SUR
DE
On ne possède que peu de renseignements biographiques sur Mercier de La Rivière, surtout en ce qui concerne la période de sa vie antérieure à la publication du livre de l'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, auquel l'auteur doit toute sa célébrité.
L'opinion commune fait naître La Rivière, vers 1720, d'une famille de finance. En 1747, il acquit une charge de conseiller au parlement de Paris, mais ne tarda pas à l'abandonner pour la place d'intendant de la Martinique. On ne sait rien ni du caractère de son administration dans cette colonie, quoi qu'il paraisse y avoir séjourné fort longtemps, ni des motifs qui le décidèrent à revenir dans la métropole. La liaison qu'à son retour en France il forma avec Quesnay et le marquis de Mirabeau le conquit promplement à leur doctrine. Il la soutint d'abord dans le Journal de T Agriculture, du Commerce et des Finances; et, dès 1767, il en était devenu l'interprète le plus habile dans l'ouvrage qu'on vient de citer f.
1 La Première introduction à la philosophie économique de l'abbé Baudeau, et les deux ouvrages de Le Troshb, De tordre social et De V intérêt social, supérieurs dans la forme à celui de Mercier de La Rivière, sont d'une date postérieure.
En 1767, il n'y avait encore que Mirabeau qui eût commenté la doctrine de Quesnay dans des ouvrages de longue haleine. Il avait publié Y Explication du Tableau BCOHOM10.UE en 1760; la Théorie de V impôt en 1761 , et la Philosophie rurale, le meilleur ou le moins mauvais de tous ces livres, en 1765. Or, quoiqu'il y ait d'excellentes choses dans ces divers écrits, tous fort recherchés des contemporains, elles y sont exprimées avec tant de diffusion, dans un style si bizarre, et surchargées de tant de chiffres, qu'on ne conçoit pas, en vérité, que l'Économie politique n'en soit pas morte sur le coup. La note insérée p. 559 de ce volume, explique pourquoi Ton ne parle pas ici de Y Ami des hommes, dont la publication date de 1756.
Par sa partie faible autant que par ce qu'il contenait de meilleur , le livre de Mercier de La Rivière , qui bit événement dans l'histoire de la philosophie deQuesnay, devait produire, en effet, beaucoup de sensation dans le public. Sa conséquence fut tout à la fois, et de propager activement les idées des Économistes, et de jeter sur elles un peu de défaveur.
Le premier résultat tint à ce qu'il n'avait encore été donné aucune exposition plus méthodique, plus savante et plus complète que la sienne, de tout ce qui constitue essentiellement le système d'économie sociale du médecin de Louis XV \ Jusqu'alors le laconisme du maître et la prolixité désespérante de son premier disciple, le marquis de Mirabeau, n'avaient permis qu'à un nombre très restreint de penseurs de saisir toute l'importance et la véritable nouveauté d'une philosophie qui, en comprenant la richesse dans ses investigations et en étudiant l'homme dans sa double nature spirituelle et matérielle, cherchait & baser la morale et la politique sur des principes qui n'eussent rien d'arbitraire. La doctrine attendait donc un vulgarisateur qui se fit mieux entendre de tous, et elle le rencontra dans Mercier de La Rivière. Sous ce rapport, l'on peut dire qu'il servit puissamment la cause des Économistes; mais voici en quoi son concours leur fut plutôt nuisible que profitable.
Soit qu'il obéit à l'impulsion de Quesnay, hypothèse que permettent, sans toutefois la justifier d'une manière bien positive, plusieurs écrits de ce philosophe, soit qu'il n'imprimât que ses convictions propres et personnelles, La Rivière avait eu la malencontreuse pensée de ne pas se tenir exclusivement sur le terrain de l'économie sociale, et d'aborder ex
• 11 y aurait, à coup sûr, Heu de modifier ce jugement, si la publication du Traité de Turgot sur la formation et la distribution de la richesse était antérieure à celle du livre de Mercier de La Rivière. Mais nous inclinons à croire qu'il n'en est rien, quoique nous ayons cité nous-méme, dans la Notice sur Turgot, «ne édition du premier ouvrage à la date de 1766. Cette indication, empruntée à plusieurs bibliographes, nous parait fautive, 1° parce que Dupont de Nemours, en insérant le traité dont il s'agit dans le XI9 volume des Épktmérides de 4769, en parle comme d'un ouvrage resté depuis trois ans en portefeuille; 2° parce que Turgot lai-môme' semble confirmer ce fait dans une lettre en date du 5 mai 4774 ( V. ses Œuvres, tome II , p. 855). Dans tous les cas, d'ailleurs, et abstraction faite de l'incommensurable supériorité de Turgot comme écrivain , faudrait-il reconnaître que les deux ouvrages tirent, de la différence de leurs cadres respectife, une valeur propre qui ne peut appartenir, soit à l'un, soit à l'autre, qu'exclusivement.
