CHAPITRE XllI
Suite du chapitre précédent. — Par qui sont payés immédiatement les profits ou les salures des commerçants. — Erreurs relatives à cette question. — Comment IMntérét particulier des commerçants se concilie , par le moyen de la liberté , avec rintérét des autres hommes. — La profession des commerçants est cosmopolite .* rapports de cette vérité avec la nécessité d'une grande liberté de commerce. — IHfférences essentielles et plus détaillées entre un peuple de commerçants et les nations agricoles et productives. — Quel est chez elles le véritable intérêt du commerce : besoin qu'il a de la liberté.
Je commencerai ce chapitre par Texamen d'un rien de grande importance aux yeux des politiques ; d'une question qui parmi eux est débattue avec chaleur, partage leurs opinions, et pourtant ne porte que sur des mots qu'on n'entend pas. Les uns prétendent que les profils des commerçants sont payés par les consommateurs; d'autres soutiennent que ces profits sont faits sur les premiers vendeurs : quant k moi, je dis que les deux partis ont tout k la fois tort et raison ; que séparément ils ne considèrent qu'une portion d'un tout qu'on ne peut diviser, et qui souffre paiement, quelle que soit la partie dans laquelle il se trouve blessé.
Les profits des commerçants doivent être placés dans la classe des [1 frais' ; par cette raison , ils concourent k fixer le prix que les marchandises doivent avoir dans le commerce. Un commerçant achète ici pour revendre dans d'autres lieux avec un bénéfice qu'on ne peut lui refuser: au moyen de ce bénéfice k faire par cet intermédiaire, le prix courant des marchandises qu'il trafique est plus faible pour les premiers vendeurs, et plus fort pour les acheteurs-consommateurs; la différence qui se trouve entre ces deux prix , est précisément la somme qui doit en rester dans les mains du commerçant pour ses salaires et les frais de ses opérations. La question se réduit donc k savoir si, dans le cas où il ne retiendrait pas cette somme , le vendeur vendrait plus cher, ou si le consommateur achèterait k meilleur marché ; mais cette recherche n'a aucun objet , * aucune sorte d'intérêt : chaque consommateur n'est-il pas alternative- •* ment acheteur et vendeur pour des sommes égales ? Et ne doit-il pas toujours régner la mcme proporiion entre toutes les valeurs vénales, afin que les vendeurs fournissent aux acheteurs mêmes les moyens (Tacheter?
* V. Quesnay, Dialogue sur le Commerce^ p. 161 et suiv.
Le prix courant de ce que je vends iOO francs devient 110 livres pour vous qui le consommez , et le prix courant de ce que vous vendez 100 francs devient 110 livres aussi pour moi qui le consomme; il est évident que vous et moi nous perdons chacun 10 francs à ce marché, et qu'il est fort inutile d'examiner si c'est en vendant ou en achetant que nous faisons cette perle. Ce qu'il y a de certain, c'est que, sans cette différence entre le prix du premier vendeur et celui du dernier acheteur, ou nous payerions chacun 10 francs de moins en achetant, ou nous recevrions 10 francs de plus en vendant ; par conséquent votre consommation et la mienne se trouveraient plus fortes d'un dixième.
Nous échangeons vous et moi 100 mesures de votre vin contre 100 mesures de mon blé : des circonstances nous obligent de placer entre nous un agent intermédiaire qui, pour les services qu'il nous rend, retient sur votre vin 10 mesures, et autant sur mon blé. Sur lequel de nous deux prend-il les 10 mesures de blé, sur lequel prend-il les 10 mesures de vin? Belle question ! ce sera sur qui l'on voudra ; mais toujours est-iF vrai qu'il s'approprie la dixième partie de ce que, sans lui, votre vin vous permettrait de consommer en blé, et la dixième partie de ce que mon blé me permettrait de consommer en vin.
Telle est pourtant au fond cette question importante aux yeux d*un grand nombre de politiques qui, pour la plupart, l'ont décidée de manière qu'ils se sont persuadé que les agents du commerce gagnent tout sur les étrangers, et rien sur la nation dont ils trafiquent les productions. C'est une telle chimère qui a fait cclore les privilèges exclusifs et les autres polices que chaque nation adopte pour donner des entraves à son commerce extérieur , et favoriser l'accroissement des profits de ses agents nationaux.
