‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 90 sur 99 · V. plus haut, ch. 4, § 2, en note · texte numérisé non relu

V. plus haut, ch. 4, § 2, en note

jamais s'identifier avec le sien, ni être mis en parallèle ; et, comme il existe ailleurs des gens qui offrent de rendre le même service, il est bon, il est utile, il est juste de les admettre, parce que leur concurrence est propre à diminuer les frais *.

Ce principe n'est contredit par personne, lorsqu'il s'agit du commerce intérieur : les négociants d'une province et les voituriers ne seraient point admis à solliciter des impôts et des exclusions contre ceux des provinces voisines. Comment ce même principe deviendrait-il faux, dès qu'il s'agit du commerce extérieur? N'est-il pas absolument indifférent que les agents de la communication soient citoyens ou étrangers, qu'ils parlent telle ou telle langue, qu'ils soient soumis personnellement à telle ou telle domination ? Qu'importe k un propriétaire de Berri, que ses laines soient manufacturées en Berri, en Languedoc ou en Piémont? Qu'importe à un propriétaire de Bourgogne que son vin soit bu dans la Flandre autrichienne ou dans la Flandre française, et qu'il soit voiture par un étranger ou par un regnicole? Tout ce qui l'intéresse, c'est de ne rien perdre du prix possible de sa denrée par le défaut de concurrence ; et par la même raison tout ce qui intéresse un consommateur est d'être servi à la meilleure condition possible.

En vain opposera*- t-on qu'il vaut mieux faire son ouvrage par soimême, que de le laisser faire par les autres. Ce principe est bon en luimême ; mais son application n'est qu'une pure affaire de calcul : il s'agit desavoir si l'on peut tout faire sans inconvénient, et sans perdre d'un côté plus qu'on ne pourrait gagner; il s'agit de savoir si, même en parvenant à tout faire, il n'en coûte pas plus cher. Ce serait une économie ma) entendue que celle d'un laboureur qui voudrait faire sa moisson tout seul avec ses gens, et qui manquerait le moment favorable. Pour choisir une comparaison plus analogue à la matière présente, croit-on qu'une province fertile en vin entendit ses intérêts d'en défendre la sortie par tout autre voiturier que par ceux qui sont domiciliés dans la province, afin de leur conserver tous les salaires de la voiture, qui procurent une consommation très étendue? On lui répondrait : le bien général de la province exige la plus grande liberté dans les communications; l'intérêt des propriétaires doit l'emporter sur celui des voituriers, et il consiste & épargner sur les frais de voiture pour avoir plus de produit net. Vos voituriers vont se prévaloir de l'exclusion pour vous faire la loi ; vous payerez la voiture plus chère, au préjudice du prix en première main ; d'ailleurs, tous manquerez mille occasions de vendre : les voituriers étrangers qui vous apportent des marchandises, ou qui traversent votre province, char-

1 V. Quesnay, p. 101, 150, 155 et 15S de ce volume.

géraient des vins en retour, et feraient une égale consommation de vos denrées. Les autres provinces, gênées par cette prohibition, s'approvisionneront d'un autre côté. Et que diriez vous si, usant de représailles, et repo ussant votre acte ennemi par une hostilité du même genre, elles défendaient à vos voituriers l'entrée de leur territoire? Jugez vous-même qui serait le plus puni,' ou d'elles qui, faute de vos vins, en trouveraient aisément ailleurs, ou de vous qui ne pourriez plus vendre !

C'est à peu près de cette manière que le commerce est traité de nation à nation ; et ceux qui démontrent aux nations leur véritable intérêt, toujours inséparabte de la justice ; qui leur prouvent, par le raisonnement et par le calcul, que leur avantage réciproque ne peut se trouver que dans une communication libre, sont réputés les détracteurs du commerce.

VIL— QueCintêrêt national est simple et unique.