professa la question toute politique de la meilleure forme de gouvernement, qu'il répolait être le pouvoir d'un seul. {luniqu'il résultat bien claireraent de ses distinctions entre te despotisme légal et le despotisme arJttraire* et de tout l'ensemble de la théorie posée par l'écrivain, que 01 n'était pas dans l'intérêt personnel du chef unique et héréditaire de l'Étal qu'il demandait l'unité de la puissance législative et executive, les isles n'en furent pas inoins, à cause de celle téta, dépeints le les fauteurs du despotisme pris daus le plus mauvais sens de ce mot Si Ton ne saurait s'élever avec trop de force contre cette odieuse jsatioti, qui tombe dès qu'on a parcouru le livre de Mercier de La Rivière, on ne peut s'empêcher de convenir, toutefois, que l'auteur ne se fut fait une bien étrange illusion, losqw'il s'imaginait que Yévidmce des s du Droit nature! , rendues familières a la masse des citoyens par une éducation nationale, l'autorité de la magistrature, la forme et la proportion invariable de l'impôt, ainsi que l'intérêt du souverain h être ;, offriraient des contre-poids suffisants pour balancer le pouvoir suprême dont il prétendait l'investir. Il oubliait que les hommes obéissent bien plus a leurs passions qu'à la raison, et que, pour atténuer le funeste effet des premières, il n'y a pas de moyen plus efficace que de t comprimer les unes par les autres* Sans doute, il prouvait très bien que la pondération des pouvoirs est très souvent une pure fiction politique; mais il ne prouvait pas, ce qui était le point important, que la pré- Mnînaoce de l'intérêt général sur les intérêts individuels trouvât plus garantie dans une monarchie absolue que dans un gouvernement mixte. Cntc thèse compliquait donc fort inutilement la lâche principale de l'auteur, qui consistait h. développer les principes généraux du Droit commun a toutes les sociétés, les règles éternelles de justice que tous les peuples devraient appliquer a leurs relations sociales intérieures et extérieures. Mais elle ne nuisit pas à la fortune du livre, par la raison toute simple que le côté qui blessait certains esprits, devait naturellement plaire a beaucoup d'autres.
Vers le temps où parut V Ordre naturel des sociétés, Catherine II s'occupait de rédiger un code de lois pour son vaste empire» Elle chargea le prince Calitzin, son ambassadeur a Paris, de lui indiquer un philo- Mtnhedont les lumières pussent être utiles a ses projets. Le prince, grand
admirateur du livre de La Rivière \ désigna l'économiste , et il fut convenu que celui-ci irait trouver l'impératrice à Saint-Pétersbourg et Tac* cotnpagnerail jusqu'à Moscou, lieu fixé pour la réunion des députés de toutes les provinces, appelés par la czarioe b discuter son nouveau code. La Rivière partit, mais pourson malheur ne partilpasseul, Ayant emmené sa femme et une autre dame qui passait pour avoir quelque part à ses affections, il voyagea à si petites Journées et prolongea si longtemps son séjour a Berlin, que Catherine était déjà rendue à Moscou, quand il arrivait luimême k Saînt-Pélershourg. En outre, la souveraine, piquée du peu d'empressement du philosophe, n'avait laissé aucun ordre qui le concernât, et agit de même a son retour. Après avoir attendu pendant quelque temps la fin de cette mésaventure, La Rivière demanda une audience de congé h l'impératrice, l'obtint et eut avec elle une très courte entrevue que Thiéhault semble rapporter fidèlement dans ses Souvenirs de Berlin*, lorsqu'il la raconte en ces termes ; # Monsieur, dit la czarine en venant si lui, pourriez-vous m'îndiquer le meilleur moyen de bien gouverner un État? — Madame , il n'y en a quun , c'est d'être juste, c'est-à-dire de maintenir Tordre et de faire suivre les lois. — Mais sur quelle base convient-il d'appuyer les lois d'un empire? — Il n'y a qu*une base, Madame, la nature des choses et des hommes. — Fort bien; mais quand on veut donner des lois à un peuple, quelles règles peuvent plus sûrement indiquer celles qui conviennent le mieux? — Donner ou faire des lois, Madame, c'est une tâche que Dieu n'a laissée a personne. Eh! qu'est-ce que l'homme pour se croire capable de dicter des lois à des êtres qu'il ne connaît pas ou qu'il connaît si mal! Et de quel droit imposeraitil des lois à des êtres que Dieu n'a point mis en sa main? — A quoi
1 Dans mie lettre, à Damilavilh*, du s août 1767, Voltaire dit i « ftL le prince de GrtSbia nie mande que le livre intitule ; VOrdre euentiel, est fort au-dessus At Montesquieu, ft'est-ce pas le livre que vous m'aviez dit ne rien valoir du tout? te titre m'en déplaît fort, »* Et, MM autre raison que cette dèptai tance , Voltaire écrivit V Homme aux quarante êeus. Mais Condoreei, en réimprimant cette boutade ?■• avertissement et des notes, a bien vengé La Rivière de la légèreté railleuse du patriarche de FerneVv Du reste, nul rapprochement n'est à faire entre VOrdre eumtiel et VEspril de$ loti, car Montesquieu cherchait la raison de ce qui existe , et La Uivière le principe de re qui pourrait eiister.
1 T. ÏH, p, tti7-168, de la deuxième édition. — D'après cet écrivain, la Rivière *e serait arrête a Saint-Pétersbourg. D'après d antres, et J,-B. Say notammrnt, il aumit été jusqu'à Moseou.
réduisez-vous donc la science du gouvernement? — A bien étudier, à reconnaître et à manifester les lois que Dieu a si manifestement gravées dans l'organisation même des hommes, lorsqu'il leur a donné l'existence. Vouloir aller plus loin serait un grand malheur et une entreprise destructive. — Monsieur, je suis bien aise de vous avoir entendu ; je vous souhaite le bonjour. »
Après ce colloque, l'impératrice et le philosophe se séparèrent assez mécontents l'un de l'autre. La première écrivait à Voltaire : « Il nous supposait marcher à quatre pattes; et, très poliment, il s'était donné la peine de venir pour nous dresser sur nos pieds de derrière. * Le second De la ménageait pas, non plus que ses ministres, en repassant par Berlin, où il eut d'assez longues conférences avec le prince Henri de Prusse. II paraîtrait, toutefois, qu'il fut généreusement indemnisé de ses frais de déplacement f.
