‹ Physicale socialeChapitre 51 sur 151 · LAIT · texte numérisé non relu

LAIT

Abe MAIMMIEE 20) 064 77 | 070 1,97 | 0,80 | 2,06 | 0,83 | 2,04 0,83 | 2,14 1,00 | MMS CARS NU Ar TS RRNEAr AE 4 2 18 0,95 ENT ES EN OR RERO LRO DE ST 0,88 |

La hauteur du saut était estimée par la hauteur d'un obstacle par-dessus lequel on pouvait sauter à pieds joints et sans prendre d'élan. En estimant la longueur du saut à 2 mètres, on voit qu'elle est environ le triple de celle du pas accéléré du militaire. Elle est en raison inverse du nombre des pulsations. (Voyez p. 123.)

Je devrais, d'après le plan que je me suis tracé, présenter 101 un grand nombre d'autres données susceptibles de mesure et qui varient avec l’âge. Je devrais en quelque sorte satisfaire, pour ce qui se rapporte à l'homme, aux vues qui ont été émises par M. Babbage, avec qui j'ai eu le bonheur de me rencontrer souvent dans mes recherches. M. Babbage, en demandant une table de constantes, avait en vue de mesurer tout ce qui est susceptible de mesure dans les différents règnes de la nature. Ce plan, quoique gigantesque, na point effrayé ses compatriotes, peu habitués à reculer devant les difficultés, surtout quand, en les surmontarit, ils peuvent espérer d'enrichir la science : aussi, l'Association britannique, dans la réunion qui eut lieu à Cambridge en 1833, a disposé d’une certaine somme destinée à encourager les efforts de ceux qui chercheraient à réaliser, du moins en partie, les idées de M. Babbage. Je n'ai point travaillé sur la même échelle que mon savant ami; mais jai voulu considérer l’homme, le suivre dans l'étendue de sa carrière ; j'ai rendu le problème plus complexe sous un autre rapport, en cherchant à déterminer les modifications que l’âge apporte à des qualités qui ne peuvent être considérées comme constantes. Je me suis attaché à examiner tous les éléments qui concourent à la formation de la même moyenne, et à reconnaître les lois de dépendance qui existent entre eux. Je ne me suis pas arrêté à déterminer la moyenne de toutes les données ; j'ai pu reconnaître encore que les éléments de la question

procèdent de la manière la plus régulière des deux côtés de cette moyenne, ce qui me semble devoir former le point capital de la question. |

Je me rappelle que M. Babbage, dans une conversation que nous eûmes au sujet de ses constantes, me dit qu'il avait cherché, comme moi, combien, en une minute de temps, l'homme peut faire de fois certaines choses, par exemple, combien 1l fait de pas, combien le marin donne de coups de rame; combien le forgeron donne de coups de marteau; le tailleur, de coups d’aiguille, ete., et qu'il avait observé que ces nombres sont généralement peu sujets à varier dans les différents pays qu'il avait parcourus. Ces constantes dépendent en partie de notre organisation et plus particulièrement de quelques-unes de nos facultés, comme les inspirations, les battements du cœur, la taille, etc. Il serait intéressant de pouvoir déterminer les rapports qui existent entre les différentes constantes et d'examiner si elles suivent des lois simples. |

Grétry remarque quelque part, dans ses Mémoires, que le pas de l’homme se règle assez facilement d'après un air que l’on chante en accélérant plus ou moins la mesure. Pythagore, avons-nous dit, avait reconnu une certaine harmonie dans le nombre de coups frappés par le forgeron; cette harmonie était sans doute purement numérique, comme celle qu'il entrevoyait dans les mouvements des mondes et qui à été reconnue en effet par Kepler, entièrement préoccupé des mêmes idées d'harmonie que le fondateur de l'école d'Italie. Je le répète encore, pour juger des dépendances mutuelles de chacune de nos facultés et pour déterminer jusqu'à quel point elles se trouvent influencées les unes par les autres, 1l faut les avoir étudiées successivement et avec soin, avant d'établir des rapprochements qui exigent ensuite une grande attention et du discernement.

