‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 14 sur 99 · CHAPITRE xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE xm

ifrr précédent. — Par qui snm paye* inmmlnirmeiit ks profits ou le*

is, — Erreurs relative ion. — Comment Piu-

particulkr <\v* commentants s« concilie, par le moyen dfi !;■ liberté, avec

ares l »me§. — La profi commerçants est comopotife :

ipports de cette rérité me la nécessité d'une grande libère de tomtoerec. — I plus détaillées cuire un peuple de commerçante el les Dations agricole* et productives* — Quel est chez elles le véritable intérêt rlu besoin qu'il a de l.i liberté*

Je commencerai ce chapitre par l'examen d'un rien de grande impôt*

C aux yeux des politiques ; d'une question qui parmi eux est débattue

avec chaleur, partage leurs opinions, et pourtant ne porte que sur des

mots qu'on n'entend pas. Les uns prétendent que les profits des com*

gants sont payés par les consommateurs; d'autres soutiennent que

profits sont faits sur les premiers vendeurs : quant a. nioï, je dis que

IX partis ont tout à ta fois tort et raison; que séparément ils ne

nsiderent qu'une portion d'un tout qu'on ne peut diviser, et qui souffre

ut, quelle que soit la partie dans laquelle il se trouve blessé. Les profits des commerçants doivent être placés dans la classe des frais* ; par cette raison, ils concourent à fixer le prix que les marchandent avoir dans le commerce* Un commerçant achète ici pour ndre dans d'autres lieux avec un bénéfice qu'on ne peut lui refuser: lOjen de ce bénéfice à faire par cet intermédiaire» le pris courant des marchandises qu'il trafique est plus faible pour les premiers vendeurs, lus fort pour les acheteurs-consommateurs; ladilTérence qui se trouve entre ces deux prix , est précisément la somme qui doit en rester dans ï du commerçant pour ses salaires et les frais de ses opérations, stjon se réduit donc à savoir si* dans le cas où il ne retiendrait pas rame, le vendeur vendrait plus cher, ou si le consommateur il à meilleur marché ; mais cette recherche n'a aucun objet, ucanc sorte d'intérêt : chaque consommateur n'est-îl pas alternativeheteur et vendeur pour des sommes égales*! Et ne doit-il pas toujours régner la même proportion entre toutes les \aleurs vénales, . que tes vendeur a fournissent aux acheteurs mfimes les moyens d'acheter:1

Le prix courant de ce que je vends 100 francs devient 110 livres pour vous qui le consommez , et le prix courant de ce que vous vendez 100 francs devient 110 livres aussi pour moi qui le consomme; il est évident que vous et moi nous perdons chacun 10 francs à ce marché, et qu'il est fort inutile d'examiner si c'est en vendant ou en achetant que nous faisons cette perte. Ce qu'il y a de certain, c'est que, sans cette différence entre le prix du premier vendeur et celui du dernier acheteur, ou nous payerions chacun 10 francs de moins en achetant , ou nous recevrions 10 francs de plus en vendant ; par conséquent votre consommation et la mienne se trouveraient plus fortes d'un dixième.

Nous échangeons vous et moi 100 mesures de votre vin contre 100 mesures de mon blé : des circonstances nous obligent de placer entre nous un agent intermédiaire qui, pour les services qu'il nous rend, retient sur votre vin 10 mesures, et autant sur mon blé. Sur lequel de nous deux prend-il les 10 mesures de blé, sur lequel prend-il les 10 mesures de vin? Belle question ! ce sera sur qui l'on voudra; mais toujours est-il vrai qu'il s'approprie la dixième partie de ce que, sans lui, votre vin vous permettrait de consommer en blé, et la dixième partie de ce que mon blé me permettrait de consommer en vin.

Telle est pourtant au fond cette question importante aux yeux d'un grand nombre de politiques qui, pour la plupart, l'ont décidée de manière qu'ils se sont persuadé que les agents du commerce gagnent tout sur les étrangers, et rien sur la nation dont ils traGquent les productions. C'est une telle chimère qui a fait éclore les privilèges exclusifs et les autres polices que chaque nation adopte pour donner des entraves a son commerce extérieur, et favoriser l'accroissement des profits de ses agents nationaux.

