VI. — Réponse à t objection
L'argument se réduit k dire: l'industrie n'est pas stérile, puisqu'elle reproduit ses frais par équivalent, et qu'elle donne richesse pour richesse, quoique dans un genre différent. La valeur qu'elle produit entre dans la balance des échanges, ce qui suppose égalité de part et d'autre.
Il est vrai que la reproduction, quant à la portion correspondante aux frais, ne fait que remplacer des productions consommées. Mais la différence essentielle, comme je l'ai déjà dit, c'est que c'est la nature qui fait ce remplacement, au lieu que, dans l'industrie, c'est l'acheteur qui le fournit, et qu'il ne peut le faire qu'avec des richesses qu'a fait naître le premier travail.
Cette valeur produite par l'industrie, ou plutôt transportée par elle sur la matière première, n'est pas un être réel et existant par lui-même, comme sont dix setiers de blé , qui remplacent dix setiers consommés par le cultivateur; elle n'existe que par le besoin ou l'envie qu'un autre aura de jouir de celte matière travaillée, et il ne peut en jouir qu'en l'achetant. Cette valeur n'est donc pas une véritable production fournie par le fonds même, et qui ne coûte rien à personne, comme sont les dix setiers restitués par le travail productif. Elle attend son existence du besoin d'un autre ; elle est un objet de dépense pour celui qui voudra l'acquérir; elle ne restitue ses frais qu'autant qu'un autre les paye. v
Où est donc le rapport qu'on prétend trouver entre la culture et l'industrie, quanta la restitution de leurs frais respectifs? S'il en existe un, c'est celui qui se trouve entre donner et recevoir, produire et consommer, dépenser et gagner. C'est la nature même qui restitue les frais de la culture, par un nouveau don qui remet des productions existantes à la place de celles qui ont été consommées.
Chaque récolte, dans la portion qui correspond aux frais, ainsi que dans sa partie disponible, est donc également une création de richesses ; elle est destinée à la subsistance et à l'entretien de la classe productive, elle est son patrimoine. Mais quel est le patrimoine de l'industrie ? C'est la rétribution qu'elle gagne par son travail ! Et cette rétribution, par qui est-elle fournie? Est-ce par son travail même? Non, car le travail de l'homme n'est qu'une manière d'être * ? Est-ce par la matière qu'emploie l'ouvrier? Non certes, car c'est un fonds stérile qui a été produit, mais qui ne produit pas ! Elle est donc fournie par l'acheteur. Or, si cette ré-
1 Ce n'est, en dernière analyse, que du mouvement, comme l'a dit Mill.
UV2 LE TROSNE.
tribulion est payée par un tiers; si la valeur ajoutée à la matière première par la main-d'œuvre ne consiste que dans cette rétribution ; si cette valeur n'a par elle-même aucune existence réelle et n'en reçoit qu'autant qu'il plaît a un tiers de lui en donner, il s'ensuit que cette valeur, qui ne vaut qu'autantqu'elleestpayée, ne restitue passes frais, mais en attend d'ailleurs la restitution ; il s'ensuit qu'elle ne donne pas richesse pour richesse, puisqu'elle n'est rien par elle-même; il s'ensuit que l'ouvrier a consommé sans rien produire qui tienne lieu de sa consommation; que, s'il a ajouté une valeur, cette valeur n'est point une nouvelle richesse, mais servira d'emploi à une richesse existante; que prétendre la calculer de nouveau, c'est voir les objets doubles, c'est prendre un simple changement de main pour une cause productive; en un mot que celte valeur est relativement à l'ouvrier le résultat de ses frais, et relativement à l'acheteur un remboursement de frais.
Que met donc l'ouvrier dans la balance de l'échange? Il y met la matière première, et en cette partie il n'est que revendeur; il y met son temps qui est appréciable, son travail, son talent, ses frais; il y met les productions qu'il a consommées. Or, des productions consommées n'existent plus. Il est donc rigoureusement vrai de dire qu'il n'y a point là d'échange proprement dit, mais une rétribution ou un salaire. Le cultivateur, qui donne du vin pour du blé, échange véritablement; il reçoit l'équivalent de ce qu'il a donné, il ne perd ni ne gagne, il ne dépense rien. L'industrie, au contraire, nous vend ce qu'elle produit, c'est-à-dire ses services, et une forme qui est un résultat de frais ; elle nous vend le travail de l'homme; mais ce travail, porté partout ailleurs que sur la terre, est absolument stérile, car l'homme n'est pas créateur.
Cependant si on l'exige, j'appellerai échange la convention qui intervient entre l'ouvrier et l'acheteur, pourvu que l'on convienne de la différence qui se trouve entre les choses échangées, dont l'une consiste dans une chose existante et l'autre dans la valeur de choses qui n'existent plus. Cette différence, née de la chose même, n'empêche pas que le contrat ne se fasse d'une valeur pour une valeur égale; car des productions consommées peuvent très bien entrer en compensation avec des productions existantes, lorsque ce remboursement de dépense est le salaire d'un service rendu.
