‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 63 sur 99 · SU · texte numérisé non relu

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Guillaume-François Le Trosne , ancien avocat du roi et conseiller honoraire au présidial d'Orléans, associé de l'Académie royale des belles-lettres de Caen, honoraire de la Société économique de Berne et membre de la Société royale d'agriculture d'Orléans, naquit danB cette dernière ville, le 13 octobre 4728. Son père, homme de mérite et juge au même bailliage, le destina à la magistrature* Doué des plus heureuses dispositions intellectuelles et morales, le jeune Le Trosne les développa rapidement sous les auspices du célèbre Pothier, qu'il voulut prendre pour modèle , mais dont il se distingua, néanmoins, en apportant, dans l'étude du droit et la pratique du bien, des vues philosophiques beaucoup plus élevées que celles de cet illustre maître. Dès l'âge de vingt-deux ans, il écrivait sa Methodica juris naiuraUe cumjuri civili coUatio, et, par cette publication, engageait la science du droit danB ces voies neuves et ra* tionnelles que frayèrent plus tard Beccaria, Serran, Dupaty et plusieurs autres jurisconsultes. Nommé, en 1753, avocat du roi au présidial d'Orléans, il y remplit ces fonctions pendant vingt années de la manière la plus brillante, et en s'efforçant toujours de ramener, autant que les circonstances pouvaient le permettre , l'arbitraire des lois positives aux règles immuables de la raison et du juste. Ce sage esprit de réforme domine tous les écrits de Le Trosne, et l'on peut en prendre une idée, notamment dans son discours sur la justice criminelle, où l'auteur trace un noble tableau des devoirs du ministère public, esquisse rapidement

les vices principaux de la législation pénale de l'époque, et s'élève, d'une

voix éloquente, contre l'horrible iniquité de la torture.

Le Trosne se lia de bonne heure avec les Économistes. Toutes les spéculations de ces philosophes, sur la production et la distribution de la richesse, tendaient à rétablissement de ce principe, que, pour les sociétés et pour les diverses classes dans lesquelles il est nécessaire qu'elles se décomposent, il n'existe pas de séparation entre le juste et Yutile ; en d'autres termes, que les atteintes de celles-ci à l'ordre moral engendrent d'elles-mêmes leur châtiment, parce que cet ordre ne saurait être troublé sans que, par contrecoup, il n'y ait perturbation dans les lois physiques auxquelles sont soumis la conservation et le développement de l'espèce humaine. Le Trosne jugea de suite quelle portée salutaire avait une doctrine qui démontrait scientifiquement, contre l'opinion générale , que la ruse, la violence et tous les procédés ayant pour fin le mal d'autrui, ne sont, entre les mains des peuples ou de leurs éléments, qu'une arme qui se retourne contre ceux qui ont l'imprudence de s'en servir ; ou, en d'autres termes encore, que les actions coupables ne constituent pas moins un faux calcul, une intelligence erronée de l'intérêt matériel, qu'un délit que la conscience réprouve. Aussi, embrassat-il avec ardeur tous les principes de l'École de Quesnay, et le voit-on, dès 1764, les professer publiquement dans des noies jointes à la publication d'un discours sur la décadence de la magistrature. En 1765, il était au nombre de ceux qui les défendaient avec le plus de talent dans le Journal de Y Agriculture, du Commerce et des Finances ; et ce fut une lettre de lui, sur les avantages prétendus de la balance du commerce, insérée dans le numéro de mars 1766 de ce recueil, qui arracha l'abbé Baudeau aux illusions qu'il conservait encore sur la valeur du système mercantile, et conquit cet écrivain à la cause des Physiocrates 9.

Lorsque les intérêts menacés par les progrès de la Science nouvelle, furent parvenus à l'empêcher de se produire dans le Journal de TAgriculture) Le Trosne, de même que ses collaborateurs, reporta la manifestation de sa pensée dans les Èphémérides du citoyen \ Tous ses tra-

* V. plus haut, p. 566, en note.

* V. la Notice sur Baudeau, p. 646 de ce volume. » V. tftf., p. 647.