Comme toutes les erreurs s'entretouchent et se tiennent, il a bien fallu que pour étayer leur système, ces mêmes politiques regardassent les bénéfices faits par les agents nationaux du commerce, comme étant des bénéfices faits par l'Étal; et qu'ils donnassent aux intérêts particuliers de ces agents, le nom d'intérêt du commerce, ou plutôt, le nom imposant d'intérêt général de l'État. Je ne crois pas qu'il soit possible de se trompei plus lourdement, car il n'y a rien de plus opposé a l'intérêt général de l'État que l'iutérét personnel de ces mêmes agents, lorsque, pour les favoriser, on les sépare des commerçants étrangers, et qu'on renonce à k concurrence de ces derniers en leur donnant l'exclusion.

Les frais pour parvenir à la consommation, qui est la fin que tout com merce se propose, se partagent nécessairement entre tous les consom mateurs, parce qu'ils sont alternativement acheteurs et vendeurs, e qu'ainsi ce sont les vendeurs qui fournissent aux acheteurs les moyens d'à

(Mer*. Ces frais sont une dépense commune à laquelle chacun d'eux contribue, en raison de ce qu'il achète ou de ce qu'il vend; ils ont donc tous an intérêt commun à diminuer celte dépense autant qu'il est possible, au lieu que ceux qui profitent de cette même dépense ont tous intérêt de l'augmenter '.

Ainsi, par rapport au commerce, la société générale des hommes ne doit se diviser qu'en deux classes : l'une est celle des consommateurs qui foot entre eux des échanges auxquels nous avons donné le nom de commerce; l'autre est celle des agents intermédiaires qu'ils emploient sou- Tentdans ces échanges, et auxquels nous avons donné le nom de commerçants, c'est-à-dire d'hommes servant le commerce.

Rien de plus facile présentement que de fixer la véritable idée qu'on doit se former de l'intérêt du commerce, ou de l'intérêt général de l'État tu dans le commerce. 1° On ne peut le chercher dans l'intérêt particulier des commerçants nationaux, car il ne serait plus général. 2° Cet intérêt ne peut être autre chose que l'intérêt commun des consommateurs , car ce sont eux qui font le commerce, et ce n'est que pour eux que le commerce se fait; d'ailleurs, ce n'est que dans leur classe qu'on peut trouver les hommes qui constituent réellement l'État.

Ce qu'on nomme l'Etat est un corps politique composé de différentes partîmes entre elles par un intérêt commun qui ne leur permet pas de s'en détacher sans se préjudicier à elles-mêmes. Cette définition nous fait voir que l'État ne réside essentiellement que dans le souverain qui en est le chef, dans les propriétaires du produit net et dans les entrepreneurs de cutare; car leur profession est locale; ils ne peuvent se proposer d'aller Texercer dans un autre pays, attendu que chaque pays ne comporte qi'on certain nombre de cultivateurs, qui déjà sont en possession du sol : «Tailleurs, leurs effets mobiliers ne sont pas transportables comme l'argent, et ils ne pourraient sans perte, les convertir en argent9.

0 n'en est pas ainsi d'un commerçant considéré comme commerçant utilement, et abstraction faite des propriétés fonciu s qu'il peut avoir : ^quelque nation commerçante qu'il veuille s'étabiir, il trouvera place pwr sa personne et pour sa profession ; son émigration est même d'au- ^t plus facile, qu'il n'est étranger dans aucun des lieux où s'étendent ta relations de son commerce, et souvent sa fortune est répandue beaucoaP plus au dehors qu'au dedans.

V. Turgot, analysant îos effets de notre stupide système colonial, dans son Mc- ^^ à M. de Vcrgennes sur la politique que la France (levait suivre à propos 06 * insurrection Anglo-Américaine (OEuvres^t. Il, p.5:>9 à 364, édif. Guillaumiii). v ■ Pkis haut, le texte et les notes de la p. 349.