En 1770, La Rivière se mêla à la querelle sur le commerce des grains par un écrit intitulé : Y Intérêt général de l'État , ou la liberté du commerce des blés démontrée conforme au droit naturel, dans lequel il attaquait les Dialogues de l'abbé Galiani, c'est-à-dire l'apologie la plus bouffonne et la plus savante, du système mercantile, que feront jamais les hommes d'esprit qui n'y croient pas ». L'abbé répliqua par une nouvelle
1 J.-B. Say cite, à propos de "ce même voyage, et d'après les Mémoires de M. de Ségur, une anecdote qu'il a peut-être accueillie trop légèrement, car Mercier de La Rivière, s'il était loin de mettre dans ses livres ce qui s'appelle de V esprit, ne passait pas pour étendre à sa conduite et à son langage dans le monde, la chaleur, quelquefois voisine du ridicule, avec laquelle il développe ses théories. Après avoir placé la scène à Moscou , et en 1771 , erreur de date qu'il faut sans doute mettre sur le compte de l'imprimeur , l'illustre économiste ajoute que La Rivière « s'imaginant qu'il allait refoudre la législation de la Russie , commença par louer trois maisons contiguës dont il changea toutes les distributions, écrivant au-dessus des portes de ses nombreux appartements, ici : département de l'intérieur; là département de la justice; ailleurs déparlement des finances, etc.; enfin, qu'il adressa aux gens qu'on lui désigna comme instruits , l'invitation de lui apporter leurs titres pour obtenir les emplois dont il les croirait capables. {Cours d'économie politique , t. I, p. 26, en note). »
* En effet, ce n'est pas seulement la liberté du commerce des grains, mais celle du commerce en général , qui se trouve contredite dans ces Dialogues. Sous le premier rapport, la Biographie universelle assure que l'expérience a prouvé que, dans cette question, Galiani avait mieux vu que les Économistes. Nous serions très curieux de savoir comment l'expérience a pu fournir une telle preuve , puisqu'aujourd'hui même la législation des grains n'est pas plu? soumise au régime demandé par Ga-
plaisanterie intitulée la Bagarre, mais restée inédile, dont il régala Grimm
et madame d'Epinay.
En 1775, à la demande du roi de Suède, La Rivière développa quelques vues générales sur l'instruction publique dans un ouvrage dont le Journal des savants (février 1776) parle avec éloge. Lors de l'assemblée des notables en 1787, les Économistes furent grossièrement insultés par Mallet-Dupan , qui signalait leurs principes comme dangereux. La Rivière avait déjà répondu à une attaque du même genre, à laquelle on s'était livré quinze ans plus tôt, par une brochure intitulée : Lettre sur les Économistes, et portant pour épigraphe ce vers de Juvenal :
Dat veniam corvit, vexât censura columbas.
Il réimprima cette brochure en l'augmentant d'une dissertation de vingt-quatre pages sur les véritables éléments du revenu national. C'est peut-être celui de tous ses écrits qui ait le plus de clarté, et dans lequel il ait su se préserver le mieux du ton emphatique qui trop souvent dépare les autres.
La Rivière publia encore, depuis, Lettre à MM. les députés composant le comité des finances dans l'assemblée nationale, 1789, in-8°. Nous ne connaissons pas cet écrit, que nous avons vainement cherché dans le Moniteur, où la Biographie universelle assure qu'il a été inséré. — Les vœux d'un Français, ou Considérations sur les principaux objets dont le roi et 'la nation vont s'occuper, Paris, 1788, in-8* de 135 pages; — Essai sur les maximes et lois fondamentales de la monarchie française, ou Canevas d'un code constitutionnel , pour servir de suite à l'ouvrage intitulé : Les vœux d'un Français, Paris, 1789, in-8° de 96 pages. Ces deux ouvrages témoignent de l'honnêteté des sentiments de l'auteur, mais sont totalement dépourvus d'intérêt. La Rivière n'y renonce qu'avec peine à son aversion pour les assemblées nationales. — Palladium de la constitution politique , ou Régénération
liani, qu'à celui voulu par ses adversaires. Du reste, l'autorité du Napolitain ne saurait être invoquée dans aucune question d'économie sociale , car à quel signe reconnaîtrait-on ce que pensait véritablement un homme dont la vanité ou la cupidité réglèrent seules la conduite, qui professa toute sa vie le machiavélisme le plus impudent, cl dont la volumineuse correspondance, quoiqu'elle pétille desprit à chaque page , est une honte pour l'humanité ?
morale de la France, 1790, in-8°; — Y Heureuse nation, ou Relation du gouvernement des Féliciens, peuple souverainement libre et heureux sous l'empire absolu des lois, 1792, 2 vol. in-8°. Le premier ouvrage n'est qu'une brochure politique dans le genre des précédentes; et le second n'est qu'une mauvaise variante de la Théorie du despotisme légal et de la philosophie de Y Ordre naturel des sociétés.
En résumé, la véritable gloire de Mercier de La Rivière consiste dans l'exposition et l'analyse qu'il a faites du système de Quesnay. C'est par la que la science économique le comptera toujours au nombre des esprits éminents,etque le livre de Y Ordre, que la politique n'aurait pas sauvé de l'oubli, en triomphera dans la postérité.
La Rivière mourut en 1793 ou 1794, sans que ses idées ultra-monarchiques se fussent modifiées ni lui eussent attiré de persécution.
