CHAPITRE xn
De rintcrét du Commerce • ce qu'on doit entendre par cette façon de parler. — If n'est point, chez un peuple de commerçants, le même que chez une nation agricole. — Véritable idée du commerçant. Ce sont les consommateurs et non les commerçants qui font le Commerce. — Oi)position entre les intérêts particuliers des commerçants et l'intérêt commun des autres hommes.
Que le commerce extérieur, selon qu'il se comporte bien ou mal, enrichisse une nation ou l'appauvrisse, c'est ime vérité que personne ne
ï II sera plus facile à beaucoup de gens de se scandaliser de cette expression de La Rivière, (|ue de réfuter les explications (piMl en donne. Que de livres où, faute d'être remonté aux principes de la science pure, on a déraisonné complètement à propos du commerce tant intérieur qu'extérieur ; et où l'on ne s'est pas aperçu, par exemple, qu'il n'y avait que sous le régime de la liberté que les profils des capitalistes qui font le commerce dussent être considérés comme un accroissement de la richesse nationale I — V. Dialogue sur le commerce^ p. 175-176. (E. D.)
• II y a de graves conséquences pratiques à déduire de cette vérité. Cependant, plus la consommation s'opère loin du lieu de la production , plus les frais de commerce deviennent considérables; et conmie ces frais forment un revenu pour les agents du commerce, ces derniers se persuadent qu'il y a là une augmentation du revenu national.
Cett»' illusion serait fort innocente si de leur esprit elle ne passait dans celui du législateur, et ne nous valait alors, pour enrichir le pays , une foule de mesures qui pni<Jiiisent , en réalité, l'efTet contraire. (E. n.)
L'ORDRE NATUREL DES SOCIÉTÉS POLITIQUES. 5/i9
peot révoquer eo doute, mais qui se trouve tellement dénaturée par la façon bizarre de Tinlerpréler, que les hommes ne peuvent convenir e«itre eux de l'idée qu'on doit se former de V intérêt du commerce : je sais 4qa*eo général ce qu'on nomme Vintérét du commerce est l'intérêt de ^^ox qui font le commerce; car le commerce n'est point un être particulier. Mais quels sont ceux qui font le commerce ? Voilià ce que les politisées auraient dû nous expliquer pour nous mettre d'accord. Ils convien- 'Heot uniformément cependant que, pzTYintdrét du commerce^ on doit entendre rtfi(^r^( cfe /a nation; mais, demandez-leur ensuite ce que c'est qa^une nation considérée comme corps politique; de quels hommes elle est essentiellement ^ composée, et quels sont les liens qui les tiennent unis entre eux ; demandez-leur si Vintérét de la nation^ vu dans le commerce, est un intérêt commun à tous ses memhres, ou s'il n'est qu'un intérêt propre à une classe particulière ; alors vous voyez les opinions se diviser, et les contradictions qu'elles présentent les armer les unes contre les autres ; chacun, d'après l'idée qu'il se forme d'une nation, et des intérêts d'une nation par rapport au commerce, fabrique des principes, et sur ces principes factices établit un système dont il prétend qu*on ne peut s'écarter que tout ne soit perdu.
La .méprise la plus commune sur ce qui constitue Vintérét du corn- I murce^ celle même dans laquelle sont tombés des hommes à grande ré- | polation, c'est de confondre l'intérêt commun de la nation relativement au commerce avec l'intérêt parttcu/ter des commerçants nationaux, qui
' L'École de Quesnay ne considérait, comme membres essentiels de la nation ou du corps politique, que les propriétaires fonciers et les chefs de l'industrie agricole. Cette opinion est tout-à-fait conséquente aux points suivants de sa doctrine, qu^l ne faut pas perdre de vue, pour bien entendre Mercier de La Rivière :
Il n'y a d'autres richesses que le$ subsislances et les malières premières.
La quantité qu'en recueille annuellement un pays, limite la quantité de travail îodusUriel et commercial que ce pays peut entretenir.