Le commerçant, eu sa qualité de ujet sdu commerce, d'homme attaché au service du commerce, n'appartient exclusivement à aucun pays en parlieu lier ; il est nécessairement cosmopolite, parce qu'il est impossible que sa profession ne le soit pas : en effet, le commerce extérieur se Tait toujours entre plusieurs nations; ainsi, le commerçant, comme instrument du commerce, est nécessairement aux gages de plusieurs nations à la fois, et son utilité est commune à toutes celles entre lesquelles se fait le commerce dont il est l'agent; qu'il soit Anglais, Français ou Hollandais, les échanges entre les nations qu'il sert en même temps , doivent tonjours se faire aux mêmes conditions pour elles, et leurs avantages réciproques doivent h cet égard être toujours les mêmes, pourvu qu'il ne leur vende pas plus cher, ou qu'il n'achète pas leurs productions à meilleur marché que ne feraient d'autres commerçants : aussi une grande ï liberté de commerce est-elle nécessaire pour mettre à l'abri de cet in- I convénient.

Quand un commerçant achète, il ne considère point de quel pays sont ses vendeurs; quand il revend, il ne considère pas plus de quel pap sont ses acheteurs; il n'est et ne doit être occupé que de deux objets: du prix de ses achats, ses frais compris, et du prix de ses reventes. Tou les acheteurs et tous les vendeurs sont et doivent être égaux à ses yeux; de quelque nation qu'ils soient, sa profession les traite et doit les traiter tous de la même manière; aucun d'eux ainsi n'est, par rapport & lui, comme commerçant, ni plus ni moins étranger que les autres; il est donc, comme commerçant, véritablement cosmopolite, homme pour qui nulle nation n'est étrangère, et qui n'est étranger pour aucune nation \

Une autre preuve que les commerçants nationaux ne font point, en cette qualité, partie des hommes qui constituent l'État, c'est que les richesses mobilières et occultes ne font jamais corps avec les richesses de l'État, et même ne s'accroissent qu'aux dépens de celles de l'État H n'y a que les productions annuellement renaissantes dans l'État qu'on puisse regarder comme richesses pour l'État, en raison de la valeur vénale qu'elles ont dans le commerce. Cette sorte de richesses est la seule qui devienne disponible, et qui puisse contribuer aux charges de l'État : impossible d'établir des impôts sur les salaires ou bénéfices des commerçants ; un tel impôt n'est pour eux qu'une augmentation de frais dont il faut qu'ils soient indemnisés comme des loyers de leurs maga-

1 « Que le marchand dont le capital exporte le superflu d'un pays, dit Ad. Smilh dnns sa belle analyse des différents emplois du capital, soit naturel de ce pays, on soit étranger, c'est une chose fort peu importante. » (Rich. des nations, 1, p. 457,

l'dii liuillauiniu).

sios et des autres dépenses qu'ils sont obligés de faire. Mal à propos s'imagine-t-on qu'un impôt sur eux diminue leurs bénéfices : ceux-ci sont réglés par la concurrence, subsistent ainsi nécessairement et indépendamment des frais dont ils ne peuvent se dispenser; s'ils se ressentent d'an tel impitt, ce ne peut être qu'autant qu'ils augmentent tellement leurs frais, que les consommations en soient sensiblement diminuées : ik gagnent moins alors, parce qu'il y a moins de consommateurs en état de les employer.

Je ne m'arrêterai pas plus longtemps sur cette vérité que j'ai déjà démontrée dans les chapitres où j'ai traité de l'impôt : j'ai fait voir que ces sortes d'impôts indirects retombent toujours et nécessairement sur les produits de la culture; mais ce que je dois ajouter ici, c'est que, si jt des besoins urgents mettaient l'Étal dans la nécessité de chercher des ressources en argent, il n'aurait aucun moyen pour se procurer l'argent de ses commerçants nationaux à meilleur compte que celui des commerçants étrangers : ces deux richesses en argent ne lui appartiennent donc pu plus l'une que l'autre, au lieu que dans un tel cas les revenus des propriétaires fonciers lui préparent des secours qu'ils ont intérêt de ne pu lai refuser, parce qu'il importe à la sûreté de leur propriété de les accorder.