Comme toutes les erreurs s'entretouchent et se tiennent, il a bien fallu que pour élayer leur système, ces mêmes politiques regardassent les bénéfices faits par les agents nationaux du commerce, comme étant des bénéfices faits par l'État; et qu'ils donnassent aux intérêts particuliers de ces agents, le nom d'intérêt du commerce^ ou plutôt, le nom imposant (Tinlérét général de l'Etat. Je ne crois pas qu'il soit possible de se tromper plus lourdement, car il n'y a rien de plus opposé à l'intérêt général de l'État que rintérêt personnel de ces mêmes agents, lorsque, pour les favoriser, on les sépare des commerçants étrangers, et qu'on renonce à la concurrence de ces derniers en leur donnant l'exclusion.
Les frais pour parvenir à la consommation, qui est la fin que tout commerce se propose, se partagent nécessairement entre tous les consommateurs, parce qu'ils sont alternativement acheteurs et vendeurs , et (ju'ainsi '^^ '^ont les vendeurs qui fourniiiaent aux acheteurs les moyens d'à-
eheier >. Ces frais sont une dépense commune à laquelle chacun d'eux contribue, en raison de ce qu'il achète ou de ce qu'il vend; ils ont donc tous un intérêt commun à diminuer cette dépense autant qu'il est possible, au lieu que ceux qui profitent de cette même dépense ont tous intérêt de Taugmeuter K
Ainsi, par rapport au commerce, la société générale des hommes ne doit se diviser qu'en deux classes : l'une est celle des consommateurs qui font entre eux des échanges auxquels nous avons donné le nom de com- I merce; l'autre est celle des agents intermédiaires qu'ils emploient sou- i ▼ent dans ces échanges, et auxquels nous avons donné le nom de com- * merçants, c'est-à-dire (Thommes servant le eommerce.
Rien de plus facile présentement que de fixer la véritable idée qu'on doit se former de l'intérêt du commerce, ou de l'intérêt général de l'État Tû dans le commerce, l*" On ne peut le chercher dans l'intérêt particulier des commerçants nationaux, car il ne serait plus général. 2^ Cet intérêt ne peut être autre chose que l'intérêt commun des consommateurs , car ce sont eox qui font le commerce, et ce n'est que pour eux que le commerce se fait; d'ailleurs, ce n'est que dans leur classe qu'on peut trouver les hommes qui constituent réellement l'Etat.
Ce qu'on nomme l'Etat est un corps politique composé de différentes parti€ê unies entre elles par un intérêt commun qui ne leur permet pas de s'en déiaehersans se préjudicier à elles-mêmes. Cette définition nous fait voir qoe rÉtat ne réside essentiellement que dans le souverain qui en est le chef, dans les propriétaires du produit net et dans les entrepreneurs de culture; car leur profession est locale; ils ne peuvent se proposer d'aller l'exercer dans un autre pays, attendu que chaque pays ne comporte qn^un certain nombre de cultivateurs, qui déjà sont en possession du sol : d'ailleurs, leurs effets mobiliers ne sont pas transportables comme l'argent, et ils ne pourraient, sans perte, les convertir en argent *.
Il n'en est pas ainsi d'un commerçant considéré comme commerçant seulement, et abstraction faite des propriétés foncières qu'il peut avoir : chez quelque nation commerçante qu'il veuille s'établir, il trouvera place pour sa personne et pour sa profession ; son émigration est même d'autant plus facile, qu'il n'est étranger dans aucun des lieux où s'étendent les relations de son commerce, et souvent sa fortune est répandue beaucoup plus au dehors qu'au dedans.
^ V. Turgot, analysant les effets de notre stupide système colonial, dans son Mémoire à M. de Vergennes sur la politique que la France devait suivre à propos de Tinsurrection Anglo-Américaine (OEuvrr^, t. H, p. 559 à 564, édit. Guillaumin}.
• V. plus haut, le texte et les notes de U p. oi9.
:>r)2 MliKCIER DE LA RIVIÈRE.
