‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 89 sur 99 · CHAPITRE VH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VH

Bu commerce extérieur.

Toutes les questions sur la nature et les effets du commerce extérieur trouvent leur solution dans les principes établis ci-dessus. Il devrait suffire de dire que le commerce de revendeur ne change pas d'objet, lorsqu'il passe d'une nation k l'autre; qu'il ne renferme toujours qu'un échange de valeur pour valeur égale; qu'il n'enrichit donc pas les nations; qu'il les fait seulement participer à leurs productions respectives, et leur rend un service commun et réciproque; qu'il est plus surchargé de frais à raison de l'éloignement, et que les nations les supportent et les partagent, tant en diminution du prix en première main, qu'en renchérissement du prix de la revente.

Mais, tandis que tout le monde est d'accord sur la liberté qu'il faut laisser k la circulation intérieure, sur la concurrence générale qu'il faut admettre entre tous ses agents, on prétend que ces mêmes principes, regardés au dedans comme des vérités incontestables , se changent en contradictoires dès qu'il s'agit de franchir les frontières qui séparent les empires. Il s'est élevé sur cette matière tant de fausses opinions, qui ont fait un sujet inépuisable de discorde de ce lien universel de paix et de communication, qu'il est nécessaire d'en faire voir l'illusion par une application expresse des principes déjk établis. Sans doute un jour les nations ouvriront les yeux sur une méprise si grossière, qui leur fait sacrifier à un vain fantôme leur intérêt essentiel et évident; elles auront alors peine a croire que cette erreur ait pu régner parmi elles si généralement et si longtemps.

I. — Le commerce extérieur est peu étendu et très important par ses

effets.

Plus une nation est placée dans un climat favorable auquel la nature

n'a refusé aucune des productions nécessaires et agréables , plus sa culture est bonne et sa population aisée, et moins son commerce extérieur a d'étendue. Elle a d'un côté peu de besoins à remplir au -dehors, et de l'autre elle ne manque pas de consommateurs en état de payer. Comme les achats se compensent avec les ventes, son commerce d'exportation est relatif à son commerce d'importation, et ce qu'elle vend au-dehors ne mérite nullement d'entrer en comparaison avec ce qui se consomme chez elle.

Mais, quoiqueson commerce extérieur soit peu de chose en lui-même, il est de la plus grande importance, en tant qu'il influe sur la valeur des productions dans l'intérieur, et la soutient habituellement au taux du marché général. Ce prix constant et favorable permet au producteur d'étendre indéfiniment la culture, et de travailler, non-seulement pour la nation, mais pour tous les consommateurs qui voudront et pourront acheter. En effet, les prix auxquels se fait le débit intérieur, sont bornés par l'état de la récolte, puisque ce sont les productions elles-mêmes qui sont la cause et la mesure de la valeur, comme je l'ai établi dans le § X du 1er chapitre de ce livre. La consommation intérieure, le débit et le prix, ne peuvent s'étendre au-delà. La consommation de la troisième classe ne peut se faire qu'à ce prix, puisqu'elle est elle-même payée pour acheter, et qu'elle est payée en raison de ce prix qui est indépendant d'elle. Mais, par le moyen du commerce extérieur, une nation participe constamment aux prix qui ont cours parmi les nations qui l'environnent; elle monte et soutient son débit intérieur à ce même prix.

Pour jouir de cet avantage, il n'est pas nécessaire qu'il sorte réellement une grande quantité de productions ; il suffit qu'elle puisse sortir. La liberté seule produit cet effet.

Il suit de là que la moindre gêne, la moindre surcharge dans le commerce extérieur; que tout impôt mis aux endroits des débouchés, toutes atteintes portées à la concurrence, tant des acheteurs que des voituriers, sont funestes, non pas tant pour les bornes que ces obstacles mettent à h sortie effective, que par la perte qui en résulte sur tous les prix de l'intérieur des lieux qui peuvent communiquer à ces débouchés.

IL — Un grand commerce extérieur n'est pas toujours une preuve de.

prospérité.

Quoique la liberté de l'entrée et de la sortie soit essentielle, un grand commerce extérieur n'est pas toujours une preuve de prospérité.

Il est même difficile qu'il ne soit pas une preuve de désordre et de misère.

