PAR L'AUTEUR DES ÉPHÉMÉRIDES
Vous me demandez , Madame, une explication du fameux Tableau économique. Je vais vous la donner la plus claire qu'il me sera possible.
CHAPITRE I. — Des productions naturelles et des avances qui les font naître.
1° Production totale ou reproduction.
Considérez , Madame , la terre couverte de ses productions naturelles au moment de la récolte, rassemblez dans votre imagination tous les êtres des trois règnes que nous savons approprier à nos jouissances, les animaux de l'air, de la terre et des eaux , que la chasse , la pêche et l'éducation domestique font servir à nos besoins et à nos plaisirs , soit par eux-mêmes, soit par quelquesunes de leurs dépouilles ; tous les végétaux qui croissent sur la surface de notre globe, que l'homme recherche dans les lieux où le sol semble les produire de lui-même , ou qu'il multiplie par la culture, tout ce qu'il en recueille, tout ce qu'il en extrait , tout ce qu'il en conserve pour le consommer ; ajoutez enfin les matières souterraines et minérales que l'art tire des entrailles de la terre et du
1 Plus d'un auteur moderne a parlé du Tableau économique sans savoir en quoi consistait cette formule, dont les Physiocrates ont, sans doute, fort exagéré l'importance, mais qui n'est pas moins une expression abrégée, très ingénieuse, des points fondamentaux de leur système. Cet écrit de l'abbé Raudeau ne permettra plus de se méprendre sur la nature et l'objet de cette fameuse Table, et; il complète, avec beaucoup de lucidité, l'analyse, un peu trop succincte , qui en avait été donnée par son inventeur (V. Quesnay, p. 57 et suiv. de ce volume). II nous a paru d'autant plus utile de comprendre cet ouvrage dans la réimpression des œuvres principales de l'École économiste, qu'on le trouve aujourd'hui fort difficilement. Publié d'abord dans les Épficmê rides du Citoyen^ il n'y en a eu qu'uni* édition a part, et tirée à un très petit nombre d'exemplaire*, en 1770. (E. D.)
$em des rochers ; rassemblez tout* cette masse des bienfaits de la nature, reçue par les hommes dans l'espace d'une année : voilà , Madame, la production annuelle, ou la reproduction totale, dont l'idée si facile à saisir est le premier fondement du Tableau économique et de son application.
Mais arrêtons-nous un moment à ce premier pas; et pour vous épargner bien des peines, appuyez sur cette première définition, et ne passez point au numéro suivant, sans avoir gravé profondément dans votre esprit les mots de production totale ou reproduction , avec l'idée qu'ils doivent toujours y rappeler ; qu'il en soit de même à tous les autres, on ne conçoit bien un tout qu'après avoir attentivement pénétré chacune des parties.
2° avances annuelles.
Vous savez, Madame , que le grain qui remplit vos greniers, que les fourrages rassemblés dans vos granges, que le vin qui bouillonne dans vos celliers, sont en même temps des présents de la nature et des fruits du travail des hommes; vous savez qu'il a fallu préparer la terre, semer ou planter, cultiver, récolter ; nourrir et entretenir les ouvriers agricoles dévoués à ces travaux ; alimenter et loger les animaux domestiques : voilà , Madame , les avances annuelles. Toute récolte est précédée ou accompagnée de ces travaux et de ces dépenses, qui se renouvellent chaque année. La chasse, la pêche, l'exploitation des mines et carières, l'art d'élever les grands et petits troupeaux, exigent des avances annuelles.
Remarquez , Madame, que les dépenses de ce genre précèdent ou accompagnent chaque année la production et la récolte, qu'elles la préparent et l'occasionnent immédiatement ; c'est pourquoi l'épithète de dépenses productives leur convient à merveille. Les avances que vous faites chaque année pour payer un jardinier et ses manoeuvres , pour lui fournir des graines , des plants , des engrais, est productive des fleurs et des légumes qui croissent dans votre parterre et votre potager. Celle que fait chaque année votre fermier pour entretenir son berger et sop troupeau , est productive de la laine qu'il vend après la la tonte de ses moutons ; la poudre à canon qu'on brûle dans les mines pour faire sauter les pierrçs en éclats , la dépense qu'on fait en salaires , en bois , et autres matières chaque année, pour extraire, laver, broyer, fondre les matières, sont en quelque sorte productives de la masse de métal. Le minerai ne se sème pas, il ne se multiplie point , mais la nature qui l'a créé semble prendre plaisir à le cacher avec soin ; le travail et les dépeuses des hommes l'arrachent des abîmes et des rochers.
