grands penseurs de l'antiquité : Pythagore, dit-on, s’arrétait parfois pour écouter les coups cadencés que frappaient les forgerons, et se livrer à ses méditations sur l'harmonie des nombres et les rapports de convenance qu'il supposait exister entre les divers phénomènes de la nature (1).
Un piéton peut parcourir facilement six kilomètres par heure, en continuant une longue route; ce qui fait 100 mé-
(1) Cette harmonie des nombres avait vivement frappé l'attention des philosophes les plus distingués de l'antiquité, et en particulier celle de lillustre Archimède.
tres par minute. On estime à 8 décimètres la longueur du pas de route; ainsi le piéton fait 125 pas dans une minute et 7,000 pas dans une heure. Il peut marcher ainsi pendant 8 heures et demie chaque jour, et continuer aussi longtemps qu'il le veut, sans altérer sa santé ni diminuer ses forces. On estime donc, par le fait, à 51 kilomètres la distance moyenne que peut parcourir un piéton, chaque jour, sans excéder ses forces. Le poids moyen d’un homme et de ses vêtements ordinaires est de 70 kilogrammes. Ainsi, le marcheur transporte chaque jour 70 kilogrammes à 91 kilomètres de distance, ou, ce qui revient au même, 3,070 kilogrammes à un kilomètre.
Selon M. Ch. Dupin, à qui J'emprunte les détails précédents (1), on estime les pas militaires ainsi qu’il suit :
Le soldat en fait
Longueur. par minute.
Pas ordinaire . . . 65 cent. 76 Pas accéléré |. . . 65 100 Pas de charge. . . 125
Je regrette que mes propres observations ne me permettent pas, pour le moment, de traiter ce sujet avec plus de détails, ni de présenter l'ensemble des résultats obtenus par les observateurs qui se sont occupés d'apprécier l'effet utile de la vitesse de l'homme combinée avec sa force. On trouve en général que partout où l’on a pu tirer parti de l’homme, employé comme machine, on a mesuré avec plus de précision les qualités physiques qu'il devait mettre en action. Les autres qualités ont été étudiées avec moins de soin; ainsi l'on connaît très-peu la vitesse moyenne de l’homme à la course; on connaît aussi très-peu la hauteur et la longueur du saut, à moins que ce ne soit pour apprécier ces éléments chez des individus où ils présentaient des valeurs extraordinaires.
(1) Géométrie et Mécanique des arts et métiers, tome III, page 74. 1826.
Le
Je me suis occupé de réunir, pour ce qui a rapport à l'étendue et à la hauteur du saut, quelques résultats qu'il pourra être utile de connaître. Cependant je dois prévenir
Longueur. que, comme ces résultats pour les âges inférieurs ont été obtenus d’après des individus dont plusieurs s'étaient occupés d'exercices gymnastiques, les valeurs seront peut-être un peu plus { Hauteur. | grandes quelles ne lau-
| raient été sans cette circonstance. Les sauts avaient lieu sans prendre d'élan et sur une surface plane et M TE be horizontale. La longueur Hauteur et longueur métrique du saut. s'estimait en mesurant de combien était le déplace-
ment d'une même partie du pied, de la pointe, par exemple.