1° En général, il indique que la nation n'a pas un assez grand nombre de consommateurs doués de la faculté de consommera bon prix , ce qui oblige d'y suppléer, et d'aller au loin chercher des consommateurs. Mais ce mouvement imprimé à une partie notable de la reproduction, soit brute, soit façonnée, la surcharge de frais, et le prix en première main n'est pas si favorable que si la consommation était rapprochée.

2° Ce défaut d'aisance générale procure encore sous un autre rapport une extension au commerce extérieur, en tant qu'il a pour cause un désordre dans l'administration et dans l'impôt, qui, en même temps qu'il appauvrit une grande partie de la population et la met hors d'état de consommer à bon prix, accumule et concentre les richesses dans un petit nombre de personnes qui, ne pouvant suffire k consommer toutes les productions auxquelles leurs richesses pécuniaires leur donnent droit, se jettent dans les dépenses de luxe, et font venir à grands frais du dehors les matières de ces dépenses, lesquelles ne se payent qu'avec des productions qui, à raison de la misère générale, excèdent la coosommamation possible sur les lieux dans l'état donné des choses. C'est par là que le luxe est si contraire à la prospérité d'une nation; il dérange Tordre économique des dépenses, et prive la classe productive du retour des sommes qu'elle a fournies \

3° Mais ce luxe devient contagieux, et entraîne dans le même genre de dépense toute la partie aisée d'une nation, qui cesse de soutenir par un bon débit la reproduction des denrées du territoire, qui néglige les matières premières du pays pour porter sa consommation vers des matières étrangères, qu'il faut acheter avec l'argent fourni- par la classe productive, qui se trouve privée du retour de ces sommes et s'appauvrit. ( C'est sous ce rapport que l'usage infiniment trop répandu de la soie, ' a causé à la France une perte incalculable, dont son commerce extérieur de luxe ne compense pas la millième partie. Le nombre des trou- \ peaux s'est réduit et proportionné a la moindre consommation et au bé- I néfice qu'on a trouvé à en nourrir; les terres cultivées aux troupeaux i qui les engraissent ; la quantité des chevaux et des bœufs aux terres en valeur; la reproduction à l'étendue de la culture et aux avances de cette culture; la population à la reproduction. L'agrément d'être vêtu et meublé d'une manière plus agréable, et le profil de nos brillantes manufactures, nous tiennent lieu de ces avantages. Quel calcul ! Et combien Sully n'avait-il pas raison de voir dans ce luxe le dépérissement de la culture!

Il suit encore, de ce dérangement dans l'ordre naturel des dépenses,

1 V. la note 12 de mes Discours sur l'Ordre social.

u oe nouvelle cause progressive d'appauvrissement. La diminution du prix et de la quantité des laines, bien loin de mettre le peuple en état de consommer davantage en cette partie, restreint au contraire sa consommation, parce que la faculté de dépenser suit nécessairement l'état de la reproduction, qui en fournit les moyens et détermine la somme des salaires. En conséquence, pendant que toute la partie aisée de la nation porte ailleurs sa dépense, et cesse de vivifier le territoire par sa consommation , des millions d'hommes sont réduits a se refuser des habits de laine; à porter de la toile au milieu de l'hiver, et à coucher durement avec leur famille. Mais nous avons l'agrément d'être habillés de soie, et d'en habiller une partie de l'Europe. Sans doute la pauvreté du peuple tient encore a bien d'autres causes ; mais celle-ci en est certainement une, et forme en même temps une des principales branches du commerce extérieur.

4° Un grand commerce extérieur de main-d'œuvre se réduit, quant à l'intérêt d'une nation, à une vente de productions converties sous une autre forme. Mais si, pour multiplier le travail en cette partie, on cherche à se procurer la préférence en faisant tomber, par des prohibitions de commerce, le prix intérieur des denrées de première nécessité , on peut à la vérité réussir à donner plus d'étendue à ce commerce précaire , mais c'est en ruinant la nation.

5° U est des nations moins favorisées auxquelles la nature refuse certaines productions. Quoique leur excédant dans d'autres genres leur fournisse les moyens d'acheter, les frais du commerce sont pour elles une surcharge qui diminue leurs jouissances. C'est un désavantage de leur situation.

