‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 42 sur 99 · I. — Du Despotisme arbitraire asiatique · texte numérisé non relu

I. — Du Despotisme arbitraire asiatique

La politique usurpatrice et destructive, ouvertement adoptée par les Despotes arbitraires de l'Asie , définit l'autorité suprême : le droit acquis par la force de disposer à son gré des propriétés personnelles de tous les sujets, et par conséquent de toutes leurs propriétés mobilières et foncières, sans autre règle que sa volonté.

Dans cet état de violence et d'usurpation universelle, toute idée de liberté, de propriété, est regardée comme un attentat, parce que c'est un germe de révolte contre les idées du commandement arbitraire et de l'obéissance passive, qui font la base du despotisme déréglé.

Les mandataires du souverain arbitraire ne sont vis-à-vis de lui que des instruments purement passifs de ses volontés quelconques; ils sont vis-à-vis du peuple, ce que le despote est lui-même pour eux. Obéir et souffrir , c'est toute la loi des sujets, c'est-à-dire qu'ils sont réduits par la force à cette dure nécessité.

Tout ce que l'arbitraire du commandement laisse à chaque individu de liberté personnelle, de propriétés mobilières et d'héritages privés, n'est censé qu'un bienfait tacite du seul propriétaire universel, bienfait qu'il peut reprendre à son gré, sans autre raison que son vouloir et son pouvoir.

L'idée fatale et bizarre d'être propriétaire de la personne d'autrui, de plusieurs personnes par milliers et par millions, de toutes leurs facultés même intellectuelles et morales, est le caractère essentiel du despotisme arbitraire; c'est elle qui constitue le maître et les esclaves : le maître, qui a seul une liberté et des propriétés ; l'esclave , qui n'a pas même la propriété de ses organes corporels, ni de son intelligence.

Ce délire de l'esprit humain emporte avec lui, de par la nature, un caractère de réprobation ineffaçable; il est en contradiction perpétuelle avec la raison, autant qn'avec l'attrait naturel, qui porte inévitablement et sans cesse tous les hommes à se procurer leur bien-être personnel, à mettre en usage pour ce bien-être tout ce qu'ils ont de facultés.

Quoi ! ces milliers d'hommes sont à vous, et ne sont pas à eux-mêmes ! Vous le croyez et vous le dites! Mais sentez- vous leurs douleurs, sentez-vous leurs plaisirs? Est-ce pour que vous puissiez voir, qu'ils ouvrent les yeux; pour que vous entendiez, qu'ils prêtent l'oreille; pour que vous digériez, qu'ils mangent; pour que vous reposiez, qu'ils s'endorment? Non»

Eh bien ! ne vous laissez donc plus dire que leurs personnes , que leurs organes corporels, que leurs facultés intellectuelles ne leur sont

1UU L'ÂBBÉ BAUDEAU.

pas propres à eux , que c'est à vous qu'en appartient la propriété , car c'est la plus folle comme la plus inique des absurdités.

Nulle violence, quelque atroce, quelque perpétuelle que vous la supposiez, ne peut détruire la propriété personnelle de l'homme, ne peut empêcher que ses organes et ses facultés ne soient à lui. Ce ne sera jamais vous, quoique vous fassiez, qui aurez froid quand votre esclave se gèlera, qui vous désaltérerez quand il boira, qui concevrez quand il réfléchira.

Non-seulement vous ne pouvez pas vous attribuer à vous-même sa propriété personnelle, mais encore, par une suite nécessaire, vous ne pouvez pas faire que son travail soit à vous; car son travail n'est que l'usageou l'application de ses facultés corporelles ou intellectuelles, et ses conceptions, ses volontés, ses actions , sont et seront toujours les siennes, non les vôtres.

Tout votre pouvoir se réduit donc à l'empêcher d'user de sa propriété personnelle de la manière qu'il saurait, qu'il pourrait , qu'il voudrait le faire , ou à lui ravir le fruit du travail qu'il aurait accompli en usant de cette propriété.