Concluons, Madame, que les avances annuelles sont la première espèce de dépenses productives, que ce sont les préliminaires indispensables de la récolte et les causes préparatoires les plus immédiates de la production totale, seconde idée aussi simple, aussi aisée à saisir et à retenir que la première.
3° Avances primitives de l'exploitation.
11 est, Madame, une sorte de dépense nécessaire à la reproduction annuelle, mais qui ne se renouvelle pas en entier tous Us ans; vous pouvez voir dans votre
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jardin la même brouette , le même arrosoir, les mômes cloches de verre , les mêmes instruments de diverses espèces, qui servent pendant plusieurs années ; il en est de même de toute sorte (V exploitation.
Je mets ici à dessein ce mot générique d'exploitation, à la place de celui de culture, qui ne peut convenir que très imparfaitement à plusieurs des productions naturelles : on dit exploiter une ferme, un vignoble , un bois de hautefuiaie, une mine , une carrière ; on ne dit pas communément cultiver les trois derniers.
Les cuves, les pressoirs, les échalas, et les outils de plusieurs espèces sont les avances primitives ou les dépenses de premier établissement de la culture des vignes; il faut pour les grains, des charrues et des charrettes, des animaux de labour, de transport et d'engrais, et plusieurs instruments de divers genres.
Pourquoi tous ces objets de dépenses sont-ils appelés avances primitives ou de premier établissement ? Vous le voyez , Madame, c'est qu'il faut commencer par elles. Avant que d'entreprendre aucun travail de culture ou d'exploitation , il faut se précautionner et se munir d'instruments, d'animaux, de tontes les choses nécessaires à son entreprise.
Vous voyez encore que cette espèce de dépense n'est pas moins productive que la première , qu'elle n'influe pas moins sur la récolte ou sur la production totale annuelle, quoiqu'elle ne se renouvelle pas en entier tous les ans , comme les fruits qu'elle concourt à faire naître.
U° Utilité des avances primitives.
Ce n'est pas assez, Madame, de croire que les avances primitives ou de premier établissement sont aussi productives que les avances annuelles de la culture ou de l'exploitation, il faut que vous remarquiez, avant de passer outre, quel est le double but, quelle est la double utilité de ces avances primitives.
Leur premier but est d'épargner les dépenses journalières et annuelles, et c'est en cela que consiste leur première utilité ; une bonne charrue, attelée de quatre forts chevaux, laboure en un seul jour plus de terre que dix hommes n'en pouraient bêcher à la main ; une charrette traînée par les mêmes animaux vous transporte en une journée plus de fruits récoltés que dix hommes n'en porteraient ; il ne faut qu'un seul charretier, les chevaux vivent en partie de la paille et du fourrage que les hommes ne mangeraient pas , et ils restituent en engrais une partie de cette dépense. C'est aussi pour diminuer les travaux continuels , et les salaires des hommes, qu'on invente, dans les carrières et les mines, des machines qui transportent les fardeaux , qui épurent les matières, qui dessèchent les eaux nuisibles en plus grande quantité, avec moins de consommation et de dépense. Epargne de dépense journalière et annuelle, voilà donc le premier des motifs qui engage aux avances primitives. Combien de peines , de salaires et d'embarras, s'il fallait transporter, pressurer , cuver la vendange et le vin par petites parcelles , et de même voittirer une à une les barriques dans les grands vignobles !
Le second objet qu'on se propose dans les avances primitives, c'est do multiplier la quantité des productions , d'améliorer leur qualité , ou d'assurer leur
conservation ; c'est, par exemple, pour ces trois motifs à la fois, qu'on met aux vignes des échalas ; c'est pour la conservation et la qualité que vous avez dès paillassons, des treiHages à vos espaliers, des cloches de verre sur les couches de votre potager.
5° Entretien, réparations et rénovations des avances primitives.