Noos avons vu précédemment que le produit net des terres est la seule richesse disponible dans une nation * : l'intérêt commun du souverain et de celle nation est donc d'avoir le plus grand produit net possible; or, ib ne peuvent obtenir cet avantage qu'en retirant le plus grand prix possible de leurs productions. Le commerçant , au contraire , quoique national, a un intérêt tout opposé; car ce qu'il gagne est en diminution <k ce même prix, et par conséquent du produit net qui fait la richesse UftIQe du souverain et de la nation.

Le commerçant, considéré relativement à la nature de ses richesses, «t donc cosmopolite, comme il l'est à raison de sa profession. Le terme de cosmopolite ne doit point être regardé comme une injure : je parle 'xi des choses et non des personnes, de la profession du commerçant, # point du tout de ceux qui l'exercent; il se trouve souvent parmi eux excellents patriotes, nous en avons des exemples, et j'en ai même quel- <ptfois été témoin, tandis qu'il s'en trouve de très mauvais parmi les hommes attachés au sol par un droit direct ou indirect de propriété, ûnsi que par leur profession. La bigarrure des sentiments, des affections purement morales ne doit être ici d'aucune considération : nous sommes Partis de l'ordre physique, et nous n'envisageons les hommes que dans

1 v- plus haut , ch. H, notamment.

Mi* MERCIER DE LA RIVIÈRE.

les rapports physiques qu'ils ont entre eux, parce que ces rapports sont les seuls qui soient évidents, qui ne varient point, et qu'on puisse calculer avec sûreté.

Le nom de cosmopolite que je donne ici aux commerçants doit également convenir a un militaire considéré comme militaire uniquement, ï un savant considéré comme savant , a tout homme dont la profession peut s'exercer partout. Celle du commerçant diffère seulement des autres, en ce qu'il lui est impossible de servir une nation sans en servir une autre en même temps, et que ses opérations sont naturellement et nécessairement établies sur les territoires étrangers comme sur celui de sa nation.

Qu'on ne m'impute donc point de vouloir déprimer les commerçants; non-seulement je crois toutes les professions utiles, mais j'honore même la leur en particulier : elle est peut-être la seule où Ton puisse trouver les grands jrocédés de la bonne foi; cette franchise qui ne se dément jamais: cette confiance si respectable qui fait que la parole est un contrat; qui tient lieu de gage, de sûreté; qui, par les facilités qu'elle met dam les négociations, accélère et multiplie nos jouissances. Aussi, cette profession est-elle précieuse à raison des talents qu'elle exige , des vertu morales qu'elle suppose, des services qu'elle rend à l'humanité : c'est par son entremise que toutes les parties de la terre s'en tre-touchent, que chaque climat parvient à s'approprier les productions et l'industrie des autres climats, que les hommes se sentent unis les uns aux autres par le lien de leur intérêt commun, que la société générale enfin développe tous ses avantages et nous fait jouir de tout le bonheur qui nous est destiné.

Telle est l'idée que nous devons nous former des vrais commerçants; mais en même temps que je rends a cette profession l'hommage qui M est dû, je me fais un devoir, pour elle-même, de ne point dénaturer ses intérêts, de ne point les faire sortir du rang où cet ordre immuable, l'ordre essentiel des sociétés, les a placés; ce serait leur rendre M mauvais office : au lieu d'être les amis et les associés des autres hommes, ils deviendraient leurs ennemis. Je dis donc que, malgré l'utilité dont ils sont, ils ne forment dans la société générale qu'une classe d'hommes salariés par tous les autres hommes , et servant toutes les nations indistinctement, tous les premiers propriétaires des choses commerçâmes. Dans cette position, il est évident que les intérêts particuliers des commerçants nationaux ne sont point cet intérêt majeur que nous nommons l'intérêt du commerce ; que ce dernier, au contraire, consiste principalement dans l'intérêt commun de ces premiers propriétaires, les seuls qui dans chaque nation forment essentiellement le corps politique de

l'État, parce que tous les avantages de leur existence sociale sont attachés à la conservation de l'État et des liens qui les tiennent unis a rÉlat1.

Si le commerce extérieur était institué de manière que l'intérêt de ces premiers propriétaires fût sacrifié a celui des commerçants nationaux, h nasse des reproductions, et par conséquent des choses commerçâmes, dminnerait progressivement; le commerce, alors altéré dans son principe, serait lui-même l'instrument de sa ruine, et les commerçants, enveloppés nécessairement dans ce désordre général, deviendraient bientôt les victimes de leurs intérêts mal entendus.