C’est alors que nous pourrons connaître l’homme et faire la part de toutes les causes par lesquelles il se trouve modifié, que ces causes soient en dehors de lui ou qu’elles dépendent uniquement de sa volonté et de son organisa tion.

Nous ne terminerons pas ce qui se rapporte aux intéressantes recherches que l'on pourrait faire sur les qualités physiques de l'homme, sans parler de ce qui appartient à l'exercice de ses sens et à l'étude de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût et du toucher. L'examen de ces cinq qualités est assez important pour former l'objet d'ouvrages consacrés à l'étude spéciale de chacune d'elles. Déjà on l’a prouvé, et surtout par les différents traités que l’on possède sur l'optique et sur l'acoustique : mais on pourrait s'étonner peut-être en voyant combien peu de faits ont été recueillis sur l'odorat, sur le goût'et sur le toucher, dans les traités de physique qui ont successivement paru dans les différents pays. Les recherches sur le goût et sur l’odorat peuvent concourir aux études les plus intéressantes ; elles présentent entre elles des phénomènes qui ont les plus étroites liaisons. La théorie du toucher, surtout chez l'aveugle, révélerait également, dans l’homme, une finesse de perception que nous sommes loin de supposer : le tact parfois remplace la vue par les appréciations les plus étonnantes (1).

(1) Je me rappelle que, pendant mon séjour à Paris en 1823, je faisais partie d’une petite réunion de physiciens, qui avaient remarqué combien était prononcé le vide qui existait dans la science à cet égard. Nous avions pris la résolution de réunir les résultats de nos recherches, mais ce sujet intéressant d'observations fut ensuite perdu de vue; plusieurs de nous durent s'éloigner pour retourner dans leurs pays respectifs, et je ne sache pas que l'objet de ces recherches ait été continué, malgré l’ihtérêt qu'il présente et les détails intéressants auxquels plusieurs d’entre nous furent conduits, surtout en ce qui concerne les altérations du goût et Les différences que présentent les mélanges de certaines substances, quand on change leurs proportions. Cette étude n’est pas curieuse seulement; elle peut devenir de la plus grande utilité.,

sans à à 4 11 0 meet

DE L'HOMME MOYEN SOUS LE RAPPORT DES QUALITÉS MORALES ET INTELLECTUELLES.

L'appréciation des qualités physiques de l'homme moyen ne présente aucune difliculté réelle, soit qu'on puisse les mesurer directement, soit qu'elles ne deviennent appréciables que par leurs effets. Il n'en est pas de même des qualités morales et intellectuelles : j'ignore même si l’on eût songé à les mesurer, avant l'essai que j'en ai fait sur le développement du penchant au crime aux différents âges. J'ai tâché d'indiquer en même temps la marche qu'il convient de suivre dans de pareilles recherches et les difficultés réelles qui se présentent, quand on veut particulariser les résultats. Peut-être, avant de passer aux applications, conviendra-t-il de rappeler ici sommairement les idées que j'avais émises à cet égard (1).

(1) Les premiers résultats de ces recherches furent insérés successive- ment dans les Nouveaux mémoires de l’Académie royale des sciences et

belles-lettres de Bruxelles, tomes V et VII, pour les années 1828 et 1831. Dans le premier de ces deux écrits, imprimé il y a plus de quarante ans, et

Certaines qualités morales sont à peu près dans le même cas que les qualités physiques ; et l’on peut les apprécier, en admettant quelles sont proportionnelles aux effets qu'elles produisent : ainsi l'on n'éprouverait pas de dif- culté à dire qu’un ouvrier a deux ou trois fois plus d'activité qu'un autre, si, toutes choses égales d'ailleurs, il fait chaque jour un travail double ou triple du travail fait par cet aufre. Ici, les effets sont purement physiques, comme l'était la compression du ressort quand il s’agissait de l'estimation des forces ; nous ne faisons qu'admettre