VIL — Que c'est le premier travail qui fait naître de quoi payer le travail
de l'industrie.
Les propriétaires des productions ont pour objet, non-seulement de se procurer leur propre consommation en nature ou par échange, mais encore d'étendre leur jouissance et delà rendre plus commode et plus
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agréable. Ce but ultérieur, qui donne à l'intérêt personnel une étendue indéfinie, exige qu'ils cultivent pour eux-mêmes et pour autrui, et qu'ils partagent les productions avec les autres hommes dont ils obtiennent des services en tout genre.
Ce n'est donc pas l'industrie qui fait naître la faculté de payer ses services; elle la trouve existante, et elle en profite pour tirer sa part de la reproduction. Si elle consomme, c'est parce que la première classe en a fait naître pour elle les moyens ; lorsqu'elle achète, elle ne fait que rapporter l'argent qu'on lui a donné '. Ce n'est donc point elle qui règle le prix des productions, puisqu'elle ne peut payer qu'avec ce qu'elle reçoit, et que ses facultés sont bornées par sa recette qu'elle ne contribue nullement à augmenter. Ce sont les productions elles-mêmes qui sont le principe de la valeur, comme je l'ai prouvé plus haut par le § 10 du premier chapitre de cet ouvrage. Ce sont elles qui décident delà somme qu'une nation peut dépenser en salaires, et non la somme des salaires qui contribue a augmenter la reproduction. C'est donc prendre l'effet pour la cause, que de faire valoir la consommation de la troisième classe, qui ne consomme qu'autant qu'elle est payée pour le faire, qui ne peut consommer plus qu'autant qu'une plus grande reproduction fournit les moyens de dépenser davantage en sa faveur ; qui étendrait inutilement ses travaux au-delà de cette mesure, puisque ses travaux ne peuvent accroître la somme des richesses qui servent à les payer.
Il y a donc en tout ceci un point fixe auquel il faut toujours revenir, la reproduction, qui est la source unique des dépenses, laquelle ne peut s'accroître par des travaux purement stériles, mais seulement par le moyen de la culture. Il n'y a point à sortir de ce cercle circonscrit par la nature.
VIII. — Cause de terreur en laquelle on tombe par rapport à l'industrie.
Ce qui fait illusion, ce qui semble même donner a l'industrie une sorte de prééminence sur la culture, c'est que ses ouvrages ont une durée plus ou moins grande, et qu'en s'accumulant, ils ajoutent continuellement à la masse des richesses d'une nation, au lieu que les subsistances sesétruisent annuellement et ne font que se remplacer.
Mais l'illusion consiste a attribuer cet effet a l'industrie, tandis qu'il est dû bien plutôt au premier travail , puisque c'est lui qui a fourni tant les matières premières que les denrées consommées pendant l'exécu-
1 Le mot propre serait : gagné. Du reste, à l'expression près, que, dans ce passage, il ne faut pas interpréter judaïquement, telle est la pensée de Le Trosne et des Physioerates. (E. l>.)
les travaux de main-d'œuvre, bannissons toutes les inventions qui diminuent le travail; gardons-nous de condamner le luxe, favorisonsle comme une source indéfinie de richesses : le plus utile sera celui qui ajoutera une plus grande valeur à la matière première. Dès-lors aussi, il ne sera plus possible d'être de l'avis de M. l'abbé de Condillac dans son chap. xxvn sur le luxe, où il le définit un excès, où il en fait sentir les inconvénients, même lorsqu'il est entretenu par l'industrie nationale; où il conclut que la vie simple peut seule rendre un peuple riche, puissant et heureux. Il est également difficile d'être de son avis sur l'impôt, auquel il soutient que les agents de l'industrie ne doivent pas être assujétis. En effet, pourquoi l'artisan, dont l'industrie est autant productive de richesses que celle du colon, ne contribuerait-il pas également à la dépense publique? Il semble qu'il est indispensable d'opter entre le principe de théorie et le résultat pratique *.
X. — Etat de la question réduit à des termes encore plus simples par la supposition des payements en nature.
Si les payements se faisaient toujours par les productions en nature, jamais on n'aurait songé à attribuer à l'industrie la prérogative de produire des richesses. On aurait vu évidemment des frais, des consommations, des salaires payés et reçus, et rien de plus. On aurait senti que, si la reproduction totale est de SOOmille mesures, que les deux premières classes partagent entre elles comme reprises et produit net, ces deux
• Me serait-il permis de remarquer que, parmi les excellentes choses que 31. l'abbé de Condillac dit au sujet de l'impôt, il emploie (p. 517) un argument auquel il est facile de répondre? Or il est tant de moyens décisifs contre l'impôt indirect, qu'il peut-être dangereux d'en présenter de faibles.
11 dit que, si les salariés sont forcés de prendre sur leurs salaires une partie de l'impôt faute de pouvoir la rejeter sur l'acheteur, ils seront réduits à retrancher sur leur consommation, et que la perte qui en résultera sur la valeur, retombera sur les propriétaires.