Elle détermine également la puissance de l'État , puisqu'elle décide de la quotité de l'impôt ou de la portion du produit net du sol qu'il est possible de consacrer aux dépenses publiques.
L^industrie, manufacturière et commerciale, est une dépense qu'il importe de réduire le plus possible, tant dans l'intérêt de la classe agricole et prO| iétaire (juc dans riotérét de VÈlat,
Aussi, Turgot etCondorcet ne se m -^trent-ils pas, dans leurs écrits, moin> favo blés que La Rivière aux propriétaires du sol. « On a pu sans inju-liee, dit le dernier, regarder les propriétaires comme formant essenti?llement la so îé ; et si on ajoulu que chez tous les peuples cultivateurs les limites du territoire sont celles où s'arrêtent les droits de la société ; que les propriétaires de fonds sont les seuls qui soient attachés à ce territoire par des liens qu'ils ne peuvent rompre sans renoncer à leur titre; qu'enfin eux seuls portent réellement le f9>*dea" des dépenses publiques, il
pourtant ne sont que les instruments du commerce : en conséqoeiice, on n'a plus jugé de Timportance et de Futilité du commerce que par les fortunes de ces commerçants ; sans examiner aux dépens de qui ces fortunes sont acquises, ni pour qui elles sont disponibles, on 8*est bonnement persuadé que la nation s'enrichissait quand on voyait ces mêmes commerçants s'enrichir ; ce n'est que dans leurs opérations qu'on a considéré le commerce ; et c'est à leur intérêt personnel exclusif, présenté comme étant l'intérêt général, qu'on a sacriGé les intérêts communs de tous les membres essentiels ' d'une nation.
Un des moyens les plus puissants dont on se sert pour fortifier et entretenir cette illusion, c'est d'alléguer des exemples; d'attacher nos regards sur quelques peuples de commerçants enrichis par le commerce seulement ; de les présenter comme des modèles k suivre par toutes les nations'. On s'est laissé séduire par ces prétendus exemples, sans faire aucune attention à la différence ({ui doit se trouver entre les intérêts de ceux qui trafiquent les productions des autres et les intérêts des propropriétaires de ces mêmes productions : et qui ne voit pas que ces deux positions n'ont rien de commun; que leurs intérêts sont diamétralement opposés entre eux ; que la manière dont les salariés s'enrichissent n^est point la même que celle qui enrichit ceux qui les payent ? Par quel excès d'aveuglement a-t-on donc pu confondre, et prétendre assujétir aux mêmes polices, les intérêts de ces peuples de commerçants, qui ne trouvent point chez eux les productions qu'ils trafiquent, et les intérêts des
sera difTicile de ne pas les regarder comme étant seuls les membres essentiels do relte même société ( Fie d^ Turgot^ p. 221). »
Quant à Tnrgot, personne n'est plus explicite que lui sur ce point, notiiroment <lans le Mémoire sur les Muaicipalitcs et la Lellre au docteur Priée (Voy. ses OEuvres^ t. Il, p. 511, 512, 807 et 808).
Si Ton songe que cette doctrine s'alliait chez les Physiocratcs an respect le plus profond de la propriété personnelle et mobilière, que leur prédilection pour les propriétaires fonciers ne les empêchait pas de rejeter sur ceux-ci tout le fardeau des charges publiqnes, et (prils repoussaient énergi(iuement toute distinction ou privilège non justifié par l'intérêt général, peut-être inclinera-ton à croire qu'elle ne renferme rien d'hostile à cet intérêt. C'est du moins ce qu'essaie d'établir, dans ce chapitre et les suivants, Fauteur de l'Ordre naturel qui , défenseur intrépide de la liberté, montre (|u'elle seule peut mettre d'accord, au profit de la niasse des travailleurs, l'intérêt capitalislc et Tintérêt terrien.
