‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 12 sur 99 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Maitiou do Commerce vu dans tous ses rapports essentiels. — De la manière dont il peut enrichir une nation : fausses idées des hommes à cet égard. — Son utilité est dans les rapports qu'il a avec les intérêts de la culture. — Le Commerce extérieur n'est qu'un pis-aller et un mal nécessaire.

II est facile à présent de donner du commerce une définition dans laquelle on embrasse tout à la fois les choses qui entrent dansle commerce ;

les intérêts qui l'occasionnent ; les hommes qui font le commerce entre eux; les objets qu'ils se proposent en commerçant, et les moyens qu'ils emploient souvent pour commercer. Le commerce est u n échangeât valeurs pour valeurs égales ^ pratiqué par k moyen d'agents intermédiaires ou sans ces agents , pour Vintérèt commun des échangeurs qui fournissent t leurs, et k$ échangent entre eux pour les consommer. Ainsi, après une telIeopération,chacun d'eux n'estni plus riche ni plus pauvre qu'il if était, quoiqu'il ait en sa possession une chose qui lui convient mieux que o qu'il avait auparavant *.

Un homme qui possède beaucoup de vin et point de blé, couirn avec un autre homme qui a beaucoup de blé et point de vin : entre eux se fait un échange d'une valeur de 50 en blé, contre une valeur d< en vîn- Cet échange n'est accroissement de richesses ni pour l'un ai pour l'autre; car chacun d'eux, avant l'échange, possédait une valeur égale à celle qu'il s'est procurée par ce moyen, Cet échange néanmoins leur est également utile : sans lui, chacun de ces deux hommes serait dans le cas de ne pouvoir jouir d'une partie de sa récolte, et par celle raison, chacun aussi diminuerait sa culture.

On voit ici bien clairement dansquel sens on doitentendre que le commerce enrichit une nation : il ne lui procure point, par lui mérne, tin accroissement de richesses, mais il est pour elle une ressource qui lui permet de les augmenter par la culture. Plusieurs cependant se persuadent qu'une nation gagne sur une autre nation; ils ne voient pas que, par rapport au commerce, une nation n'est qu'un corps composé de plusieurs hommes qui tous séparément ne peuvent payer le prix de ce qu'Us achètent qu'avec le prix de ce qu'ils vendent; que des millions d'hommes réunis en corps de nation ne trouvent point, à la faveur de leur nonih le moyen de s'élever au-dessus de VimpossibiUté de donner ce qu'on na pas; qu'ainsi les lois naturelles et fondamentales du commerce, les conditions essentielles sans lesquelles il ne peut se soutenir, sont, entre une nation et une autre nation, les mêmes qu'entre un homme et un autre homme; qu'une nation enfin ne peut vendre qu'autant qu'elle ach ne peut acheter qu'autant qu'elle vend.

Quelle que soit la nation qui, par le moyen du commerce, se propose de gagner sur les autres nations, qu'elle me dise donc comment elle pourra gagner si les autres ne perdent Heu, ou comment elles pourront toujours perdre ? Toutes les nations commerçantes se flattent également de s'enrichir par le commerce; mais, chose étonnante! elles croient toutes

s'enrichir en gagnant sur les autres. Il faut convenir que ce prétendu jbm, tel qu'elles le conçoivent, doit être une chose bien miraculeuse ; car, dans cette opinion, chacun gagne et personne ne perd. Comme le mystère d'un gain sans perte n'est point un article de foi, nous pouvons bien dire que la contradiction évidente qu'il renferme, en démontre l'absurdité.

Un homme, ou une nation, car encore une fois le nombre ne change rien à Tordre essentiel des choses dans l'espèce dont il s'agit : un homme doic commence par prélever sur ses productions la quantité qu'il peut et doit en consommer en nature , et vend le surplus. Pourquoi cet homme a-t-il fait des dépenses pour se procurer, par la culture, une masse de productions qui excède ses consommations? C'est qu'il savait bien qu'en raison de leur utilité, elles ont dans le commerce une valeur vénale, un prix qui leur est habituellement attribué, et qu'il a compté ifouyer h ce prix le débit de cet excédant. Faites disparaître une de ces deui conditions, un de ces deux points de vue qui entrent dans l'espoir dn cultivateur, faites perdre à ces productions leur valeur vénale ou leur débit : certainement la culture qui les faisait renaître va cesser, ou tout » moins se rétrécir au point de ne plus en donner que la quantité nécessaire aux consommations que ce cultivateur fait personnellement.