Si au contraire le commerce favorise, comme il le doit, l'intérêt de ces mêmes propriétaires, on peut compter sur les plus grands efforts possibles pour féconder la reproduction, par conséquent sur la plus grande abondance possible des choses commerçables ; les moyens de consommer se multipliant ainsi de toutes parts, chaque nation s'assure le plus grand commerce possible; et, dans ce cas, les profits des commerçants doirent se multiplier comme les consommations. Tel est donc l'avantage inestimable de Tordre, qu'il n'est dans la société aucune classe d'hommes dont l'intérêt particulier, quand il est bien entendu, ne fasse partie de Fintérêt général, ou plutôt dont l'intérêt particulier, pour être bien entendu, ne doive être parfaitement d'accord avec l'intérêt commun de toutes les autres classes.

Pins vous creuserez cette réflexion, et plus vous trouverez que l'ordre de la nature ramène a l'unité toutes les sociétés particulières, et même tontes les classes particulières de chaque société ; qu'elles peuvent se différencier par les fonctions, mais jamais par les intérêts; que, sur ce dernier article, les hommes sont tous associés par une nécessité naturelle cl impérieuse à laquelle :!s ne peuvent se soustraire; qu'il est dans cet ordre immuable qu'ils soient tous utiles les uns aux autres, qu'ils jouissent tons les uns par les autres, qu'ils se servent tous mutuellement pour l'augmentation commune de leurs jouissances. Si quelques-uns d'entre ew veulent s'écar'.er de cet ordre essentiel, se séparer de cette société générale, isoler leurs intérêts particuliers, les détacher de l'intérêt com- Mfl des autres hommes, tous leurs intérêts alors s'entre-choquent et se brisent réciproquement; troublés par les contradictions dans lesquelles ife tombent à chaque pas, ils ne se proposent plus de remédier à un désorfreque par un autre désordre; bientôt l'art de s'entre-nuire devient ''étude dont chacun croit devoir s'occuper, et de cette étude on voit

'• plus haut, p. 34* etsuiv.

naître des principes politiques qui ne peuvent servir qu'à augmenter la confusion et les maux qui en résultent nécessairement \

La manière dont l'intérêt bien entendu des commerçants tient à l'intérêt commun des autres hommes, sape par les fondements tout système qui tend a concentrer le commerce d'une nation dans une classe particulière de commerçants, pour en exclure toutes les autres classes; par ce moyen vous diminuez la concurrence, vous l'énervez; elle n'a plus assez de force pour obliger les agents de votre commerce de tenir au rabais leurs salaires ou leurs profits : de là s'ensuit que les consommateurs nationaux achètent plus cher et vendent à plus bas prix. Ainsi, la plus grande liberté possible du commerce est évidemment le moyen unique de concilier l'intérêt particulier des commerçants nationaux avec l'intérêt commun de la nation : sans cette liberté, ces deux intérêts sont toujours et nécessairement en opposition ; dès-lors l'intérêt particulier se détruit lui-même en détruisant 1 l'intérêt commun.

Qu'on ne dise donc plus aux puissances foncières» aux nations agricoles et productives : « Voyez tel et tel peuple ; voyez comme ils s'enri- « chissent par le commerce ; et que leur exemple vous apprenne que fin- « térêt du commerce est dans l'intérêt de vos commerçants. » Nous pouvons désormais leur répondre : il est naturel que chez un peuple qui n'est composé que de commerçants , l'intérêt du commerce ne soit vu que dans l'intérêt particulier de ces mêmes commerçants; puisque ces peuples n'ont d'autres revenus que les salaires qui leur sont payés par les nalions qui se servent d'eux pour commercer entre elles, toute leur politique, toutes leurs vues doivent se tourner vers l'augmentation de ces salaires; mais chez les nations agricoles et productives, l'intérêt du commerce est VintérH de la reproduction ; car c'est par le moyen de la reproduction, et pour la reproduction, que le commerce est institué; c'est sur elles-mêmes que sont pris les salaires ou les bénéfices des commerçants ; la diminution de ces mêmes salaires est donc ce qu'elles doivent se proposer, parce que cette diminution devient pour elles augmentation de richesses.