OBSERVATIONS DE L'ÉDITEUR
Le livre de Y Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques , de Mercier de La Rivière, comprend en tout quarante-quatre chapitres, dont les neuf premiers sont consacrés par Fauteur à l'exposition delà Théorie de f Ordre, et les trentecinq autres , en y comprenant le dernier, qui résume l*ouvrage,ont pour objet le développement de la mise en pratique ou des moyens d'application de cette Théorie. Ce titre et ce plan supposent un traité fort méthodique d'économie sociale; mais, dans la réalité , l'œuvre de La Rivière n'a pas ce mérite et n'offre, au contraire, jusqu'au chapitre xxvie inclusivement , qu'un assemblage très confus de dissertations tenant tout à la fois à l'ordre moral , à la politique et aux intérêts matériels de la société. Ce n'est que dans les chapitres subséquents que l'écrivain aborde d'une manière exclusive le dernier sujet ; et que dès lors, aussi, son livre acquiert , sous le rapport de la logique et de la clarté , une valeur que les pages précédentes n'offrent qu'à de trop longs intervalles. Cette dernière partie du travail de l'auteur , dans laquelle se trouvent approfondies , conséquemment au système de Quesnay , toutes ses idées sur la nature et l'objet du revenu public , sur la meilleure forme de l'impôt , sur les rapports naturels des diverses nations qui forment le grand corps de l'humanité, sur les effets propres ou distincts de l'agriculture, de l'industrie et du commerce; enfin, sur toutes les questions capitales de l'économie matérielle des sociétés, est, comme il a été dit plus haut ( note de la page 335) , la seule que nous reproduirons dans ce volume, dont l'objet est étranger à la morale et à la politique proprement dites. Mais, à propos de ces dernières sciences, vient ici se placer une observation.
En admettant nous-mêmes la pensée émise par plus d'un esprit éminent , qu'il ne faut pas confondre ces deux sciences avec celle de la production et de la distribution de la richesse , nous croyons , toutefois , que celle-ci ne peut être isolée de certains principes de philosophie générale qui dominent toutes les questions où il s'agit de l'homme. S'il en était autrement , l'économie politique , au lieu de constater les lois qui déterminent la production et la distribution régulières des choses utiles dans le monde , ne ferait qu'ériger en règles les contraventions à ces lois. Qu'on omette, par exemple , comme dans les pays où régnent le despotisme et l'esclavage , de lui donner pour base les deux grands principes de la liberté personnelle et de la propriété absolue des fruits du travail, et à l'instant même il devient dérisoire de vouloir raisonner sur la rente, sur les salaires, sur les profits, comme sur tout autre point de la science. Sans doute , là comme ailleurs, la richesse naît toujours de l'action combinée du travail, de la terre et du capital; mais qui , si l'on en excepte le despote, a le moindre intérêt à lesavoir? Il existe donc, préalablement à toutes recherches d'économie proprement dite , un ordre
OBSERVATIONS DE L'ÉDITEUR
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d'idées morale et patttiqœi qu*il est besoin dï'cbircir» et sans liyjiie] la science n'aurait véritablement ptt de puint de départ On peut dire que ces notions préliminaires et fondamentales sont, pour l'économiste, ce qu'est pour le géomètre la tendue; mais avec cette différence que la perception eo est beaucoup diffictfa 1 parce que , dans le travail de notre espi it à cet égard, nos
Ittioasse trouvent mises en jeu. .Néanmoins, une loi irrésistible de notre nature nous force a scruter ces notions, dont les ptaloaapta ont désigné l'eupar les mots de Justice on de Droit naturel t interprétas ensuite de tant le bçcma dis erses, qu'il n'y a pas aujourd'hui même deux écoles qui conviennent de ce que seul cette justice et ce droit Et cependant, qui pourrait le révoquer en doute ? la paix ne régnera jamais dans le monde tant qu'on n'y sera pas d cord sur le Droit et qu'un méridien* comme dit Pascal, décidera de ta vérité, en ce qui touche le juste et l'injuste ; à plus forte raison, apparemment , si , comme de nos joui , il n'est plus besoin de tenir compte des distances pour calmimeins, et si l'anarchie des opinions est devenue telle, que, dans k ntme pays, dans la métue province, dans la même ville, dans la même maison, Ton peut trouver des hommes dont les idées sociales u offrent pas un contraste moins tranché que celui du feu et de l'eau , du jour et de la nuit, ou de tout ce que l'imagination peut river dans la nature de plus disparate.
Pour répondre à ces considérations, Quesnay avait écrit son Traité du Droit naturel à son exemple, Mercier de La Rivière traça sa Théorie de POrdr* , avec une consciencieuse apologie du pouvoir absolu , dans les vingt-six premiers chapitres de sou ouvrage, IL n'y a rien à dire de cette thèse politique . Sinon que l'auteur est resté tout-à-fait au dessous de lui-même dans les développements. Si Ton doit convenir qu'il réussit assez bien parfois à mettre en évidence le côté faible des gouvernements représentatifs et à prophétiser en quelque sort* pcctacle que nous avons sous les yeux aujourd'hui même, il faut recourt n'est plus vague que son argumentation, lorsqu'il s'agit de prouver que le pouvoir monarchique n'a pas besoin de contre-poids et qu'il est dans sa nature d'offrir plus de garantie, que tout autre système , au triomphe de l'intérêt général. Mais, après avoir condamné en ces termes l'illusion d'un hommedebîen, lit ms ajouterons qu'on ne saurait rendre trop d'hommages à la sagesse età l'élévation qu'il professe quand, se renfermant, en dehors de toute préoccupagoQVernementales, dans l'examen des principes du Droit naturel , il analyse les droits et les devoirs essentiels de l'homme par rapport à la société , et de la société relativement a l'homme. Là se rencontre une théorie dont, comme «m te verra bientôt, le mouvement même de notre époque contribue puissamment l'importance.