DE LE TROSNF. 881

vaux économiques, antérieurs à 1775,11e sont que des articles insérés dans ces deux recueils, ou des brochures publiées séparément. De ces divers écrits, quelques-uns traitent de la mendicité, de l'impôt indirect, de la monnaie, et les autres, en plus grand nombre, de la liberté du commerce des grains. Cette dernière question, que les disciples de Quesnay regardaient comme capitale, et qui ne semble même pas avoir perdu de son importance à la lumière des faits de notre temps \ excitait alors, au point de vue du commerce extérieur, deux controverses distinctes. La première , qu'on peut qualifier de principale , consistait à savoir si l'exportation pouvait être prohibée ou restreinte. La seconde , qui n'était qu'accessoire, roulait sur l'opportunité de réserver le monopole du transport de nos grains au pavillon national \ Les politiques, que touchait fort peu le respect du droit de propriété des vendeurs ou des acquéreurs des céréales, et qui, d'ailleurs, estimaient qu'une marine, même artificielle, ne sauraiten aucun cass'acheter trop cher, tenaient à cet égard pour l'affirmative. Le ïrosne, après les avoir longtemps combattus d'une manière sérieuse, finit par se moquer d'eux, dans un opuscule qu'il intitula : Requête des routiers d'Orléans, à V effet d'obtenir le privilège exclusif de la voiture des vins de V Orléanais.

Vers 1775, les difficultés toujours croissantes de la perception de l'impôt, et l'insuffisance des ressources qu'il fournissait au gouvernement, ramenèrent l'attention publique vers une pensée dont le marquis de Mirabeau avait été le promoteur dès 1750, celle de créer partout des administrations provinciales, analogues à celles des pays d'États \ L'Académie de Toulouse ayant invité les publicistes à s'occuper de ce grave sujet, Le Trosne répondit à cet appel par un long Mémoire auquel fut décerné le prix offert par les académiciens \ C'est ce même travail , revu et complété, qui devint, en 1779, un volume in-4% sous le titre .

* De ceux, surtout, dont l'Angleterre offre le spectacle au moment où nous écrivons ces lignes.

* Cette restriction était au nombre de celles que redit de 1764, qui en contenait beaucoup d'autres, avait mises à la liberté d'exportation des grains.

* L'ouvrage dans lequel Mirabeau exprimait ses vues, sous ce rapport, fut réimprimé en 1758, et forme le tome îv de l'édition in-12 de Y Ami des hommes.

4 Nous empruntons ces deux faits à la Biographie universelle. On ne s'explique pas toutefois, s'ils sont exacts, que la préface du livre cité plus bas n>n Tasse aucune mention.

De F administration provinciale et de la Réforme de Vfmpôt. Entre autres additions qu'y avait faites Fauteur, se trouve une très savante dissertation sur la féodalité, dont Le Trosne signale les funestes effets, et réclame l'abolition complète avec autant de raison que de force. L'intérêt économique est fort restreint dans ce livre, puisqu'il a pour objet principal d'exposer les avantages que présenterait la réforme <!e l'impôt et les moyens d'arriver à cette réforme; mais il en est peu qui offrent une source plus féconde de renseignements positifs sur ce qu'était l'organisation de la société avant 1789.

Cette publication avait été précédée de deux autres, qui sont le plus solide fondement de l'illustration économique de l'auteur. Les Discours, VOrdre social et le Traité de r Intérêt social, par rapport k la valeur, à la circulation, à l'industrie, au commerce extérieur et intérieur, sont des ouvrages de pure doctrine. De ces deux publications, qui se rapportent à l'année 1777, la première, que distingue un style soutenu, mais sans emphase, est un exposé dogmatique de l'ensemble des principes sociaux professés par les Physiocrates. La seconde ' se renferme, au contraire, dans l'économie proprement dite, et la traite didactiquement avec une profondeur de vues qu'il est impossible de méconnaître, qu'on admette ou n'admette pas la conformité parfaite des opinions de l'écrivain avec la nature des choses.

Le Trosne était lié particulièrement avec Condillac, ce qui ne l'empêcha pas de combattre avec vigueur plusieurs des opinions émises par ce dernier dans son livre du Commerce et du Gouvernement. Il fut aussi l'ami de Turgot, et les idées qu'il développe sur l'organisation d'assemblées provinciales se confondent presque identiquement, en ce qui touche la formation de ces assemblées, leurs subdivisions hiérarchiques, l'étendue de leurs attributions, la catégorie de citoyens (les propriétaires) seule apte h les composer, et leur dépendance d'un grand Conseil national, avec le projet de constitution que, deux ans auparavant, le ministre philosophe avait soumis à Louis XVI.

Le Trosne mourut à Paris, le 2t> mai 1780, peu d'années après s'être demis des laborieuses fonctions du ministère public. Il est un des

1 Insérée clans ce volume.

hommes qui honorent le plus l'École de Quesnay par le (aient et par le caractère. Son nom doit rester cher à tous ceux qui pensent que la liberté et la propriété doivent servir de base à Tordre social, car toute sa vie se passa à défendre ces deux principes avec la plus haute raison et la plus courageuse indépendance1.