Au sur[)lus, Ad;un Smith lui-même, dans le parallèle qu'il trace du rapport que présoiitr axer Tintcrêt général de la société Tintérêt propre des propriétaires, des capitalistes 1 1 des travailleurs, scuible adoptrr pleinement les vues de rKcole de Ouesnay <Jl:ch. des nat.^ 1. 1, p. 321 et suiv., édit. (iuillaunun). (li. D.)
* Voy. la note précédente.
* Voy. Dialogue sur le Commerce^ p. 153 et suiv.
natioiis agricoles et productives, qui cueillent sur leurs propres territoires toutes les productions qu'elles commercent entre elles ?
Il est très différent de servir le commerce ou de faire le commerce : il est très différent encore de trafiquer ou de commercer. Le voiturier, soit par mer, soit par terre, sert le commerce, mais ne le fait pas ; le commissionnaire, qui ne fait qu'exécuter led ordres qu'on lui donne, sert le commerce, mais ne le fait pas; le commerçant, qui achète et revend à ses risques et pour son compte, sert le commerce, mais ne le fait pas. Ce dernier cependant fait quelque chose de plus que les deux premiers : û trafique^ et les autres ne trafiquent point ; mais trafiquer n'est pas commercer. On trafique^ quand on achète et revend les marchandises dont d'autres hommes sont premiers propriétaires; on commerce, quand on tire de n 80D propre fonds les marchandises qu'on échange contre des valeurs quelconques en autres marchandises ou en argent *. Ainsi, celui qui trafique D*e8t qu'une espèce de salarié qui, par son industrie, parvient k s'approprier une partie des richesses des autres hommes; et ceux qui cornwureentj ne font en cela que jouir de leurs propres richesses.
En prenant le terme de commerce dans la plus grande étendue qu'on paisse lui donner, nous avons vu qu'il n'en est que deux espèces : celui des productions en matières premières, et celui de l'industrie ou travaux de main-d'œuvre*. Ces deux sortes de commerce sont utiles l'un à l'autre; mais ils diffèrent entre eux, en ce que le second ne peut absolument exister sans le premier, au lieu que le premier peut exister sans le second, dont il est le germe et l'aliment.
n serait à souhaiter qu'on ne perdit jamais de vue les rapports essentiels qui se trouvent entre ces deux espèces de commerce, et que jamais on ne voulût renverser l'ordre immuable de leur génération ; il serait à
' Ces explications supposent qu*il n'y a pas d'autres commerçants que les producteurs agricoles et les propriétaires , opinion que St-Péravy formule en ces termes : « Le commerce n'étant précisément que réchange de productions brutes ou modifiées, HIes seules en étant le principe et Tobjet, elles seules formant les ventes et fournissant les moyens de leurs payements , il s'ensuit que les cultivateurs et les propriétaires sont les seuls et vrais connnerçants, puisque c'est à eux seuls qu'appartient toute la reproduction, qu'il n'appartient qu'à eux de la distribuer à leur gré ; que ce u*est que d'eux seuls qu'on peut obtenir la portion qu'il leur convient d'en cédiT, et que, dans tous les cas, ils en sont les seuls vendeurs {Frii\cipes du commerce opposé au lr«/le, Introd,^ p. 40). » (E. 1).)
• « Le premier >», dit le marquis de Mirabeau, dans sa PhilofopMe rurale^ ouvrage qui serait l'un des bons écrits économiques du 18» siècle, su n'était surchargé de digressions et ne manquait de méthode, « est un commerce de productions, et le fccond un commerce de rétributions d'ouvriers et de commerçants. I^ premier vend des richesses rerncs en don de la nature : U second ne vend c|ue des dépeascs de
souhaiter qu'on sentit que, pour multiplier les enfants, il faut néce$$ai^ rement commencer par féconder la mère dans le sein de laquelle ils prennent naissance, et du sein de laquelle ils se nourrissent après qu'ils sont nés ; qu'on ne se proposât point d'augmenter la masse des travaux de l'industrie par des mojens propres à diminuer nécenairement l'abondance des matières qui donnent occasion k ces mêmes travaux, et servent encore à les payer.