Vous ne détruisez donc point ses deux titres naturels , mais vous l'opprimez par violence ; vous violez sa liberté, vous usurpez par force le droit de jouir, qui résulterait en sa faveur de l'usage qu'il aurait fait de sa propriété personnelle; vous vous attribuez le fruit de son travail : oppression et usurpation, voilà tous les titres du despotisme arbitraire.

Dès lors toutes relations ne sont plus que d'attaque et de défense, que d'opposition et de guerre continuelle : c'est la force et l'adresse qui luttent sans cesse contre l'adresse et la force.

L'analyse politique de ces États les réduit à trois classes, savoir: premièrement, le Despote lui-même ; secondement, ses mandataires ; troisième^, ses simples sujets, soit propriétaires, soit cultivateurs, soit agents de la classe stérile.

Premièrement donc, le Despote arbitraire croit être tout, parce qu'il le dit , et parce i-i'on le lui fait croire; mais il n'est rien dans le fait au physique et au moral, pour peu que son empire s'étende au-delà de certaines bornes très étroites, et porte sur une certaine quantité d'individus.

Un homme fort , courageux, actif, intelligent et bien armé, peut, au moyen de beaucoup de peines et de sollicitudes, s'asservir réellement et physiquement pour quelque temps un petit troupeau de créatures huhumaines, faibles, timides, ignorantes, paresseuses, désarmées. Ces êtres subjugués dépendront effectivement de ses volontés à lui seul : il sera tout vis-à-vis d'eux.

Mais, si le troupeau se multiplie trop, s'il s'éloigne, ce n'est plus de la

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volonté personnelle du maître, c'est de celle du mandataire qu'il dépend h chaque instant, — C'est ainsi que dans la réalité les Despotes arbitraires ne commandent qu'aux femmes, aux eunuques, aux visîrs de leurs palais seulement, parce qu'il sont sous leurs mains : ceux-ci commandent seulement aux pachas, aux eadis; mais les cadis commandent aux peuples.— Quand un habitant de Smyrne obéît, c'est ïi la volonté du cadi, à la force de les satellites ; et celte volonté, fût-elle directement Contradictoire à celle du sultan, du visir , du pacha ( ce qui arrive souvent), l'habitant ohéiraiL II est impossible d'organiser autrement le despotisme arbitraire.

Ce sont de degrés en degrés les volontés et les forces intermédiaires qui dominant par des ordres absolus. Jusqu'à la vérification, il reste toujours problématique, si le commandement qui s'exécute est celui du Despote lui-même, si ce n'est pas précisément le contraire. Tout est donc sans cesse dans le trouble et l'incertitude respective parmi ceux qui commandent Des ordres qu'on n'a pu prévoir, qu'on ne peut pas juger, puisqu'ils n'ont ni règle ni mesure ; des ordres qu'on n'est jamais assuré de bien connaître, puisqu'ils passent par des organes infidèles, qui ont souvent intérêt à les dénaturer; des ordres qu'on n'est jamais assuré de faire exécuter , parce qu'on est obligé de les confier k des subalternes qui peuvent risquer la désobéissance dans l'espoir d'un plus grand avantage, c'est de là que dépendent les dignités, les biens, la vie mandataires du despotisme arbitraire et déréglé, — Dans cet état il serait absurde pour eux d'examiner si le souverain, si les peuples ont un intérêt commun. Que leur servirait de le connaître? Conformes ou non h cet intérêt commun, il faut que les ordres absolus s'exécutent : c'est l'intérêt unique et véritable de ceux auxquels ils sont confiés.

Inutile et absurde d'examiner s'il est un ordre naturel, prescrit par la raison, pour la propagation et le bien-être de l'espèce humaine sur la terre? Conformes ou non à cet ordre naturel, il faut que les commandements arbitraires soient obéis.