6° Dans des cas de disette, le commerce prend nécessairement de très grands accroissements, et n'est certainement point alors une preuve de prospérité. Une nation manque de vin, une autre de blé ; il faut un très grand commerce pour remplir les besoins respectifs, et les deux nations se trouvent chargées de très grands frais d'échange %.

7° La politique moderne, qui interdit a des colonies la culture des denrées nécessaires, et la fabrication des ouvrages de main-d'œuvre, pour les faire approvisionner par la métropole; qui leur défend même la fabrication deleurs propres productions pour se la réserver; qui les prive de toute concurrence dans leurs échanges ; qui les oblige de n'exporter que par les voituriers nationaux; d'envoyer toutes leurs denrées à la métropole, sauf à en réexporter l'excédant, multiplie encore extrêmement

1 Cette observation et la suivante se retrouvent dans l'Introduction à la philosophie économique, de l'abbé Baudeau. V. p. 738-759 de ce volume. (£. D.j

le commerce extérieur par des moyens très favorables aux marchands et aux voituriers nationaux, mais très onéreux aux colonies , et même à la métropole, pour laquelle ils renchérissent les productions qu'elle en reçoit.

Il s'en faut donc bien que le commerce extérieur soit toujours une preuve de prospérité, puisqu'il est des circonstances où il est une preuve et même une cause d'appauvrissement.

Excepté dans le cas où une nation possède des cultures privilégiées, et en mettant à part son importance pour soutenir les prix intérieurs, le commerce extérieur est plutôt un inconvénient nécessaire qu'un avantage réel, lorsque le grand éloignement exige de grands frais ; car le commerce d'une province frontière à une province limitrophe d'un autre État, est le même que celui de deux provinces voisines du même empire. La différence des dominations n'y fait rien; ce n'est pas parce qu'il se fait avec l'étranger que le commerce extérieur est onéreux, ce ne peut être qu'à raison de l'éloignement. Le commerce de Pétersbourg avec le Kamtchatka est un commerce très désavantageux, quoique ces deux contrées soient soumises à la même domination, et celui de la Provence et du Piémont est très profitable. Celui de Dunkerque et de Rouen, avec la Hollande et l'Angleterre, est plus avantageux que celui de cesdeux villes avec Marseille ou même Bayonne.

III. — Que Vintèrêt d'une nation ne consiste que dans le bon prix de ses

productions.

Les productions ne naissent que pour être consommées : il n'importe par qui elles le soient, pourvu que ce soit à bon prix. Le commerce extérieur n'enrichit donc pas plus une nation que la consommation intérieure : il l'appauvrit même en certains cas, comme je viens de le prouver; et en général le principal avantage qu'elle doit y chercher est de soutenir au-dedans le bon prix de ses productions.

Les gens qui n'ont jamais approfondi ni la source des richesses, ni l'orJrc de leur distribution, n'apperçoivent dans le commerce extérieur que le montant des sommes vendues à l'étranger : ils ont peine à concevoir qu'une nation puisse s'enrichir par le surhaussement du prix de ses consommations, qui résulte delà liberté extérieure, parce que c'est à elle-même qu'elle paye, et que ce qui est bénéfice pour les uns devient g. ; ense pour les autres. J'ai déjà répondu h cette difficulté dans le § XIV di I1 chapitre de cet ouvrage; je vais encore l'éclaircir par quelques réilwions.

Il faut d'abord observer que cette bonne valeur, si désirable et si impoi'.anU" :t la prospérité d'une nation, n'est pas une valeur excessive» ar-

bitraire et indéfinie «.C'est uniquement celle qui résulte de l'exercice légitime des droits de liberté et de propriété. Si une nation en avait toujours joui pleinement, elle n'aurait rien k désirer au-delà, et ne pourrait porter ses prix au-dessus de ce niveau: elle serait dans Tordre, et il ne faut pas prétendre mieux. Si, après en avoir été privée depuis longtemps, elle recouvre la liberté des échanges, le surhaussement qu'elle éprouve dans les prix, par la suppression des obstacles factices qui les rendaient trop vils et trop variables, ne fait que lui restituer ce qu'un régime désordonné lui avait fait perdre, et la rétablir dans l'ordre naturel et dans la jouissance de ses droits essentiels.

