CHAPITRE 11.— De la reproduction totale, des reprises et du produit
1° De la reproduction totale.
Je ne vous ai tenu, Madame, qu'un seul instant les yeux attachés sur la récolte des productions naturelles , et tout-à-coup je vous ai fait rétrograder sur les avances annuelles, primitives et foncières qui sont les dépenses productives
les moyens efficaces dont l'homme se sert pour provoquer la fécondité de la nature.
Revenons sur cet objet qui doit être toujours notre point capital, et le centre d'où partiront toutes nos spéculations. Vous avez vu, dans le premier chapitre, tout ce qui précède et préparc la récolte : considérons là maintenant en ellemême, avant de passer outre et d'examiner ce qui doit la suivre.
Nous allons avoir encore trois objets à distinguer dans cette masse générale de productions naturelles, que les hommes ont recueillie chaque année des mains de la nature ; mais vous verrez tout-à-1'heure, Madame, que ces objets vous sont déjà connus, et que vous êtes sans le savoir très familiarisée avec les idées qu'il s'agit de ranger à leur place, et de graver encore profondément dans votre esprit.
La récolte annuelle est donc ce qu'on appelle reproduction totale : c'est le premier objet, et elle se divise nécessairement en deux portions; savoir : en reprises et en produit net; c'est ce que vous entendrez facilement, moyennant deux mots d'explication sur l'idée du cultivateur auquel appartiennent les reprises, et du propriétaire auquel appartient le produit net
2° Du Propriétaire.
Vous vous souvenez, Madame , des définitions assez claires que nous avons établies des trois espèces d'avances productives. Vous avez vu que les avances foncières préparent le sol , le disposent à la culture et à l'exploitation , mais qu'elles ne sont elles-mêmes ni culture, proprement dite, ni exploitation. Les édifices de la ferme, des celliers, de la serre, de la fonderie et autres semblables; les nivellements des champs , les fossés , les clôtures , les premières plantations, l'ouverture des terrains pour en extirper les obstacles, tout cela n'est que préliminaire ; les dépenses en sont grandes, sans doute, mais c'est par elles [que s'acquiert la vraie, la juste, l'utile propriété foncière. Jusqu'au moment où se font ces premières avances , la propriété qui est accordée par des actes de l'autorité publique, transmise par succession, ou acquise à prix d'argent, n'est guère que le droit exclusif de rendre un jour le sol capable de produire,
Acheter un héritage ci-devant mis en valeur, c'est rembourser au premier défricheur, ou à ses représentants, le capital qu'il avait dépensé pour cet objet, et à ce titre lui succéder en tous ses droits. Mais, Madame, le créateur ou l'acquéreur d'un jardin, d'un vignoble, d'une ferme ou de tout autre bien semblable , qui rapporte annuellement des "productions naturelles , a deux partis à prendre après sa création ou son acquisition': celui d'exploiter par lui-même, d'en prendre les soins et d'en faire les frais , ou celui d'appeler un autre pour faire cette exploitation, suivant les conditions dont ils seront convenus.
Le rôle du propriétaire se borne donc aux avances foncières : combien de gens achètent des terres en valeur et les laissent entre les mains des anciens fermiers, sans jamais se mêler en rien de leur culture et de leur production !
3° Du Cultivateur.
Le rôle du cultivateur consiste donc à faire les avances primitives et les avances annuelles de la culture ou de l'exploitation. Le propriétaire peut en prendre la
peine et en faire la dépense; mais alors il est chargé d'un double personnage ; il
est en même temps propriétaire et cultivateur.
Cette d:*:nction est bien simple et bien facile à retenir. Acheter à ses dépens les instrumtns et les outils qui doivent servir continuellement à l'exploitation ou à la culture, avec les animaux, les graines et les semences de toute espèce, qui en font le premier établissement ou les avances primitives; puis, payer annuellement la solde des ouvriers et la subsistance des animaux quelconques, employés journellement aux travaux champêtres qui se renouvellent sans cesse, c'est être le cultivateur, le véritable chef et l'entrepreneur de l'exploitation.
Ainsi, Madame, vous êtes véritablement cultivatrice et chef de votre jardin potager, parce que vous avez acheté, et que vous entretenez à vos dépens tous les outils et instruments divers du jardinage ; parce que vous salariez annuellement votre maître jardinier et ses ouvriers ; mais.si vous preniez le parti de le donner à loyer, comme on fait des marais ou terres légumières qui sont dans les faubourgs et les environs de Paris, vous ne seriez plus que propriétaire ; le jardinier, qui le prendrait de vous à titre de location, ferait lui-même les avances primitives et les avances annuelles ; il en serait le cultivateur.