seulement d’après deux années d'observations de la statistique criminelle en 1826 et 1827, je ne craignis pas de comparer les données de France à celles de Belgique, et à celles que l'Angleterre venait de recueillir en même temps; je pus dès lors déduire quelques principes de ce précieux genre de recherches. « Ainsi, » disais-je avec la plus entière confiance dans les résultats de ces deux années d'observations, « ainsi l’on passe d’une année “ à l’autre, avec la triste perspective de voir les mêmes crimes se repro- «“ duire dans le même ordre, et attirer les mêmes peines dans les mêmes « proportions : triste condition de l’espèce humaine ! La part des prisons, « des fers et de l'échafaud semble fixée pour elle avec autant de probabi- « lité que les revenus de l'Etat. Nous pouvons énumérer d'avance combien “ d'individus souilleront leurs mains du sang de leurs semblables, combien « seront faussaires, combien empoisonneurs, à peu près comme on peut « énumérer d'avance les naïssances et les décès qui doivent avoir lieu. « (Gardons-nous cependant de croire, s’il n’est pas en notre pouvoir d’ar- “ rêter brusquement le mal, qu’il soit impossible d'y remédier entièrement. « La justice de prévention peut surtout être d’un puissant secours, d'un “ secours plus efficace que la justice de répression, qui est comme une “ faible digue pour arrêter le torrent toujours prêt à déborder ; c’est à la « source qu'il faut remonter pour donner au cours une déviation utile; en «“« se plaçant trop bas, à l'abri de la digue, on doit s'attendre à voir se “« reproduire régulièrement les mêmes effets, sans cesse renaissants, “ qui n’éprouvent d’autres modifications que celles qu'y apportent les « orages. Vouloir que le torrent régularise lui-même sa marche par ce «“« seul motif qu’on lui a donné une digue, ou qu'il s'établisse subitement un “ nouvel ordre de choses, en laissant subsister les mêmes causes, c’est “ attendre un prodige qui ne se réalisera pas. » Recherches statistiques sur le royaume des Pays-Bas, Mémoire lu à l’Académie le 6 décembre 1828, page 30.

Mon second mémoire : Recherches sur le penchant au crime aux différents âges, imprimé, en 1831, dans le 7e volume des Mémoires de l’Acadé-

l'hypothèse que les causes sont proportionnelles aux effets produits par elles. Maïs, dans un grand nombre de cas, cette appréciation devient impraticable. Quand l’activité de l'homme se répand sur des travaux immatériels, par exemple, quelle sera notre mesure, lors même que des ouvrages tels que des livres, des statues ou des tableaux seront produits; car comment apprécier les recherches et les méditations qu'ils auront nécessitées ? Le nombre des ouvrages pourrait tout au plus donner une idée de la fécondité d’un auteur, comme le nombre des enfants mis au monde fait connaître la fécondité d’une femme, c’està-dire en n'ayant aucun égard à la valeur de l’œuvre produite.

mie de Bruxelles, est peut-être plus explicite encore; il renferme les principes de l'ouvrage que j'ai patiemment continué sans interruption depuis cette époque. Je crus devoir prendre pour épigraphe de ce nouvel écrit, ces mots qui ont été souvent répétés depuis : I est un budget qu'on paye avec une régularité effrayante, c’est celui des prisons, des bagnes el des échafauds; c'est celui-là surtout qu'il faudrait s'attacher à réduire. « L'homme que j'ai considéré est dans la société l’'analogue du centre de gravité dans les corps, disais-je; c’est un être fictif pour lequel toutes les choses se passent conformément aux résultats moyens obtenus pour la société. Si l’homme moyen était déterminé pour une nation, il serait le type de cette nation ; s’il pouvait être déterminé d’après l’ensemble des hommes, il présenterait le type de l'espèce humaine tout entière... En admettant que ces forces existent réellement, comme toutes les observations semblent le prouver, je les nomme forces perturbatrices de l'homme, par analogie avec les forces perturbatrices que les savants ont considérées dans le système du monde; on conçoit que les effets qui en résultent agissent avec tant de lenteur, qu'on pourrait les nommer également par analogie perturbations séculaires. La science qui aurait pour but une semblable étude serait une véritable mécanique sociale qui, l’on n'en peut douter, présenterait des lois tout aussi admirables que la mécanique des corps bruts, et mettrait en évidence des principes conservateurs qui, dans le monde moral, ne seraient peut être que les analogues de ceux que nous connaissons déjà dans le monde physique.