Mais, dès que le prix de la liberté est conforme à l'ordre, il contient non-seulement l'intérêt des propriétaires, mais celui de tous les citoyens, et n'est au désavantage de personne.

En effet, il faut considérer que personne n'achète qu'au moyen d'une vente précédemment faite; le propriétaire, le fermier, le journalier, le marchand, le voiturier, l'artisan, le rentier sont chacun vendeurs. Il n'est pas besoin de prouver que les vendeurs des productions sont intéressés au bon prix. Mais ceux qui sont vendeurs de travaux et de services ne le sont pas moins , parce que le prix de leurs travaux se règle sur celui des productions, et que ne faisant pas naître eux-mêmes leur rétribution , la somme des salaires qui peuvent être dépensés en leur faveur, est déterminée par celle de la reproduction dont l'état dépend de la valeur en première main *. Plus cette valeur sera maintenue à son taux naturel par la liberté et la facilité des échanges, plus il y aura d'occupation pour le trafic, de débit pour les manufactures, de travail pour le journalier, de consommation en tout genre, de sûreté pour le payement des rentes, de salaires pour tous ceux qui n'ont que leurs bras, de secours pour l'infirme et pour l'indigent.

On opposera peut-être que l'abondance pourrait suppléera la valeur, et enrichir également la nation. Mais il est une connexité nécessaire entre ces deux choses : l'abondance sans la valeur n'est qu'embarras, surcharge et pauvreté; et l'on ne peut parvenir à une abondance durable et soutenue que par une valeur constante.

On ne peut pas dire non plus que, lorsque la valeur maintenue par la liberté aura fixé l'abondance parmi nous, la quantité des denrées en fera baisser le prix ; car l'effet de ces deux causes réunies sera de répandre une aisance générale dans la nation , et de faire naitre des hommes qui auront la faculté de consommer. D'ailleurs, dès qu'on suppose la liberté

1 V. ch. 1, $ is

* V. Quesnay, is°et 19e Maximes générales.

au-dedans et au-dehors, les prix ne peuvent baisser au-dessous dn prix commun établi par le cours entre les nations commerçantes; ils ne peuvent non plus ni ne doivent l'excéder. Le but doit donc être d'atteindre à ce point par le moyen de la liberté et de l'immunité du commerce, afin de parvenir a l'abondance, 1° des productions, 2° des hommes, d'où suivra encore plus de consommation, plus de richesses, plus de population. Tel est l'état de prospérité où arrivera une nation agricole, quand aucune cause étrangère ne l'en empêchera ; quand rien ne s'opposera à l'accroissement du revenu, ïi la liberté des échanges, à la grande consommation des denrées, à la culture de toutes les productions que le territoire peut fournir; quand la propriété des richesses d'exploitation sera aussi respectée que la propriété des terres ; quand il n'y aura point de charges indirectes qui retombent au double sur le revenu, quand l'ordre social gouvernera tous les rapports de la société.

IV — Que f intérêt des nations est V intérêt du commerce, très distinct de V intérêt des agents du commerce '.

Les erreurs dans lesquelles on est tombé ne viennent que de ce qu'on a confondu ces deux intérêts, et de ce qu'on a fait prévaloir l'intérêt subordonné à l'intérêt principal, celui du trafic à celui du commerce, celui des nations a celui de ceux qui les servent dans leurs communications. L'idée complexe qu'on a attachée à ce mot, qu'on emploie également pour exprimer le commerce de propriété, qui est celui des nations, et l'exercice du commerce de revente, a induit à confondre les choses mêmes, et les intérêts qui sont très différents. L'intérêt des nations consiste à être servies aux meilleures conditions possibles dans leurs ventes et dans leurs achats, par le moyen de la liberté dans les échanges et dans les moyens d'échange : celui des agents de celte communication en est aussi distinct que l'intérêt de celui qui est payé est différent de l'intérêt de celui qui paye. Les agents du commerce, qui ne gagnent que sur les frais de IVloignement et sur la différence de l'achat à la revente, font effort pour multiplier leurs bénéfices, tant au détriment de la valeur première qu'en surhausscmenl de la revente, ou en renchérissement du transport, et deviennent par cela même ennemis de la concurrence et avides de privilèges. Ce n'est certainement pas là l'intérêt des nations, qui consiste dans la valeur des productions portées k leur prix naturel, et dans la réduction des frais. Tous les intérêts sont ren-