U° Des reprises du Cultivateur.
La totalité des avances annuelles et l'entretien des avances primitives, c'est là, Madame, les deux objets que nous appelons reprises du cultivateur ; parce qu'en effet , il en doit reprendre chaque année la valeur sur la récolte ou sur la reproduction totale. C'est une portion privilégiée, qu'il faut prélever nécessairement avant tout pour continuer l'exploitation ; sans cette restitution , la culture cesserait tout-à-coup, ou du moins irait sans cesse en se dégradant , jusqu'à son extinction totale.
Concevez un honnête cultivateur, qui tient de vous, pour neuf années , une ferme de trois charrues, ou de trois cent soixante arpens de terre ; qui, dans le moment du premier établissement , la garnit d'instruments aratoires, de meubles, d'outils, d'animaux domestiques, de vivres et de semences , pour la valeur de trente mille livres de capital , ou d'avances primitives, et qui fait annuellement six à sept mille francs d'avances annuelles ; en quel état est-il juste, efit-il convenable, est-il intéressant , même pour toute espèce de bien public, qu'il se trouve à la neuvième année, lorsque son bail expirera ?
L'équité vous dit, Madame, que son fonds primitif, son capital de trente mille livres, doit être plutôt augmenté que diminué ; car enfin , toute peine vaut un salaire, toute avance de fonds exige un honnête intérêt , tous risques et périls habituels demandent une compensation du fort au faible : ces principes n'ont pas besoin de preuves.
Voudriez-vous, Madame, vous engager à dépenser beaucoup d'arçent, à travailler sans cesse pendant neuf ans, depuis le lever de l'aurore jusqu'au coucher du soleil, à essuyer en plein champ l'ardeur de l'été, et la rigueur des autres saisons, à être en outre continuellement exposée à perdre une grande partie des fonds que vous auriez avancés, et très assurée d'en perdre au moins une portion à la fin des neuf ans, le tout pour faire le profit d'un étranger qui ne vous en
aurait aucune obligation ; mais au contraire, qui se ferait de vos engagements un titre pour vous mépriser, pour vous dominer, pour vous vexer? Conseilleriezvous à quelqu'un de ceux que vous honorez de votre amitié, de faire un pareil emploi de son argent , s'il en avait à placer d'une manière avantageuse et agréable ? Non sans doute, ce parti vous semblerait une folie.
Tel serait, cependant, Madame, le sort de tous les fermiers, s'ils ne prélevaient pas sur chaque récolte ces portions privilégiées, ces portions inviolables et sacrées , que nous appelons reprises d'un cultivateur.
S'il a fallu dépenser, pendant le cours d'une année , cinq à six mille francs à la culture de la terre, pour se procurer la récolte de grains qui remplit aujourd'hui la grange de votre fermier, il n'en faudra pas moins avancer pendant le cours de l'année suivante, pour avoir, l'été prochain, la même production à recueillir.
Commençons donc par prélever, sur la reproduction, la totalité de ces avances annuelles ; c'est la première portion de la récolte présente ; elle appartient nécessairement à la récolte future qu'elle doit produire.
Mais l'entretien habituel des avances primitives, la rénovation des animaux et des instruments, ne sont pas moins indispensables à la culture, d'où dépend la récolte à venir. Ce n'est donc pas assez de prélever, ou de mettre à part, les semences, les subsistances, tant des hommes que des animaux, les salaires des ouvriers et des domestiques ; il faut attribuer une seconde portion de la récolte présente à cet entretien des avances primitives. Vous avez beau laisser au fermier le fourrage et l'avoine pour quatre chevaux, même de quoi nourrir et payer le charretier ; si la charrue elle-même a besoin d'être renouvelée, si deux de ses chevaux sont hors de service, vous n'avez pas suffisamment pourvu à la continuation de sa culture.
Vous avez vu, Madame, que nous adjugions ordinairement au cultivateur la moitié des avances annuelles pour ce second objet de reprises. Si nous supposons deux mille francs de dépenses de la première espèce, il faudra prélever cent pistolcs pour celles de la seconde.
Il est bon de remarquer que, dans le second chapitre des reprises, sont compris trois articles, savoir : 1° l'intérêt du capital avancé par le cultivateur, lors de son premier établissement; 2° l'entretien habituel de son fonds d'exploitation ; 3° la compensation des risques et des pertes.