Vous savez, Madame, que les outils et les machines de toute espèce, grands et petits, qui forment la première portion des avances primitives ou de premier établissement , se consomment par l'usage ; il vous faut renouveler de temps en temps les arrosoirs, les bêches, et les autres outils de jardinage ; il faut même une suite habituelle de réparations, et d'ailleurs il arrive toujours des accidents et des pertes imprévues.
Il vous est facile de concevoir que, dans les grandes entreprises de culture , dans les fortes exploitations de bois, de carrières, de mines et autres semblables travaux, il se fait une dépense assez forte pour le rétablissement périodique des premiers instruments , qui forment les avances primitives.
Les animaux de toute espèce exigent un pareil entretien. De même que vous êtes obligée de renouveler de temps en temps à la ville vos voitures et vos chevaux, tout de même votre fermier est obligé de renouveler à la campagne sa charrue, ses charrettes, ses tombereaux , ses chevaux de labour et ses voitures ; vos meubles ne durent pas toujours , et ceux de la ferme, de la vacherie, de l'étable, du parc à moutons, s'usent aussi ; les cuves, les pressoirs et les échalas surtout ont grand besoin de rénovation. Les dangers et les accidents sont bien plus fréquents et plus coûteux à la campagne.
Pour prendre un point fixe dans une matière où les diversités naturelles et accidentelles sont si grandes, on a estimé, Madame, qu'il fallait consacrer, à peu près chaque année, un dixième du prix principal , à l'entretien et à la réparation des avances primitives : c'est-à-dire, que, si vous supposez dans une grande et belle ferme, pour trente mille francs de pareilles avances primitives, il en coûtera trois mille livres pour leur réparation habituelle , en compensant les années , les unes par les autres, du fort au faible, et les accidents ou cas fortuits avec les événements ordinaires ; en sorte que l'entretien , les réparations , les rénovations successives, naturelles ou accidentelles, coûtent chaque année un pour dix, et par conséquent dix pour cent des avances primitives ; remarquez bien, surtout, qu'il ne faut pas confondre ces dix pour cent avec les avances annuelles^ ci-dessus expliquées.
6° Proportions entre les avances annuelles et les avances primitives des diverses exploitations.
Un peu de curiosité sur les travaux champêtres vous convaincra , Madame, que les avances annuelles et les avances primitives ne sont pas entre elles , en une même proportion , dans toutes les espèces d'exploitations rurales ; il en est qui coûtent moins d'abord , et plus chaque année ; il en est, au contraire , qui coûtent plus au premier établissement et moins de frais annuels
Par exemple, les bois, les prés, les vergers exigent peu d'avances annuelles et presque point d'avances primitives ; ils ne coûtent que peu de façons'et les
frais de la récolte. Les vignes, au contraire , exigent annuellement de grandi travaux à bras , ainsi que les potagers, mais moins à proportion d'avances primitives. La culture des grains, quand elle est bien entendue, exige, au contraire, moins d'avances annuelles et plus d'avances primitives. L'exploitation des carrières et des mines exige beaucoup des unes et des autres.
Il fallait donc , Madame, prendre encore une moyenne proportionnelle pour raisonner uniformément et conséquemment dans une si grande variété. On a calculé la proportion qui règne entre les avances primitives et les avances annuelles d'une bonne et grande culture de grains, en Picardie, en Normandie, dans la Beaucc, l'Ile de France et la Brie, on a pris l'état moyen, et le résultat a donné la proportion d'un à cinq, c'est-à-dire, Madame, que mille francs d'avances annuelles supposent cinq mille livres d'avances primitives, deux mille francs d'avances annuelles, dix mille livres d'avances primitives.
Vous ne me demanderez pas sans doute, pourquoi former ici des évaluations moyennes, au lieu de raisonner en détail sur chaque espèce particulière. Vous savez qu'en tout calcul philosophique et même économique, on prend toujours ainsi des moyennes proportionnelles, d'où il ne résulte aucune erreur; vous dites tous les jours, quand vous voulez compter la dépense d'une maison , de la table, des voitures, etc., la consommation de pain, de vin, d'épiceries, de bonne chère, se monte à tant par tête, l'un portant l'autre ; les chevaux dépensent en foin , en paille, en avoine, tant par an , l'un portant l'autre, et ainsi du reste. Vous vous moqueriez , avec raison , d'un épilogueur, qui vous dirait comme une grande objection : mais, Madame, tous les hommes et tous les animaux ne dépensent pas également, en comparaison l'un de l'autre, ni même également chaque jour et chaque semaine; vous lui répondriez : je le sais,mais il y a une mesure moyenne, et quand on s'en sert, on est sûr de se tromper très peu, ou point du tout. Plus le nombre sur lequel on opère est grand , plus le fort compense le faible.
