CHAPITRE IV
De la circulation.
I. — L'argent n'est pas obj tde la circulation; ce sont les productions qui le font mouvoir.
L'argent monnaie n'étant pas un bien propre à la jouissance, mais un k simple outil de commerce, ce n'est pas lui qui est l'objet de la circulation et le but des échanges; mais ce sont les productions qui le mettent en mouvement et le font circuler.
On ne'doit donc jamais s'inquiéter de l'argent, il y en a toujours assez. On l'achète avec des productions, comme on achète des productions avec lui, mais sous cette différence qu'on ne le reçoit pas pour lui-même. Il ne manque jamais de se présenter, lorsque la faculté de payer concourt avec le
besoin de vendre, et c'est la somme de la reproduction, et non celle du numéraire, qui décide de la faculté de payer. On ne peut donc pas dire que la culture languit, parce que l'argent manque ; mais l'argent semble rare, parce que la culture est faible. Ranimez-la par la suppression des obstacles qui s'opposent à ses progrès : l'argent, sans augmenter en masse, suffira k tous les échanges; la célérité de son mouvement supplée k sa quantité. Lorsqu'il en est besoin, il ne fait que glisser d'une main dans l'autre sans s'arrêter un instant S'il ne peut suffire k la célérité qu'on exige de lui ; si l'on trouve sa marche trop lente, son poids trop embarrassant, son transport trop incommode, on lui substitue le papier, avec lequel on fait une infinité d'affaires sans que l'argent se montre. On peut donc suppléer k l'argent, mais rien ne peut suppléer aux productions. Et même, plus une nation est riche, moins elle a besoin d'un numéraire proportionné; car il se trouve chez elle un plus grand nombre de gens dont la solvabilité est bien établie, et dont les promesses circulent comme argent comptant.
Il suit encore de lk qu'un numéraire plus grand qu'il ne serait besoin pour la circulation, serait un poids inutile et même onéreux à la nation qui le posséderait : car elle n'aurait pu l'acheter qu'avec des productions; elle aurait donc diminué ses jouissances pour accroître une masse qui n'est pas propre à la jouissance, et dont l'excédant ne pouvant pas trouver d'emploi dans les échanges, resterait oisif, ou ne circulerait que sur lui-même par l'agiotage.
Du reste, le pécule d'une nation est toujours relatif à ses besoins, et l'on ne voit pas comment elle pourrait l'augmenter autrement qu'en augmentant ses productions, et alors il ne serait toujours que dans la proportion où il doit être. L'argent se partage entre les nations relativement au besoin qu'elles en ont. Si la culture diminue chez l'une et s'étend chez l'autre, il coule de l'une a l'autre, étant toujours attiré par les productions.
L'intérêt des nations agricoles, par rapport a l'argent, est différent de celui de ces petites nations qui s'adonnent au commerce de revente et au voilurage. Celles-là ne doivent rechercher dans l'argent que la commodité de leur circulation, et elles en ont toujours assez; celles-ci peuvent et doivent tendre à l'accumuler chez elles. Il est pour elles un outil essentiel du trafic, comme sont les voitures; il n'est pas principalement destiné à payer leur propre dépense et leur consommation, mais à circuler dans Jeur commerce. S'il leur appartient quant a la propriété, il est, quant à l'usage, destiné au service des nations agricoles, qui le reçoivent tour à tour par leurs ventes, et le rendent par leurs achats; mais il ne revient qu'avec des bénéfices qui, accumulés par l'économie, en augmentent
continuellement la masse. Mais, comme en toutes choses, la quantité offerte diminue la valeur, l'abondance de l'argent chez les nations marchandes en réduit le fur \ et forée de se contenter d'un bénéfice modéré ; sans cela l'argent resterait souvent oisif; et à quelque bas prix qu'il soit employé, il vaut mieux qu'il le soit que de rester vacant. L'augmentation du numéraire n'enrichit donc pas ces nations en raison de sa masse , parce que plus il s'accumule, moins l'emploi qu'on peut en faire donne de proGt. C'est ce qui rend le service de ces nations marchandes grandement utile aux peuples agricoles; elles achètent plus librement et revendent de même ; elles voiturcnt à meilleur marché, parce qu'elles se contentent d'un moindre profit. Les peuples agricoles agissent donc évidemment contre leur propre intérêt, lorsqu'ils renchérissent leurs services par des gênes et des impôts, comme je l'établirai plus au long par la suite.
