‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 73 sur 99 · XIV. — Importance de la valeur · texte numérisé non relu

XIV. — Importance de la valeur

Quoique la valeur ne soit qu'une qualité relative, elle est donc bien importante, puisqu'elle décide de l'état de la culture et de la somme du produit net, qui est la mesure des richesses et de l'aisance d'une nation.

En effet, si les cultivateurs ne travaillaient que pour eux-mêmes, la valeur serait indifférente : mais aussi borneraient-ils leur travail à faire naître leur simple nécessaire. Il n'y aurait par conséquent qu'une classe d'hommes occupée à faire naître sa subsistance, et dont les autres besoins ne seraient remplis que très imparfaitement. Dès-lors il n'existerait point de société, car il n'y aurait point d'hommes disponibles qu'on pût distraire de ce travail, parce qu'il n'y aurait point d'hommes disponibles qu'on pût employer à leur subsistance : bientôt même il n'y aurait plus de culture, faute de sûreté dans les propriétés.

C'est donc l'excédant que fournit la culture au-delà des frais qui donne l'existence k la société, qui décide de la possibilité du revenu public et de la somme à dépenser, non-seulement pour les propriétaires, mais pour tous ceux qui doivent vivre sur leur dépense. Or, le montant de cet excédant est déterminé, non-seulement par la quotité de la reproduction , mais aussi par sa valeur. La concurrence oblige les fermiers de donner aux propriétaires toute la part qui excède les reprises. La classe des fermiers est donc celle qui parait le moins directement intéressée k la bonne valeur, parce que sa part étant privilégiée, elle ne doit rendre que le surplus.

Si, dans Tordre naturel du niveau des prix, la valeur de telle mesure de production était exprimée par vingt sous, le cultivateur qui récolte 5,000 mesures en garderait par exemple 3,000 pour ses reprises, il y aurait 2,000 mesures en produit net, partageables entre le propriétaire et l'État. Si, par l'effet d'un impôt ou d'une prohibition de commerce, la production perd un cinquième de sa valeur, il est évident que les premiers possesseurs de cette production seront obligés d'en donner une plus grande quantité, pour une quantité déterminée des autres productions; et comme, dans la vente, l'argent sert k exprimer la valeur relative d'échange, ils recevront une moindre somme d'argent pour une même quantité de cette production qui a perdu une partie de sa qualité de richesse. La valeur de chaque mesure, qui devrait être de vingt sous, ne sera plus exprimée que par seize sous ; ainsi, comme il faut toujours une valeur de 3,000 liv. au fermier pour ses reprises, il faudra, pour se remplir, qu'il retienne k seize sols 3750 mesures. II ne restera donc pour le produit net que i ,250 mesures, qui ne vaudront plus l,2501ivres, mais i,000. Le revenu, qui devrait être de 2,000 livres, se trouve donc réellement diminué de moitié, par l'effet de la suppression d'un cinquième de la valeur en première main; et, comme les héritages ne s'estiment que par le revenu, leur valeur foncière se trouve également perdre moitié. Cette hypothèse n'est que trop souvent réalisée : tel est, au vrai, le préjudice que cause l'impôt des aides k ta culture de la vigne; il ne serait pas difficile de l'établir par un calcul sans réplique.

Mais cette perte que supporte la classe propriétaire ne lui est pas tellement propre, qu'elle ne retombe sur la classe salariée. Les propriétaires dont le revenu est diminué pourront remplir moins de besoins et se procurer moins de jouissances ; et comme ils ne peuvent jouir qu'en associant d'autres hommes k leur dépense, il est évident que ceux-ci recevront d'autant moins que les propriétaires auront moins k leur donner ; ou bien il faut dire, comme M. l'abbé de Condillac, que la classe salarié e multiplie les richesses par ses travaux : eneore ne suffit-il pas

DE L'INTÉRÊT SOCIAL. Wl

de le dire, il faut que cela soit, et c'est ce que nous verrons ci-après.

Mais la classe des fermiers n'est pas moins intéressée à \jl valeur. Le bas prix est toujours l'effet d'un désordre d'administration : il a pour cause les impôts indirects et les prohibitions de commerce, qui sont autant d'obstacles à la consommation et k la valeur. Or, empêcher le cours naturel des prix, c'est arrêter la reproduction ; et comme ces causes sont la suite d'un régime arbitraire et variable, elles rendent incertain l'état des fermiers, elles prennent des accroissements successifs pendant le cours des baux, et en dérangent les combinaisons : elles attaquent sourdement les avances de la culture, et la ruinent par une progression infaillible. Sans avoir même dans le moment cet effet imprévu . il suffit qu'elles l'aient eu dans l'origine, pour avoir occasionné des dégradations, qui peu k peu ont diminué le nombre des riches fermiers, et leur ont substitué des métayers plua ou moins pauvres qui, ne pouvant faire les avances convenables, convertissent en avances une partie des héritages, en les faisant servir de pâture vague aux bestiaux de labour que la charrue ne peut plus nourrir; qui dégradent les bois, négligent les vignes, etc., etc.

Qui remontera la culture ainsi affaiblie? Les propriétaires sont forcés de faire une partie des avances, et en prennent droit pour réduire les métayers à la condition des journaliers. Il n'existe presque plus de produit net, et ce qui parait en tenir lieu n'est que l'intérêt des avances : les dépenses foncières sont négligées, celles d'amélioration encore plus; et toutes les terres qui ne peuvent être cultivées qu'à la faveur du i)on prix, tombent en friche.

Mais, comme je l'ai dit, la valeur ne peut être entretenue que par une forte reproduction, qui fournit les moyens d'acheter à bon prix. Une culture dégradée devient donc une nouvelle cause de non-valeur, qui réagit sur la reproduction, et la diminue encore. Ces deux causes ont un effet réciproque : c'est par la non-valeur que la reproduction commence à s'affaiblir; ce n'est que par le rétablissement de la valeur qu'elle peut se relever. La terre est toujours prête à rouvrir son sein, lorsque les gouvernements cesseront d'y mettre obstacle par un régime contraire a l'ordre.

Page 1