C'est ainsi qu'on * opéré dans le Tableau économique. Pour évaluer à une mesure moyenne la proportion entre les avances primitives et les avances annuelles de diverses sortes d'exploitations, on a choisi celle de la bonne culture des grains, qui donne, par expérience, des avances primitives valant cinq fois les avances annuelles, à raison de dix mille livres d'avances primitives, et de deux mille livres d'avances annuelles pour chaque charrue de grande culture, attelée de quatre chevaux, exploitant tous les ans cent vingt arpens de terre ; c'est-à-dire, quarante arpens de froment, quarante de menus grains, quarante de jachère ou de terre qui ne rapporte point de grains.
Vous avez vu, dans le numéro précédent, que l'entretien et les réparations habituelles et successives des avances primitives étaient évaluées chaque année à un dixième de la valeur de ces mêmes avances primitives, et de là , vous pouvez conclure que les dépenses d'entretien des avances primitives sont toujours la moitié des avances annuelles. Ce calcul arithmétique est bien simple, Madame, qu'il ne vous effarouche pas : deux mille francs d'avances annuelles supposent dix mille francs d'avances primitives , comme vous venez de le voir : première vérité. Or, dix raille francs d'avances primitives exigent un dixième ; c'est-àdire, cent pistolcs d'entretien, de réparations et rénovations, successives, na-
tureUes ou accidentelles, et cent pistoles sont sûrement la moitié de deux mille livres; par conséquent, Y entretien des avances primitives est la moitié des avances annuelles. Avouez, Madame, que la logique et l'arithmétique sont de belles choses, et qu'il y a bien du plaisir à raisonner en forme.
Trois charrues exigeraient donc ,six mille francs d'avances annuelles , trente mille livres d'avances primitives , car cinq fois six font trente ; donc , trois mille livres d'entretien , à raison de dix pour cent, car la dixième partie de trente est trois; donc, cet entretien serait encore la moitié tout juste des avances annuelles, car trois mille livres sont la moitié de six mille.
Croiriez-vous , Madame , que des hommes , et des hommes accoutumés aux sciences, même à raisonner sur les affaires d'État, ont trouvé ces calculs difficiles et compliqués : croiriez-vous qu'on a nommé tout cela de la métaphysique ? En ce cas, vous auriez sûrement fait souvent de la métaphysique, sans le savoir, avec votre femme de chambre, votre marchande de modes, votre maître d'hôtel, et vos fermiers ; il n'est pas un seul compte qui soit aussi composé que celui-là. La moindre fermière esl donc une grande métaphysicienne ! car, elle est obligée de faire souvent de semblables calculs.
Résumons, avant d'aller plus loin, tout ce qui concerne les avances primitives ou de premier établissement
Elles forment la seconde espèce de dépenses productives ; elles ont pour objet , la diminution des dépenses annuelles , la multiplication , la conservation , la qualité des récoltes; elles exigent un entretien de dix pour cent , et elles valent cinq fois autant que les avances annuelles , en sorte que leur entretien équivaut à la moitié de ces avances annuelles.
7° Des avances foncières.
Vous avez vu , Madame, un potager tout formé ; vous avez considéré d'abord tout ce qu'on y recueille ,• puis , en rétrogradant sur les causes productives , ou sur les préparatifs de la récolte , vous avez considéré les dépenses que le jardinier, ses ouvriers et ses travaux font chaque année ; nous les avons nommées dépenses annuelles. Vous avez ensuite distingué la dépense qui se fait en instruments de divers genres, qui ne s'usent pas en entier tous les ans, mais qui n'ont besoin que d'entretien; nous les avons nommées avances primitives du jardinage ou de la culture du potager.
