CHAPITRE XIV
Du meilleur état possible d'une nation : en quoi il consiste ; besoin qu'il a de la plus grande liberté possible dans le commerce.— Fausses idées sur l'argent et sur la richesse d'une nation : sa véritable richesse n'est qu'une richesse en productions. — Une richesse en argent n'est que l'etfet de la première, et ne s'entretient que par la première. — Différences essentielles entre ces deux sortes de richesses.
Le commerce n'est qu'un échange de valeur pour valeur égale. De cette définition a résulté : 1° qu'il n'y a que les premiers propriétaires de valeurs échangées qui fassent le commerce 9 ; 2° que l'intérêt du commerce n'est autre chose que l'intérêt commun de ces premiers propriétaires ; 5° que leur intérêt commun consiste à faire entre eux leurs échanges k moins de frais qu'il est possible; à profiter ainsi, tant en vendant qu'en achetant, des prix que la concurrence fixe k chaque chose commerçable.
Ces premières notions du commerce rapprochées de la véritable idée qu'on doit se former du meilleur état possible d'une nation, de celui qui convient le plus aux intérêts personnels du souverain et a ceux de ses sujets, démontrent sans réplique la nécessité dont il est que le commerce jouisse de la plus grande liberté. Vous ne pouvez trouver ce meilleur état possible que dans la plus grande richesse possible. J'entends ici par le terme de richesse une masse de valeurs disponibles, de valeurs qu'on puisse consommer aux gré de ses désirs, sans s'appauvrir, sans altérer le principe qui les reproduit sans cesse.
Le meilleur état possible est évidemment celui auquel est attaché h plus grande somme possible de jouissances, et la plus grande sûreté; il consiste donc dans la plus grande masse possible de valeurs disponibles; car ce sont les seules dont nous puissions toujours jouir, et sur lesquelles la sûreté puisse s'établir. Je dis que la masse des richesses dis-
1 Voy., relative!': it à cette distinction des peuples commerçants et des puissances foncières ou agricoles, Turgot dans ses Obscrv. sur le Mém. de M. Graslh (OEuvres, I, p. 440 à 444).
2 V. plus haut, p. 331 et suiv., le texte et les notes.
est dans chaque nation la mesure de la sûreté politique, parce c'esltoujours en raison tic celte masse i] ne émissent Pîtiduslrie, la laiton, et de pins cet intérêt qtîe chacun prend « la conservation H$ politique; intérêt qui naît naturellement de l'aisance dont jouissons, et qui nous rend capables de tous les sacrifices, de lotis ssaircs a sa conservation.
rs i!;ms lequel on doit prendre ici le terme de richesse éiam ainsi etenninr, il devient évident qoe la plus grande richesse possible ne peut que le résultat de la ptm grandi abondance possible des production k$t jouissant constamment de kw meilleur prix pi}$sibk ; prix qui ut régner dans une nation que par le moyen de la plus grande lé possible dans son commerce. Prenez garde que je ne dis pas que m prix des productions ne peut s'établir que par un grand cumulais bien far uns grande liberté de commerce tcetle observation i importante , car le commerce n'a lieu qu'après que les prix oui été par une concurrence qui ne peut résulter que de la liberté. Ain- »on prix peut très bien exister avec une grande liberté sans un grand tierce extérieur, mais jamais avec un grand commerce extérieur sans é.
bon prix des productions est une condition doublement essentielle
se procurer une grande richesse : au moyen de ce que c'est lui qui
ue les productions nous enrichissent, il se trouve que nous lui
encore redevables de leur abondance : il est évident que sans no
prix, les cultivateurs manqueront tout a la fois de moyens et de
volonté pour provoquer l'abondance, dès que son produit net ne
dra point a la somme de leurs avances et de leurs travaux. Ainsi,
es cfletsque le bon prix produit, nous pouvons juger de quelle im-
est la liberté qui procure ce bon prix. voudrais bien que mes lecteurs donnassent à celte vérité toute Tai- -itiioQ qu'elle mérite : je voudrais bien qu'ils saisissent que la richesse M mnstsLe que dans les valeurs disponibles, qu'on peut consommer sans n inconvénient; par conséquent, qu'il n'y a que le produit net des - qui soit richesse, parce qu'il est, dans la masse des reprodues, la seule partie dont nous puissions disposer pour nos jouissances : surplus de cette masse n'est pas disponible pour nous; il appartient à la culture.: c'est elle qui tous les ans doit le consommer; nous ne pouvons le lui dérober, que nous n'en soyons punis par l'extinction de nos testes1.
trptut n'est autre chose, en effet, que le capital fixe et le capital circulant ï-cok de Quesnay entendait, en outre» que le produit Od on la
Rien de plus simple donc que l'enchaînement des vérités qui naissent ici les unes des autres : le seul produit net est richesse ; mais sans le bon prix et l'abondance, point de produit net ; or sans la liberté, point de bon prix, point d'abondance; ainsi sans la liberté, point de produit net, point de richesse.