Lo commci'vant, eu sa qualité de ujei sdu commerce^ d'iiommc attaché au service du commerce^ n'apparlient exclusivement à aucun pays en parh'culier; il esl nécessairement cosmo^Wi^^ parce qu'il est impossible que sa profession ne le soit pas : en effet, le commerce extérieur se fait toujours entre plusieurs nations; ainsi, le commerçant, comme instrument du commerce, est nécessairement aux gages de plusieurs nations à la fois, et son utilité est commune a toutes celles entre lesquelles se fait le commerce dont il est Tagent; qu'il soit Anglais, Français ou Hollandais, les échanges entre les nations qu'il sert en même temps, doivent toujours se faire aux mêmes conditions pour elles, et leurs avantages réciproques doivent k cet égard être toujours les mêmes, pourvu qu^il ne leur vepde pas plus cher, ou qu'il n'achète pas leurs productions à meilleur marché que ne feraient d'autres commerçants : aussi une grande liberté de commerce est-elle nécessaire pour mettre k l'abri de cet inconvénient.
Quand un commerçant achète, il ne considère point de quel pays sont ses vendeurs; quand il revend, il ne considère pas plus de quel pays sont ses acheteurs ; il n*est et ne doit être occupé que de deux objets : du prix de ses achats, ses frais compris, et du prix de ses reventes. Toug les acheteurs et tous les vendeurs sont et doivent être égaux k ses yeux; de quelque nation qu'ils soient, sa profession les traite et doit les trai~ ter tous de la même manière; aucun d'eux ainsi n'est, par rapport à lui^ comme commerçant, ni plus ni moins étranger que les autres; il esl donc, comme commerçant, véritablement cosmopolite, homme pour qui mille nation n'est étrangère, et qui n'est étranger pour aucune nation '.
Tue autre preuve que les commerçants nationaux ne font point, en cette qualité, partie des hommes qui constituent l'Etal, c'est que les richesses mobilières et occultes ne font jamais corps avec les richesses de l'État, et même ne s'accroissent qu'aux dépens de celles de l'État. Il n'y a que les productions annuellement renaissantes dans l'État qu'on puisse rof^'arder comme richesses pour l'État, en raison de la valeur vénale qu'elles ont dans le commerce. Cette sorte de richesses est la seule qui devienne disponible, et qui puisse contribuer aux charges de l'Etat : impossible d'établir des impots sur les salaires ou bénélices des commerçants; un tel impôt n'est pour eux qu'une augmentation de frais dont il faut qu'ils soient indemnisés comme des loyers de leurs maga-
* « Que le marchand dont le capital exporte le superflu d'un pay<5, dit Ad. Smith dans sa helh^ analyse des diirérents emplois du capital, soit naturel de ce pays, ou soit étranger, c'i'siuuc chose (ort peu importanlc. » {Uich. des nat'fms^ I, p. 457, édit. GuilIaumitO-
sios et des autres dépenses qu'ils sont obligés de faire. Mal h propos s'imagîne-t-on qu'un impôt sur eux diminue leurs bénéfices : ceux-ci sont réglés par la concurrence, subsistent ainsi nécessairement et indépendamment des frais dont ils ne peuvent se dispenser; s'ils se ressfMitcnt d'an tel impôt, ce ne peut être qu'autant qu'ils augmentent tellcinont lears frais, que les consommations en soient sensiblement diminuées : ils gagnent moins alors, parce qu'il y a moins de consommateurs en état de les employer.
Je ne m'arrêterai pas plus longtemps sur cette vérité que j'ai déjà démontrée dans les chapitres où j'ai traité de l'impôt : j'ai fait voir que ces sortes d'impôts indirects retombent toujours et nécessairement sur les produits de la culture; mais ce que je dois ajouter ici, c'est que, si des besoins urgents mettaient l'État dans la nécessité de chercher des ressources en argent, il n'aurait aucun moyen pour se procurer l'argent de ses commerçants nationaux à meilleur compte que celui des commerçants étrangers : ces deux richesses en argent ne lui appartiennent donc pas plus l'une que l'autre, au lieu que dans un tel cas les revenus des propriétaires fonciers lui préparent des secours qu'ils ont intérêt de ne pas lui refuser, parce qu'il importe à la sûreté de leur propriété de les accorder.
