II. — Que le travail de l'industrie est absolument stérile
Il y a sans doute différents genres de travaux relatifs à nos besoins. La terre accorde les productions au premier travail ; mais la plupart, et surtout les matières premières, exigent un second travail pour être appropriées à nos besoins.
L'industrie est donc très utile, très nécessaire; mais il n'y a que le travail de la culture qui soit productif, parce qu'il s'exerce sur un fonds productif. Partout ailleurs, l'homme, réduit à lui-même, ne peut rien pro-
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duire; je le vois agissant seul, préparant, façonnant, contournant en mille manières, déplaçant et transportant les productions fournies par le premier travail, mais qui dans ses mains ne peuvent s'étendre ni se multiplier.
Ce travail est donc très nécessaire, mais stérile; il n'ajoute rien a la somme des richesses d'une nation, déterminée par la masse de la reproduction annuelle, et mesurée par sa valeur en première main. C'est ainsi que le propriétaire d'une source abondante n'augmente pas la quantité d'eau qu'il possède, en tirant de part et d'autre des canaux dérivés de cette source. Il la dépense, au contraire; mais la dépenser ainsi, c'esls'en servir. En vain dira-t-on que, sans son travail, elle serait restée inutile; cela est vrai, mais employer utilement et conserver n'est pas produire. C'est ce que fait une nation en payant les travaux de l'industrie ; elle n'ajoute rien à la somme de ses richesses; elle eu fait usage et la distribue; elle remplit ses divers besoins, et n'en remplit qu'à proportion de ses moyens.
Il n'est point étonnant qu'un ouvrier ou fabricant regarde comme productif un travail qui lui fournit sa subsistance; mais ce qui a droit d'étonner, c'est que des gens soldés et salariés par d'autres, aient pu réussir à persuader sérieusement, à ceux qui les payent, que la dépense qu'ils font en ce genre augmente leurs richesses.
Il n'y a dans une nation que les deux classes propriétaires de la totalité de la reproduction qui payent, parce qu'elles seules en ont la faculté ; elles seules ont le droit primitif de consommer par elles-mêmes et par autrui. Tout le reste est classe salariée, qui n'achète et ne paye qu'autant qu'elle en a reçu les moyens des deux premières.
La classe salariée peut donc dire a ces deux classes : Je remplis vos besoins de nécessité, de commodité et de jouissance dans le genre de la maind œuvre \ je pourrais employer mon temps à un travail qui me fournirait ma subsistance; je le consacre à votre service, et je vous dispense par ce moyen de vaquer par vous-même à ces sortes d'occupations ,• déchargezmoi aussi du soin de pourvoir directement à ma subsistance, mettons nos travaux en commun. La terre fructifie les vôtres, ou la propriété du sol vous donne un titre pour en partager les fruits : payez mon travail, partagez avec moi l excédant que la culture vous donne au-delà de votre propre consommation, afin que je puisse m* employer à vous servir.
Telle est en effet l'espèce de convention que font entre elles les deux premières classes et la (roisième. Il est donc juste de payer l'industrie ; mais n'allons pas croire que son travail soit de nature à nous enrichir. Il n'est besoin, pour reconnaître ce qu'il est, que de l'analyser.
III. — Différences essentielles entre les avances de la culture et celles de
Vindustrie.
En quelque genre que ce soit, on n'obtient rien sans dépense, par la raison qu'on n'obtient rien sans travail. L'industrie a donc, ainsi que la culture, ses avances primitives en métiers et instruments dont il lui est dû un intérêt. Elle a de même des dépenses k faire pour l'entretien de ses agents. Elle a encore une autre sorte d'avances qui lui est propre, savoir : le fonds des matières brutes et fabriquées qu'elle tient en réserve. Le prix lui en est restitué en entier par l'acheteur, et lui sert à remplacer journellement le débit qui s'en fait. Elle ne fait qu'avancer ce fonds, qui n'est pas destiné à être dépensé par elle ; ce n'est de sa part qu'un commerce de revente.
La culture et l'industrie exigent donc également des avances. Mais la culture, assujétie à l'ordre physique, a une marche régulière dans son travail et dans ses dépenses. Elle a consommé pendant toute l'année : le retour périodique de la récolte lui restitue en une fois le montant de ses dépenses, soit en nature, soit en équivalent, par le moyen de l'échange. Ce travail se suffit donc à lui-même; non-seulement il alimente ses agents sans rien recevoir de personne, mais il donne en outre un excédant qui, distribué dans toute la société, la nourrit et paye tous les travaux et les services.