1 V. Mercier de la Rivière, ch. 12; l'abbé Baudeau, ch. 3, art. 5 ; et Quesnay, dans ses Dialogues sur le commerce et sur Us travaux des artisans.

fermés dans celui-là; et quiconque prétend en Taire valoir un autre, agit contre le véritable intérêt national , qui même, lorsqu'on porte ses regards au-delà du cercle étroit de telle ou telle profession en particulier, renferme essentiellement l'intérêt de la classe salariée prise en masse. En effet, plus la reproduction sera abondante (et la liberté des échanges est une condition essentielle de la culture), plus il y aura de salaires à distribuer, de productions à fabriquer et à voiturer.

Rien n'est si évident que la distinction à faire entre le commerce et* le service du commerce. L'échange lui-même n'enrichit pas les nations, il ne fait que remplir leurs besoins; et l'on a pris pour une cause de richesses les moyens par lesquels il se fait, les bénéfices et les frais qu'il occasionne, le mouvement qu'il excite'; et, comme ce mouvement est très rapide dans les ports où se rassemblent les marchands et les voituriers, où s'accumulent une grande partie des frais et des bénéfices, c'est là qu'on a vu le siège du commerce, sans faire attention d'où partait et où aboutissait ce mouvement. On a ainsi oublié les deux termes essentiels, le producteur et le consommateur, dont on a compté l'intérêt pour rien ; et l'on a attribué au commerce de revendeur ce qui n'est vrai que du commerce de propriété, ou ce qui n'est vrai du premier que relativement au second, et en tant qu'il en est un moyen.

Dès-lors l'intérêt du commerce a été concentré dans celui de ses agents; il n'y aurait en cela qu'une inexactitude dans les idées sans inconvénient réel, si l'on n'eût pas distingué entre ces agents, et qu'on les eût considérés sans prédilection. La concurrence entre eux les eût forcés de servir les nations aux meilleures conditions possibles. Mais une avidité aveugle et mal calculée a suggéré une idée bien plus fausse. Les nations se sont persuadées qu'elles pouvaient se réserver à elles-mêmes les frais et les bénéfices du trafic. La chose parait difficile. Comment faire pour que ceux qui payent un salaire gagnent eux-mêmes ce salaire? Gela ne se peut d'homme a homme : on l'a imaginé possible pour une nation qui n'est qu'une collection d'hommes, et Ton a cru en avoir trouvé le moyen, en excluant les étrangers pour ne se servir que des agents domiciliés, du moins le plus qu'il est possible.

L'intérêt national s'est donc transformé dans celui des agents nationaux. Ce n'est pas le service en lui-même qu'on a considéré à l'effet de le rendre moins cher, c'est le domicile de ceux qui le rendent. On a distingué un commerce actif qu'une nation fait par ses voitures, et un commerce passif qu'elle laisse faire par des voituriers étrangers, ce qui est, dit-on, très désavantageux pour elle. On n'a cessé de dire qu'une nation ne peut trop favoriser son commerce; et cela veut dire qu'elle ne peut trop préjudicier à son commerce par des exclusions eo faveur des

agents nationaux. On a dit : puisque la liberté du commerce appartient à la nation, elle doit en user pour elle-même et se la réserver par des exclusions, c'est-à-dire, qu'elle doit se servir de la liberté de son commerce pour exclure la liberté de son commerce '•

Cependant l'intérêt du commerce et celui de ses agents sont non-seulement très distincts, mais contraires.

L'intérêt du commerce est l'intérêt de ceux qui font le commerce, qui vendent et qui achètent pour consommer; et il est inséparable de la liberté et de la concurrence, qui réduisent les frais au taux indispensable du profit des deux parties qui contractent par des tiers interposés.

L'intérêt des agents du commerce se subdivise; celui du négociant est de faire un grand bénéfice entre l'achat et la revente, et pour cela d'acheter à bas prix et de revendre cher. L'intérêt du voiturier consiste dans les frais du transport, et en conséquence il se trouve en opposition, non-seulement avec l'intérêt du commerce, mais encore avec l'intérêt du négociant qui l'emploie, et qui prévoit d'autant plus de bénéfice, qu'il pourra égargner sur les frais.