Jusqu'à Qursnay, dont Mercier de La Rivière est le commentateur, ou se rend dificdement compte des services directs rendus par les philosophes au genre huila. Il est hors de doute que dans l'antiquité, Platon, Aristote, Cicéron, répurani Moule œcupation manuelle, et dissertant sur la justice au milieu d'un état so- I appuyé sur l'esclavage, ne donnaient d'autre but à tours travaux que de réi l'intelli^enre d» >> hommes de loisir. Plus tard, quand apparut une phi- ■ nouvelle, le c hristiamime, tirant du dogme de l'égalité de tous les
hommes devant Dieu, des préceptes de bienveillance et de paix universelles, un principe éminemment civilisateur fut conquis ; mais il restait à en déterminer les moyens d'application, faute de quoi l'on ne possédait qu'une formule vague, aussi dépourvue de puissance réelle que tous les lieux-communs philosophiques du passé. Or, qu'on fouille les écrits de tous les penseurs de l'ère chrétienne, théologiens et publicistes, et l'on se convaincra bientôt que ce n'est pas par eux que cette œuvre fut élaborée. Le christianisme prêchait la charité, vertu purement individuelle; mais il n'enseignait pas la justice , vertu tout à la fois individuelle et sociale , dont la pratique rendrait l'exercice de l'autre beaucoup moins nécessaire, sinon superflu. S'il eût été possible que les doctrines des théologiens fussent prises au pied de la lettre, le monde, par la subordination de l'intelligence à la foi, par le respect de l'idée que tout pouvoir, juste ou injuste, vient de Dieu, par le renoncement à tous les intérêts d'ici-bas, aurait rétrogradé au pas de course vers la barbarie. Les pères et les docteurs de l'Église qui furent de bonne foi, oublièrent véritablement que l'homme n'est pas un pur esprit, et que, pour le gouverner, il y a lieu de tenir compte et de l'ordre physique et de l'ordre moral Quant aux publicistes , interprétant tous le droit par le fait, ils restèrent païens au milieu du christianisme, et ne reconnurent, en réalité, d'autre justice que celle de la force s. Pour eux la loi seule fait le juste ou l'injuste. Quod principi placuit legis habet vigorem, comme dit Ulpien: voilà où en est toute leur science. Seulement , ils se disputent pour savoir s'il faut que la loi émane du peuple ou du prince ; ceux qui tiennent pour la première de ces opinions, estimant qu'il suffit à une sottise d'obtenir la pluralité des suffrages pour devenir respectable. En somme, publicistes et théologiens, au heu d'étudier, dans la nature de l'homme et dans ses rapports avec le monde extérieur, les lois immuables qui établissent et maintiennent l'Ordre au sein des sociétés, imaginèrent qu'il leur appartenait d'inventer ces lois ; et les institutions actuelles de l'Europe témoignent encore du succès avec lequel ils ont, sous ce rapport, substitué leurs propres vues à celles du Créateur.
Une gloire qui reste incontestablement acquise à l'École de Quesnay, c'est d'avoir la première réagi contre cette monstreuse inconséquence, d'où sont dérivées tant de lois positives qui semblent constituer l'esprit humain en révolte ouverte contre l'Auteur de la nature et l'instinct du sens commun. Un écrivain a dit, à propos du Contrat social : « Montesquieu n'a parlé que des lois positives ; il a laissé son bel édifice imparfait ; mais il fallait aller à la source même des lois, remonter à cette première convention expresse ou tacite qui lie toutes les sociétés. Le Contrat social a paru ; c'est le portique du temple et le premier chapitre de Y Esprit des Lois. C'est de l'auteur que l'on peut dire véritablement : Le genre humain avait perdu ses titres , Jean-Jacques les a retrouvés *. » Ces paroles s'appliqueraient beaucoup mieux selon nous, à Quesnay qu'à Rousseau, qui dé-
1 Voyez Grotius cl lljhhcs. V. aussi tous les légistes, jusque* et y compris Poihier. C'est seulement à l'école des économistes que les derniers sont devenus un peu moins déraisonnable *.
a Brizanl, t. Yill des OEucitS de J.-J. Rousseau^ édit. Poinçot.
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bute, dans le premier chapitre de son ouvrage, par prétendre que « l'ordre 90cial, droit sacré qui sert de base à tous les autres , ne vient point de la nature, mais est fondé sur des conventions. » Tenez ce principe pour vrai, et vous en conclurez, comme Jean-Jacques, que la mission du législateur est de « changer pour ainsi dire la nature humaine, d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer... , d'ôter à l'homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères,. . » toutes phrases qui ne signifient rien, si elles ne veulent dire que le Droit ou l'Ordre se décrètent & volonté ', dangereuse proposition dont n'abusent que trop encore Y Esprit de parti et Y Esprit de monopole.