Si vous réfléchissez sur ces trois articles, vous trouverez, Madame, que ce n'est pas trop d'un dixième du fonds primitif ou de dix pour cent, c'est-à-dire de mille francs sur dix mille. Voyez quel est aujourd'hui le sort des fermiers ou des propriétaires qui font valoir des vignes. Il n'est presque point d'années où quelquesunes des productions cultivées ne souffrent ainsi de la variété des saisons; tantôt ce sont les grains de l'une ou de l'autre espèce, tantôt les fruits, tantôt les fourrages, tantôt les animaux domestiques.
On ne comprend point dans le second article des reprises la rétribution du fermier, sa nourriture, son entretien, celui de sa famille, l'éducation de ses enfants; vous voyez, Madame, que cet objet doit entrer dans les dépenses annuelles. C'est bien assez, c'est souvent trop, que l'intérêt à dix pour cent des avances
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primitives ait à supporter les trois objets que je tous ai détaillés tout à l'heure.
Vous concevez, à présent, que ces deux premières portions de la récolte, appelées reprises, appartiennent en effet à titre de justice au cultivateur ; disons mieux et plus vrai, Madame, elles appartiennent àla culture elle-même, qui, comme vous voyez, ne peut se maintenir sans elles.
Je ne vous avais parlé que du cultivateur et de son sort ; allons plus loin : pensons aux propriétaires; pensons au souverain et à tous les hommes qui composent la société. Croyez-vous, Madame, que ce soit, pour eux tous, une chose indifférente que le prélèvement des reprises sur chaque récolte?
Vous savez que ce sont les avances qui rendent la terre féconde, que de grandes avances occasionnent une grande production ; il est donc très intéressant d'attirer autant qu'on peut les richesses à la terre, de procurer de grandes avances foncières, primitives et annuelles, afin d'avoir les meilleures récoltes qu'il soit possible.
Si les propriétaires des fonds de terre possèdent un certain capital , supposez , par exemple, un milliard ou mille millions, plus ou moins, dans un royaume ; pour juger combien la culture sera riche, et, par conséquent, combien les récoltes seront abondantes, il faut savoir si les propriétaires seront seuls à faire tous les frais; s'ils seront obligés de prendre eux-mêmes le rôle de cultivateurs, de fournir toutes les dépenses primitives du premier établissement, et toutes les dépenses annuelles de l'exploitation, ou s'ils se borneront aux dépenses foncières; s'ils trouveront une autre classe d'hommes qui ait par exemple un second milliard à mettre en avances primitives et en avances annuelles.
Dans le premier cas, vous concevrez que la culture sera beaucoup moins riche, la récolte beaucoup moins abondante , et que les propriétaires auront plus de soins à prendre et de risques à courir. Dans le second cas, au contraire, les avances des trois genres seraient doubles, la production totale proportionnellement plus forte, et les propriétaires n'auraient qu'une seule espèce de dépenses à faire, celle des avances foncières; leurs soins et leurs risques seraient beaucoup moindres.
Rien n'est donc plus avantageux aux propriétaires des fonds de terre, que l'existence d'un grand nombre de riches entrepreneurs de culture, ou d'exploitations rurales de tout genre, qui puissent et qui veuillent consacrer de grands biens aux avances primitives annuelles, et qui ne leur laissent, à eux propriétaires, que lesavances foncières.
Si vous héritiez actuellement de mille arpents de terre inculte et de denx cent mille francs d'argent, votre intérêt serait, Madame , de pouvoir employer tout-àcoup vos deux cent mille livres à défricher vos mille arpents de terre, pour en faire trois beaux et grands domaines, que vous pourriez affermer douze ou quinze mille livres; mais il faudrait pour cela trois gros fermiers, qui pussent au moins apporter chacun trente mille livres dans sa ferme, et y dépenser chaque année six mille livres.
Si vous n'aviez point de cultivateurs qui pussent ou voulussent prendre votre bail, il faudrait partager vos deux cent mille livres, ne défricher que trois ou quatre cents arpents de terre, ne former qu'un ou deux domaines, "faire vous-
même les avances primitives de trente mille livres et les avances annuelles d'environ six mille livres, prendre tous les soins et courir tous les risques.
La récolte entière du domaine serait pour vous ; mais quand vous auriez prélevé les semences, les subsistances, les salaires, les entretiens, les réparations et rénovations, c'est beaucoup s'il vous restait cinq ou six mille livres de rente , quitte et net. Concevez, Madame, combien le sort des cultivateurs et de leurs richesses touche de près à la fortune et au bien-être des propriétaires.