Qui pourra concilier tous ces intérêts? La liberté entière, la concurrence indéfinie entre tous les marchands et tous les voituriers. Elle est donc due de droit rigoureux à ceux pour le compte et le service desquels se fait le commerce. La restreindre pour favoriser les agents nationaux, c'est sacrifier l'intérêt principal à un intérêt subordonné ; cependant, si quelqu'un doit l'emporter, c'est celui de la nation , puisque c'est elle qui paye et supporte les frais; ou plutôt aucun intérêt légitime ne doit être sacrifié. C'est a la concurrence à dicter souverainement la loi.

Sans doute, on peut, par le moyen de l'exclusion, procurer un plus grand bénéfice aux agents nationaux , mais ce ne peut être qu'au préjudice de la valeur et du commerce en lui-même, que l'on confond avec l'intérêt du commerçant. Cependant l'un n'est pas l'autre : celui d'un tel négociant en particulier est le sien.Celui de tous les négociants regnicoles pris ensemble, quoique bien plus étendu, n'est pas exclusivement celui de la nation ; car, en fait de commerce extérieur, les regnicoles ne sont pas les seuls agents nécessairesd'une nation, et s'ils prétendent lui persuader qu'il lui soit avantageux d'exclure tous les autres, ils lui font illusion.

V. — Que les gains du Commerce sont très personnels à ses agents, sans que les nations puissent y avoir aucune part.

Une nation ne gagne rien à concentrer chez elle les gains et les frais 1 Cet argument est un de ceux qu'on me faisait lorsqu'on 1763 et 1766 j'écrivais

du commerce, car les profits faits par les agents domiciliés chez elle ne lui appartiennent pas plus que ceux faits par les étrangers; mais l'exclusion lui fait perdre une partie des avantages de son commerce.

Relativement k la communication des biens, toutes les nations doivent se regarder comme n'étant composées que de vendeurs et de consommateurs, et comme n'ayant qu'un intérêt commun, qui est d'être servies aux meilleures conditions possibles dans leurs ventes et leurs achats. Les agents du commerce extérieur, quels qu'ils soient, forment une classe particulière répandue au milieu des nations, qui, par la nature même de sa profession et l'emploi de ses richesses, est cosmopolite; qui porte ses combinaisons partout où elle espère des bénéfices; qui, sans s'attacher k aucune nation en particulier, les sert toutes k la fois, puisqu'elle n'achète k l'une que pour revendre k l'autre \

C'est ainsi que les nations doivent traiter le négoce extérieur, l'envisager du côté de l'utilité qu'elles en tirent, ne favoriser aucun de ses agents en particulier, mais les admettre tous, et les inviter k faire valoir ses denrées; car c'est par sa profession, et non par son domicile, qu'un négociant doit être considéré. L'étranger qui emploie ses capitaux au service d'une nation, ou qui voiture pour elle, la sert aussi utilement que s'il était domicilié : il est forcé de se conformer k la loi des prix ; et cette loi est d'autant plus favorable k une nation, qu'elle jouit d'une liberté plus entière ».

Le patrimoine des nations est leur territoire; elles n'ont rien à prétendre au-delk : c'est k elles k le faire valoir par la culture, soutenue de la liberté des échanges. Les richesses qu'il produit sont vraiment nationales, et les seules qui soient contribuables k la chose publique, les seules qui présentent une ressource assurée et toujours renaissante.

Le patrimoine des agents du commerce consiste dans les frais et les bénéfices qui leur sont payés par les nations. Ils participent donc aux richesses des nations, et les nations ne participent pas aux leurs. Les avantages qu'elles retirent du commerce extérieur sont absolument indépendants du domicile des agents; ils sont relatifs k la liberté plus ou moins grande et k la facilité de la communication, et jamais aux richesses des agents domiciliés, qui sont tout aussi étrangères au territoire qu'ils habitent, que celles des agents établis ailleurs. En effet, leur fortune n'a ni patrie ni domicile ; elle est dispersée de toute part, elle circule partout

en faveur de la concurrence, et combien ne m'en a-t-on pas fait d'autres de la même force ? Voyez le Journal du Commerce de 1765 et 1766.