Traducteur fidèle de la pensée sociale du chef de l'École physiocratique, c'est précisément le contrepied de cette doctrine que Mercier de la Rivière cherche à faire prévaloir. Au lieu de vouloir que le législateur crée l'Ordre, il l'invite seulement à s'y conformer, et à n'en pas chercher la base ailleurs que dans le sentiment et la raison, départis à l'homme pour reconnaître les lois immuables dont dépendent ici-bas son existence et son bonheur*. Hors de l'action combinée du sentiment et de la raison, en effet, il n'existe plus que celle de l'imagination, qui n'est pas destinée par la nature à nous mener à la conquête de la vérité. Aussi n'est-ce pas en se lançant dans les voies de Y idéal, que la Rivière se met en quête de la notion du Droit
Pour ce philosophe, l'ordre moral dérive de l'ordre physique même, ou s'y lie d'une manière si intime, qu'à ses yeux l'économie régulière des sociétés n'est que l'économie normale de la production et de la distribution des richesses. Or, les principes fondamentaux de cette économie, il les tire du sentiment et de la raison qui nous les indiquent d'une manière certaine , en nous rendant évidentes ces vérités, que l'instinct général de la conservation et du bien-être chez les hommes correspond au devoir du travail ; qu'au devoir du travail correspond le droit de propriété ; et que ce droit, institué par la nature même dans l'intérêt de l'individu et de l'espèce, est, de la manière la {dus légitime, conçu sous trois aspects différents, savoir : propriété personnelle, ou libre disposition, pour chaque membre du corps social, des forces physiques et intellectuelles constituant sa personnalité ; — propriété mobilière, ou libre disposition des choses mobilières acquises par le travail; — enfin, propriété foncière , ou libre disposition du sol fécondé par la culture, parce que celle-ci est le premier intérêt de l'humanité, auquel personne ne voudrait pourvoir, s'il n'était certain de ne jamais perdre la dépense de capital et de travail consacrée à une pareille entreprise. Ainsi, Mercier de la Rivière fait, de la liberté et de la propriété, le fondement de ce qu'il appelle l'Ordre, et y voit le critérium de la valeur de toutes les lois positives qu'on ne peut dé-
• C'est dans le livre u , chapitre 7, du Contrat social que se trouvent écrites ces belles choses. Il est vrai que Itousseau y dit également qu'tï faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes. En attendant que les dieux viennent, il ne manque pas d'hommes qui joueraient volontiers leur rôle.
• Voyez Dupont de Nemours, Origine et progrès d'une science nouvelle. Cet opuscule est une excellente analyse de toute la partie politique et morale du livre de La Kivière. Les principes sociaux de cet écrivain se retrouvent, d'ailleurs, dans les cliapiuvs IX et dernier de l'édition nouvelle.
clarer rationnelles, selon lui, qu'autant qu'elles sauvegardent l'une et l'autre. De plus, en montrant comment la production de la richesse, et par suite la félicité temporelle de l'homme, s'attachent au respect de ce double principe, il assied le Droit, non plus sur des idées arbitraires et controversables, mais sur des notions fournies à l'intelligence par la vue de phénomènes physiques qu'elle ne pourrait révoquer en doute sans se nier elle-même. Certes , si la philosophie a pour rôle d'être utile au genre humain, on doit reconnaître qu'elle ne l'avait jamais aussi bien rempli que le jour où, quittant les régions nuageuses de la métaphysique, elle vint révéler au monde le mécanisme de ses intérêts matériels, célébrer la paix, flétrir la guerre, consacrer la dignité de l'homme, la liberté et les droits du travail ; expliquer, sans mysticisme, la nécessité providentielle de l'inégalité des conditions et prouver, cependant, qu'il n'y a pas antagonisme, mais unité d'intérêts entre tous les hommes ! Quand on songe en effet à la place qu'occupe la question du bien-être dans les querelles des peuples et des diverses classes dont les sociétés se composent , il est facile d'apercevoir qu'il s'agissait uniquement du triomphe de ces vérités , plus ou moins bien comprises , dans toutes les luttes que raconte l'histoire. L'ignorance ou le mépris des principes de la liberté et de la propriété n'ont pas moins suscité les guerres politiques et les guerres religieuses d'abord, que les guerres commerciales plus tard. La philosophie ne pouvait donc rendre un plus grand service aux hommes que de dégager ces principes de l'arbitraire. Nous ne parlerons pas des fruits qu'a déjà portés son œuvre sous ce rapport ; mais nous avons dit que les faits contemporains témoignent de l'importance des vérités de Droit naturel que Mercier de la Rivière donne pour base à ses idées économiques ; il ne nous reste plus qu'à en fournir la preuve et], si nous ne nous trompons , elle mérite au plus haut degré de fixer l'attention du lecteur.
Lorsque, il y a un siècle et demi, l'École de Quesnay fit entendre ce cri célèbre : laissez faire, laissez passer, un concert d'imprécations s'éleva du sein de tous ceux qui invoquaient tantôt la politique, tantôt la religion, tantôt l'intérêt du commerce, pour attenter aux droits les plus importants de l'humanité. Nobles, prêtres, magistrats, bourgeois, financiers, n'avaient jamais ouï rien de plus sacrilège que ces paroles : « Jamais il n'a été juste d'attenter à la liberté ni à la propriété d'autrui. H n'y a point d'homme qui n'en ait quelquefois le pouvoir. En aucun temps, aucun homme n'en a eu le droit; en aucun temps, ni par aucune institution, aucun homme ne pourra l'acquérir '. » Ceux qui résumaient toutes leurs réformes en demandant que la propriété personnelle, mobilière et foncière, de nominale devînt effective, ou que la société conservât à l'homme le droit qu'il tient de la nature de travailler à son bien-être en respectant le même droit dans autrui, furent représentés comme des rêveurs et des ennemis de l'ordre public. Il fallut une révolution sanglante pour que leurs idées pénétrassent incomplètement dans nos esprits et dans nos codes. Et cependant, aujourd'hui même, voici que le peuple, qui fut peut-être le plus hostile à ces idées, s'émeut pour les faire préva-
Maximct du docteur Quesnay, p. 589 de ce volume.