Je n'insiste point, quant à présent, sur ces inconséquences; j'en parlerai dans un autre moment : revenons à l'idée qu'on doit se former du commerce et des commerçants. Le commerce n'est qu'un échange de ©aleur pour valeur égale ^; ainsi il ne peut se faire qu'entre les propriétaires de ces valeurs; et les commerçants eux-mêmes ne font véritablement et réellement le commerce qu'en proportion des valeurs en industrie qu'ils échangent contre des valeurs en autres marchandises propres à leurs consommations. Gardons-nous donc de nous tromper sur l'idée que nous devons attacher au nom de commerçant ; ce nom ne désigne poiat les hommes qui font le commerce ; car alors il deviendrait commun à tous les consommateurs, vu que tous les consommateurs font le commerce, étant tous dans la nécessité d'être alternativement acheteurs et vendeurs. Mais, par le nom de commerçants^ nous ne devons entendre autre chose que des hommes consacrés au service immédiat du commerce.
Point de doute assurément que les opérations du commerce, pour peu qu'elles deviennent multiples et compliquées, n'aient besoin d'une classe particulière d'hommes qui s'en occupent; mais le commerce ainsi organisé renferme quatre objets qu'il ne faut pas confondre. Ces quatre objets sont : l*" les causes du commerce; 2° la matière du commerce; 5** la fin du commerce; 4' les moyens du commerce. Les consommateurs*.
salaires, et n'est rpie ievendeur des matières premières des marchandises de maind'œuvre, dont les acheteurs consommateurs restituent les fonds et les frais qui y ont été employés. Ainsi ces ventes ne sont, dans la réalité (pie des frais pour l'acheteur consommateur, et qu'une restitution de dépense pour le marchand revendeur. Il faut donc, puur faire aller ce dernier commerce, que de nouvelles richesses. Urées d'ailleurs, restituent au marchand les richesses primitivement dépensées, et pu vent sa rétribution et celle des artisans qui ont fabriqué les marchandises. De là, il est facile d'apercevoir que ce commerce ne peut exister par son propre fonds, par sa propre marchandise, sans d'autres richesses qui restituent en entier ses dépenses. De là vient que ce second commerce ne pénètre pas chez les peuples qui habitent des déserts, avant que les terres y soient fertiHsées par ces peuples (T. 111, p. 200, édit. in-ltJ de ir«3). » (E. D.)
' V. plus haut, relativement à cet aphorisme, la note de la page 196.
' Ici, comme dans ses analyses subséquentes, La Rivière entend par consommateurs la clas<;e ai^'iicole et la classe propriétaire, y compris le souverain et ses
considérés comme premiers vendeurs et comme derniers acheteurs, sont les causes do commerce; car ce sont eux qui le provoquent et Toccaskument. La matière du commerce est la masse de toutes les choses commerçables fournies par les consommateurs. La fin du commerce est la consommation de ces mêmes choses commerçables , et les moyens du conunerce sont tous les instruments, tous les agents par les procédés desquels on parvient k cette consommation. Ce n*est donc qu'en qualité de moyens que les commerçants tiennent à cet ensemble que nous appelons commerce; il est évident que les consommateurs, qui sont les causes do commerce, qui fournissent les matières du commerce, et dont rotîlité réciproque est la fin du commerce, sont ainsi ceux qui font véritablement le commerce.
On regardera peut-être comme un pointillage, comme une dispute de mots, ce que je viens d'observer sur les termes dont nous nous servons. C*est cependant pour y avoir attaché des idées vagues et superficielles qae nous nous sommes égarés au point de prendre les effets pour les causes, et le voiturier pour le premier propriétaire même des marchandises qu'il transporte. Quand on oppose à des préjugés établis des vérités importantes et rigoureuses, on ne peut mettre trop de précision dans les idées qu'on attache aux termes dont on fait choix : ces vérités ne sont susceptibles ni de plus ni de moins; à cet égard, le plus ou le moins ne sérail qu'erreur et contradiction.