Il est bon de remarquer que, lorsqu'il s'agit du commerce extérieur, la question de la liberté et de l'exclusion ne peut rouler que sur la voiture, attendu qu'on ne s'informe pas et qu'on ne peut même savoir avec quel argent se font les achats. Ainsi donc lorsqu'on met en avant cet argument tant répété, « que la nation n'est pas simplement agricole, qu'elle a d'autres intérêts à ménager que ceux de sa culture ; qu'elle doit profiter de tous ses avantages, et ne pas souffrir, autant qu'il est possible, que les étrangers viennent faire son commerce, etc. * Tout cela se réduit à diviser l'intérêt national, et à mettre en opposition celui des voituriers avec celui de la nation.

Mais si, dans le sein d'une même société qui doit être réunie par un intérêt commun, on fait autant de nations qu'il y a de professions diverses, et que chacune soit admise à faire prévaloir son intérêt particulier, dans quel désordre ne se jette-t-on pas? Et, dans ce chaos d'intérêts contraires, que deviendra le véritable intérêt social ? Ne sera-t-on pas également en droit de dire que la nation est rentière, qu'elle est financière, etc. Chacune de ces nations a son intérêt très distinct et très opposé a celui de la société. La nation rentière a intérêt que le fur soit haut, et que l'État lui ouvre souvent des débouchés par des emprunts. La nation financière a intérêt que les impôts soient variés à l'infini; que leur perception occupe un grand nombre d'hommes, et procure de grands profits. L'intérêt de ces deux nations mérite d'autant plus de considération, qu'à juger de leur population par ce qu'elles ont à dépenser, elles sont bien autrement considérables que la nation voiturière. La nation rentière a peut-être cent quarante millions h dépenser, non compris les créances sur particuliers; et qui pourrait savoir ce qu'à la nation financière? On en peut dire autant de la nation gagée et salariée pour l'administration

de la justice, et qui a grand intérêt à la multiplicité des procès et des Trais. C'est ainsi que chacun veut être la nation, et croit voir l'intérêt général concentré dans le sien.

Quel est en particulier le résultat du faux calcul par lequel on veut Taire prévaloir, sur l'intérêt national clairement établi, l'intérêt très subordonné et très petit de la nation voiturière ? C'est d'abord de restreindre le commerce et d'en augmenter les frais ; c'est ensuite de donner à l'étranger un exemple qui, s'il était suivi généralement et pour toutes les marchandises exportées de chez chaque nation, n'irait k rien moins qu'a doubler les frais de tout le commerce maritime. En effet, si une nation fait sagement d'exclure la voiture des étrangers dans un genre, elle ferait également bien de le faire pour tout ce qui sort de chez elle ; et si sa conduite est sage, elle mérite d'être imitée par les autres nations. Dès lors il faut que tous les vaisseaux ne fassent que porter sans rapporter, et que tous les retours se fassent à vide. Est-ce là l'intérêt des nations et du commerce général ?

VIII. — Que t exemple des nations commerçantes ne fait point exception aux principes établis ci-dessus.

L'exemple de quelques nations qui ont établi leur fortune sur l'exercice du commerce de revente, n'est point un argument dont on puisse se servir pour persuader aux nations agricoles qu'elles peuvent s'enrichir par la même voie ; que les richesses des agents domiciliés chez elles sont des richesses nationales auxquelles elles participent, et dont elles doivent favoriser l'accroissement par des exclusions. Relativement aux États agricoles, ces petites nations ne peuvent être regardées que comme des étapes et des comptoirs où se sont rassemblés, sous les ailes de la liberté, un grand nombre d'agents du trafic qui servent les nations dans leur commerce, et font partie de cette classe répandue au milieu d'elles.