Inutile et absurde d'examiner s'il y a une loi naturelle , une justice par essence, une règle éternelle, immuable, du bien et du mal moral? Conformes ou non à cette règle, à cette loi, à cette justice, il faut que "mies les volontés soient accomplies,

lgnorcral*solinnent,oublierousedissimulerlaloi naturelle de la justice

par essence, Tordre naturel de la bienfaisance universelle, les intérêts

du souverain et des sujets % c'est la nécessité à laquelle sont réduits les

lits subalternes de tous les grades dans le despotisme arbitraire:

ir existence entière dépend trop souvent de leur exactitude aies M., 1er. — Ils uni par conséquent un autre intérêt , c'est celui de les

7/jG L'ABBÉ BAUDEÀU.

Caire méconnaître au peuple sur lequel ils doivent dominer. L'idée de justice essentielle , d'ordre bienfaisant et conservateur, de véritable intérêt commun, est tellement inconciliable avec celle du commandement arbitraire et de l'obéissance purement passive, qu'on ne peut établir Tune qu'en détruisant l'autre.

Tout est bien lorsqu'il est commandé, tout est mal quand il est défendu, tout est indifférent quand aucun ordre ne le caractérise en bien ni en mal: voilà nécessairement le code universel du despotisme arbitraire.

Ainsi le pouvoir de l'oppresseur universel, qui n'a d'autre titre que la force , est lui-même dans un continuel danger, parce que les efforts des bommes qu'il tient armés pour asservir son troupeau, peuvent sans cesse ou devenir impuissants contre la multitude, ou se tourner contre lui-même.

Ce point de vue menaçant, que l'histoire de cent et cent révolutions fatales rend encore plus sensible, excite nécessairement la défiance universelle, qui constitue d'une part tous les mandataires du despotisme arbitraire de degrés en degrés en un véritable état de guerre, de division, d'opposition continuelle entre eux-mêmes, et qui les nécessite d'autre part à se tenir sans cesse vis-k-vis des peuples comme des ennemis en présence. Car, enfin , les divisions les plus marquées, les oppositions les plus inconciliables, les animosités les plus vives, et les guerres les plus envenimées entre les hommes, ne peuvent pas avoir d'autre motif ni d'autre effet plus funeste, que de faire dépendre les propriétés foncières ou mobilières, la liberté personnelle et la vie des uns, de la force et de la fantaisie des autres.

Il ne faut pas en excepter le Despote arbitraire , lui-même qui parait opprimer seul tous les autres; il n'est évidemment, dans la réalité, que l'esclave de l'opinion et de la [volonté des principaux chefs qui dirigent la force prédominante par laquelle est opprimée la multitude éparse et désarmée : la moindre circonstance, la moindre fantaisie peut les décider contre sa personne ; alors, s'ils ont assez de bonheur et d'habileté, le Despote arbitraire est sacrifié comme le dernier des hommes. Combien n'en est-il pas d'exemples dans l'histoire !

Jamais on ne fera prononcer à la raison humaine que ce soit Xintérét des hommes d'être réduits a cette cruelle dépendance de la force et de la fantaisie d'autrui.

On peut constituer l'homme qui sent et qui pense dans un tel état de périls menaçants, qu'il choisisse par sagesse, entre les violences de son oppresseur, ccllesqui lui paraissent les plus supportables; qu'il les souffre par prudence, maisen se réservanttoujours tacitement de les adoucir, et de les repousser par l'adresse ou par la force aussitôt qu'il le pourra,

ns s'exposer à de plus fortes peines, ou qu'il se sentira le courage affronter les plus extrêmes dangers.

Mais il faudrait trop de forces combinées, trop d'attentions continuelles, op de moyens infaillibles, pour contenir en cet état une multitude imense d'hommes instruits, prenant seulement patience , et attendant ccasion de jouir de leur droit naturel.