Il en est du commerce comme des procès : ce ne sont point les ofliciers subalternes de la justice qui les font^ h moins qu'ils n'en aient en leur propre et privé nom ; dans tous les autres cas ils ne sont que les instruments du procès; il est vrai qu'ils peuvent bien les susciter, les multiplier, en grossir les frais; mais enfin les procès, lors même qu'ils les occasionnent, sont toujours entrepris par les parties et pour les parties ; les prétentions et les intérêts de celles-ci forment la matière des procès ; ce sont donc elles qui les font : aussi est-ce par elles que les frais en sont payés. Nous devons dire la même chose des agents du commerce : ils sont pour le commerce des instruments dont chaque consommateur
agents, aux besoins desquels il est pourvu par une portion du produit net ; non qu'il ▼euille dire que la classe stérile ne consomme point, mais parce que ses consommations, prises sur la masse générale des subsistances et des matières premières, diminuent d'autant la part des deux autres classes. Les Physiocrates regardaient le com« merce et Tindustrie comme une dépeme. En fait, les envisageons-nous d'un œil dif~ férent nous-mêmes, puisque sans cesse nous tendons à rapprocher les distances par le perfectionnement des moyens de transport et des voies de communication, et à diminuer la main-d œuvre en substituant l'emploi des machines à celui des bras de l'homme ? (E. D.)
se sert au besoin pour pratiquer les échanges qu'il se propose; mais lors mémo qu'on emploie leur ministère, ce ne sont point eux qui font commerce des choses qui entrent dans ces échanges, ce sont au con* traire les consommateurs qui le font réellement entre eux par Tentremise de ces agents; et ces derniers, en les servant ainsi, ne font Téritablement d'autre commerce que celui de leurs travaux qu'ils échangent contre des salaires.
Ceux qui prétendent que par l'intérêt du commerce nous devons entendre l'intérêt de ceux qui font le commerce, ont donc raison dans le principe ; et ils auraient raison encore dans les conséquences, s'ils n'avaient pas mis les commerçants ^ la place des consommateurs, s'ils avaient voulu voir que ce sont ceux-ci, et non ceux-1^, qui font le commerce. Il est donc à propos de leur faire connaître le point fixe dans lequel ils se sont mépris.
La conséquence qui résulte de ces observations, c'est qu'il n'y a que deux sortes d'hommes qui soient essentiels au commerce : le premier vendeur et le dernier acheteur consommateur; aussi commercent-ils souvent entre eux directement et sans agent intermédiaire; les circuits que fait une marchandise, les changements de main qu'elle éprouve, les reventes qu'elle occasionne ne sont point le commerce , quoique le commerce soit leur objet : ces opérations ne sont en elles-mêmes qu'on mou^ vement intermédiaire entre le lieu de la production et celui de ta eontommatioHy entre le premier vendeur et le dernier acheteur-consommateur. Ce mouvement intermédiaire est celui de la chose commercée, qui part toujours de celui-lk pour arriver a celui-ci, et qui, comme je l'ai déjà dit, fait des frais sur la route, mais n'acquiert point une nouvelle valeur '.
Au premier coup-d'œil , les intérêts de ces deux hommes paraissent être entre eux en opposition , et cela parce que le vendeur veut vendre cher, et le consommateur acheter h bas prix; mais un ordre naturel, un <»rdre immuable a pourvu, cl pour toujours, h la conciliation de leurs intérêts, quelque nombreuse que puisse être la multitude des vendeurs et des acheteurs.