OBSERVATIONS DE L'ÉDITEUR. Ml
loir; roici qu'en Angleterre une puissante association \ dirigée non plus par de amples philosophes, mais par des hommes mêlés aux plus grandes affaires de leur piys, reprend l'œuvre de justice et de civilisation conçue par les Quesnay, les La Rivière, les Turgot, et s'engage, aux yeux de l'Europe étonnée, d'agiter la raison publique, jusqu'à ce qu'elle ait conquis « l'abolition totale, immédiate et sans condition , de tous les monopoles, de tous les droits protecteurs quelconques en fareurde l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation; en un mot, la liberté absolue des échanges *. » Cette association, dont le siège est à Manchester, mais dont l'action s'étend sur tout le pays par les festivals, les expositions, les banquets, la presse et les meetings, qui fut fondée en 1838, et qui depuis a vu croître chaque jour son influence et ses ressources financières, n'a aucun 'caractère politique. En dehors, comme au sein du parlement, où elle compte des voix nombreuses, ce n'est pas la cause des Wighs ou des Tories que ses orateurs plaident, mais celle, beaucoup plus glorieuse, du sens commun et de l'humanité. Étrangère à tout esprit de parti, la libre et fraternelle communication des hommes de toutes les régions , de tous les climats et de toutes les races , voilà son programme ; et il ne faut pas une grande perspicacité pour apercevoir qu'il serait bientôt accepté par le monde le jour où elle aurait décidé ses concitoyens mêmes à l'adopter. Mais ce programme et la querelle de la Ligue avec les landlords qui repoussent l'importation des grains pour élever artificiellement leur rente territoriale, est-ce autre chose, au fond, que le rappel des grands principes de liberté et de propriété posés par les Économistes du dix-huitième siècle ? autre chose que le renouvellement de cette protestation de Mercier de la Rivière contre l'abus, si souvent commis par les législateurs, de ne tenir aucun compte des règles du juste dans les lois qu'ils imposent à la société ?
« On doit remarquer, dit cet écrivain dans la partie de son livre que ne contient pas ce volume , mais qui s'y trouve suppléée par les écrits du chef de l'École et de Dupont de Nemours ', que le terme de faire des lois est une façon de parler fort impropre, et qu'on ne doit point entendre , par cette expression, le droit et le pouvoir d'imaginer, d'inventer et d'instituer des lois positives qui ne soient pas déjà faites, c'est-à-dire qui ne soient pas des conséquences nécessaires de celles qui constituent l'Ordre naturel et essentiel de la société. Une loi positive ne peut jamais être indifférente au point de n'être ni bonne ni mauvaise; car elle est nécessairement l'une ou l'autre, selon qu'elle est conforme ou contraire à cet Ordre essentiel. Si elle était absolument indifférente, elle n'aurait point
1 Anti-corn-law-Uague. Voyez sur la naissance, le développement et le but de celte association, l'ouvrage que nous avons déjà cité, p. 5*9 de ce volume , Cobden et la Ligue.
» Résolution du conseil de la Ligue, mai 1845. Voyez Introduction,]}. 56, de l'ouvrage indiqué dans la note précédente, et la collection des discours traduits par M. Fréd. Bastiat.
* Voyez, notamment, Quesnay, dans son Traité du Droit naturel; Dupont , dans le Discours préliminaire de ce Traité ; le même, dans son Origine et progrès d'une science nouvelle; dans l'opuscule intitulé : Maximes du docteur Quesnay, et dans la première Lettre à J.-B. Say.
khi MERCIER DE LA RIVIERE.
d'objet positif, et dès-lors elle oe serait plus une loi positive. Mais, comme le pouvoir législatif ne peut être institué que pour établir de bonnes lois positives, des lois dont la raison primitive soit dans celles que Dieu nous a dictées lui-même, et selon lesquelles toute société doit être gouvernée, ce pouvoir n'est plus dans le législateur que le droit exclusif de manifester par des signes sensibles aux autres hommes les résultats des lois naturelles et essentielles de la société, après qu'ils lui sont devenus évidents, et de les sceller du sceau de son autorité, pour leur imprimer un caractère qui soit pour tous les esprits et toutes les volontés le point fixe de leur réunion '. »
Écoutons maintenant les orateurs de la Ligue, attaquant le système monopolaire de la restriction des échanges internationaux, et nous allons voir si l'esprit du philosophe français ne revit pas tout entier dans leur langage, et si la sagesse de sa parole devait rester sans écho dans l'avenir :
« Là, s'écrie l'homme éminent qui est le principal chef de cette glorieuse association, on manque de vêtements, ici on meurt de faim, et des lois aussi absurdes que barbares s'interposent entre les deux pays (V Angleterre et les États-Unis) pour les empêcher d'échanger et de devenir l'un pour l'autre un débouché réciproque. Oh ! cela ne peut pas continuer. Un tel système ne peut durer ; il répugne trop à l'instinct naturel, au sens commun, à la science, à l'humanité , au christianisme. Un tel système ne peut durer. Croyez que , lorsque deux nations telles 'que l'Amérique et l'Angleterre sont intéressées à dés échanges mutuels, il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement de les isoler à toujours. Et je crois sincèrement que , dans dix ans , tout ce mécanisme de restriction , ici comme au-delà des mers , ne vivra plus que dans l'histoire. Je ne demande que dix ans pour qu'il devienne aussi impossible aux gouvernements d'intervenir dans le travail des hommes , de le restreindre , de le limiter, de le pousser vers telle ou telle direction , qu'il le serait pour eux de s'immiscer dans les affaires privées , d'ordonner les heures des repas , et d'imposer à chaque ménage un plan d'économie domestique (Nous supprimons ici quelques détails sur la ridicule intervention que se permettait autrefois le pouvoir dans l'ordre économique) C'est là le principe sur lequel on agit encore. Alors, on intervenait