Quant au profit du souverain et des autres classes de la nation , vous le voyez tout naturellement résulter de celui des propriétaires. Il est d'une suprême évidence, Madame, que plus vous auriez de revenu quitte et net de vos terres, plus vous pourriez payer au roi, sans vous mettre trop à l'étroit ; plus vous pourriez faire vivre , par votre dépense, les artistes et les ouvriers de tous les genres.
Le bien général de la société civile exige donc que la classe des cultivateurs en chef devienne chaque jour plus nombreuse et plus opulente ; que toutes les richesses, une fois consacrées à cette noble destination, y restent à jamais, et qu'il s'y consacre sans cesse de nouveaux fonds. La multitude et l'opulence des fermiers met les biens à l'enchère, et rend meilleur le sort des propriétaires, sans rendre moins bon celui des cultivateurs ; parce que plus ils sont riches, mieux ils travaillent la terre; mieux ils travaillent, plus ils récoltent
C'est sous ce point de vue, vraiment politique, Madame, que vous devez toujours Considérer les reprises du cultivateur. Dites hardiment, malheur aux propriétaires! malheur aux négociants, aux artistes, aux ouvriers de tout genre! malheur aux souverains, malheur enfin à tous les empires ! quand ces reprises sont enlevées aux cultivateurs, c'est-à-dire à la terre même , dont la fécondité dépend d'elles.
5° Dé la spoliation de Vagriculture.
Attaquer de quelque manière que ce soit les reprises du cultivateur, c'est , Madame, ce qu'on appelle, dans le langage économique, spolier Vagriculture ; c'est-à-dire altérer les richesses d'exploitation qui forment les avances primitives et les avances annuelles de la culture, causes productives de la récolte.
Il est, je crois, très important que nous fixions notre esprit sur les divers abus qui peuvent occasionner cette spoliation, et sur quelques-unes des suites funestes qui en résultent nécessairement.
Vous savez maintenant que les reprises du cultivateur sont formées de deux objets, dont chacun exige qu'il prélève et mette à part, pour lui seul, une portion de la récolte, savoir : 1° de la totalité des avances annuelles ; 2° de l'entretien des avances primitives, lequel entretien vaut la moitié des avances annuelles.
Mais, Madame, dans le premier objet, c'est-à-dire dans la totalité des avances annuelles, nous avons compris la subsistance et l'entretien du cultivateur en chef, de sa famille, de ses ouvriers et domestiques agricoles. Considérons ce premier article. C'est assez naturellement par là que commence la spoliation de la culture, et la ruine des États, qui en est la suite infaillible.
Supposez qu'un fermier, qui avance vingt, trente, quarante mille livres de
fonds primitif, soit forcé de payer une si forte redevance au propriétaire, an seigneur, à la dîme, aux impôts, qu'il se voie réduit à la malheureuse nécessité de vivre mal , de se priver d'habits et de meubles honnêtes, de mal nourrir ses gens, de les payer peu : que croyez-vous qu'il en résultera? Que, tôt ou-tard, lui ou ses enfants quitteront la profession de fermier, dans laquelle on est mal, pour en embrasser d'autres, qui sont toujours en grand nombre dans un État, et qui font vivre mieux, avec moins de peines, de risques, d'avances. Il ne faudrait pas connaître l'homme pour penser que le contraire soit longtemps et généralement possible.
Non-seulement le cultivateur en chef, mais encore ses propres ouvriers et domestiques déserteront aux premières occasions, quand ils seront mal à la ferme, et trouveront mieux ailleurs.
Concevez en passant, par ce seul mot, Madame, quel est le mérite de ces longues et vagues déclamations que vous avez entendu faire souvent à nos prétendus politiques citadins, sur la dépopulation de nos campagnes, et quelle est la futilité des petits moyens imaginés, par eux, pour remédier à ce mal trop grand et trop réel.
Comparez l'habillement, la nourriture, le logement et le travail de vos laquais et de vos femmes, avec celui des domestiques et des manouvriers de la campagne ;! comparez l'état de votre avocat, de votre procureur, de votre intendant, et celui d'un de vos fermiers et de sa famille. Si vous étiez à leur place,et que vous eussiez à choisir, que feriez- vous?
C'est un malheur, sans doute, que les campagnes fournissent continuellement aux villes ces troupes de déserteurs de l'agriculture; c'est une vérité si évidente, que tout le monde en convient. Mais comment les y retenir ? Comment les y renvoyer ? C'est là où se divisent les opinions des raisonneurs systématiques.
