I. — Véritable prospérité des Arts stériles
Quand les deux premiers arts caractéristiques des sociétés policées prospèrent dans un état, c'est-à-dire 1° quand l'autorité souveraine, instruisante, protégeante, administrante, perfectionne de mieux en mieux les connaissances utiles, l'industrie, l'émulation de bien faire, la justice et la paix intérieure, les relations politiques , honnêtes et avantageuses, les forces militaires sagement combinées, la juste et légitime perception de ses seuls vrais revenus, leur emploi le plus prudent, le plus équitable, le plus fructueux pour l'État et pour le souverain ;
En conséquence, quand le plus grand nombre des propriétaires fonciers s'occupent sans cesse d'améliorer, d'étendre, de perfectionner à qui mieux les avances qui vivifient le territoire et le transforment en riches héritages, après que l'autorité l'a partout couvert de ses grandes propriétés communes, qui sont la source de l'opulence publique et privée, ce qui caractérise la prospérité de l'art social ;
Quand l'instruction, la liberté, les facilités ont multiplié la race précieuse des entrepreneurs ou directeurs en chef des exploitations productives, et de leurs vénérables coopérateurs; quand elles ont augmenté leur savoir ou leurs progrès dans l'art fondamental de multiplier les productions de la nature, en épargnant le sol, les hommes et les frais; leur pouvoir ou l'accroissement continuel et progressif des richesses d'exploitation de cette masse de fonds ruraux ou d'avances primitives, vrai palladium des empires, qu'on doit regarder comme l'objet le plus sacré, parce qu'il est la cause la plus immédiate de la reproduction annuelle qui comprend toutes subsistances et matières premières , sans lesquelles il n'y a rien , et parce qu'il est sans cesse exposé aux plus grands dangers, soit aux dangers naturels des saisons, des épidémies et des autres fléaux du ciel, soit aux dangers factices de la cupidité envahissante, à ceux d'une législation erronée, d'un fisc dévastateur, d'une cupidité mal entendue , d'un monopole légal ou frauduleux, qui détrui-
ENTRODOGTfON A LA PHILOSOPHIE ÉCONOMIQUE. 7Sfi
sent tant de richesses d'exploitation dans les États mal administrés; quand au contraire la certitude bien établie de ne trouver aucun obstacle ii toute amélioration des travaux productifs , a toute jouissance du fruit de ces travaux, anime de plus en plus l'émulation ou le vouloir de perfectionnai les exploitations lïm tîliantes, ce qui caractérise la prospérité de Fart productif;
Alors, il est évident que Vart stérile va toujours en prospérant de mieux en mieux , parce que la reproduction annuelle des subsistances et des matières premières va toujours eu croissant; parce qu'il naît de quoi rnir la vie et le bien-être h un plus grand nombre de créatures humaines; parce que les hommes ont plus de savoir» plus de moyens pour se procurer, avec moins de temps, de peines et de frais, tes jouissances miles ou agréables.
La prospérité des deux premiers arts entraine donc nécessairement (elle du troisième, — Mais la prospérité apparente et momentanée de ce troisième art dans un État n'est pas toujours, et nécessairement, reflet de celle de deux premiers; elle peut au contraire avoir pour cause leur dégradation et leur ruine; c'est une vérité trop facile a comprendre, et malheureusement trop aisée à prouver par l'expérience.
IL — Prospérité apparente de CArt Btérite^ causée par te luxe.