Ce n'est donc pas sur l'argent que le gouvernement d'une société agricole doit avoir les yeux ouverts, car sa marche fait illusion; mais sur la reproduction et sur le produit net de la culture. Tous les calculs qu'on prétend faire sur la quantité du numéraire qui existe dans une nation sont illusoires. Les refontes et les sommes frappées depuis, d'année à autre, ne l'indiquent pas, parce qu'il en sort comme il en rentre. D'ailleurs, la principale raison est que tout l'argent qui ne circule pas est absolument inutile. Il ne sert qu'autant qu'il rend richesse pour richesse , qu'il est employé aux échanges et à la solde de l'impôt, du revenu, et de tous les payements, qui le font souvent passer par plus d'une main, avant qu'il soit employé à payer des productions brutes ou façonnées.
Si l'on peut former des conjectures sur la masse du numéraire qui existe chez une nation, on peut dire qu'il n'est pas même besoin qu'il soit égal au revenu des biens fonds. Dans celte proportion, il est plus que suffisant pour l'usage, parce que le revenu se paye par partie, et que le même argent y sert plusieurs fois.
Mais, si l'argent n'est utile que comme moyen de circulation, s'il ne multiplie pas les biens usuels, s'il ne contribue pas à la valeur des productions , et ne fait que l'exprimer, l'introduction du papier ne peut jamais être un moyen d'enrichir une nation, ni d'accroître la circulation utile. II n'a point de valeur & lui ; il n'est qu'un engagement; il ne tient lieu de rien , puisqu'il faut une richesse réelle pour en répondre. Il ne peut donc influer sur la valeur des productions; car, si on l'emploie pour les payer, il faut ensuite que la caution du papier paye le papier.
L'intérêt.
IL — L'argent $t donne et se reçoit valeur pour valeur.
L'argent étant une chose échangeable comme toutes les autres, et se donnant valeur pour valeur, on ne s'enrichit pas en l'acquérant, comme on ne s'appauvrit pas en le donnant.
Il suit de là qu'une nation n'a aucun intérêt à prohiber la sortie de l'argent; qu'elle doit en laisser la circulation libre, et regarder le pécule qui roule dans le commerce général comme une masse commune servant aux échanges. En effet, c'est rendre le commerce plus difficile que de prohiber un des moyens d'échange, et celui qu'on emploie le plus généralement. On doit d'ailleurs être persuadé qu'on ne transporte l'argent en nature que lorsqu'on ne peut mieux faire, etqueles négociants cherchent plutôt à convertir leurs retours en marchandises, ou du moins en papier, ne fut-ce que pour la commodité '.
La défense de sortir l'argent ne peut être fondée que sur un faux principe : elle supposerait que l'argent est la seule richesse, ou du moins qu'elle est préférable aux autres. Cependant il est bien évident qu'elle est égale aux autres, puisqu'elle les mesure valeur pour valeur, et qu'elle n'est pas préférable , puisqu'on ne la reçoit que pour l'échanger contre des biens usuels, et comme un gage entre une vente qu'on a faite et un achat qu'on fera par soi-même ou par autrui*.
Dira-t-on qu'il y a de l'avantage à recevoir l'argent pour des productions, parce qu'il ne se détruit pas, et que les productions se consomment ? Mais la vente,comme l'échange, tend à la-consommation; et comme
1 Cette réflexion prouve que, les premiers Économistes n'ignoraient pas que les produits ne s'achètent qu'avec des produits ou du travail. (E. D.)
* J'observerai en passant que, si les fausses idées qu'on a sur l'argent ont engagé à prohiber sa sortie, elles devraient militer pour favoriser l'entrée des métaux auxquels on attache tant d'importance. Cependant on en grève l'entrée de droits très considérables. J'aurais eu peine à le croire si je ne l'eusse éprouvé. Mgr le Margrave de Baden • m'ayant gratifié de son portrait en médaille, il m'en a coûté douze livres à l'entrée du royaume. La circulation intérieure des métaux est également grevée au passage d'une province réputée étrangère dans une province des cinq grosses fermes. L'académie de Toulouse m'ayant fait l'honneur, en 1776, de m'adjuger un prix qui consiste dans une figure d'argent du poids de cinq cents francs, il m'en a coûté trente-six livres de droits de traites à l'entrée du Berri. On entrevoit une raison prétendue politique pour grever la sortie des métaux. Je ne suis pas assez clairvoyant pour pénétrer celle qui a porté à grever leur entrée et leur circulation. Je pense qu'il ne faut pas trop se travailler l'imagination pour la découvrir, et qu'en fait d'impôts indirects, il n'y en a pas d'autre que rem quoeumque modo rem.
{*) L autour, réel ou supposé, de lAbréyé des principe* d'Economie politique, contenu dans ce tolume. V-, plu* haut, note de la page 367.