On peut lui répondre que l'impôt direct présente le même inconvénient, puisqu'on demandant aux propriétaires une portion quelconque de leur revenu, il la retranche, sinon toujours sur leur consommation personnelle, du moins sur la dépense qu'ils auraient pu «aire en salaires.
Mais, quel que soit l'impôt, on répondra que les salariés du gouvernement remplacent cette consommation qui ne se fait pas par les salariés des propriétaires, et que /a troisième classe en profite également, de manière que la totalité de la reproduction se trouve dépensée. C'est par des moyens plus approfondis qu'il faut attaquer l'impôt indirect; par son arbitraire indispensable, par les frais de sa perception, par ses efiels nuisibles à la valeur et à la reproduction, etc. Il faut en même temps faire voir que, si cette manière de percevoir accumule des profits et des richesses pécuniaires, la consommation qui en résulte n'a pas le même avantage que celle du peuple qu'on a diminuée par cc6 impôts.
classes ont des besoins multiplies h remplir pour la préparation des productions, à laquelle elles ne veulent ni ne peuvent vaquer; que, pour obtenir ces services, elles livrent une partie de la reproduction à ceux qui offrent de les leur rendre ; qu'en le faisant, elles n'augmentent par leurs richesses, mais les dépensent; et que, comme cette manière de les dépenser leur est utile, elle devient un motif pour étendre la reproduction, et pour multiplier les moyen» de dépenser. En un mot, on n'aurait vu autre chose que la consommation faite par la classe stérile d'une partie des productions qui renaissent annuellement par les travaux de la classe productive <.
Mais l'argent payé contient-il autre chose qu'une valeur équivalente aux productions que l'ouvrier a droit de consommer; valeur que celui qui la donne s'est procurée immédiatement ou médiatemcnt avec des productions, et que celui qui la reçoit fera acquitter quand il voudra et à son choix? Et, d'ailleurs, combien d'exemples de payements en nature nous conduisent au même résultat!
Je sème deux mesures de blé , j'en recueille douze. Moi* travail a été productif de dix par-delà la semence. Je mets ces douze mesures au moulin, le meunier en retient une pour son salaire, et il ne m'en reste qu'onze. Son travail est fort nécessaire , mais il est stérile : s'il procure au meunier le gain d'une mesure, c'est a mes dépens, et son salaire est une portion de ma récolte. Je demande p ardon de renvoyer mes adversaires à un exemple si simple. Mais il en est de même du fabricant de draps, d'étoffes de soie, de toiles, de dentelles, etc. Ils préparent la laine, la soie, le chanvrç, le lin, pour les rendre propres à nos usages : ils reçoivent en conséquence des salaires qui équivalent des productions, ou des productions même en nature.
Veut-on un exemple dans le genre de la fabrication? Au lieu d'acheter cent aunes de toiles, j'ai récolté du chanvre que j'ai fait filer par mes domestiques; je fais venir à ma terre un tisserand avec toute sa famille; sa femme et sa fille préparent et dévident mon fil ; ils ont en outre deux petits enfants incapables de travailler. Le père monte son métier dans ma cave et fait ma toile. Je nourris cette famille pendant tout le temps, même les jours de repos, et je tiens registre exact de la dépense qui en résulte. N'aurai-je pas droit de dire que ma toile me coûte tant de blé, de bois, de viande, de vin, de sel, etc.? Je payerai en outre à ce tissetand un salaire, non pour sa dépense comestible, mais pour la dépense qu'il fait, lui et sa famille, en habillements, meubles, etc. Ce salaire en
1 L'argumentation précédente se trouve reproduite par Germain Garnier, dans ses Notes sur Ad. Smith. V. Richesse des Nations, VI, page 266, édition de 1822.
outre doit renfermer une partie du prix de son loyer; et s'il surpasse un peu ces divers objets, le surplus est un excédant qu'il doit mettre en réserve pour les cas d'accident, qui, le constituant dans une dépense supérieure à ses gains journaliers, le réduiraient k la mendicité, s'il n'a eu de longue main la précaution d'amasser quelque chose pour y subvenir. Lorsque je lui donne ma toile à Taire chez lui, le prix doit renfermer l'équivalent de tous ces articles. Cependant, il n'en est pas toujours le résultat exact. Souvent une cause prépondérante l'emporte, et en mettant les salaires au rabais, les restreint outre mesure. Cette cause est la consommation plus ou moins forte des ouvrages de l'industrie combinée avec le nombre des ouvriers. Elle décide souverainement des prix, et les réduit souvent trop bas dans la partie de l'industrie la plus commune. Lorsque les diverses causes de dégradation dans les revenus d'une nation restreignent la consommation du peuple, les ouvriers qui travaillent pour elle sont forcés de donner leur temps au rabais, ce qui prouve bien que l'industrie n'est pas une cause productive de richesse, mais un simple moyen de distribution de salaires nécessairement subordonnés à la reproduction qui les paye.