Voulez-vous résoudre la question d'un seul mot ? le voici , Madame, ce mot bien simple et bien naturel Pourquoi quittent-ils les campagnes, et viennent-ils dans les villes ? C'est qu'ils sont mal à la campagne et bien à la ville. Il faudrait donc qu'ils fussent bien à la campagne, ils y resteraient; c'est le vieux proverbe, fondé sur la raison même et sur l'expérience de tous les temps , où l'on est bien on se tient ; de dix hommes qui se trouvent bien, il n'en est qu'un tout au plus qui se déplace sous l'espoir d'être mieux.
Seriez- vous encore d'humeur de politiquer un moment avant de revenir à nos moutons ? Voyez quelle belle idée de regarder les habitants des campagnes , les cultivateurs en chef eux-mêmes, leurs ouvriers et domestiques comme le rebut d'une nation ; quelles belles inventions que toutes les servitudes qui les vexent et les dégradent , telles que tous les services forcés, les impôts arbitraires , les collectes , les corvées, les enrôlements par le sort et, même, pour parler vrai , tout ce qu'on appelle privilèges, distinctions des villes et de leur bourgeoisie !
Par cette petite digression sur le sort des cultivateurs, sur tout ce qui pourrait intéresser leur personne , leur condition , leur famille, vous concevez maintenant ce que j'appelle la première cause de la spoliation.
C'est la désertion des cultivateurs en chef avec leurs richesses d'exploitation, qu'ils viennent consacrer à d'antres emplois dans les villes ; ces déserteurs ces-
sent de cultiver, et la raison qui; les fait fuir des campagnes empêche que d'autres sortent des Tilles pour les remplacer; les ouvriers qui les aidaient en leur exploitation sont bientôt obligés à les venir servir, quand ils sont devenus bourgeois, négociants, artisans, vivant aux dépens des propriétaires et des agricoles qui restent dans leur état
Le second degré de spoliation, c'est la déprédation ou diminution des avances annuelles, considérées non pas relativement à l'entretien des hommes , comme nous venons de faire, mais relativement aux autres objets qui composent ces avances annuelles, telles que les nourritures d'animaux, les semences et les travaux journaliers.
Si, par quelque raison que ce puisse être, un cultivateur en chef, chargé de conduire une exploitation rurale , n'a [dus entre ses mains de quoi faire les avances annuelles , comme il les faisait ci-devant , il faut qu'il cultive moins ou plus mal ; et vous ne serez certainement pas embarrassée à deviner ce qui doit en résulter à la récolte prochaine. Personne, je crois , ne balancerait à le prédire ; toutes choses restant égales d'ailleurs, celui qui met moins à la terre , en retire moins.
Observons que ceci forme une échelle, et que ce pauvre cultivateur, une fois lancé, va décheoir de plus en plus. Supposons qu'il mettait ci-devant , chaque année, à sa terre, quatre mille livres qui rapportaient, douze mille livres de production totale , à raison de trois pour un. Ses reprises étaient , 1° quatre mille livres d'avances annuelles ; 2° deux mille livres d'entretien des avances primitives ; en tout six mille francs de reprises et six mille francs de produit net , qu'il payait au propriétaire, à la dîme, à l'impôt
S'il est obligé cette année de retrancher deux cents livres de ses avances annuelles, il ne mettra plus que trois mille huit cents livres à sa terre ; il ne retirera donc plus de production totale que onze mille quatre cents livres , au lieu de douze mille livres ; c'est six cents livres de production anéanties.
Mais, Madame, si le propriétaire et l'impôt ordinaire continuent à lui enlever six mille francs, à titre de produit net, et que la cause extraordinaire qui le forçait à retrancher encore deux cents livres de ses avances annuelles subsiste toujours, vous allez voir quel sera son état l'année suivante.
Sur onze mille quatre cents livres, on lui retranche six mille deux cents livres : il ne lui reste plus que cinq mille deux cents livres ; si vous en retiriez deux mille livres pour l'entretien des avances annuelles, il n'aurait plus que trois mille deux cents livres à mettre à sa terre , et la reproduction totale ne serait que de neuf mille six cents livres au lieu de douze mille.
Ce tableau de spoliation vous conduit , Madame, au troisième degré. Il consiste dans le dépérissement des avances primitives, qui cessent d'être entretenues, réparées, renouvelées comme elles devraient l'être ; on néglige , on patiente , on remplace de beaux et de bons chevaux , par de mauvais ; on épargne sur les troupeaux, sur les instruments.