Nous avons vu précédemment que le produit net des terres est la seule richesse disponible dans une nation ' : l'intérêt commun du souverain et de cette nation est donc d'avoir le plus grand produit net possible; or, ils ne peuvent obtenir cet avantage qu'en retirant le plus grand prix possible de leurs productions. Le commerçant , au contraire, quoique national, a un intérêt tout opposé; car ce qu'il gagne est en diminution de ce même prix, et par conséquent du produit net qui fait la richesse unique du souverain et de la nation.
Le commerçant, considéré relativement à la nature de ses richesses, est donc cosmopolite, comme il l'est à raison de sa profession. Le terme de cosmopolite ne doit point être regardé comme une injure : je parle ici des choses et non des personnes, de la profession du commerçant, et point du tout de ceux qui l'exercent; il se trouve souvent parmi eux d'excellents patriotes, nous en avons des exemples, et j'en ai même quelquefois été témoin, tandis qu'il s'en trouve de très mauvais parmi les hommes attachés au sol par un droit direct ou indirect de propriété, ainsi que par leur profession. La bigarrure des sentiments, des aflbctions purement morales ne doit être ici d'aucune considération : nous sommes partis de l'ordre physique, et nous n'envisageons les hommes que dans
' V. plus haut , ch. H, notamment.
les rapports physiques qu'ils ont entre eux, parce que ces rapports sont les seuls qui soient évidents, qui ne varient point, et qu'on puisse calculer avec sûreté.
Le nom de cosmopolite que je donne ici aux commerçants doit également convenir a un militaire considéré comme militaire uniquement, à un savant considéré comme savant , k tout homme dont la profession peut s'exercer partout. Celle du commerçant diffère seulement des antres, en ce qu'il lui est impossible de servir une nation sans en servir one autre en même temps, et que ses opérations sont naturellement et né^ cessairement établies sur les territoires étrangers comme sur celui de sa nation.
Qu'on ne m'impute donc point de vouloir déprimer les commerçants; non-seulement je crois toutes les professions utiles, mais j'honore même la leur en particulier : elle est peut-être la seule où l'on puisse trouver les grands procédés de la bonne foi ; cette franchise qui ne se dément jamais; cette confiance si respectable qui fait que la parole est on contrat; qui tient lieu de gage, de sûreté; qui, par les facilités qu'elle met du» les négociations, accélère et multiplie nos jouissances. Aussi, cette profession est-elle précieuse à raison des talents qu'elle exige , des vertus morales qu'elle suppose, des services qu'elle rend à l'humanité : c'est par son entremise que toutes les parties de la terre s'entre-touchent, que chaque climat parvient à s'approprier les productions et l'industrie des autres climats, que les hommes se sentent unis les uns aux autres par le lien de leur intérêt commun, que la sociçté générale enfin développe tous ses avantages et nous fait jouir de tout le bonheur qui nous est destiné.
Telle est l'idée que nous devons nous former des vrais commerçants; mais en même temps que je rends a cette profession l'hommage qui lui est dû, je me fais un devoir, pour elle-même, de ne point dénaturer ses intérêts, de ne point les faire sortir du rang oii cet ordre immuable. Tordre essentiel des sociétés, les a placés; ce serait leur rendre un mauvais oHice : au lieu d'être les amis et les associés des autres hommes, ils deviendraient leurs ennemis. Je dis donc que, malgré l'utilité dont ils sont, ils ne forment dans la société générale qu'une classe d'hommes salariés par tous les autres hommes, et servant toutes les nations indistinctement, tous les premiers propriétaires des choses commerçables. Dans cette position, il est évident que les intérêts particuliers des commerçants nationaux ne sont point cet intérêt majeur que nous nommons Tinlérêt du conHiierce; ^;ue ce dernier, au contraire, consiste principal^''w^nt dans Tintérct commun de ces premiers propriétaires, les seuls qui lî.-yîs cbaiiuc nation forment ossentiellemenl le corps politicpie de
rÉtal, parce que toas les avantages de leur existence sociale sont attachés à la conservation de TÉtat et des liens qui les tiennent unis à FÉtat'.
Si le commerce extérieur était institué de manière que l'intérêt de ces premiers propriclaires fût sacrifié à celui des commerçants nationaux, la masse des reproductions, et par conséquent des choses commerçables, diminuerait progressivement; le commerce, alors altéré dans son principe, serait lui-même Tinstrument de sa ruine, et les commerçants^ on- ▼eloppés nécessairement dans ce désordre général, deviendraient bientôt les victimes de leurs intérêts mal entendus.