Quand on dit que la consommation est la mesure de la reproduction ', on doit entendre, par le terme de consommation, celle qui est faite par des consommateurs en état de payer * la valeur courantedes choses qu'ils consomment. C'est dans cet axiome considéré sous ce point de vue, qu'il faut aller chercher la manière dont le commerce extérieur enrichit une nation, ou plutôt lui présente des occasions dont elle peut profiter pour *MpHer les richesses que son territoire peut lui fournir. Le commerce offre il cette nation des consommateurs qu'elle ne trouve pas chez elle ; cette augmentation de consommateurs procure le débit des productions nationales ; ce débit leur assure, et leur conserve toute la valeur vénale

'V. plus haut, p. 493.

1 Cette observation suffirait seule pour anéantir le reproche qu'adresse aux Phynoerates J.-B. Say, d'être partisans du luxe et de la consommation improductive (îrtiU d'économie politique, p. 439-460). Que l'école de Quesnay, dont les spéculations scientifiques étaient presque entièrement neuves, n'ait pas toujours apporté ta» son langage la précision rigoureuse désirable dans la matière et à laquelle on a piwoa moins atteint depuis, c'est un fait que nous ne nions pas; qui nous explique, Wtamment, que sa pensée sur la consommation et sur l'épargne n'ait pas été bien ttuprise par le vulgaire des lecteurs ; mais qui ne nous explique pas , toutefois , qu'un esprit aussi éminent que celui de J. - B. Say ait pu s'y méprendre, au point surtout de prêter aux écrivains de cette école les mêmes préjugés qu'exprimaient «n poésie La Fontaine et Voltaire. (E. 1).)

5'i6 MERCIER DE LA RIYIÈRE.

qu'elles doivent avoir parmi les choses commerçâmes; le cultivateur trouve ainsi cette valeur vénale et ce débit, dont l'espoir Ta déterminé a faire les avances de la culture, pour obtenir des récoltes dont l'abondance pût excéder la consommation nationale. On peut dire en deux mots que, par le moyen du commerce, la consommation n'a plus de bornes connues : de 1k s'ensuit que l'abondance des productions ne peut jamais devenir à charge aux cultivateurs ; avantage inestimable pour ceux qui sans lui seraient dans le cas de redouter cette même abondance, parce qu'elle ne peut plus servir qu'à faire tomber la valeur vénale de leurs productions, et rendre leur débit insuffisant.

Maintenant, il est aisé d'expliquer l'énigme , et de voir comment le commerce enrichit une nation : il en enrichit une comme il les enrichit toutes : non en les mettant dans les cas de gagner les unes sur les autres1; car ou ces gains seraient alternatifs et conséquemment nulsy ou bientôt ils ne pourraient plus avoir lieu ; mais il les enrichit en ce que, procurant le débit de toutes les productions nationales au meilleur prix possible , il fait passer dans les mains des cultivateurs tout le produit sur lequel ils ont dû compter. L'effet direct de cette opération est que les richesses consacrées à la reproduction reviennent avec profit k la classe productive; que cette classe se trouve avoir ainsi tout à la fois plus de moyens pour améliorer ses cultures, et plus d'intérêt à s'occuper de ces améliorations.

