‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 78 sur 99 · I. — Fonction de l'argent · texte numérisé non relu

I. — Fonction de l'argent

L'argent est reçu comme gage intermédiaire entre les ventes et les achats, et il sert de mesure commune, de valeur pour valeur.

Il n'est donc pas exact de dire que l'argent est signe de richesse \ et qu'il représente les valeurs. Il n'est pas simple signe, car il est lui-même richesse; il ne représente pas les valeurs, il les équivaut.

En effet, les métaux sont par eux-mêmes propres à divers usages, et comme tels ils ont une valeur. Lorsqu'au lieu de se borner à en faire des vases, on s'en est servi comme de moyen-terme dans les échanges, on a augmenté leur valeur à raison de ce nouvel emploi, auquel a été destiné une partie de ces métaux.

Convertis en monnaie, les métaux ne sont plus sous cette forme un bien propre a la jouissance; mais comme ils sont toujours métaux, ils conservent leur qualité de richesse, et leur valeur varie comme celle de toutes les matières commerçâmes, en raison de ce qu'ils sont plus rares ou plus communs.

La rareté des métaux précieux, leur incorruptibilité, leur grande valeur exprimée en peu de volume, la facilité de la garde et du transport, leur ont fait attribuer, par un usage presque général, cette fonction de gage intermédiaire qui les rend très commodes dans les échanges.

L'argent est dans les mains du vendeur qui l'a reçu tin gage ou un mandat, qu'il fera acquitter quand il voudra, et en telle nature qu'il voudra. Partout où il se présentera, il sera sûr de n'être pas refusé en offrant ce gage valeur pour valeur, parce que ceux à qui il le donnera, seront de

1 Le plus curieux développement de la doctrine, professée de bonne foi par tous les jurisconsultes , et si habilement exploitée par Law, que la monnaie est un simple iigne, se rencontre dans les quatre Le lires sur le système, publiées par l'abbé Terrassonj en 4720, et par nous réimprimées dans le volume des Êconom. financiers du dix-huitième siècle. (E. D.)

même assurés de le convertir à leur gré en des biens propres à la jouissance.

C'est donc parce que l'argent a une valeur à lui qu'il a été choisi pour être la mesure commune. Sans cela, il ne pourrait servir à réchange ; mais il vaut exactement ce que Ton donne à sa place, et il entre dans la balance du commerce qui, de sa nature, est toujours égale. Il a cours partout, sans que Ton s'informe d'où il vient; et c'est ce qui le distingue essentiellement des billets qui ne sont autre chose qu'une cédule d'engagement, et qui, n'ayant aucune valeur intrinsèque, n'en tirent que de la solvabilité présumée de l'obligé. Aussi ne se reçoivent-ils pas comme richesse, mais comme un titre pour être payé d'une richesse; et ce titre est jugé plus ou moins solide, suivant la confiance plus ou moins grande dans les facultés du souscripteur. En un mot, par un billet on promet payer, avec l'argent on paye.

II est des siècles où l'argent est devenu très rare après avoir été commun, parce que dans les guerres continuelles et les ravages des nations barbares, on en a perdu et enfoui une quantité immense. Il est devenu beaucoup plus commun depuis la découverte du nouveau monde. Il a donc perdu de sa valeur comparative : peut-être la perdra-t-il au point de faire abandonner les mines qu'on ne pourra plus exploiter avec bénéfice.

Je n'ai aucune observation à faire sur ce que dit M. l'abbé de Condillac sur les métaux et sur la monnaie, chap. 13 et 14; je remarquerai seulement qu'il dit (pag. 114), que l'usage de l'argent a fait regarder les valeurs comme absolues. Cependant, si une once d'argent est un poids fixe, la quantité qu'on en donne dans les achats n'est pas fixe : ce n'est donc pas en ce point que l'introduction de l'argent peut avoir induit en erreur; c'est bien plutôt en ce qu'on a regardé ce moyen d'échange comme la principale richesse, et qu'on a perdu de vue la chose même et l'objet de la circulation, pour ne voir que l'argent. Il est certain que la valeur n'est pas une qualité absolue inhérente aux choses, quoiqu'on puisse dire encore que leur valeur dérive de la propriété d'être échangée, et que cette propriété appartient aux choses, puisqu'elle est la conséquence de leurs qualités usuelles; mais si elle n'est pas proprement une qualité absolue, elle est encore moins une qualité absolument arbitraire, et qui n'ait d'existence que par le jugement personnel des contractants, et par la considération du nécessaire ou du surabondant par rapport à eux.

II. — La valeur de l'argent est déterminée par le cours. La valeur de l'argent monnayé étant fondée sur celle de l'argent

métal, ou plutôt étant la même, est fixée par le cours qui s'établit entre les nations commerçantes. Elle n'est donc au pouvoir d'aucun souverain en particulier.