Mais, Madame, il faut avoir un jardin , avant de penser à le faire cultiver ; et la nature, abandonnée à elle-même, ne fait point de jardin , proprement dit , ni de prés, ni de vignes, ni de terres labourables. Elle offre, au travail de l'homme, des lieux favorables pour les former ; mais il faut qu'il en soit le créateur. Il faut niveler le terrain, en ôter les pierres, y répandre des engrais, l'enclore de murs, de fossés, de haies vives où sèciies, y aligner des carrés, y planter des arbres et arbustes, en espaliers ou en buissons ; il faut un logement pour le jardinier, pour ses instruments, ses fruits , ses graines et ses légumes, autre espèce de dépenses. Voilà , Madame, la fondation d'un jardin potager ; les frais qu'elle exige sont les avances foncières , troisième et dernière espèce de dépenses productives.
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Vous voyez que les vignes demandent pour avances foncières la prcjraration du sol , une plantation , et en outre la construction des édifices qui renferment les pressoirs et les cuves, enfin des caves ou celliers pour les barriques. La culture des grains entraîne le défrichement des terres, l'extirpation des arbres et arbustes et de leurs racines, l'écoulement préparé à toutes les eaux qui noieraient la récolte; de plus, un corps de ferme ou de métairie, des granges, des écuries, un logement et un jardin à légumes pour les cultivateurs.
Les bois eux-mêmes, quand on veut en planter de bonne espèce, exigent des avances foncières, et les mines de toute sorte ne s'exploitent point en grand sans des fondations plus ou moins considérables.
Il est un moyen fort simple et fort usité d'éviter tous les embarras et même les dangers auxquels sont exposés trop souvent les défricheurs, les planteurs, les bâtisseurs, les créateurs enfin qui mettent en valeur une terre inculte ; ce moyen consiste à faire l'acquisition d'un bien tout fait ou déjà rendu productif. Le prix que donne l'acquéreur est de sa part le remboursement des avance» foncières. La propriété que cède le vendeur est le droit qui résulte de ces avances foncières , car la terre est proprement à celui qui la met en valeur ; combien de milliards d'arpens de sol, dans l'Europe même, sont encore au premier occupant? Combien de contrées en France où vous achèteriez pour moins de vingt sous l'arpent , d'un prétendu propriétaire, des vastes landes ou marais, dont le défrichement ou le dessèchement vous coûterait trois ou quatre cent livres par arpent d'avances foncières !
L'acquéreur est donc le représentant du premier défricheur ; il en exerce les droits à titre du remboursement qu'il lui a fait de ses avances, comme l'héritier les exercerait par le privilège de sa naissance, et de la loi qui rend transmissibles les hérédités foncières.
8° Résumé du premier chapitre.
Voilà , Madame , les trois sortes d'avances ou de dépenses productives qui préparent et occasionnent la récolte annuelle des productions que la nature accorde au travail des hommes. Les premières à considérer qui sont les plus voisines de la récolte, les plus immédiates, sont les avances annuelles en subsistances ou salaires d'hommes et d'animaux, eu semences et consommations qui se renouvellent tous les ans, et qui se font journellement en vue de préparer la production , de la récolter, de la conserver.
Les secondes dépenses productives, en rétrogradant, sont les avances primitives qui se font tout à la fois, lors du premier établissement d'une exploitation, mais qui ne se renouvellent pas totalement chaque année, n'ayant besoin que d'un entretien , de réparations successives , de rénovations plus ou moins éloignées, qu'on peut évaluer à un dixième chaque année par compensation , ce qui forme une dépense annuelle pour leur entretien de dix pour cent de leur somme totale; en sorte que cent mille livres d'avances primitives, faites lors du premier établissement, en instruments, outils, machines et animaux, exigent chaque année dix mille livres d'entretien , et ainsi à proportion.
En prenant pour moyen terme naturel , entre les différentes exploitations, la
bonne culture des grains , les avances primitives sont évaluées à cinq fois la valeur des avances annuelles ; c'est-àAlire , que deux mille livres d'avances annuelles supposent dix mille francs d'avances primitives, et ainsi à proportion ; par exemple, cinq mille francs d'avances annuelles supposent cinq fois cinq, ou vingt-cinq, mille livres dlavances primitives.