Ces pensées, que je résume ici, ont été AA en partie dans la sociale en 1835, comme elles le sont encore dans l'édition actuelle, pages 96 et suivantes du premier volume de cet ouvrage.

Si les différentes qualités de l’homme se manifestaient, comme la fécondité chez la femme, par des actes auxquels on pût attribuer la même valeur, on conçoit que ces qualités seraient exactement appréciables et comparables entre elles. Ainsi, l'on ne s'étonnerait pas d'entendre dire que tel homme est deux fois plus courageux que tel autre, et a trois fois moins de génie; mais, comme une pareille appréciation na rien de précis, on se borne à dire qu’un individu à du courage, n'en a pas ou bien est un lâche; ce qui dans le langage mathématique s’exprimerait en disant que son courage est positif, zéro ou négatif. On dit encore qu'un homme est plus courageux qu'un autre. Ce jugement résulte de ce qu'après avoir vu agir les deux individus dont il est question, on estime l’un inférieur à l’autre, sans pouvoir apprécier justement le degré relatif de leur courage. On sent ici combien il existe d’arbitraire et combien de pareilles estimations sont sujettes à être contestées. Aussi regarderait-on comme exagéré celui qui voudrait exprimer par des nombres le courage relatif de deux individus, ou leur génie, ou leur prudence, ou leur penchant au bien comme au mal. Cependant examinons une pareille assertion de plus près; tâchons de découvrir pourquoi elle est exagérée, et voyons si le rapport dont 1l s’agit ne pourrait pas être assigné dans certaines circonstances.

Supposons que deux individus soient chaque jour en position de faire des actes de courage, et que la facilité de s’y livrer soit exactement la même, supposons de plus que, chaque année, on compte, à peu près régulièrement, 500 actes de courage pour l’un et seulement 300 pour l'autre ; ces actes, du reste, quoique plus ou moins remar- quables, peuvent être considérés collectivement comme ayant chacun une même valeur, parce qu'ils se reproduisent généralement avec les mêmes circonstances. Ceci

admis, eten considérant les causes comme proportionnelles aux effets, on ne ferait pas difficulté de dire que ces deux individus ont un courage qui est dans le rapport de 500 à 300, ou de cinq à trois. Une pareille appréciation aura d'autant plus le caractère de la vérité, que les observations porteront sur un plus grand nombre d'années, et que les résultats varieront dans des limites plus étroites. L'absurdité ne provient donc ici que de l'impossibilité dans laquelle on se trouve : 1° de mettre deux hommes dans une position également favorable pour faire des actes de courage ; 2° de tenir compte chaque fois de ces actes; 3° enfin, d'en recueillir un assez grand nombre pour que le jugement qu'on veut porter s'éloigne le moins possible de la vérité. Nous ne regardons, en conséquence, le rapport comme absurde, que parce que nous croyons impossible de le déterminer. Cependant supposons que les deux individus dont nous venons de parler soient pris en France et représentent, l’un l’ensemble des hommes de 21 à 25 ans, et l’autre l’ensemble des hommes de 35 à 40 ans; de plus, à des actes de courage substituons des vols de nature à être jugés par des tribunaux criminels, et tout le reste se

trouvera comparable, de telle manière que nous pourrons regarder, au moins comme très-probable, que le penchant au vol est en France à peu près comme cinq à trois, pour l’homme de 21 à 25 ans et celui de 35 à 40. En effet, on peut admettre que les hommes de 21 à 25 ans, qui, d'après les tables de population de France, sont à peu près en même nombre que les hommes de 35 à 40 ans, ont la même facilité que ces derniers pour se livrer au vol, et que, de plus, les vols jugés par les tribunaux criminels se présentent avec des circonstances également graves pour les uns et les autres. Si l'on objecte qu'ici l'on ne peut prendre en considération que les vols jugés devant les tri-

bunaux, je dirai que, quand on calcule la mortalité ou la fécondité d’une nation, on ne connaît aussi que les naissances et les décès inscrits à l'état civil, et qu'un grand nombre pourraient être omis. La probabilité des omissions, du reste, comme nous le verrons bientôt, est aussi grande pour les individus de 21 à 25 ans que pour ceux de 85 à 40.