DE 1/lNTÉKÊT KMffÀL,
l'argent n'y est pas propre, on ne le prend d'une main que pour le rendre d'une autre. Si le vendeur a encore l'argent, tandis que l'acheteur a déjà consommé les productions, attendez un moment, et vous verrez le vendeur en faire autant , c'est-à-dire devenir acheteur, ou faire passer à quelque titre que ce soit cet argent à un autre qui achètera. Si l'argent était préférable a raison de sa durée , il faudrait dire qu'une valeur de mille livres en argent vaudrait plus qu'une pareille valeur en marchandises, ce qui est assez d illicite l\ comprendre; il faudrait même aller plus loin, et dire qu'il y aurait de l'avantage à donner pour cinq cents livres en argent une valeur de mille livres en productions, parce que, quand les denrées seront consommées, l'argent subsistera; en cou qnence, il faudrait enfermer l'argent à triple clef dans la crainte qu'il ne s'échappât* Mais la manie d'un avare qui met son bonheur a contempler l'argent, et qui se rend pauvre par ses privations, ne peut être celle d'une nation qui possède dans son territoire une source renaissante de richesses, et qui la perpétue par sa consommation même.
Il en osi des nations comme des particuliers : la somme de leurs ventes est égale a la somme de leurs achats. Si elles reçoivent de l'argenl d'un cuir, elles en payent de l'autre, et il n'y aurait point d'avantage pour celle qui trouverait moyen d'en recevoir plus qu'il ne lui en faut pour son usage, puisqu'elle l'aurait payé ce qu'il vaut, et qu'elle ne pourrait user de cette richesse qu'en la laissant écouler.
C'est sur celte erreur, qui attribue à l'argent la préférence sur les productions, qu'est établi le prétendu avantage de la balance du commerce; illusion qui s'évanouit dès qu'on la soumet k l'examen. Les nations courenlaprèsun fantôme qui teiirechappe, lorsqu'elles se proposent de gagner sur les autres par le moyen du commerce, qui de sa nature est un contrat d'égalité; et elles ne réussissent qu'à rendre leur commerce désavantageux par des gènes et des prohibitions réciproques.
La balance du commerce consiste a s'approprier, autant qu'il est possible, l'argent des étrangers par un commerce incomplet, par lequel on vend plus qu'on n'achète, et à recevoir en argent le surplus des ventes.
Quel avantage trouverait donc une nation à amasser ainsi beaucoup d'argent, et à en recevoir beaucoup plus qu'elle n'en donnerait? En serait-elle plus riche? Mais le lui a-l-ou donné pour rien? N'en a-t-elle pas fourni l'équivalent? Ou bien il faut consentira dire qu'une valeur d'un million en argent vaut plus qu'une valeur égale en marchandises.
Dira-t-on que cet argent introduit chez elle procurera plus de valeur ii ses productions? Mais ce n'est pas l'argent qui produit la valeur; il ne fait que l'exprimer d'après les causes qui la déterminent, et il l'exprime
relativement à ce qu'il vaut lui-même. Si donc leur valeur augmentait» ce ne serait que relativement k l'argent, dont, à raison de sa plus grande abondance, la valeur d'échange aurait baissé par rapport aux productions qui conserveraient entre elles leur rapport ordinaire. On continuerait par exemple de donner deux boisseaux d'avoine pour un boisseau de blé, vingt-quatre boisseaux de blé pour une pièce de vin de telle qualité; mais on payerait en argent le boisseau d'avoine 18 sous au lieu de 12, le boisseau de blé 36 sous au lieu de 24, la pièce de vin 54 livres au lieu de 36 :1e débit n'en serait pas plus assuré, ni la consommation plus forte, ni la faculté de dépenser plus étendue, ni la nation plus riche.
Elle le serait moins, car elle se serait privée d'une partie de ses productions pour accumuler une richesse dont l'accroissement lui serait inutile; elle le serait moins encore, parce qu'elle parviendrait à s'interdire le commerce extérieur, si nécessaire pour soutenir le prix intérieur. Les nations voisines ne pourraient plus consommer ses productions, parce que l'argent devenu rare chez elles aurait augmenté de valeur par rapport aux productions, comme il a baissé chez cette nation à raison de son abondance. Loin donc de pouvoir lui acheter en argent, elles reviendraient lui vendre leurs productions, et feraient ainsi refluer chez elles ce même argent qui leur a été enlevé, jusqu'à ce que le niveau fût rétabli.