[1 ne faut pas confondre cependant le bon prix avec la cherté ; une marchandise est chère quand son prix est au-dessus de son niveau, quand il excède la mesure qu'il doit avoir, en proportion du prix des autres marchandises. J'ai déjà fait voir que ce désordre ne peut être qu'accidentel et momentané. Ce qu'on appelle cherté ne peut donc être l'objet de nos spéculations; elle contraste avec un ordre institué pour ne jamais varier, parce qu'il n'admet aucunsprofits faits par les uns aux dépens des autres. Une marchandise peut être très chère, quoique son prix soit médiocre en lui-même ; elle peut aussi n'être pas chère, quoiqu'elle soit d'un grand prix. La cherté, qui n'est aussi qu'un prix démesuré, commence par être à charge aux acheteurs, et retombe ensuite sur le vendeur; et il ne peut plus retrouver le débit de sa marchandise.
Le bon prix est tout l'opposé de la cherté : il est précisément le prix qui naturellement et nécessairement se trouve attribué par la concurrence à chaque machandise , et en raison de ceux des autres marchandises. Ainsi, quel qu'il soit, il est toujours proportionné, et jamais démesuré; il est enfin ce qu'il doit être pour l'intérêt commun des vendeurs et des acheteurs'.
L'abondance habituelle et constante suppose toujours le bon prix; le bon prix habituel et constant amène toujours l'abondance ; les deux forment ensemble ce qui constitue le meilleur état possible d'une nation. Il n'est point de vérités plus sensibles, plus évidentes par elles-mêmes; et je ne crois pas qu'un homme raisonnable puisse élever quelque doute à cet égard. Mais ces principes admis, vous ne pouvez plus en rejeter les conséquences; elles sont également marquées au coin de l'évidence : vous ne pouvez plus vous dispenser de convenir de la nécessité dont il esl de procurer au commerce la plus grande liberté possible, afin que la plus
rente foncière devait pourvoir à l'entretien et à l'amélioration de la partie du pre« inier capital représentée par les bâtiments d'exploitation, les dépenses de défrichement et antres préparatoires de la culture. — Voy. plus haut, Dupont de Nemours, Orig. cl progr. d'une science nouv., § 2 et suiv. (E. D.)
1 Ces explications sur le bon prix, commentaire très rationnel des opinion! émises par Ouesnay dans la 18° et la 19e de ses Maximes générales (p. 98 et 99 di ce vol.), mettent au grand jour le peu de fondement des attaques dirigées conta ces Maximes. (E. D.)
grande concurrence possible vous fasse jouir du meilleur prix possible tact en vendant qu'en achetant.
QH'est-ce que c'est que l'intérêt du commerce? C'est l'intérêt de ceux pour qui se fait le commerce.
Qu'est-ce que c'est que la liberté du commerce? C'est la liberté de ceux qui font le commerce, et qui sont les mêmes que ceux pour qui le commerce se fait.
Pourquoi cette liberté leur est-elle nécessaire ? Pour acheter et vendre iq prix qui convient le mieux à leurs intérêts.
Quel est-il ce prix qui convient le mieux à leurs intérêts? C'est celui que la concurrence assigne à chaque chose commerçable, et qui ne peut être établi que par la concurrence.
Par quelle raison ce prix est-il le plus avantageux à tous ceux qui commercent entre eux? Parce qu'il est celui sans lequel les marchandises ne pourraient plus s'entre-payer, s'échanger les unes contre les aotres: au moyen de quoi bientôt les acheteurs manqueraient de vendeurs, et les vendeurs manqueraient d'acheteurs.
Quels sont donc ceux qui font le commercent pour qui le commerce se fait? Ce sont les premiers propriétaires des choses commerçâmes, ceux qui concourent à les faire renaître annuellement pour les échanger entre eux. Comment, enfin, le bon prix qu'ils retirent des productions, est-il tu objet si important? C'est que ce prix est nécessairement la mesure des efforts qu'ils feront pour accroître leurs cultures, les améliorer, les féconder; il décide par conséquent de l'abondance des reproductions futures, de la richesse du souverain et de la nation : essayez maintenant de rompre la chaîne que ces vérités forment entre elles.