Le résultat de cette dégradation , quel est-il , Madame? Pour le cultivateur , c'est qu'il a mené une vie dure et misérable ; qu'il a souffert de plus en plus chaque année ; qu'il a vu ses reçoit» diminuer, et ses charges devenir plus
pesantes ; enfin, que son fonds primitif, ses avances de premier établissement, ont dépéri de jour en jour; que son atelier d'exploitation , qui valait , par exemple, vingt mille livres et au-delà, n'en vaut pas douze à l'expiration de son bail Mais, pour le propriétaire particulier, le ! résultat est que sa terre a été cultivée de plus mal en plus mal , pendant plusieurs années, et qu'elle a longtemps à s'en ressentir ; pour tous les propriétaires , il y a double perte ; si les fléaux qui causent la spoliation des richesses agricoles tombent sur tous les cultivateurs, non-seulement toutes les terres sont dégradées , mais les fermiers étant tous plus ou moins ruinés , ne peuvent plus réparer ce mal : ils sont tous forcés de diminuer le prix de leurs baux.
Voilà , Madame, un premier aperçu du caractère et des effets de la spoliation des richesses d'exploitation. Elle se fait sentir très désastreusement , sitôt que le cultivateur est empêché , par quelque cause que ce soit, çfe prélever ses reprises sur la reproduction totale, sitôt que son sort personnel et celui de ses coadjudants devient pire, sitôt qu'il est obligé de diminuer ses avances annuelles, ou de négliger l'entretien de ses avances primitives; alors les richesses fuient de sa terre, elle est moins cultivée, elle donne moins de récoltes.
Par la raison contraire, quand le sort des cultivateurs est bon , quand c'est un sage et profitable emploi de son argent que de le consacrer à la terre • quand les avances annuelles vont en croissant plutôt qu'en diminuant , quand les avances primitives sont améliorées plutôt que négligées, la terre, à laquelle plus de richesses sont incorporées, donne plus de production ; et voilà ce qui fait la prospérité des empires , le bien des souverains et des sujets de toute espèce qui vivent sous leurs lois.
Si votre feruùer, qui mettait annuellement à sa terre quatre mille livres pour en tirer douze , pouvait en mettre cinq pour en tirer quinze, ses reprises seraient, 1° cinq mille livres d'avances annuelles ; 2° deux mille cinq cents livres d'entretien de ses avances primitives, en tout sept mille cinq cents livres, au lieu de six mille ; mais le reste serait aussi de sept mille cinq cents livres, à partager, entre le propriétaire, la dîme et l'impôt, au lieu de six mille. Si vous aviez un revenu ainsi augmenté d'un cinquième à la fin de votre bail , vous pourriez payer un cinquième de plus au roi, et dépenser un cinquième de plus pour vous et votre famille, dépense qui ferait vivre les ouvriers, marchands, artistes et autres qu'il vous plairait d'employer.
Par exemple, si de six mille livres vous en donnez au roi cent pistoles, et en dépensiez cinq pour vous et les vôtres ; de sept mille cinq cents livres, vous en donneriez douze cent cinquante livres au roi, et il vous en resterait six mille deux cent cinquante livres , qui feraient vivre bien des gens par votre dépense augmentée , comme vous voyez , de douze cent cinquante livres sur cette seule ferme.
6° Du produit net.
Quand on a prélevé, sur la reproduction totale de l'année, les reprises du cultivateur, le reste s'appelle donc le produit net ou revenu disponible : c'est la part du propriétaire ; c'est là , Madame , ce <fui se marchande , ce qui se vend , ce
qui s'achète, quand on passe un bail à ferme d'une terre , d'un pré , d'une vigne, etc.
Voici l'opération que font ou doivent faire le cultivateur et le propriétaire. « En mettant sur ce fonds, se dit le premier, d'abord telle somme d'avances primitives, puis chaque année telle somme d'à vancesannueUes,outre l'entretien de nies a van ces primitives, il est probable que j'en pourrais retirer, dans les très bonnes années, telle somme de reproduction totale ; dans les bonnes tant ; dans les médiocres tant ; dans les mauvaises moins ; dans les très mauvaises encore moins. Il faut prendre à peu près le taux moyen ; c'est-à-dire, celui des années médiocres , afin que les bonnes et les très bonnes compensent les mauvaises et les très mauvaises. »
A ce calcul , le propriétaire n'a qu'une seule objection à opposer, elle est relative au fonds primitif avec lequel ce cultivateur se présente pour entreprendre l'exploitation. Il est certain que si son fonds est trop faible , il ne peut pas faire valoir assez bien, il ne peut pas donner le revenu convenable, il ne peut pas manquer de dégrader la terre.