Quand la ruine de FÉtat donne h Fart stérile un faux air de prospé-
6, cause féconde des plus désastreuses illusions, c'est le plus souvent le luse pnblie ou privé qui produit ce trop funeste effet
Si le souverain et les personnes privées, au lieu de dépenser sagement leurs revenus annuels vraiment disponibles, veulent encore dépenser leurs fonds mêmes, c'est-à-dire s'ils veulent employer en jouissauces purement stériles (telles qu'en procurent par leurs travaux les ouvriers façonne urs, les négociants, les voiluriers, les personnes dévouées îi quelques services personnels d'agrément ou d'utilité) la portion même qui devrait entretenir la culture annuelle, ses premiers préparatifs ou ses procédés journaliers ; celle qui serait nécessaire aux réparations habituelles des propriétés foncières; celle que demanderait la conservation des bonnes et utiles institutions sociales de l'autorité igname, protégeante, administrante ; en ce cas, il est évident que, <lune part, vous allez multiplier et enrichir pour le moment la daim
rde aux dépens des deux autres, car vous transformerez en ouvriers
talonneurs , en voiluners, en négociants, en ministres de vos commo*
dites et de vos plaisirs, une foule d'hommes que vous arracherez aux
as de l'art social et a celles de l'art productif; vous emploierez,
aux ouvrages et salaires de ces agents de la classe stérile, toutes les richesses qui devaient servir k l'entretien des avances souveraines de l'État, k celui des avances foncières de vos héritages, k celui des avances ou primitives ou annuelles de toutes les exploitations productives.
Elle sera donc plus nombreuse, plus florissante en apparence, que ne devrait l'être la classe stérile d'un État dont le souverain et les personnes privées sacrifient, en dépenses de cette espèce, les richesses qu'il faudrait employer au maintien et k la perfection des deux autres arts, a l'entretien et à l'amélioration des travaux utiles qui caractérisent ces deux arts, et qui sont les avances ou les causes de la production.
Cette multiplication excessive des travaux ou dépenses purement stériles, qui se fait aux dépens des travaux utiles et nécessaires k l'entretien de la production , est précisément ce qu'on doit appeler luxe, dans les gouvernements ou dans les personnes privées. — Car luxe veut dire excès de dépenses stériles. Qui dit excès, suppose une règle, une me-» sure. Or, il en est une physique, essentielle, évidente, et la voici : tout ce qui est nécessaire k l'entretien des avances souveraines de l'État, k celui des avances foncières de tout héritage, a celui des avances primitives ou annuelles de toute exploitation productive, n'est pas disponible, c'est-à-dire ne peut ni ne doit être consacré par qui que ce soit k des jouissances purement stériles; il a son emploi marqué, son usage indispensable. Le détourner de sa destination, c'est excéder la mesure du revenu disponible. Telle est la véritable définition du luxe f.
Son effet apparent est donc une espèce de prospérité pour les arts stériles, un moment de plus grand bien-être pour ceux qui se livrent a ce luxe ou qui profitent de ces profusions. — Mais son effet ultérieur, c'est de dégrader la production, dé diminuer progressivement les récolles par l'altération des cultures ou des autres exploitations productives, par la détérioration des propriétés foncières, parla ruine, le trouble et la confusion des grandes propriétés communes, et de toutes les institutions sociales.
On ne doit donc plus se méprendre sur les caractères du luxe public ou particulier. S'il procure aux États ou aux personnes privées un éclat passager, ce n'est qu'en opérant et consommant leur ruine.
Une comparaison bien simple aurait dû faire sentir cette importante vérité. Le propriétaire d'un héritage bien entretenu, qui rapporte par an dix mille francs de revenu clair et liquide, peut éclipser pendant deux ou trois ans, dans une capitale, par son faste et ses profusions, le sage propriétaire d'une terre de trente mille livres, mais k condition qu'a la fin
Voir plus liant la note des pages 545 et 597.
de ce terme, ses terres dégradées seront vendues par décret k la poursuite de ses créanciers , et qu'il ira mourir k l'hôpital. — Il en est de même des empires. On peut, par des emprunts, par des taxes exorbitantes, dépenser le fonds de l'État au lieu d'en dépenser le revenu , c'est-à-dire attirer k la recette du fisc tout ce qui devrait servir k l'entretien, à l'amélioration des héritages particuliers; tout ce qui devrait servir à l'entretien, à l'amélioration des cultures ou des autres exploitations productives, même au maintien et à la perfection des plus utiles d'entre les arts stériles : on peut employer cette recette excessive aux dépenses les plus frivoles du faste , de la dissolution , des guerres inutiles et destructives.