Il est donc plus simple d'abrutir cette multitude, afin qu'elle ne conisse aucun moyen de sortir de l'oppression, qu'elle n'ait pas même loisir de réfléchir sur son état; car espérer qu'on persuadera par la ison et par l'intérêt, aux hommes éclairés, qu'il vaut mieux être esclaves le libres, ce serait le comble du délire.

Ignorance profonde, crainte vive et continuelle, habitude invétérée de ît souffrir dans le peuple ; assujélissement perpétuel de tous les mantaires, du maître, nécessités à l'obéissance purement passive et à l'exélion de tout commandement quelconque : tels sont les ressorts du spotisme arbitraire. — Telles sont ses relations politiques avec le reste s hommes opprimés par son pouvoir; relations de violences, d'usurpabs, de guerre continuelle. — Heureusement pour l'humanité, quoie cet état de guerre entre tous les hommes soit le caractère essentiel despotisme arbitraire, les hostilités n'y sont pas générales et contielles, sans quoi tout périrait en très peu de générations dans les ipires asservis k ce monstrueux régime.

Le peuple (et sous ce nom sont compris, dans les despotismes arbitres les propriétaires fonciers, les cultivateurs et les agents de la classe aile), le peuple est considéré comme le troupeau du maître. De cette Se fondamentale, résulte une seconde opinion universelle, qui balance peu dans les effets celle du pouvoir arbitraire de donner et de faire écater les ordres les plus absurdes et les plus pernicieux , sans mver jamais de résistance, ni même de retard à leur exécution. — \ maître est censé ne vouloir pas qu'on détruise son troupeau , à oins qu'il n'en donne l'ordre exprès et positif; il est censé ne vouloir a que les bergers en usent pour eux-mêmes à son préjudice : cette Se retient souvent la main des subalternes ; elle sert de frein à leur pidité; elle force quelquefois l'avidité même la plus stimulante des urpateurs à des ménagements.

Une partie du peuple jouit plus ou moins de ses propriétés et de ses tertés pendant ces espèces de trêves ou de suspensions d'hostilités , iî résultent d'un défaut actuel de volontés destructives dans le maître i dans ses mandataires; et c'est lk ce qui relarde un peu la désolation laie des pays infectés de cette contagion. — Mais, outre que l'état haluel est toujours un état général de guerre et d'oppression, les hosli-

lia L'ABBÉ BAUDEÀU.

lités universelles ou particulières du Despote arbitraire lui-même, ou de ses ministres inférieurs, y sont fréquentes et ne peuvent manquer de l'être.

L'orgueil qu'inspire l'idée d'un pouvoir sans règle et sans mesure; l'avidité des jouissances agréables dont l'habitude est si facile à contracter dans un pareil état; surtout l'ignorance profonde des lois de la justice essentielle, et de Tordre bienfaisant de la nature qui en fait le caractère, sont des sources trop abondantes de volontés destructives, pour que la trêve salutaire soit générale et continuelle en faveur du peuple entier ou des personnes privées; et c'est là ce qui rend infaillible la désolation de ces empires.

Car, enfin, l'effet de cette guerre fondamentale et des hostilités fréquentes qui en résultent, est évidemment que le peuple n'a ni le savoir, ni le vouloir, ni le pouvoir de perfectionner les avances foncières, les travaux productifs et les opérations des arts stériles, et que les mandataires du pouvoir oppresseur substitué à l'autorité, au lieu d'employer leurs forces, leurs talents personnels et les revenus publics à lui procurer l'instruction, l'émulation, l'aisance, les facilités, ne les emploient qu'à le rendre plus ignorant, plus craintif et plus incertain sur son existence et sur ses possessions ; plus dénué de moyens de vigueur et de courage.

Une seule idée manque au despotisme arbitraire : c'est celle impropriétés, qui concilie d'une manière si simple, si naturelle, lesidées d'autorité souveraine et de liberté sociale dans les vraies monarchies, et qui opère une si parfaite unité d'intérêt, une si heureuse harmonie dans les relations politiques entre le prince et ses sujets, comme nous allons le développer.

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