Aïnsi l'on peut dire : 1° que les individus que nous comparons sont à peu près exactement dans les mêmes circonstances ; 2° que si l'on ne connaît pas, d'une manière absolue, le nombre des vols qu’ils commettent, on connaît du | moins le rapport probable; 3° que ce rapport doit inspirer d'autant plus de confiance, qu’il résulte des observations de plusieurs années et qu'il varie dans des limites assez étroites. Le rapport de 5 à 3 a été calculé, en effet, d'après les résultats de quatre années : il à été, pour deux années, à peu près exactement de 9 à 3; une fois, il a été un peu plus grand, et une autre fois un peu moindre. Ces écarts sont tels, que si l'on mesurait quatre jours de suite le rapport des forces de deux hommes au moyen du dynamomètre de Régmier, les écarts de la moyenne générale qu'offriraient les quatre rapports particuliers, observés de cette manière, seraient sans doute plus considérables que ceux que nous avons trouvés. Ainsi l’on peut regarder comme très-probable que les degrés du penchant au vol sont en effet tels que nous les avons établis, du moins en France et dans l’état actuel des choses ().

(1) Même constance s’observe dans les suicides, dans les mutilations que se font, surtout en France, des individus pour échapper au service militaire, dans les sommes qui étaient exposées autrefois dans les maisons de jeu de Paris, et jusque dans les négligences signalées par l'administration des postes pour les lettres non fermées, manquant d'adresses ou portant des adresses illisibles. Tout se passe, en un mot, comme si ces diverses séries de faits étaient soumises à des causes purement physiques.

Devant un pareil ensemble d'observations, faut-il nier le libre arbitre de

Supposons maintenant que la société, dans un état plus parfait, prenne un jour soin d'enregistrer et d'apprécier les actions de courage et de vertu, comme on le fait aujourd'hui à l'égard des crimes; n'aurait-on pas les moyens de mesurer les degrés relatifs de courage ou de vertu pour les différents âges. L'absurdité qu'on trouve dans l'appréciation de ce rapport, pour l'homme moyen, . est donc plus apparente que réelle, et tient à l'impossibilité qui existe encore, dans l’état actuel de la société, de se procurer les éléments nécessaires pour le calcul.

Ce qu’il me paraîtra toujours impossible d'estimer, c'est le degré absolu de courage, ou de ce qu'on est convenu de regarder comme tel, pour un individu isolé ; car quelle est l'unité de mesure qu'il conviendra d'adopter? Pourra-t-on observer cet individu pendant un temps assez long et d'une manière assez suivie, pour tenir compte de tous ses actes, et pour estimer à leur valeur ses actions courageuses. Quel

l’homme ? Certes je ne le crois pas. Seulement l'effet de ce libre arbitre se trouve resserré dans des limites trés-étroites et joue, dans les phénomènes sociaux, le rôle d’une cause accidentelle.’ Il arrive alors qu’en faisant abstraction des individus et en ne considérant Les choses que d’une manière générale, les effets de toutes les causes accidentelles doivent se neutraliser et se détruire mutuellement, de manière à ne laisser prédominer que les véritables causes en vertu desquelles la société existe et se conserve. L’Etre suprême a prudemment imposé des limites à nos facultés morales, comme il en a mis à nos facultés physiques; il n’a pas voulu que l’homme püût porter atteinte à ses lois éternelles.

La possibilité d'établir une statistique morale et d'en déduire des conséquences utiles dépend entièrement de ce fait fondamental que le libre arbitre de l’homme s’efface et demeure sans effet sensible, quand les observations s'étendent sur un grand nombre d'individus. C’est alors seulement qu'on reconnaît les causes constantes et les causes variables qui dominent le système social ; ce sont ces causes qu'il faut s'attacher à modifier, pour pouvoir opérer des changements utiles. Mais je n’insisterai pas ici sur cette importante théorie, je me réserve d'y revenir plus tard. Répétons néanmoins que, parmi les causes qui agissent sur le système social, il en est qui résident dans les qualités morales de l’homme et qui prennent leur source dans son libre arbitre.

est le tribunal appelé à porter les jugements ; et ces actions seront-elles en assez grand nombre pour pouvoir en conclure quelque chose de satisfaisant? Qui répondrait d’ailleurs que, pendant le cours des observations, cet individu n'aura pas changé? Quand on opère sur un grand nombre d'hommes, ces difficultés disparaissent presque toutes, surtout si l'on n’a en vue que de déterminer des rapports et non des valeurs absolues.