' <în ne se rappelle pas assez qu'antérieurement aux Physiocrates> les vérités précédentes n'étaient que des lieux-communs de morale , dont personne ne tenait compte dans l'application. Montaigne croyait sincèrement que le dommage de tu* pouvait constamment faire le profit de l'autre; et Voltaire imprimait de la meilleure foi du nmiidc, article Patrie de son Dictionnaire philosophique : « Telle est la roii.liiim hum, nue, que Hitihaiter la grandeur de son pays, c'est souhaiter du ma! à M-*; xoisins.... 11 est clair qu'un pays ne peut gagner sans qu'un autre perde. » Ceft ••!■ principe !".iux, accrédité surtout par l'ignorance et la cupidité mercantiles, qui .-i-iï «]»• Jmso ;iux écrits de presque tous les auteurs anglais qui ont traite de la ri- .!ï:-m' avant Smith (V. plus haut, p. 286]. (t. I>.)

De tels peuples diffèrent des puissances foncières, en ce qu'ils ne forment point de véritables corps politiques, au lieu que ces puissances ont une consistance physique, et dont rien ne peut ébranler les fondements. En effet, chez ces peuples un commerçant ne tient a l'État par aucun lien qu'il ne puisse rompre aisément ; partout ailleurs il peut être égalaient commerçant, faire les mêmes opérations et les mêmes proGts. Il n'en est pas ainsi des hommes vraiment nationaux ; leurs intérêts les tiennent attachés au sol, de manière qu'ils ne peuvent que perdre en s'eipatriant. D'ailleurs un peuple de commerçants n'existe que par le commerce qu'il fait des productions étrangères, commerce qui demain peut lui être enlevé par d'autres nations. Son existence politique dépend de quelques préférences qu'il peut perdre d'un instant à l'autre; ainsi, le propre d'une puissance de cette espèce est de pouvoir être détraite sans coup férir et sans injustice.

Une autre différence encore, c'est qu'un peuple de commerçants, quels qoe soient leurs profits, ne peut jamais former un État riche, parce que la richesse des particuliers n'est point du tout celle de l'État : il est sensiblo qu'ils ne peuvent s'enrichir que par leurs économies; or, l'autorité publique d'un État ne peut rien prendre sur le produit des économies; car on n'économise que pour jouir, et nécessairement vous devez cesser d'économiser, dès que les économies cessent de rester k votre profit. Ce n'est pas cependant que chez un peuple de cette espèce, la richesse des particuliers ne puisse quelquefois permettre à l'État de faire de grands efforts; mais cela ne peut avoir lieu que dans des temps d'une grande effenrescence, d'un grand enthousiasme : ces sortes d'événements , qui sont des jeux de l'opinion, et qui tiennent h l'arbitraire, n'ont rien du commun avec un ordre immuable qui renferme en lui-même le principe <te sa durée.

II n'y a donc que les nations agricoles et productives qui , en raison de leur territoire, puissent fonder une grande puissance, une puissance solide : chez elles la richesse de chaque particulier n'est point un béné- "c© fait sur un autre particulier de la même nation ou sur un étranger; el'e ne peut croître que par une plus grande abondance ou par une plus fi^nde valeur vénale de ses productions; cet accroissement, par conséquent, ne peut avoir lieu, que la richesse personnelle du souverain, ainsi QUe la richesse commune et disponible de la nation , ne croissent en m$nte temps. L'intérêt du commerce est donc pour une telle nation l'intérêt de la culture : c'est la le seul et véritable objet qu'elle doive se proposer dans son commerce extérieur, si elle veut le faire servir à l'ac- Croissement de sa richesse et de sa population. Or, il est évident que, P°u* remplir cet objet, la plus grande liberté possible est celle qui con-

vient à son commerce extérieur; que ce n'est qu'à la faveur de celle grande liberté, que le cultivateur peut être assuré du plus grand débit possible, et au meilleur prix possible; conditions sans lesquelles la plus grande abondance possible des productions ne peut jamais avoir lieu, ni donner à aucune nation et à son souverain la plus grande richesse possible f.

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