Le projet de vendre constamment à une nation sans lui acheter, est donc un projet insensé dans le cas même où il pourrait réussir. Ce commerce se détruirait lui-même, et parviendrait à ruiner cette nation, non pas précisément par la perte de l'argent, mais par l'interversion dans l'ordre des dépenses ; car il ne lui procurerait point de débouchés pour ses productions, et il dérangerait toute sa circulation. Cet argent, avec lequel elle achèterait au dehors, est un capital fourni par la vente de ses productions dans l'intérieur, et qui doit, après avoir parcouru les divers rameaux de la circulation, retourner à la classe productive qui l'a fourni, pour la mettre en état de continuer la culture et de payer le revenu. Si une partie notable de cet argent est enlevée sans retour pour payer des productions étrangères, la culture est privée de la rentrée de ces sommes, et s'appauvrit par ce déplacement des dépenses. Ce commerce ruineux pour elle cessera donc bientôt, et le projet de l'autre nation qui en a conçu le succès, ne peut être fondé que sur un faux calcul de la cupidité exclusive, qui, sans prévoir les suites, ne demande qu'à jouir dans le moment et à envahir; qui voudrait pouvoir convertir tous les biens en or, et consentirait pour s'en procurer h ruiner son territoire et celui des autres, au risque de perdre et les productions et l'argent
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qui disparaît, «les que les richesses renaissantes ne le retiennent plus. Heureusement pour les nations, ce projet ne peut réussir, L'argent se partage entre elles en raison des moyens qu'elles ont de Tacheter et du besoin qu'elles en ont pour ta circulation, Si elles veulent en augmenter la masse, il tant quelles améliorent leur culture, Elles deviendront alors plus riches ; mais ce ne sera pas par l'introduction de l'argent qu'elles auront reçu valeur pour valeur, mais par l'extension de leur reproduction.
Il est cependant des nations qui peuvent, sans s'appauvrir, payer le plus souvent leurs achats en argent, et même qui le doivent. Ce sont celles qui possèdent des raines. Le retour de l'argent n'est point dû à leur culture, car ce n'est point elfe qui l'a fourni. Les métaux sont pour elles une richesse territoriale, dont elles ne peuvent jouir qu'en redirigeant. L'argent qu'elles tirent annuellement du sein de la terre doit ne faire que passer par leurs mains pour se distribuer chez toutes les nations, en raison des moyens qu'elles ont de Tacheter, et le commerce établit le niveau malgré toutes les lois prohibitives. S'il ne le faisait pas, les nations qui possèdent les mines verraient l'argent s'accumuler chez elles, au point d'être privées de tout commerce extérieur de leurs productions : les étrangers pour qui l'argent aurait plus de valeur d'échange, a raison de ce qu'il serait moins commun, ne pourraient plus leur acheter, et viendraient leur vendre en contrebande, si le commerce libre leur était interdit.
N'envions donc pas le sort des nations gui possèdent les mines. Elles achètent les métaux par les frais d'exploitation, et n'ont de bénéfice que l'excédant. Plus l'argent devient commun, et moins elles y trouvent de profit ; de manière que, s'il continuait de Huer en Europe, comme il a fait depuis deux cents ans, on pourrait prévoir le temps où elles seraient forcées d'abandonner les mines; et ce temps ne serait peut-être pas éloigné, si le commerce des grandes Indes n'allait verser annuellement au fond de l'Asie ces métaux tirés à grands frais de l'Amérique.
L'avantage des nations qui possèdent les mines est d'autant moins digne d'envie, que cette richesse devient par contrecoup nuisible à leur culture, non que leur classe productive ait à se plaindre de ce que cet argent passe chez l'étranger, puisqu'elle ne l'a pas fourni , et que son abondance lui deviendrait onéreuse; mais parce que cet argent, donne en échange des productions étrangères, diminue la consommation des productions nationales, et nuit au débit intérieur. Ce n'est donc pas la sortie de l'argent qui est lâcheuse, mais le déplacement de la consommation; celte qui se porte au dehors ne se fait pas au-dedans. Lorsque le commerce en productions brutes ou manufacturées est réciproque, il
l'ail une compensation; mais elle n'a pas lieu lorsqu'une nation est
forcée de payer le plus souvent en argent : le commerce alors loi devient désavantageux, sans que l'introduction de cet argent soit un gain pour la nation qui le reçoit. (Test lk le vrai point de vue sous lequel on peut envisager la balance du commerce. Elle est toujours égale dans chaque traité particulier; et, si le commerce devient plus ou moins avantageux entre deux nations qui échangent, ce n'est pas par la considération de l'argent donné ou reçu, c'est par ses effets favorables ou onéreux k leur culture. Et c'est lk une des grandes causes de l'appauvrissement de l'Espagne et du Portugal. Ces nations ne sont pas plus riches en argent que les autres; elles le sont beaucoup moins, parce que l'argent se proportionne k la reproduction, et que leur culture est pauvre. Le pécule d'une nation, si on pouvait le calculer, n'indiquerait l'état de ses richesses que par le montant des sommes reçues par la classe productive. Or, chez les nations qui possèdent les mines, la culture ne reçoit pas plus d'argent pour le prix de ses ventes, parce qu'il n'en résulte aucune augmentation dans la consommation. Quand on supposerait (ce qui ne peut être, et ce qui produirait un autre mal) que cette introduction annuelle d'argent hausserait la valeur des productions, ce ne serait que relativement k l'argent, et il n'en résulterait pas d'accroissement de richesse. Cet argent est donc absolument étranger k leur culture : mais il y a plus, il lui devient funeste, parce que ne trouvant point d'emploi sur le territoire, il va en chercher ailleurs, et payer des productions étrangères : il porte au-dehors une partie de la consommation; il ne fait donc que passer, et en passant il brûle et dessèche le territoire.