Concevez, je vous prie, Madame, par cette dernière réflexion , combien il est intéressant pour les propriétaires, qu'il y ait un grand nombre de très riches cultivateurs , soit de leur propre bien , soit de celui d'autrui. C'est le nombre des fermiers et leurs moyens qui font nécessairement la loi aux propriétaires, lorsqu'il faut passer un bail
Supposez que, dans une province, nous ayons si bien fait pendant quelques années, que les richesses d'exploitation , les capitaux agricoles, les fonds primitifs de ceux qui font valoir leur terre ou celle d'autrui , soient augmentés jusqu'au double de ce qu'ils étaient ; toutes choses étant égales d'ailleurs, la reproduction totale doit être au moins double , sur quoi , prélevant leurs reprises doubles , il reste un produit net double. C'est-à-dire , que vos fermiers vous donneraient un prix double de votre terre et qu'ils y gagneraient le double. Tout au contraire , si nous avons fait si mal , pendant ce même espace de temps , que les richesses d'exploitation lussent diminuées jusqu'à moitié de ce qu'elles étaient, la reproduction , les reprises et le produit net seraient réduits à la moitié.
Concluez , Madame , que les propriétaires , qui s'embarrassent peu de ruiner leurs fermiers, qui les livrent à des gens d'affaires ignorants, intéressés et vexa teurs, élevés dans le sein des villes, dans le chaos de la chicane , dans le centre de la fraude et de l'usure , travaillent , sans le savoir, à leur ruine , à celle de leur postérité, au détriment du souverain et de l'État
Concluez que le sort des hommes précieux qui cultivent leur fonds, ou celui des autres, n'est indifférent pour personne, depuis le sceptre jusqu'à la houlette ; que tout ce qui les gène, les avilit, les moleste, les dépouille, fait à la société civile les plaies les plus cruelles ; que tout ce qui les ennoblirait, tout ce qui pourrait opérer leur bien-être, leur aisance, leur richesse, est une source féconde de prospérité pour toutes les classes de citoyens qui composent les plus grands empires, depuis le souverain lui-même jusqu'au dernier des mendiants.
Idée simple et vraie, mais sublime, qui élève l'âme, qui éclaire la raison, et qui pénètre le cœur d'une juste sensibilité ; je vous en réserve, Madame, un plus grand développement pour la suite de notre explication.
Nous avons maintenant une réflexion à faire sur le produit net ou sur le revenu des propriétaires. Vous voyez que c'est l'intérêt et la récompensedes avances foncières, que c'est le moyen de les entretenir; car il y a aussi des réparations, des reconstructions, des frais habituels qui sont à la charge des propriétaires ; ils ont des risques à courir, les accidents naturels peuvent ruiner leurs édifices, endommager leurs plantations, dégrader leur fonds ; il faut quelquefois attendre les fermiers, et il arrive des ruines qui font perdre une partie des redevances.
Il en est du produit net, par rapport aux propriétaires, comme des reprises par rapport aux cultivateurs. Si les terres rapportent en produit net un bon intérêt de l'argent qu'on met en avances foncières, ou en acquisition d'un bien tout fait, en conséquence le sort des propriétaires est bon; alors on emploie volontiers son argent à défricher des fonds ou à les acquérir, alors les richesses s'incorporent à la terre de plus en plus, le sol devient fécond, et le pays est entièrement cultivé, autant qu'il peut l'être.
Au contraire, si le produit net des fonds devient, par quelque cause que ce soit, peu considérable en comparaison des profits que procure un autre emploi de son argent, les richesses fuient la terre loin de s'y attacher ; on ne fait point ou peu d'avances foncières, et on les entretient mal : d'où suit d'abord la mauvaise culture, bientôt les landes et les déserts.
Nous reviendrons par la suite sur cette spéculation très essentielle.
7° De la proportion entre les avances annuelles et le produit net.
Dans tous les calculs du Tableau économique, vous trouverez, Madame, qu'on commence par établir une proportion entre les avances annuelles et le produit net Cette opération arithmétique pourrait vous embarrasser, il faut donc que je vous eu donne ici l'explication.
Vous avez déjà vu plusieurs fois que la somme des avances annuelles règle l'entretien des avances primitives, puisque cet entretien est précisément la moitié des avances annnelles.
Maintenant vous savez, lo que ces deux objets réunis s'appellent reprises du cultivateur; 2° qu'il faut les prélever sur la récolte ou reproduction totale, et que le reste s'appelle produit net
Quand les avances annuelles sont précisément égales au produit net, on dit que la terre ou la culture rend cent pour cent de produit net, c'est-à-dire que les défenses annuelles étant de cent, le produit net est aussi de cent ou d'une somme égale.