C'est la concurrence qui règle la valeur des choses commerçâmes. Plus elle est étendue, plus le prix est uniforme, sauf la différence des frais de transport; mais comme l'argent en coûte peu, son prix est égal partout.

Le prince n'ayant pas plus de pouvoir sur la valeur de l'argent métal que sur celle de toutes les marchandises, n'en a aucun sur celle de l'argent monnaie. Il ne fait autre chose, en y mettant son empreinte, qu'attester le poids et le titre, afin qu'il ne puisse à cet égard se glisser dans le commerce ni erreur ni fraude.

Mais que deviendra la foi publique, si celui qui est préposé pour la maintenir la viole lui-même dans un point aussi essentiel, et altère le gage des échanges. Cette ressource de finance dont on n'a que trop fait usage autrefois, est l'expédient le plus funeste qu'on puisse imaginer; il est ruineux par ses suites, et n'aboutit qu'au discrédit de l'État qui le met en œuvre. Altérer la monnaie, c'est corrompre la mesure commune par une fraude, qui est usée dès qu'elle est connue et qui ne tarde pas à l'être ; c'est troubler tous les rapports sans aucun avantage ; l'argent ne se prendra dans le commerce que pour ce qu'il vaut réellement. Le souverain qui a voulu tromper est pris lui-même dans ses propres pièges : on lui paye l'impôt dans la même monnaie, de manière que s'il ne veut pas perdre, il faut qu'il l'augmente. Que peut-il gagner à cette opération? Entreprendra-t-il de rembourser ses dettes avec cette monnaie altérée? Mais il n'en paye réellement qu'une partie; il était bien plus simple de déclarer qu'il n'entendait pas payer l'autre, et fort inutile, pour parvenir à cette banqueroute partielle, de mettre le trouble dans toutes les propriétés.

L'augmentation de la dénomination du numéraire fait à peu près autant de mal, et porte le trouble dans le commerce. Le prince peut bien dire qu'il entend que deux valent trois, mais il ne peut pas faire qu'ils les vaillent réellement ; il n'est pas plus en son pouvoir d'ajouter à la valeur que de créer la matière. Aussi n'a-t-il de pouvoir que sur la dénomination, et non sur le prix intrinsèque et sur les vrais rapports d'échange. Quel sera donc le fruit de cette opération ? D'augmenter les ressources du fisc ! Mais c'est les diminuer, car l'impôt se payera suivant la nouvelle dénomination, à moins qu'on ne rétablisse la proportion. D'acquitter à moindre prix la dette publique ? Mais supprimer une partie de la dette n'est pas l'acquitter. De libérer les débiteurs au préjudice des

Hais en quoi cela est-il juste et utile? De gagner sur les achats qu'un fait à l'étranger? Mais celui-ci, sans égard a ta dênomijialien, ne prend jamais l'argent qn au poids et au titre, et il en sera quitte pour calculer en conséquence* D'enrichir les sujets? Ouî, si la riches consiste dans les mots ; mais après les variations causées dans l'expression de loutes les valeurs, le niveau se relrouve et se rétablit de luimême. La dénomination de la valeur des denrées change relativement a celle de l'argent*

Lnpération de baisser la dénomination, et d'attirer l'argent pour le remonter ensuite par une refonte au même poids et au même litre, n autre chose qu'un vol manifeste, mais bien plus funeste par ses suites, que si Ton eût pris directement dans toutes les bourses un sixième ou un dixième ; car ces variations fréquentes oient toute la confiance du commerce, arrêtent la circulation et jettent l'incertitude dans toutes les propriétés.

Les jurisconsultes n'ont pas peu contribué à brouiller et a dénaturer loutes les idées, par le pouvoir qu'ils ont attribué au souverain sur la monnaie; et, partant plutôt du fait que du droit, ils ont élevé des principes destinés, non a régler la conduite, mais a la justifier. Ils nous ont enseigné que l'argent monnaie est un pur signe et qu'il fallait faire abstraction de la matière, F/où ils ont conclu que, la qualité de signe étant attribuée à la matière par l'empreinte que le souverain y met, et étant seule dans le commerce, le souverain était le maître de déterminer la valeur de ce signe qu'il a établi ; et confondant la valeur qui est une chose très réelle avec cette qualité de signe qui est de leur invention, ils ont dit que le prince, en changeant la dénomination du signe, changeait il son gré la valeur; qu'il pouvait forcer les sujets à recevoir pour cinq une portion de métal qui ne vaut que quatre, mais qu'il lui plaît aujourd'hui d'appeler cinq ; qu'il pouvait même dans le commerce substituer le papier à Tardent, et obliger ses sujets k le prendre en payement, parce que signe pour signe, l'un vaut l'autre, et que le choix de la matière à laquelle est attachée la qualité «le signe, ainsi que la valeur de ce signe, dépend de la volonté du souverain \ Ils en ont conclu que la stipulation que lodéhi- I0OT ne pourra payer qu'en argent, est une clause de nulle considération; que la stipulation que l'acheteur payera tant de marcs d'argent est nulle» i ont conclu que, lorsqu'il survient une augmentation dans la déno-