Chaque marchandise jouit dans le commerce d'un prix qui lui est propre, et qui est principalement déterminé par Tutilité ou l'agrément dont elle est, et par les dépenses que sa reproduction ou sa main-d'œuvre exige. Ce prix doit être aussi nécessairement relatif aux facultés des consominaicurs. Mais que signidc cette dernière façon de parler? Elle veut (lire que le prix d'une marchandise ne pouvant être payé que par le prix d'une autre marchandise, et quechaque consommateur ne pouvant acheter
* V. plus haut, la noie de la page li)4.
L*ORDR£ NATUREL DBS SOCIÉTÉS POLITIQUES. 555
qu*eD proportion de ce qu*ii vend, ii s'établit nécessairement^ ainsi que je Tai dit en parlant de Timpôt, un équilibre entre les valeurs vénales de toutes les choses commerçables, équilibre qui fait que le prix de Vnne est mesuré sur le prix des autres; qu'ainsi la somme des choses k vendre est hahiluellement balancée par la somme des moyens que les consommateurs ont pour les payer.
Cet équilibre ne peut être dérangé qxC accidentellement : si le prix d*une marchandise s'élevait au-dessus de son niveau, il n'y aurait plus assez de consommateurs en état de l'acheter ; d'ailleurs tous les hommes s*empresseraient de profiter de sa faveur, et se feraient à l'envi vendeurs d*une telle marchandise ; on la verrait donc bientôt perdre tout son avantage, par un effet nécessaire de la concurrence, dont le propre est de vendre au rabais.
D'après toutes les différentes circonstances qui concourent à fixer les valeurs vénales des choses commerçables, la concurrence assigne naturellement, à chaque espèce et qualité de marchandise, le plus haut prix aoquel chaque vendeur puisse se proposer de vendre, et le plus bas prix aaqael chaque acheteur puisse se proposer d'acheter. Il existe ainsi naturellement une puissance despotique qui marque le prix auquel chaque consommateur peut acheter, parce qu'elle marque le prix auquel il peut vendre : chaque vendeur ne peut donc parvenir à renchéviv habituellement ses marchandises, qu'en se soumettan t aussi à payer habituellement plus cher les marchandises des autres vendeurs ; et par la même raison, chaque consommateur ne peut parvenir à payer habituellement moins cher ce qu*U achète, qu'en se soumettant aussi à une diminution semblable sur le prix des choses qu'il vend.
Remarquez ici combien sont vaines les spéculations de ceux qui, dans une nation, se proposent de faire parvenir une espèce de production à son plus haut prix possible, et k son dernier degré possible d'abondance, sans songer à procurer les mêmes avantages aux autres productions dont les valeurs doivent opérer la consommation et le payement de celle qu'on veut favoriser. Un tel projet est précisément celui de vouloir établir plus de vendeurs que d'acheteurs , plus de choses à vendre que de moyens pour les payer. En vain on se flattera de trouver un débit suffisant chez les étrangers : cerlainemcnt, dans l'ordre général de la nature , ils ne sont point ceux qui sont destinés a consommer la majeure partie des productions de noire territoire; leur consommation a des bornes naturelles, parce que les moyens qu'ils ont pour acheter nos productions sont bornés comme leur population. D'ailleurs, ils ne peuvent nous payer qu'en nous échangeant des productions de leur crû ; ainsi chaque fois 4|ue vous voulez augmenter chez vous l'abondance d'une de vos produc-
lions, et vous en assurer le débit k son plus haut prix possible, il faut nécessairement que vous mettiez votre nation en état de faire plus de consommations, soit de ses propres productions, soit de celles des autres nations. Mais pour cet effet il faut aussi que vous vous occupiez également de Tabondance et du bon prix de toutes les autres productîofli8 nationales; par conséquent que vous ayez grande attention de faire cesser tout ce qui peut être contraire aux intérêts des cultivateurs. A cette condition , vous verrez toutes les valeurs qui doivent être échangées les unes contre les autres, se multiplier en même temps, et sV cheminer d'un pas égal vers leur meilleur prix possible; vous verrez aussi Tinduslrie nationale et la population croître en raison de votre abondance, qui par ce moyen trouvera toujours dans Fintérieur de la nation un nombre suffisant de consommateurs en état de mettre un bon prix aux choses qu'ils consomment : c'est dans l'ensemble que réside la perfection de l'ordre qui procure à chaque partie son meilleur état possible. Si vous perdez de vue la chaîne des rapports, vous ne pouvez plus vous promettre de grands succès : quelque sages que soient vos opérarations à quelques égards, dès qu'elles n'embrassent pas le tout, elles ne vous serviront que faiblement ; encore seront-elles sujettes à des inconvénients.