dans l'industrie des comtés : aujourd'hui, on intervient dans l'industrie des nations. Dans l'un et l'autre cas, on viole ce que je soutiens être le droit naturel de chacun : échanger là où il lui convient — Messieurs, ce système , cet abominable système ne peut pas durer. C'est pourquoi je me réjouis que nous ayons entrepris de venger les lois et les droits de la nature , en employant tous nos
efforts pour le renverser Notre rôle est véritablement celui de réformateurs,
car nous sommes aux prises avec le monopole , système qui, sous une forme ou sous une autre, remonte , je crois, à la période adamique , ou du moins aux temps diluviens. Ce ne sera pas la moindre gloire de l'Angleterre , qui a donné au monde des institutions libres , la presse , le jury , les formes du gouvernement représentatif, si elle est encore la première à lui donner l'exemple de la liberté
Ordre ml. cl essent. des sociétés politiques, ch. XV des ancienns éditions*
OBSERVATIONS DE L'ÉDITEUR. M3
commerciale. Car , ne perdez pas de vue que ce grand mouvement se distingue parmi tous ceux qui ont agité le pays, en ce qu'il n'a pas exclusivement en vue , comme les autres , des intérêts locaux ou l'amélioration intérieure de notre patrie. Vous ne pouvez triompher dans cette lutte, sans que les résultats de ce triomphe ne se lassent ressentir jusqu'aux extrémités du monde, et la réalisation de vos doctrines n'affectera pas seulement les classes manufacturières et commerciales de ce pays , mais les intérêts matériels et moraux de l'humanité sor toute la surface du globe. Les conséquences morales du principe de la liberté commerciale , pour lequel nous combattons , m'ont toujours paru , parmi toutes celles qu'implique ce grand mouvement, comme les plus imposantes , les plus dignes d'exciter notre émulation et notre zèle. Fonder la liberté commerciale, c'est fonder en même temps la paix universelle, c'est relier entre eux, par le ciment des échanges réciproques, tous les peuples de la terre ; c'est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations , qu'elle l'est entre deux comtés de la Grande-Bretagne f »
Ainsi donc, voilà l'Angleterre, dont la politique s'était engagée dans de toutes autres voies, amenée par la force des choses à ne plus isoler ses méditations sur l'utile de la recherche des principes du Droit naturel ou des règles immuables du juste et de l'injuste ! Ce sont ces principes, ces règles , la liberté et la propriété enfin, que prennent pour point d'appui les Cobden, les Bright, les Fox et les autres orateurs de la Ligue, soit qu'ils convient tous les peuples à l'affranchissement général du commerce , soit qu'ils foudroyent de leur éloquence le monopole homicide des propriétaires terriens de la Grande-Bretagne ! Mais ne sont-ce pas là des faits qui impliquent évidemment la reconnaissance de toute la valeur des principes sociaux émis par l'École de Quesnay ? Car, qu'y a-t-il, en dernière analyse, au fond des lignes qui précèdent et de tous les reproches adressés aux landlords [>ar les Ligueurs, si ce n'est que les premiers violent toutes les notions de la justice et du sens commun et faussent la puissance législative , lorsqu'ils en abusent pour faire des lois qui ne sont pas , comme dit La Rivière , la conséquence nécessaire de celles qui constituent l'Ordre naturel des sociétés? Turgot se plaignait , en 1778 , que l'Europe ne comprit pas que « la loi de la liberté entière de tout commerce est un corollaire du droit de propriété '. » N'est-ce pas cette vérité qu'aperçoivent clairement, aujourd'hui , les nouveaux économistes de la Grande-Bretagne, alors que , respectant tous les droits de la propriété foncière, ils réclament à leur tour, pour les capitalistes et pour les travailleurs, tous ceux de la propriété mobilière et delà propriété personnelle ?
En somme, tels sont les principes de philosophie sociale que Mercier de La Rivière développe dans les prolégomènes de l'œuvre qu'on va trouver à la suite de ces Observations. C'est en les posant qu'il démontre qu'aucune institution positive ne peut blesser les lois de l'Ordre naturel , sans qu'il n'en résulte une
1 Cobden et la Ligue, p. 5 et suiv.; discours de M. Cobden, octobre i8-42. * Lettre au docteur Priée. Voy. Œuvres de turgot , édition Guillaumin , t. II, p. 808.
perturbation qui ne produise, soit immédiatement , soit dans l'avenir , le mal de la société. Quant à ces lois mêmes, il les résume dans le fait de la liberté et de la propriété concédées à tous , c'est-à-dire finissant pour chacun au point où commencent les mêmes droits au profit des autres. Que les passions humaines se tiennent à l'écart , et toute incertitude cessera bientôt relativement à ces limites '. E. D.
1 Si Ton en excepte les socialistes , personne ne voit une anomalie dans la propriété territoriale , et Ton conçoit très bien, au contraire, que l'appropriation individuelle du sol ait sa raison dans l'intérêt général de notre espèce. Mais parmi les partisans mêmes de cette opinion, il en est un grand nombre qui, oubliant le principe sur lequel ils la fondent, justifient, au nom de la politique, des idées que ce principe n'admet pas. Tels sont ceux, par exemple, qui ne trouvent pas bonnes pour la propriété foncière les règles de distribution de la propriété mobilière , et qui se prononcent en faveur des droits de primogéniture et de substitution. Us n'aperçoivent pas, apparemment, que concentrer, immobiliser et monopoliser la propriété du sol en certaines mains , c'est opérer au rebours de la nature qui décrète ses lois dans l'intérêt de tous et non dans celui de quelques-uns ; ou bien peut-être estiment-ils, dans leurs sublimes conceptions, qu'il ne doit y avoir rien de commun entre les fins de la politique et celles de la nature.