Il en est autrement des travaux de l'industrie. L'ouvrier ne fait pas naître le remplacement de ses avances; il faut qu'elles soient remboursées par autrui, elles ne peuvent l'être que par les fruits du travail productif. L'industrie ne restitue donc pas ses frais ; à plus forteraison, ne donnet-elle pas de produit net.
Il résulte pourtant une valeur du travail de l'industrie, et cette valeur est une richesse. En quoi consiste-t-elle? C'est ce qu'il est facile de déterminer.
IV. — En quoi consiste la valeur des ouvrages de l'industrie.
Remarquons bien d'abord qu'elle résulte d'un changement de forme, et non d'une addition de substance. Cette forme donnée à la matière première lui ajoute à la vérité une valeur; mais il faut voir d'où elle procède, et ce qu'elle coûte. L'ouvrier a consommé en travaillant: les productions qu'il a dépensées n'existent plus. Il en transporte la valeur sur la matière ouvragée; de manière que celui qui voudra en jouir ne le pourra qu'en vertu d'une convention libre, par laquelle l'ouvrier lui dira : « Vous voulez jouir de mon travail, rendez-moi le montant de ce que j'ai dépense en travaillant. » Ce prix, sur-ajouté à la matière pro-
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mière , fait donc compensation avec une valeur égale qui a été détruite. Ce n'est donc qu'un remplacement de dépense sans nouvelle production : ce n'est qu'une pure valeur en frais ; l'ouvrier ne peut être remboursé qu'autant qu'un autre veut et peut en faire la dépense. Tout se réduit donc a la reproduction qui paye ce travail '.
V. — Objection en faveur de la produclibilité de C industrie.
On oppose à ces raisons un argument qu'il est à propos de mettre dans tout son jour. On dit : si la valeur que l'industrie ajoute à la matière première n'est qu'un remplacement d'avances , et une substitution d'une valeur k une valeur détruite , on doit en dire autant de la portion des productions destinées à remplacer les avances de la culture. Les denrées que le cultivateur a consommées n'existent plus; elles sont de même remplacées par une nouvelle production qui a coûté ce qu'elle vaut. Il est vrai que le fabricant ne produit pas ses frais en nature, le genre de son travail ne le permet pas; mais il les reproduit par équivalent; il leur substitue une valeur qui, parle moyen de l'échange, tient exactement lieu des denrées consommées pendant le temps de la fabrication; celte valeur est une richesse comme l'étaient les productions consommées. Le fabricant peut donc être assimilé en ce point au cultivateur. Celui-ci, pendant le temps d'une récolte à l'autre, a consommé beaucoup de denrées que le genre de sa culture ne lui rend pas toujours en nature; il suffit qu'elle les lui rende par équivalent, et que la faculté d'échanger lui assure tous ses besoins. La parité se rencontre entre eux : l'un et l'autre ont substitué par leur travail une valeur à une valeur, et la valeur fournie par l'industrie est une richesse échangeable comme le sont les productions. Tour a tour la culture paye l'industrie, et est payée par elle: tous les jours le fruit du travail de la culture est échangé contre un ouvrage de main-d'œuvre, parce que l'un et l'autre sont également un bien appréciable et commcrçable. Le cultivateur, ainsi que l'ouvrier, ne retire ses avances qu'autant que les autres lui achètent ses denrée.*-; et ils ne peuvent les lui acheter qu'autant que le travail dans l'un des deux genres leur a fourni médiatement ou immédiatement la faculté de payer. L'un et l'autre ne retirent leurs avances que par le moyen de l'échange, et la nature des choses échangées est ici indifférente; car il ne s'agit pas de comparer la nécessité ou l'utilité plus ou moins grande d'une chose relativement à une autre, mais de comparer
1 V. plus haut, Mercier de la Rivière, cli. 16 et 17 de Y Ordre naturel des sociétés politiques.
DE L'INTÉRÊT SOCIAL. Mi
les valeurs. Or, dès qu'elles entrent dans la balance de l'échange, elles sont égales.