D'où nous conclurons, s'il vous plait, comme une conséquence arithmétiquement démontrée, que Y entretien des avances primitives, qui en est la dixième partie, vaut précisément la moitié des avances annuelles qui en sont la cinquième partie , car le dixième est la moitié du cinquième ; dix mille francs d'avances primitives sont pour deux mille francs d'avances annuelles, parce que deux est la cinquième partie de dix , et les mêmes dix mille francs exigent mille livres d'entretien, ou le dixième de la somme.
Enfin , les troisièmes dépenses productives, en rétrogradant encore, sont les avances foncières , qui ne sont pas faites proprement pour l'exploitation ou la culture, mais qui préparent le sol à la recevoir, et à y correspondre utilement
Si nous étions partis de l'aspect d'une terre en friche , au lieu de commencer comme nous avons fait , par la récolte, nous aurions fait le chemin tout au rebours; nous aurions considéré, premièrement , les avances foncières, les défrichements , les nivellements , les fossés , les plantations , les édifices ; secondement , les avances primitives de la culture ou de l'exploitation, les instruments, les outils de toute espèce, les animaux domestiques des grands ou des petits troupeaux, et môme les oiseaux de basse-cour ; enfin, nous serions venus aux avances annuelles, aux salaires et subsistances des hommes , aux semences annuelles, à la nourriture et à la garde des animaux. Nous aurions été obligés de parcourir ces trois degrés avant de parvenir à la première récolte.
Trois espèces d'avances ou de dépenses productives : tel est , Madame , le précis de ce premier chapitre qui, doit rester profondément imprimé dans votre tête avant de passer outre; mais, pour l'y mieux graver, il faut vous accoutumer à les poindre à vos yeux et à vous en faire des tableaux qui seront les premières ébauches du fameux Tableau économique.
9° Premier Tableau économique.
Vous allez voir, Madame , que nous avons entrepris un travail qui n'est pas bien difficile. Voici en quoi consistera notre premier tableau.
Ordre direct.
lo Terre en friche, ou sol en non valeur, |2o Avances foncières, Dépenses productives J 30 Avances primitives , ( de la ™llUTe
}del de Vea
1 4" Avances annuelles, jde Vexploilati<m, 5° Récolte qui en résulte.
Ordre rétrograde.
1° Récolte actuelle,
, 20 Avances annuelles, I de *£"*" Dépenses productives &° Avances primitives, J ^ 1 exploitation. \4° Avances foncières,
3° Terre en friche, ou sol en non valeur qu'on a rendu productif.
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C'est ce qu'il faut imprimer, d'abord, en caractères ineffaçables dans votre imagination. Ce n'est pas tout, et voilà des calculs qui vont suivre , mais il ne sont pas effrayants.
10° Second Tableau économique, calculé.
Déjà vous devez, Madame, en savoir assez pour faire vous-même les comptes que je vais mettre ici en exemples : il s'agit des avances annuelles, de leur proportion avec les avances primitives et avec l'entretien de ces dernières.
Le premier objet à fixer, c'est la valeur des avances annuelles : supposons là de deux mille livres , combien vaudront les avances primitives ? C'est la première question ; vous multipliez par cinq , cinq fois deux font dix , donc nous aurons dix mille livres d'avances primitives, première solution ; quant à l'entretien, vous êtes la maîtresse de prendre comme il vous plaira, ou la dixième partie de ces mêmes avances primitives, ou, si vous voulez, la moitié des avances annuelles. Voici donc le tableau, dont les avances annuelles occupent le centre ou la place du milieu , les avances primitives la ligne supérieure, et leur entretien la ligne inférieure.
Premier exemple.
Avances primitives :
cinq fois 2 mille livres valent 10 mille livres.
Avances annuelles 3,000 livres.
Avances annuelles 7,000 livres.
Entretien des avances primitives :
le 10e de 10 mille livres, ou la moitié de 2 mille livres, valent mille livres.
Second exemple.
Avances primitives : cinq fois sept mille livres valent 35,000 livres
Entretien des avances primitives :
le 10e de 55 mille livres, ou la moitié de sept mille livres, valent 3,500 livres.
Il faut , Madame, vous bien familiariser avec ce calcul ; vous saurez quelles sont les dépenses productives, ou les avances des trois espèces, qui préparent h récolte.
C'est le premier objet à considérer, à bien connaître et à bien retenir, pour entendre le Tableau économique dans sa totalité et dans ses conséquences.