III. — La circulation part tout entière de la classe productive.
Puisque ce sont les productions, et non l'argent, qui sont l'objet de la circulation, il est évident qu'elle part tout entière de la classe productive, qui seule en fournit la matière.
C'est cette circulation, dont la marche est peinte par le Tableau économique, dont j'ai donné une idée dans une note de mon huitième Discours sur Vordre social.
On peut considérer cette circulation de deux manières : l'une plus simple, sans intervention d'argent, avec les productions seules données en échange et en payement, ou avec l'argent.
Supposons que la reproduction totale ait donné cinq cent mille mesures, la classe productive en retient trois cent mille pour ses reprises,
et en verse deux cent mille aux propriétaires comme produit net de la culture. Voila la matière de toutes les dépenses- Les objets de consommation et de jouissance, qui existent eu outre dans une nation, sont des fonds et des capitaux accumulés des années précédentes, qui ne changent rien à la distribution annuelle. La classe productive a besoin dfi divers travaux de la classe stérile, et lui donne cent mille mesures pour les acheter. La classe propriétaire en a également besoin, et lui livre cent mille mesures. La troisième classe se trouve donc en possession de deux cent mille mesures, dont moitié consiste en matières premières pour ses ouvrages, et l'autre moitié consiste en subsistances pmir ses agents* Cette distribution n'augmente certainement pas les productions d'une seule mesure.
Veut-on supposer que le revenu et tous les salaires se soldent en argent, et que tout s'exécute par des ventes et des achats; cette diversité dans le moyen n'apportera aucun changement réel.
La reproduction est de cinq cent mille mesures, estimées chacune une livre. La classe productive est alors la seule qui vende en première main, puisqu'elle ne peut payer le revenu en argent que du prix de ses ventes. Ses reprises seront de trois cent mille livres, et le revenu de deux cent mille. Elle prélève sur la masse environ deux cent mille mesures en nature qu'elle consomme, et dont une partie se distribue entre ses agents par des ventes réciproques. Elle vend trois cent mille mesures aux deux autres classes. Mais pour cela il n'est pas besoin qu'il se trouve dans la circulation un numéraire de trois cent mille livres, ni même de deux eeui mille livres, parce que ce même argent entre dans ses inaîns et en sort continuellement, et que ses ventes et ses payements se font pendant toute Tannée* Elle a deux cent mille livres à paver aux propriétaires, et ses besoins en ouvrages de main-d'œuvre montent h cent mille livres qu'elle donne à la troisième classe. A mesure qu'elle vend elle paye le revenu aux propriétaires, et achète a la troisième classe. Mais ces deux classes ne peuvent vivre avec cet argent; elles le lui rapportent aussitôt, savoir : la classe propriétaire pour acheter d'elle des subsistances, et la troisième classe pour acheter des Mibsistanc.es et des matières premières pour ses ouvrages. La classe productive voit donc ce même argent lui rentrer par ses ventes, et elle remploie de nouveau à continuer ses payements et ses achats, et ainsi de même jusque ce que tout le revenu soit payé, et que les trois cinquièmes de la reproduction qui doivent passer aux deux autres classes leur soient distribués. Alors lecercle de la révolution est acbevé,et amène une nouvelle récolte qui fournit a une nouvelle circulation. C'est ainsi que la société se perpétue par ce cercle non interrompu de reproduction
et de consommation, entretenu par la fécondité inépuisable de la terre, aidée du travail de l'homme et des avances '.