1 V. Quesnay, p.1155 et 177 de ce volume.

9 Smith pensait de même. Y. p. 862, en note.

97fr LE TROSNE.

où les affaires la portent, et sert par la même opération denx nations à la fois. Gomment donc la soumettre à l'impôt, et sur quelle base la faire contribuer? Retrancher sur la rétribution due à un service, c'est renchérir le service, et ce renchérissement sera supporté par ceux qui le payent. Imposer les marchandises elles-mêmes n'est pas imposer celui qui les trafique et les voiture, mais le premier vendeur et le consommateur.

C'est donc une grande méprise de grever le service des étrangers, pour favoriser les agents nationaux, dans l'espérance de partager leurs bénéfices : car il en résulte une double perte. Vous forcez l'étranger à renchérir son service, et quoique le regnicole n'ait pas la même charge à payer, il en profile pour mettre le sien au même taux.

Si les gênes que les nations mettent k leur commerce sont réciproques, la perte est respective; et celle qui en met le moins est celle qui souffre le moindre préjudice. Dès que ce sont les nations qui supportent etpartagentsur leurs ventes et leurs achats les frais du commerce, ce sont elles qui en supportent le renchérissement. Il ne leur importe donc parqni ces frais et les bénéfices soient gagnés; mais ce qui leur importe infiniment, c'est qu'ils soient réduits au taux le plus bas, et la pleine concurrence est le seul moyen d'obtenir cet avantage.

Si donc il est intéressant pour une nation d'avoir des gens qui la servent dans sa communication avec ses voisins, le domicile de ces utiles agents lui est parfaitement indifférent; et, sans qu'il soit besoin qu'elle favorise à son préjudice ceux qui habitent chez elle, elle peut être assurée de n'en pas manquer; partout où il y aura des rétributions, les hommes s'empresseront de les gagner. Mais, plus la concurrence sera libre, plus les rétributions seront mises au rabais. L'intérêt des nations consiste donc dans cette concurrence.

En effet, analysons la différence qui se trouve du prix de l'achat h la revente. Le prix de la première vente est simple; il passe directement et tout entier de la main de l'acheteur dans celle du vendeur. Le prix de la revente est composé, 1° du prix originaire; 2? des frais; 5° du bénéfice du négociant.

1° Le prix originaire renferme tout l'intérêt de la nation qui vend , car c'est lui qui décide de la somme du revenu, après avoir assuré la rentrée des reprises. Or la liberté du commerce, la réduction des frais, la concurrence entre les voituriers contribuent certainement à rendre ce prix plus favorable; et l'application de ce principe au commerce extérieur est d'autant plus important, qu'on doit le rechercher principalement par rapport à son influence sur la valeur en première main. Si la nation a besoin des marchandises du dehors, son intérêt est également

sensible de ne les payer qu'an moindre prix possible : il ne s'agit que de savoir si la concurrence est un moyen de l'obtenir.

2° Les frais du commerce sont payés et partagés par les nations : leur intérêt évident est donc de les réduire. Dira-t-on qu'il résulte de ces frais une consommation utile, et que les nations trouvent un avantage à se la réserver par l'exclusion des étrangers? D'abord, c'est un bien faux calcul pour les nations qui n'ont d'intérêt qu'au prix en première main, de consentira perdre sur ce prix pour concentrer chez elles le gain de ces frais. La consommation sans doute est utile à ménager; mais une nation qui jouit de la liberté entière du commerce n'a rien à désirer k cet égard. D'ailleurs, c'est la totalité du commerce extérieur qu'il faut considérer; or, plus il sera libre, plus il s'étendra et occasionnera de consommation, que les nations partageront entre elles, et fourniront tour à tour. Enfin, les frais faits par l'étranger se font en grande partie dans les ports d'une nation : il ne peut venir acheter et charger chez elle, sans y répandre des salaires et y dépenser.