1 Tout ce que dilici Le Trosne, qui, bien qn* jurisconsulte lui-même, ne croyait

que hk Dfgtttê NM le dernier mot de La rai>on humaine, est de la plu* complet»:

exactitude* Nous wtim f daus les Notices sur Lawel mr Dutot, donne une idée

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mination, on acquitte bien véritablement une dette antérieure de 24, avec un poids dont la valeur réelle n'est que de 18 ; que le prince qui n'aurait pas droit de libérer un débiteur de la moindre partie de sa dette, le décharge valablement par le moyen de cette fiction, et que les juges remplissent leur devoir, qui est de tenir une balance exacte entre les parties, en décrétant des offres notoirement insuffisantes.

Mais toutes ces idées sont fausses, parce qu'elles contrarient l'essence des choses qui ne se prête point à tous ces raisonnements; parce qu'elles introduisent l'arbitraire où tout est de rigueur et de justice; parce qu'elles soumettent à la volonté du souverain ce qui ne peut être en son pouvoir ; parce qu'elles lui donnent sur la propriété un droit qu'il ne peut avoir, puisqu'il contredirait le but même et l'institution de l'autorité, qui n'est établie que pour le maintien de la propriété.

Les jurisconsultes auraient dû enseigner, au contraire, que le prince ne peut ni ne doit changer arbitrairement, et encore moins altérer la mesure; qu'il n'est ni de la justice ni de son intérêt de le faire, et que les métaux ont leur valeur décidée par le cours sur lequel le prince n'a aucune autorité. Mais on dirait qu'en celte matière, ils n'ont considéré dans la souveraineté que la force dont elle est revêtue, et non son origine et ses fonctions ; qu'ils ont fait de la force le titre du pouvoir, et non du pouvoir un titre pour disposer de la force.

Au lieu de chercher une ressource de finance dans la monnaie, combien ne serait-il pas plus simple, plus honorable et plus expédient d'en regarder la fabrication comme faisant partie du service public, pour la dépense duquel le souverain a sa part dans la reproduction, et d'en prendre les frais sur le revenu national? En effet, si pour retrouver les frais on décrédile la vieille monnaie, toute la perte tombe sur ceux qui s'en trouvent propriétaires, et qui, sur la foi publique, viennent de convertir en argent des valeurs en productions. N'esl-il pas plus juste que la perte occasionnée par le déchet de la monnaie qui s'use et par les frais de fabrication, soit prise sur le fond public? La monnaie n'étant pas propre aux usages particuliers, et ne servant qu'à l'échange qui la fait passer de main en main, n'appartient proprement à personne, mais à l'État ; elle s'use a force de servir; mais dans combien de mains n'a-telle pas passé ? Et pourquoi toute la perte tomberait-elle sur ceux qui la possèdent aujourd'hui ? Si, au lieu de baisser la vieille monnaie, on altère la nouvelle pour retrouver les déchets et les frais, c'est encore une fausse opération. Combien n'esl-il pas plus avantageux pour une nation d'être connue pour avoir la monnaie au meilleur titre !

M. l'abbé de Condillac permet au souverain de s'indemniser des frais de fabrication ; mais il va plus loin, et dit qu'on lui doil encore un droit

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ou un bénéfice pour son empreinte qui a une valeur puisqu'elle est utile (p. 442).

Qu'on dise que l'argent monnaie vaut plus que l'argent métal, du montant des frais de fabrication , comme un plat vaut plus qu'un lingot, la comparaison n'est pas encore juste : car le plat est utile au propriétaire et ne l'est qu'à lui , au lieu que la monnaie appartient a l'État et ne fait que circuler pour le commerce général ; et c'est ce qui devrait faire sentir que ce monnayage n'est autre chose qu'un service public , qui doit être payé en commun par le revenu public , et jamais inégalement aux dépens de ceux qui possèdent passagèrement l'argent , ni au détriment de la chose même. Mais de dire que l'empreinte du souverain a une valeur à raison de son utilité, et qu'il faut la payer, c'est admettre une valeur idéale : c'est attribuer à la monnaie une valeur indépendante de celle de l'argent métal , une valeur de signe. Le souverain donne son empreinte, donc il lui est dû un bénéfice. Toute effigie procurerait le même effet, puisqu'il ne s'agit que de donner à la monnaie une empreinte distinctivë. Mais n'est-ce donc pas une marque et un attribut de la souveraineté? N'est-ce pas un droit dont il est jaloux? D'ailleurs, n'est-il pas l'homme de la société, l'organe de la nation, le dépositaire du sceau public? Et après qu'il a reçu la part qui lui appartient dans le revenu national, doit-il faire payer en particulier chacun des actes de la souveraineté ? J'ose croire que cette manière de penser est, non-seulement plus noble, mais prise dans la nature même de la chose.

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