Chez un tel peuple, l'intérêt du trafic est véritablement l'intérêt de l'État, puisqu'il est pour ses membres le moyen de subsister et de s'enrichir. Cet État peut donc ambitionner et rechercher les frais du commerce pour eux-mêmes, parce qu'ils forment son patrimoine. Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est que cette manière de les envisager ne l'autorise pas à les multiplier; mais au contraire l'engage à les borner, le plus qu'il est possible, par une sévère économie qui, en mettant ses services au rabaisses fasse accepter aux nations agricoles. Ainsi, quoiqu'il doive en désirer la cherté, il est forcé de travailler à les réduire pour obtenir la préférence; et c'est en quoi le service de ces nations voiturières devient très utile aux nations agricoles. Celles-ci doivent

d'autant moins envier les richesses pécuniaires qu'amassent les nations marchandes, que ces richesses sont employées à les servir : tout leur intérêt consiste à rendre ce service du commerce moins cher, par le moyen de la concurrence et de l'immunité.

Du reste, une nation agricole ne peut nullement être assimilée à une nation marchande. La première ne considère le commerce que du côté de la valeur et par l'intérêt de la reproduction ; la seconde cherche a acheter à bas prix et à revendre cher, parce qu'elle ne gagne que sur la différence. La première doit désirer la modération des frais, parce qu'ils sont pour elle une dépense qu'elle supporte dans ses ventes et ses achats. La seconde, qui gagne ses frais, ne les réduit que malgré elle pour accumuler des profits et obtenir la préférence. La première subsiste par ellemême; elle voit tous les ans ses richesses se renouveler par le bienfait de la nature. La seconde n'a qu'une existence et une puissance précaires; elle est attachée au service de la première. La première s'enrichit par une forte consommation faite à bon prix du produit de son territoire. La seconde ne peut s'enrichir que par une grande économie. Dans la première, l'État pourra être riche sans nuire à la reproduction et à l'aisance des sujets, lorsqu'il voudra établir son revenu sur un partage régulier et proportionnel du produit net de la culture. Dans la seconde, les particuliers pourront s'enrichir a force d'économie; mais l'Etat est pauvre, parce qu'il ne peut partager les richesses des sujets que par des impôts qui grèvent le commerce et renchérissent le service : le revenu public de celte nation est donc très défavorable pour elle, il contredit l'intérêt social ; c'est un des inconvénients de sa position.

La Hollande n'est qu'en partie dans ce cas : elle a un territoire très bien cultivé, et des colonies très-productives et très riches. Les moyens de sa puissance sont donc établis sur le sol; mais ils le sont aussi sur l'exercice du commerce; et les impôts qu'elle est forcée de lever sur lui sont u; Vainement pour elle un désavantage. Ce qui lui permet aujourd'hui l'en lever sans inconvénient, c'est la conduite que tiennent les autres nations. La rétribution de leurs commerçants étant grevée de toute part par des impôts multipliés dont ils sont forcés de se rédimer par le renchérissement de leurs services, les commerçants hollandais trouvent dans ce renchérissement l'indemnité de leur propre impôt sans perdre la concurrence.

Il suit de là que l'immunité du commerce, établie chez une grande nation, réduirait chez elle la rétribution au taux indispensable, et forcerait le gouvernement de Hollande à ôter lui-même ses impôts, ce qui affaiblirait l'État, ou forcerait ses sujets à se borner à un moindre bénéiice, ce qui les appauvrirait. Ainsi, quoiqu'il soit vrai de dire que cette

nation ne doive rien tant désirer en général que la liberté du commerce, peut-être sous ce rapport lui deviendrait-elle préjudiciable, et donneraitelle un avantage sur elle aux commerçants des autres nations, qui n'auraient plus aucun impôt à supporter. En effet, que font aujourd'hui aux Hollandais ces impôts dont les nations à l'envi accablent leur commerce ? Ils les réunissent aux Trais, et les font supporter aux nations dont ils achètent, et à qui ils revendent; et leur État en profite en tant qu'il en tire, la possibilité d'en mettre aussi, qui au fond lui sont payés par les nations agricoles. Mais, s'il n'en existait plus, peut-être le gouvernement de Hollande serait-il forcé de suivre cet exemple, parce que la concurrence desnations affranchies ne lui permettrait plus d'en lever sans préjudiciel ses sujets, qui, ne pouvant plus s'en indemniser, seraient forcés de les supporter sur leurs bénéfices \

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