Ainsi l’on peut estimer le penchant à certains vices ou à certaines vertus, soit pour l'homme à différents âges, soit pour les deux sexes, quand il s’agit d’une même nation ; mais les difficultés deviennent plus grandes quand on compare entre elles des nations différentes, parce que beaucoup de circonstances qui, dans les deux premiers cas, étaient les mêmes, peuvent être très-dissemblables dans le dernier. C’est une inconnue de plus qui s’introduit dans le problème.

En résumant ce qui vient d’être dit sur la possibilité de mesurer les qualités de l’homme qui ne sont appréciables que par leurs effets, je crois qu'on peut employer les nombres sans absurdité dans les cas suivants :

1° Quand les effets peuvent être estimés au moyen d'une mesure directe qui fasse connaître leur degré d'énergie, comme ceux produits par la force, la vitesse, l'activité appliquée'à des ouvrages matériels de même nature (1) ;

(1) Peut-être pourrait-on rapporter encore à la même classe les effets produits par la mémoire de l’homme, soit pour sa facilité à saisir, soit pour son énergie à retenir. Par exemple, deux personnes, ayant l'esprit également calme et se trouvant dans des dispositions également favorables pour l'expérience, parviennent à confier à leur mémoire quelques pages d'un livre, l’une dans l’espace de deux heures, l’autre dans l’espace de quatre heures seulement; mais la première, après un mois, ne se trouverait plus en état de répéter avec suite le passage en question, tandis que la

2° Quand les qualités sont telles, que leurs effets sont à peu près les mêmes, et qu’elles sont en rapport avec la fréquence de ces effets, comme la fécondité des femmes, l'ivrognerie, etc. Si deux hommes, placés dans des circonstances semblables, s’enivraient régulièrement, l’un une fois par semaine et l’autre deux fois, on dirait que leur penchant à l’ivrognerie est comme un à deux ;

3° Enfin, on peut encore employer les nombres quand les causes sont telles, qu’il faille avoir égard autant à la fréquence des effets qu'à leur énergie, quoique les difiicultés deviennent alors très-crandes, et même insolubles dans plusieurs cas, d’après le peu de données que nous possédons jusqu'à présent. C’est ce que l’on remarquera particulièrement à l'égard des qualités morales et intellectuelles, telles que le courage, la prudence, l’imagination, etc. La question se simplifie le plus souvent lorsque les effets varient quant à l'énergie, mais se présentent néanmoins, sous leurs différentes modifications, dans des

seconde ne ferait preuve de défaut de mémoire qu'au bout de deux mois. D’après une pareiïlle expérience, les facilités pour apprendre seraient comme un à deux, et les facilités pour retenir seraient dans le rapport inverse; le temps servirait ici de mesure. On dira, sans doute, qu'il est impossible de saisir exactement l'instant où l’on est parvenu à confier entièrement un passage à la mémoire, de même que celui où la mémoirecommence à être en défaut; mais on pourra faire ici ce qu'on fait à l'égard des phénomènes de physique qui présentent le même inconvénient, comme dans l'estimation de la durée de la sensation de la vue ou de l’ouïe, ou de la déperdition de l’électricité par un air plus ou moins humide, ou du refroidissement des corps. La mémoire saisit et perd d'une manière graduelle et d'après une certaine loi; mais il existe un rapport entre les facilités de saisir et de retenir chez les différents hommes, indépendamment de cette loi. Ce rapport doit être surtout variable avec les âges. Ces variations peuvent être assignées d’une manière satisfaisante en multipliant assez les expériences pour corriger ce que l'observation même pourrait avoir de défectueux. Je ne pense pas qu’on se soit occupé de rechercher les variations que l’âge apporte à la durée des sensations, soit de la vue, soit de l’ouïe ; je ne parle pas des autres sens dont le mode d'action nous est à peine connu.