En général, on n'a qu'une idée très fausse de la richesse, et conséqoemment du meilleur état possible d'une nation. Nombre de gens, par le terme de richesse, n'entendent autre chose que de l'argent; ils se persuadent que l'argent est le principe et la mesure de la prospérité d'une nation. Il est pourtant vrai, et je l'ai déjà fait observer, qu'avec plus d'argent on peut être plus pauvre. On ne consomme point l'argent en nature; une richesse en argent ne se réalise que par l'échange qu'on en fait contre des choses usuelles : cette richesse n'est donc point une richesse absolue, une richesse par elle-même; elle n'est au contraire qu'une richesse relative, une richesse dont la valeur dépend absolument de la quantité de choses usuelles qu'on peut se procurer en échange de son argent.
Une autre preuve encore que l'argent n'est ni le principe, ni la mesure *'e la prospérité d'une nation, c'est que Yargent ne multiplie point lei choses usuelles, mais les choses usuelles multiplient V argent, ou du moins
lui impriment un mouvement qui tient lieu de multiplication : tin seul écu qui change de main 100 fois, équivaut à 100 écus, et rend les mêmes services; car il est parvenu successivement a représenter une valeur de 100 écus en marchandises. Qu'a-t-il donc fallu pour que les ventes de ces 100 parties de marchandises aient eu lieu? Il a fallu ces 100 parties de marchandises, la liberté du mouvement nécessaire a leur consommation, et tin seul écu. L'emploi qu'on a fait de ce seul écu, à l'occasion de ces 100 différentes ventes successives, pouvait même se répéter pour 1000, pour beaucoup plus encore; et son utilité sera toujours la même, tant qu'il se trouvera dans le cas de servir de gage intermédiaire aux consommateurs qui auront des marchandises k échanger entre eux. Au moyen de ce seul écu et de 100 parties de marchandises, il s'est fait 100 ventes, 100 consommations, qui toutes ensemble ont valu 100 écus. Qu'on me dise à présent en quoi consistait la richesse des 100 consommateurs qui ont fait ces consommations; si c'était dans le seul écu qu'un d'entre eux possédait, qui existe encore parmi eux, et qui n'a servi qu'à faciliter leurs échanges par sa circulation, ou si c'était dans les 100 parties de marchandises dont ils ont joui, et qui avaient pour eux une valeur réelle de 100 écus?
Si vous êtes embarrassé pour décider cette question, changez l'espèce: donnez à ces consommateurs 100 écus avec une seule des 100 parties de marchandises supposées; calculez maintenant combien vaudra leur consommation : en vain ferez-vous passer d'un acheteur à un autre cette partie de marchandise; certainement elle ne grossira point en changeant de main ; après 100 ventes et reventes, elle ne sera qu'une marchandise d'un écu, et ne pourra jamais occasionner qu'une consommation de la valeur d'un écu. Faites plus encore : supprimez cet écu; laissez renaître annuellement les 100 parties de marchandises; disposez les choses de manière qu'elles puissent être échangées en nature, et dites-moi si la valeur de la consommation annuelle ne sera pas de 100 écus.
Qui ne sait pas que l'argent n'est qu'un moyen <T échange* Que tons les jours même on le supplée par le crédit et le papier, de manière que les plus grandes affaires dans le commerce se font sans argent? Mais tandis qu'il est divers expédients qui suppléent l'argent, il n'en cstaucun pour suppléer les productions: quelle est donc la véritable richesse, on de la chose dont on se passe très bien , ou de celle dont on ne peut se passer?
Voyez maintenant combien vous vous tromperiez grossièrement , si vous vouliez juger de la richesse d'une nation par la multitude des ventes et des reventes qui se font dans son intérieur, et par le plus ou moins d'argent qu'elle peut posséder. Qui ditricAejst, dit moyen de jouir*
i définition vous montre évidemment qu'il n'y a de richesse qu'un tuet, un produit disponible; car il n'y a que ce produit qui puisse onsommé par nos jouissances.
us ces climats fortunés où des millions d'hommes, vertueux et véaent hommes, ont été inhumainement égorgés par des monstres i croyaient plus saints, plus parfaits; où des furieux ont employé le ; le feu pour établir une religion qui n'est que de grâce et d'amour; \ ces climats, dis-je, l'or et l'argent n'étaient point une richesse, parce ■ n'étaient point des moyens de jouir, des valeurs représentatives ; choses qui servent à nos jouissances : il est vrai qu'ils le sont devet parmi nous; mais, lorsque nous les considérons comme une richesse, faut point, dans nos idées, les détacher de leur ensemble; les sépare la véritable source qui nous donne les moyens de les acquérir, et la manière dont nous pouvons en jouir.