5° Les bénéfices du commerce sont propres à ceux qui les gagnent. Les nations n'ont rien à y prétendre : elles ne peuvent les soumettre à la contribution que d'une manière fictive, et qui leur est plus onéreuse que profitable. Quant à la consommation personnelle de l'agent regnicole, cet avantage, nul d'abord en lui-même par son peu d'importance, le devient absolument dans l'état de pleine liberté du commerce, parce que la nation qui en jouit n'a point à s'inquiéter par qui se consomment ses productions; elle est assurée non-seulement du débit, mais dubonprix. Dira-t-on que les richesses des agents regnicoles peuvent intéresser une nation, en tant qu'ils lui prêteront dans l'accasion ? Mais l'étranger en aurait fait autant, et prêter n'est pas donner. D'ailleurs, une nation bien gouvernée ne doit jamais employer cette ressource, qui grève le revenu public, et tend à la jeter dans des dépenses supérieures à ses moyens. Dans le cas d'un vrai besoin, les propriétaires fonciersdoivent contribuer par une subvention passagère.

Si l'avantage d'être servi préférablement par des agents regnicolesest nul sous tous les rapports; s'il cause au contraire une perte réelle, lorsqu'on l'achète par des exclusions ; il ne mérite pas plus de considération en l'envisageant comme un moyen d'introduire de l'argent dans une nation, et d'en augmenter la masse. Le rechercher par ce motif, c'est donner de la réalité au gain illusoire de la balance du commerce; c'est supposer que l'argent vaut plus qu'une valeur égale en marchandises, qu'une nation gagne à vendre plus qu'elle n'achète, etqu'il est plusutile pour elle que les retours se fassent en argent.

J'ai suffisamment réfuté cette erreur dans le § XXIV9 de mon premier

chapitre. Je présenterai seulement une observation singulière sur les spéculations de la balance du commerce; c'est que les négociants ne rapportent que le moins qu'ils peuvent l'argent en nature; ils ne cherchent qu'à le convertir en marchandises, parce qu'ils sentent qu'il n'y a rien à gagner pour eux sur un retour en argent, au lieu qu'ils peuvent gagner sur des marchandises, ne fût-ce que la voiture1. Cependant ils sont parvenus à se faire, auprès des nations chez lesquelles ils demeurent, un grand mérite de cette introduction d'argent. Ils l'ont tant répété, qu'ils sont venus à bout de persuader aux nations qu'ils les enrichissent par là, et que ces retours en argent tournent au profit national. Ils ont dit en conséquence : il faut nous privilégier, c'est nous qui apportons de l'argent ; les étrangers (emporteraient , il faut les exclure; et l'on a exclu les étrangers. Cependant qu'importe à une nation la manière dont ce marchand fait ses retours? 11 ne lui donnera pas pour rien l'argent qu'il a rapporté. Dira-t-on qu'il l'employera à acheter ses productions? Mais dans un état de liberté l'étranger les aurait achetées aussi bien et encore mieux, et il n'importe avec quel argent elles soient payées. D'ailleurs, le marchand domicilié ne les achètera pas moins, quoiqu'il ait fait ses retours en marchandises, qu'il convertira en argent, et il aura fait un double service, puisqu'il aura rapporté des choses propres à la jouissance. Il faut même remarquer qu'un commerce dont les retours se feraient toujours en argent, deviendrait onéreux à la nation par cela seul. Car, comme il n'y a rien à gagner sur ce retour, il faudrait que'|tous les frais et bénéfices de ce commerce portassent en entier sur l'exportation de ses productions, au lieu de se partager sur l'allée et sur le retour.

VI. — Que Vintérêt d'une nation qui vend, n'est autre que Vintérêt d'un propriétaire, et que celui d'une nation en tant qu'elle achète au-dehor$, n'est autre que Vintérêt du consommateur.

L'intérêt d'une nation ne peut donc jamais se confondre avec l'intérêt des agents de son commerce; il en est séparé sous tous les rapports. Sans doute une nation agricole est en même temps commerçante, en ce sens qu'elle a beaucoup k vendre et à acheter; et c'est par cela même qu'elle a le plus grand intérêt d'être servie dans ses achats et dans ses ventes aux meilleures conditions possibles. Elle est commerçante comme l'est un grand propriétaire. Elle renferme à la vérité, dans son territoire, des gens qui, pour gagner des rétributions, s'entremettent dans ses échanges, et qu'elle paye à raison de ce service. Mais leur intérêt ne peut

Page 1