Qu'on ne m'objecte point que les hommes qui vendent et achètent, ne se conduisent pas sur ces spéculations philosophiques; j'en conviens; mais aussi, comme dit Pope, voyons-nous que l'auteur de la nature a greffé sur un sauvageon un arbre qui porte des fruits excellents : la cupidité, qui divise le vendeur et l'acheteur dans leurs projets, est précisément ce qui les rapproche et les concilie dans la pratique : c'est cette cupidité, ce désir de jouir qui devient Tàrae de la concurrence, et la met en état de donner despotiqucraent des lois aux vendeurs comme aux acheteurs.
Il n'est point ici question de rendre les hommes philosophes et profonds pour qu'ils puissent garder toutes les proportions qui doivent se trouver dans les échanges qu'ils font entre eux : ces proportions s'établissent d'elles-mêmes, parce qu'il est physiquement impossible qu'elles ne s'établissent pas, parce qu'il est physiquement impossible que la somme des ventes excède habituellement celle des moyens que les consommateurs ont pour acheter; parce qu'il est physiquement impossible qu'une partie des marchandises renchérisse, cl soit néanmoins consommée en totalité, si l'autre partie des marchandises, dont le prix sert à payer la |)rcmièrc, ne renchérit à proportion ; parce qu'il est physiquement impossible (ju'alors le mnuiiuc de débit ne lasse pas cesser le renchérissomcnl, et ne rélablisse pas IYM|uilihrc dans les valeurs.
Lorsque je yeux vendre pour 100 francs de marchandises, qui sans votre consommation deviendraient superflues, et ne seraient pour moi «Taucone utilité, mon intérêt est que vous ayez une valeur quelconque de iOO francs k me donner en échange ou en payement : supposons donc que vous soyez en possession de cette valeur, mais aussi que vous n*ayez rien au-delà : si je prétends doubler le prix de cette marchandise qoe Y0U8 devez consommer, vous ne pouvez plus en acheter que la moitié, à moins que je ne consente qu'en me vendant, vous doubliez aussi le prix de la vôtre, auquel cas il n*est pour vous et pour moi ni perte ni gain. Hais, si des circonstance passagères me permettent de vous faire la loi, il en résulte que vous perdez la moitié des jouissances que vous devriez avoir pour votre argent, et que moi, je n'y gagne rien, puisque dans notre supposition, je ne peux tirer aucun parti de ce qui me reste : de Ik s*ett8uit qu'un tel commerce entre nous ne peut subsister, parce que je vons mets dans la nécessité de faire en sorte qu'il ne subsiste plus. C'est ainsi que je me prépare des pertes et des privations par une voie qui paraissait me conduire à l'augmentation de ma richesse.
Une fois que l'argent a été institué le signe représentatif de toutes les valeurs, il est devenu la mesure commune dont on s'est servi pour les énoncer et les peindre d'une manière sensible : on ne s'informe point du rapport que la valeur vénale d'une marchandise peut avoir avec celle de telle ou telle autre marchandise : Combien vaut-elle en argent? Quelle Mmme d'argent faut-il pour la payer? Voilà tout ce qu'on demande à savoir : nous sommes si peu dans l'habitude de suivre le fil des liaisons qae les choses ont entre elles, que sans nous mettre en peine du rapport que cette même somme d'argent peut avoir avec les autres marchandises, nous croyons gagner beaucoup en donnant moins d'argent pour les choses que nous achetons, ou en recevant plus d'argent pour les choses que nous vendons. II est pourtant naturel de ne priser le signe qu'à rai^ Mandela chose qu'il représente.