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proportions à peu près semblables. On peut alors faire abstraction de l'énergie et n'avoir égard qu'à la fréquence. Ainsi, en comparant ce qu'est l’homme à 25 et à 45 ans pour son penchant au vol, on pourra, sans trop d'erreur, n'avoir égard qu'à la fréquence des vols qui ont lieu à ces âges, parce que les différents degrés de gravité de ces délits peuvent être supposés les mêmes des deux parts. Dans ces sortes d'appréciations, les valeurs que l'on obtient ont d'autant plus de probabilité d'approcher de la véritable valeur que l'on cherche, que, toutes choses égales, les observations sont plus nombreuses : comme quand on met deux individus à l'épreuve pour connaître leur savoir, leur véracité, leur mémoire, etc., et qu'on marque le nombre de fois qu'ils sont en défaut. Du reste, comme j'en ai déjà fait la remarque, ces moyens d’appréciation sont à peu près impraticables quand il s'agit de deux individus seulement, parce que les faits ne sont pas assez fréquents pour qu'on en puisse conclure quelque chose de satisfaisant, et que d'ailleurs les individus peuvent varier dans le cours des observations. Il n’en est plus de même pour l’homme moyen :’ on peut en effet obtenir un grand nombre d'observations dans un temps très-limité. Il serait impossible, en comparant deux hommes, l’un de 21 à 25 ans, l’autre de 35 à 40, de déter- miner quel est, toutes choses étant d'ailleurs égales, leur penchant plus ou moins grand au vol ou même à l’homicide, car ce penchant ne se révélera peut-être pas, même par un seul acte, dans le cours des observations ; ce qui n'est plus le cas lorsque l'on prend collectivement tous les hommes du même âge : le nombre des actes ou des effets est alors assez grand pour que l'on puisse, sans erreur sensible, négliger les différents degrés d'énergie de ces actes. S'il se trouve, de plus, que le nombre des

crimes demeure à peu près exactement le même d’une année à l’autre, on a une probabilité très-grande que le résultat obtenu s’écarte très-peu de la vérité.

Je pense que toutes les qualités de l’homme qui ne sont appréciables que par leurs effets peuvent être rapportées aux trois catégories que Jai établies précédemment, Je pense aussi qu'on sentira que l'impossibilité, pour le moment, d'employer les nombres dans ces appréciations, tient plutôt à l'insuffisance des données qu'à l'inexactitude des méthodes.

S1 la loi déterminée pour l’homme moyen souffre quelques exceptions, comme toutes les lois de la nature, du moins c'est certainement celle qui exprime le mieux ce qui s'observe dans la société, et c’est là ce qu'il nous importe surtout de connaître. L'homme apporte en naissant les germes de toutes les qualités qui se développent successivement et dans des proportions plus ou moins grandes : la prudence prédomine chez l’un, l'avarice chez l’autre, l'imagination chez un troisième ; nous trouvons ailleurs un excès de taille en raison de l’âge, ou une imagination précoce, ou une vieillesse active et vigoureuse. Le fait seul que nous remarquons ces écarts lorsqu'ils existent, prouve déjà que nous avons le sentiment d’une loi générale de développement, et que même nous en faisons usage dans nos Jugements. Je n'entreprends donc rien de nouveau, sinon de donner plus de précision à ces appréciations ordinairement très-vagues, parce qu'elles reposent sur des observations incomplètes ou défectueuses, et presque toujours peu nombreuses.

D'après tout ce qui vient d'être dit, je crois que nonseulement il n’est pas absurde, mais même qu'il est possible de déterminer l'homme moyen d’une nation ou de l'espèce humaine ; l’absurdité apparente d’une semblable recherche

ne provient que du manque d'observations faites avec précision et en assez grand nombre pour que les résultats présentent le plus de probabilité possible qu'ils sont conformes à la vérité. Déjà j'ai essayé, dans le livre précé- dent, de déterminer les lois du développement de l'homme moyen au physique; je vais continuer maintenant mes recherches, en les étendant aux qualités morales et intellectuelles.

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