Dans le premier cas , vous verrez les agents de tous les arts frivoles, et leurs travaux les plus recherchés, se multiplier pendant deux ou trois ans autour du dissipateur. Dans le second cas, vous les verrez couvrir pendant quelque temps la surface de l'État qui se ruine, surtout inonder les capitales et les résidences des souverains, dont le patrimoine est administré comme celui d'un dissipateur. — Donc , le luxe public ou privé sera très utile, pendant quelque temps seulement, a quelques agents de la classe stérile; c'est Ik ce qu'ont voulu dire ses partisans, et leur observation n'est que trop véritable.
Mais, après ce court espace, toutes les classes de la société, toute l'humanité souffrent par lui des préjudices réels, en proportion de ce que les récoltes sont dégradées; c'est une observation non moins véritable faite par les censeurs du luxe. — Gardons-nous donc avec grand soin de confondre ces deux sortes de raisonnements, que tant de politiques ont affecté de prendre pour être exactement les mêmes : « Lart social c et l'art productif prospèrent dans tel état; donc Y art stérile ne peut c manquer d'y prospérer. » Ce premier raisonnement est de la plus suprême évidence, et je n'ai plus besoin d'insister sur la preuve, c Lart c stérile parait prospérer dans tel État; donc Vart productif ei l'art soc cial ne peuvent manquer d'y prospérer. » Ce second raisonnement est absolument différent du premier; la conséquence en est essentiellement douteuse, et trop souvent elle se trouvera d'une fausseté très manifeste, quand il faudra la vérifier.
III. — Autres causes d'une prospérité qui n'est qu'apparente.
Ce que je dis de la prospérité générale apparente des arts qui caractérisent la troisième classe, n'est pas moins facile k démontrer, relativement k la prospérité particulière de quelques-unes de leurs branches.
Par exemple , on trompe souvent les princes , les administrateurs de l'État et le public, en leur présentant, comme preuve indubitable de
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prospérité, rétablissement de quelque manufacture locale. Hais od leur cache que la naissance de celle-là suit ou causera la destruction de quelque autre; souvent, qu'on a prodigué pour de pareils établissements des avances qu'on s'est procurées au préjudice des propriétaires fonciers et des cultivateurs, par conséquent au préjudice des récoltes dont rien ne peut jamais compenser la perte.
Une autre illusion moderne est encore de prendre l'accroissement do trafic maritime , comme une preuve infaillible de la prospérité d'an État. — II est vrai qu'un empire bien organisé, qui jouirait dans tout le reste d'une grande prospérité, ferait probablement un assez grand commerce maritime. De riches consommateurs sont bien aises de jouir des productions naturelles de tout l'Univers.
La multiplicité des exportations et des importations peut donc être l'effet de l'opulence, qui marche à la suite de la bonne administration publique ou privée.
Mais, à la place de cette prospérité réelle, maintes et maintes causes désastreuses peuvent aussi multiplier les importations et les exportations maritimes : on peut les réduire à deux chefs, les unes sont naturelles, et les autres factices.
1° Yoici un exemple des premières. Supposez deux nations agricoles et commerçantes, dont le territoire produirait du vin, des grains, des fourrages pour nourrir des bétes à laine : tant que les récoltes des trois genres prospéreraient dans chacune de ces nations, il se ferait entre elles peu de communications maritimes; les plus riches et les plus curieux seulement de chaque nation voudraient , pour la variété de leurs jouissances, consommer quelques vins des plus exquis, et quelques draps des plus beaux de l'autre peuple.
Mais supposez que, par un accident naturel , l'intempérie des saisons ruine pendant quelques années les vignes de Tune et les terres ou les pâturages de l'autre , ces deux pertes trop réelles et trop désastreuses en elles-mêmes n'en occasionneront pas moins un grand accroissement de communications entre elles, un grand accroissement dans leur trafic maritime; car il faudra que l'une emprunte de l'autre tout le vin qu'elle voudra boire, et qu'en échange elle envoie tout le grain ou toute la laine que celle-ci voudra consommer.
En ce cas, il y aura peut-être cent fois plus de commerce de mer, et cependant il y aura pour le total des deux nations précisément la moitié moins de richesses et de jouissances, puisqu'il aura péri d'une part la moitié des vins qu'elles buvaient, d'autre part la moitié des grains dont elles se nourrissaient.