Un homme qui ne cueille que du vin en augmente le prix en argent de 25 pour 100; tandis que toutes les autres productions sont renchéries de 50 : cet homme alors n'est-il pas moins riche avec un revenu plus considérable en argent? Changeons l'hypothèse, et disons que le prix en argent de toutes les choses commerçables est diminué de oO pour 100, et que celui du vin n'est diminué que de 25 ; dans ce cas, ce même homme n'est-il pas plus riche avec un revenu moins considérable en argent?
L'argent n'est qu'un gage, n'est qu'un signe représentatif des choses usuelles : c'est donc une bien forte méprise (jue de le prendre pour ces choses mêmes et de ne pas voir que les valeurs numéraires^ les valeurs en argent, ne sont que des noms, des termes que les hommes emploient
pour se communiquer leurs idées, et parvenir à foire entre eux des échanges dont ils conviennent par le moyeii de ces mêmes termes. Aussi, comme je Tai déjà dit, faut-il ramener toutes ces différentes idées à celle de rechange en nature \ et c'est le moyen de ne pas tomber dans cette méprise inconcevable, qui pourtant n'est que trop commune parmi nous.
Sitôt que nous ne verrons plus dans le commerce que des échanges en nature, nous regarderons les prétentions au renchérissement d'une marchandise comme autant de chimères, et les renchérissemenls euxmêmes comme des mots et rien de plus : toujours faudra-t-il que chacun reçoive telle quantité de telle ou telle marchandise , pour telle quanUté de celle qu'il donne en échange : à vous permis de donner un grand nom à la valeur des marchandises que vous possédez ; cela m'est absolument indifférent, pouvu que, dans la réalité, les échanges des choses commerçables entre nous se trouvent toujours faits dans la même proportion.
Le nom des valeurs numéraires peut changer pour les marchandises, comme il change pour l'argent même : qu'un prince double la valenrimméraire de ses monnaies; en résultera-t-il qu'on pourra se procurer le double des marchandises pour la même quantité réelle d'argent ÎCest ainsi que quand on laisse les mots pour s'attacher aux choses, on trouve que, malgré les changements qui surviennent dans les dénominations» la réalité se trouve toujours cire la même; que les échanges des choses commerçables se font dans une proportion qui n'a rien d'arbitraire; que la concurrence enfln ne permet a personne de s'en écarter habituellement^ et cela par des raisons qu'il serait inutile de répéter.
Voilà comment les prétentions du vendeur et de l'acheteur, quoiqu'elles soient opposées entre elles , se concilient cependant parfaitement; voila comment chacun d'eux est obligé de se soumettre à la loi qu'il reçoit de la concurrence; comment leur intérêt particulier se borne à profiler, tant en vendant qu'en achetant, des prix qu'elle a réglés : cela posé, il devient évident qu'ils sont liés par un intérêt commun; qu'il leur importe à l'un et à l'autre que leurs échanges occasionnent lemoins de frais qu'il est possible; car il est de toute nécessité que ces frais soient h leur charge; aussi leur intérêt commun est-il tout l'opposé de l'intérêt particulier des commerçants qui, profitant d'une partie de ces
* L'importance de cette remarque égale sa justesse. On peut dire que tout ce qui 8*est écrit de faux, dans le passé comme de nos jours, sur le commerce, lient principalement à Tobscurité que jette la circulation monétaire sur la véritable nature des phénomènes économiques. (K. D.)
frais, doivent natarellemeot chercher à les augmenter , du moins dans b partie destinée à rester dans leurs mains.