* NOTE BIBLIOGRAPHIQUE SDR LES ECRITS DE f.E TKOSNE.

Économie politique. 4° Mémoire sur les vagabonds et les mendiants, Soissoxt (Paris), 4764, in-8° ; — 2° La liberté du commerce des grains toujours utile et jamais nuisible, ibid.. 1765, in-12; —5° Lettre sur les causes de la cherté des grains en Angleterre {Journ. de l'Agr. Comm. et Finances, n° de septembre 4765) ; — 4° Suite de la dispute sur la concurrence de la navigation étrangère pour la voiture de no* grains, Paris, 1765, in- 12 ; — 5° Requête des rouliers d'Orléans, demandant qu'on leur réserve le privilège exclusif de la voiture des vins de l'Orléanais {Journ. de VAgric, etc., n° de décembre 1765); — 6° Lettre à l'abbé Bandeau sur les avantages prétendus de la balance du commerce et les principes qui doivent régler l'établissement des colonies {Journ. de VAgric, etc., u° de mars 1766); — 7° Lettre à M. Rouxelin sur l'utilité des discussions économiques (tôid., n°de juillet 4766) ; — 8° Dernière Lettre sur les avantages de la concurrence pour la voilure des grains {ibid., n° de novembre 4766) ; — 9° Lettre sur l'entière liberté du commerce des grains (Èphémérides du citoyen, n° de novembre 4767); — 40° Reeueil de plusieurs* morceaux économiques, Amsterdam (Paris), 1768, in-12. Ou y trouve la plupart des opuscules cité» plus haut, et une Dissertation sur l'argent et le commerce.— 11° Lettres à un ami sur les avantages de la liberté du commerce des grains et le danger des prohibitions, Amsterdam {Paris), 1768, in-12, 468 pages; — 12° Les effets de l'impôt indirect prouvés par les deux exemples de la gabelle et du tabac, Paris, 1770, in-12, imprimé en 1777 sous ce titre .- Examen de ce que coûtent un roi, et à la nation la gabelle et le tabac ; — 15° Lettres sur les laboureuses de \oisy, près Versailles, Paris, 1777, in-8°; — 14° De l'Ordre social, ouvrage suivi d'un Traité élémentaire sur la valeur, l'argent, la circulation, l'industrie, le commerce intérieur et extérieur, Paris, 1777 , 2 vol. in-8°. Le premier de ces volumes se compose d'une série méthodique de Discours, au nombre de dix, sur l'Ordre social. Il comprend, de plus, celui que prononça l'auteur, le 10 janvier 1775, pour requérir, en sa qualité d'avocat du roi, l'enregistrement de l'arrêt du conseil, du 45 septembre 1774, relatif à la liberté du commerce intérieur des grains. Le second de ces volumes, dont la pagination fait suite à l'autre, comprend, sous le titre particulier : De l'Intérêt social, le Traité annoncé par le précédent, et en outre une addition de 459 pages, intitulée : Vues sur la justice criminelle. — 15° De l'Administration provinciale et de la Réforme de l'impôt, suivi d'une Dissertation sur la féodalité, Baie, 1779, 1 vol. in-4° de près de 700 pages.

Droit public et civil. 1° Melhodica juris naturalis cum jure civili collatio, 1750, in-4° ; — 2° Discours sur le droit des gens et l'état politique de l'Europe, Amsterdam {Paris), 1772, in-12; — 5° Discours sur l'état actuel de la magistrature (avec des Notes économistes), Paris {Orléans), 4764, in-42; — 4° Éloge historique de M. Pothier, 4775, in-12; — 5° Réflexions politiques sur la guerre actuelle de l'An gleterre avec ses colonies, et sur l'état de la Russie, Orléans^ 4777, in-8° ; — 6° Mémoires, Consultations, Actes de notoriété et Délibération sur la question du jeu de fief et le sens de l'art. 7 de la Coutume d'Orléans, Orléans, I7S0, in-4°.

C'est à tort que la Biographie universelle attribue à Le Trosne un Mémoire contre la caisse de Poissy. Cet ouvrage est de l'abbé Baudeau. V Essai analytique sur la richesse et sur V impôt, qui lui est également attribué dans la France littéraire de M. Quérard, a pour auteur M Graslin, adversaire prononcé des Économistes.

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