Qu'on juge à présent si prospérité des empires et accroissement du
ntTfiOOUCTION A là PHILOSOPHIE ÉCONOMIQUE, 7V;
négoce des ports mûé liment la même chû&£, si quelquefois ils
-ont pas très évidemment le contraire!
2* Voici un exemple frappant des causes factices qui font accroître le iralie maritime, non-seulement sans augmenter , mais au contraire en diminuant le bien-être des autres classes de ta société : c'est celui des colonies modernes de quelques européens, des Anglais, par exemple, dans les iles de l'Archipel d'Amérique, qui leur fournissent dn sucre, du tabac et de Tindlgo,
Le colon anglais, producteur de sucre, est obligé d'aller chercher un
sol à la Jamaïque, à la Dominique, a la Grenade; il est oblige de tirer
ouvriers cultivateurs de l'Afrique; ses subsistances, ses meubles, ses
vêlements de l'Angleterre, et de renvoyer dans cette métropole toutes
productions, quoique la plupart ne s'y consomment pas, et soient
réexportées ailleurs.
Il est certain que ce système entraine beaucoup de voyages sur mer, qu'il occupe beaucoup de voitures et de matelots , qu'il procure beau-
np de salaires et de bénéfices aux négociants des ports. Car il faut embarquer des marchandises pour le commerce ou la traite des nègres a la dite d'Afrique; des subsistances pour ces malheureux esclaves et pour leurs premiers conducteurs, qui les transportent par une seconde course aux colonies anglaises; et notez qu'il en faut acheter et voiturer le quintuple au moins du vrai nécessaire, parce qu'il en périt, avant d'avoir produit deux récoltes, plus de quatre sur un qui se sauve des mille causes de mort qui les assiègent
Quand ils sont la sous la conduite de blancs, il faut un troisième voyage d'Europe en Amérique pour voiturer a eux et à leurs maîtres tous les instruments de leurs travaux, presque toutes leurs subsistances, tous les objets qui servent aux jouissances des Européens enrichis par leurs peines; car la politique mercantile a fait sévèrement prohiber aux Anglais d'Amérique la culture ou la fabrication des denrées et des ouvrages de l'Europe.
Un quatrième voyage ramène en Angleterre le sucre de ces colons, leur tabac, leur indigo; uu cinquième les réexporte dans le reste du inonde commerçant, — Eh bien ï dès le premier voyage, ces marchands d'hommes qui vont a la traite des nègres, n'auraient qu'à demander des cannes de sucre, au lieu de demander des créatures humaines; on les leur donnerait grosses, succulentes, délicieuses, car toute l'Afrique en est pleiue; les hommes et les animaux en vivent habituellement la, suivant le rapport unanime des voyageurs et des géographes,
Le sucre serait donc infiniment plus commun et moins cher pour les consommateurs anglais, si Ton eut pris le parti le plus simple et le [dus
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naturel , celai de laisser les nègres dans leurs propres pays cultiver leurs cannes en paix, et de leur donner l'eau-de-vie, le fer, les verroteries et les autres marchandises d'Europe en échange, non pas de leurs enfants ou de leurs voisins, mais de leur sucre brut et de leur indigo ; car cette plante y croit aussi tout naturellement.
On pourrait citer une infinité de semblables exemples.
Il restera donc démontré que la prospérité de quelques-uns des arts stériles, même celle de tous les arts de cette espèce, est un signe équivoque de la prospérité générale des empires, puisqu'elle peut être apparente et momentanée, n'ayant pour cause que le luxe public ou privé, que des malheurs naturels, que des pertes causées par les erreurs ou la cupidité d'une administration vicieuse.
C'est une des principales vérités économiques dont notre siècle a besoin que les preuves soient souvent répétées, pour détruire les préjugés trop enracinés et les routines trop invétérées de quelques gouvernements politiques, dus à cette fausse opinion , que la prospérité de l'art stérile est une marque infaillible du bien-être des empires.