^Qu'on me permette de répéter ici que l'argent ne pleut point dans \ mains, ne croit point dans nos champs en nature : pour avoir de gent, il faut l'acheter; et après cet achat, on n'est pas plus riche l'on ne l'était auparavant; on n'a fait que recevoir en argent une valeur aile à celle qu'on a donnée en marchandises. Une nation agricole est i riche, nous dit-on, quand on lui voit beaucoup d'argent; on a raison las doute de le dire ; mais on a tort de ne pas voir aussi qu'avant d'ac- Bérircet argent, elle était également riche, puisqu'elle possédait les ileors avec lesquelles elle a payé cet argent ; elle ne peut même jouir F4e cette richesse en argent , sans la faire disparaître pour toujours, a oins qu'elle ne l'entretienne par la reproduction des valeurs dont la vente on plutôt l'échange lui ont procuré une richesse en argent. Cette richesse en argent n'est ainsi qu'une richesse seconde et représentative delà richesse première à laquelle elle est substituée.
Il est donc évident que ceux qui, pour apprécier la richesse d'une nation, ne font attention qu'à la quantité d'argent qu'elle possède, prennent l'effet pour la cause; car une richesse en argent n'est que V effet d'une richesse en productions, converties en argent par le moyen des échanges. Entre ces deux sortes de richesses, il est une grande différence : la richesse en argent séparée de la source qui la reproduit pour vous, se dissipe par vos dépenses, de sorte que vous ne pouvez en jouir, sans vous appauvrir; elle n'est ainsi que passagère, au lieu que la richesse en productions se nourrit et se perpétue par la consommation même, tant que cette consommation n'est point de nature k altérer les causes naturelles de la reproduction.
Une autre différence encore, c'est que, par la raison qu'on ne peut faire de l'argent le même usage qu'on fait des productions; qu'il ne noue
qu'autant que nous l'échangeons contre les choses qui , par elles-mêmes et immédiatement, satisfont k nos besoins, il se trouve que plus une nation a de productions, et moins elle a besoin d'argent pour jouir; plus au contraire elle a d'argent, et plus elle a besoin de productions pour le convertir en jouissances. Ainsi, celles qui recueillent chez elles beaucoup de productions, et dont le commerce tant intérieur qu'extérieur se fait avec une grande liberté, auront toujours assez d'argent, tandis que celles qui ne recueillent qu'une quantité médiocre de productions, sont obligées, pour jouir, de faire le sacrifice de leur argent.
Je sais bien cependant que, par leurs grandes économies, disons le mot, par leurs privations, des peuples dépourvus de productions, et ne faisant commerce que de leur main-d'œuvre, de leur industrie , peuvent parvenir à thésauriser, k se former une grande richesse pécuniaire ;mais impossible é eux de la conserver, s'ils veulent en jouir : en effet, qu'est-ce qui leur aura procuré cette richesse pécuniaire? les privations auxquelles ils se seront soumis : si donc les privations cessent, voilà la source de leur richesse absolument tarie; il faut nécessairement que leurs jouissances les appauvrissent. La singulière richesse, que celle dont on ne peut jouir qu'on ne l'anéantisse sans retour ! telle est pourtant nne richesse en argent, quand elle se trouve isolée, et séparée d'une richesse en productions annuellement renaissantes : aussi, tout peuple qui ne possède qu'une richesse en argent, doit-il régler ses dépenses avec une économie qui ne convient point aux nations agricoles et productives : ceux-là s'enrichissent en ne consommant point ; et celles-ci se procurent, par la voie de la reproduction, une richesse disponible qu'elles perpétuent par la consommation même qu'elles en font.
Un homme a gagné par son industrie 100,000 francs : que fait-il pour en jouir ? Il les échange contre une autre espèce de richesse qui puisse lui donner une reproduction annuelle de 4 ou 5,000 livres; par ce moyen il fait tous les ans, et sans jamais s'appauvrir, une consommation de 4 ou 5,000 livres. Cet usage constant nous montre bien qu'une richesse en argent n'est point une véritable richesse, n'est point une richesse dont on puisse jouir sans inconvénient, à moins qu'elle ne soit l'effet d'une richesse en productions.