Si le produit net est double des avances annuelles, on dit que la culture rend deux cents pour cent.
Vous comprenez par là, Madame, ce que voudront dire ces expressions : « La culture qui rend cent cinquante pour cent. « C'est-à-dire que le produit net «•xcèdr. les avances annuelles précisément de la moitié de ces avances; par exemple, que quatre mille livres d'avances annuelles douneut six mille livres de produit net.
Prenez bien garde, Madame, qu'il s'agit de produit net, et non pas de repro-
ducCion totale, ce qui est bien différent, puisqu'il faut retrancher toutes les repris** sur la reproduction totale, pour avoir le produit net, qui n'est quele reste.
8° Résumé du chapitre second.
Voici, Madame, la récapitulation de ce second chapitre.
La totalité de la récolte s'appelle reproduction totale, ou simplement reproduction.
Elle se partage entre les cultivateurs et les propriétaires.
Les cultivateurs sont les premiers, et leur part est appelée reprises ; les propriétaires sont les seconds, et leur part s'appelle produit net.
Les reprises du cultivateur consistent : 1° en la totalité des avances annuelles ; 2° en l'intérêt à dix pour cent des avances primitives, somme consacrée à leur entretien, qui vaut la moitié des avances annuelles.
Par conséquent, les avances annuelles valant deux, les reprises valent trois; c'est la règle fondamentale. Si le cultivateur ne prélève pas ses reprises sur la récolte, tout va mal ; les richesses d'exploitation diminuent, la culture s'affaiblit, et la reproduction totale est moindre.
Les reprises étant prélevées, tout va bien ; le reste de la reproduction totale s'appelle produit net : il appartient aux propriétaires.
Quand le produit net procure un bon intérêt de l'argent qu'on a mis au défrichement d'un sol ou à l'acquisition d'un bien tout fait (ce qui ne se peut faire sans que les richesses d'exploitation soient en bon état, et les reprises du cultivateur intactes), alors on met son argeutà la terre, et tout va bien , parce que l'agriculture prospère.
Tel est, Madame, notre résumé, que je vous exhorte à ne pas oublier. C'est pourquoi nous allons en faire des tableaux.
9° Troisième Tableau économique.
Récolte ou reproduction totale.
A partager entre Le cultivateur et le propriétaire.
Au cultivateur appartiennent \ les reprises. Au propriétaire \ le produit net.
/1° En la totalité des avances annuelles, Les reprises consistent '2° En la moitié des mêmes pour entretien des ( avances primitives.
Le produit net est : Tout le reste de la reproduction totale.
10° Quatrième Tableau économique calculé.
Voici, Madame, des exemples arithmétiques.
Premier exemple.
Reproduction totale : six mille livres.
A partager ainsi :
1° Reprises : savoir : Avances annuelles, deux mille livres.
Plus, entretien des avances primitives, mille livres.
Total des reprises, trois mille livres.
2<> Produit net. Qui, de six mille livres de production totale, lire trois mille livres de reprises, reste trois mille livres. Produit net : Trois mille livres.
A comparer : Avances annuelles valant trois mille livres.
avec Le produit net valant trois mille livres.
Résultat .* La culture rend cent pour cent.
Second exemple.
Reproduction totale : douze mille livres.
A partager ainsi :
1° Reprises, savoir: Avances annuelles, cinq mille livres.
Entretien des avances primitives, deux mille cinq
cents livres.
Total des reprises, sept mille cinq cents livres.
9° Produit net. De douze mille livres , j'ôte sept mille cinq cents livres.
Produit net : vaut quatre mille cinq cents livres.
A comparer : Avances annuelles, cinq mille livres,
Produit net, quatre mille ànq cents livres. Résultat : La culture rend quatre-vingt-dix pour cent.
Reproduction totale A partager ainsi :
1° Reprises, savoir :
2» Produit net.
A comparer :
Résultat
Troisième exemple.
: quinze mille livres.
Avances annuelles, quatre mille livres.
Entretien des avances primitives, deux mille livres.
Total des reprises, six mille livres.
Si, de quinze mille livres de production totale, j'ôte six mille livres de reprises, reste pour le produit net neuf mille livres.
Quatre mille livres d'avances annuelles.
avec Neuf mille livres de produit net.
La culture rend deux cent vingt-cinq pour cent.
Amusez-vous, xMadame, à faire de pareils tableaux, pour vous préparer aux vrais tableaux économiques, dont ceux-ci ne sont que les premières ébauches.