Ne croyez pas que le cultivateur, proprement dit, soit la seule et unique classe d'hommes que le commerce enrichisse : ce nom ne doit point être pris ici dans un sens étroit, littéral, et par opposition à tous les autres hommes, comme il est d'usage à plusieurs égards. Premièrement, par le terme de classe productive, j'entends non-seulement les entrepreneurs de culture, mais aussi les propriétaires fonciers qui en cette qualité sont spécialement chargés de diverses dépenses nécessaires à la reproduction, soit pour l'entretenir , soit pour l'améliorer. En second lieu, je parle du cultivateur, parce que sa richesse personnelle est la source* principale detoutesles richesses, et que pour augmenter la masse des richesses nationales, il faut nécessairement rendre leur source plus abondante. Mais aussi nous devons considérer ensuite la manière dont l'abondance se partage dans les autres classes que cette source arrose : nous devons voir que le souverain et les autres copropriétaires du produit net profitent de cette même abondance, et que sans s'arrêter dans

1 V. Qticsnay, Dialogue sur le Commerce, p. 153.

2 V. ibid, p. 148.

DÏU DlvS SOCIÉTÉS POUTfQI ES. 541

ntinue encours, pour se répandre sur la classe inou pluiôi sur toute la nation.

i que le commerce extérieur, considéré comme mm m d'enrichir une nation, ne peut absolument avoir une autre marche ; que celle s I ordre physique même, et que vous ue pouvez vous eu écarter, que vous n'en SOyeï puni : disposez le commerce de manière ipiil enlève aux cultivateurs une partie du prix auquel ils devraient vendre irs productions; tout change de face en un instant : la culture n'a mêmes motifs d'encouragement, ni les mêmes moyens pour fmctiJter; non-seulement vos productions ont moins de valeur vénale, mais encore vous en avez une moindre quantité; vous perdez ainsi de ton s revenus du souverain et ceux des propriétaire!

se trouvent plus faibles, leurs dépenses diminuent à proportion; par conséquent moins de salaires a distribuer, moins d'hommes occupés entretenus: le commerce extérieur n'enrichit plus une nation, îl rappamrit ; et si ce désordre continuait, il parviendrait à la ruiner, ;i ranéantir.

lie ces premières notions, nous devons conclure que le commerce ex-

peut être nuisible, comme il peut être avantageux, que son

utilité consiste entièrement dans celle dont il esta la reproduction1;

unsi cette utilité résulte, non du commerce précisément, mais de la

façon dont le commerce se fait.

autre conséquence encore, c'est que le commerce extérieur n'est qu'un jri*-a/fer ; qu'il suppose toujours qu'une nation manque au dedans d'un nombre suffisant de consommateurs en étal de mettre un bon prix à ses productions; que par cette raison elle est obligée d'aller chercher an dehors d'autres consommateurs, dont l'éloignement ne peut lui être qu'onéreux. Ne m'alléguez point qu'elle peut être réduite a cette nécespar le physique, parle climat dans lequel elle est placée : cela peut être; mais c'est un malheur, et ce malheur ne prouve rien, si ce n'est que partout l'ordre physique est Tordre sur lequel il faut nécessairement calquer celui de la société ; d'où je conclus que de tels peuples ont enplus de besoin que tous les autres d'une grande liberté. Règle générale, [«lus mi est contrarié par le physique et plus la liberté devient importante;* la prospérité d'une nation.

ieosdonc que le commerce extérieur peut être indispensable,

par rapport à quelques productions étrangères qu'une nation ne peut

on territoire, et dont cependant elle a besoin : sous ce point

• Ueê êubshtancts H dr* matière* première* r tel est toujours le *en? que le»

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5/iS MERCIER DE LA RIVIÈRE.

de vue, nous devons dire que le commerce extérieur est un mal nécessaire • ; car, si celte nation avait l'avantage de trouver chez elle les mêmes productions qui lui manquent, elle ne prendrait pas la peine de faire de gros frais pour les aller chercher chez les autres. Je crois que celte dernière proposition est évidente par elle-même : tout le monde Sait que les productions qui viennenttfeloin doiventêtre plus chères que celles qui croissent autour de nous, et qu'il faut que le consommateur paye les frais de transport, soit par l'augmentation du prix de ces productions étrangères, soit par la diminution du prix de celles qu'il donne en échange ou en payement; en un mot, que l'intérêt de la reproduction est d'être voisine * du lieu de la consommation, et que l'intérêt de la consommation est d'être voisine du lieu de la reproduction. Je laisse le lecteur méditer ces vérités, en attendant que je les lui présente dans on nouveau jour, et dans un degré d'évidence qui ne lui permette ni de douter des principes, ni de rejeter les conséquences qui en résultent en faveur de la liberté.

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