Si au contraire le commerce favorise, comme il le doit, l'intérêt de ces mêmes propriétaires, on peut compter sur les plus grands efforts possibles pour féconder la reproduction, par conséquent sur la plus grande abondance possible des choses commerçables ; les moyens de consommer se multipliant ainsi de toutes parts, chaque nation s'assure le plus grand commerce possible; et, dans ce cas, les profits des commerçants doivent se multiplier comme les consommations. Tel est donc l'avantage inestimable de l'ordre, qu'il n'est dans la société aucune classe d'hommes dont l'intérêt particulier, quand il est bien entendu, ne fasse partie de rintérét général, ou plutôt dont l'intérêt particulier, pour être bien entendu, ne doive être parfaitement d'accord avec l'intérêt commun de toutes les autres classes.
Plus vous creuserez cette réflexion, et plus vous trouverez que l'ordre de la nature ramène à l'unité toutes les sociétés particulières, et même tontes les classes particulières de chaque société ; qu'elles peuvent se différencier par les fonctions, mais jamais par les intérêts; que, sur ce dernier article, les hommes sont tous associés par une nécessité naturelle et impérieuse à laquelle ils ne peuvent se soustraire; qu'il est dans cet ordre immuable quMls soient tous utiles les uns aux autres, qu'ils jouissent tons les uns par les autres, qu'ils se servent tous mutuellement pour Tangmentation commune de leurs jouissances. Si quelques-uns d'entre eux veulent s'écarter de cet ordre essentiel, se séparer de cette société générale, isoler leurs intérêts particuliers, les détacher de l'intérêt commun des autres hommes, tous leurs intérêts alors s'entre-choqucnt et se nuisent réciproquement; troublés par les contradictions dans lesquelles ils tombent k chaque pas, ils ne se proposent plus de remédier à un désordre que par un autre désordre; bientôt l'art de s'entre-nuire devient Tétnde dont chacun croit devoir s'occuper , et de celte étude on voit
' V. plus haut, p. S48 Cl 3uiv.
56i^ MERCIER DE LA RIVIÈRE.
les rapports physiques qu'ils ont entre eux, parce que ces rapports sont les seuls qui soient évidents, qui ne varient point , et qu*OD puisse calculer avec sûreté.
Le nom de cosmopolite que je donne ici aux commerçants doit également convenir à un militaire considéré comme militaire uniquement, à un savant considéré comme savant , à tout homme dont la profession peut s'exercer partout. Celle du commerçant diffère seulement des antres, en ce qu'il lui est impossible de servir une nation sans en servir une autre en même temps, et que ses opérations sont naturellement et né" cessairement établies sur les territoires étrangers comme sur celui de sa nation.
Qu'on ne m'impute donc point de vouloir déprimer les commerçants; non-seulement je crois toutes les professions utiles, mais j'honore même la leur en particulier : elle est peut-être la seule où Ton puisse trouver les grands procédés de la bonne foi; cette franchise qui ne se dément jamais; cette confiance si respectable qui fait que la parole est un contrat; qui tient lieu de gage, de sûreté; qui, par les facilités qu*elle met dans les négociations, accélère et multiplie nos jouissances. Aussi, cette profession est-elle précieuse a raison des talents qu'elle exige , des vertus morales qu'elle suppose, des services qu'elle rend k l'humanité : c*est par son entremise que toutes les parties de la terre s'entre-toucheot, qoe chaque climat parvient a s'approprier les productions et l'industrie des autres climats, que les hommes se sentent unis les uns aux autres par le lieu de leur intérêt commun, que la sociçté générale enfin développe tous ses avantages et nous fait jouir de tout le bonheur qui nous est destiné.
Telle est l'idée que nous devons nous former des vrais commerçants; mais en même temps que je rends a cette profession l'hommage qui lui est dû, je me fais un devoir, pour elle-même, de ne point dénaturer ses intérêts, de ne point les faire sortir du rang oii cet ordre immuable. Tordre essentiel des sociétés, les a placés; ce serait leur rendre un mauvais olHce : au lieu d'être les amis et les associés des autres hommes, ils deviendraient leurs ennemis. Je dis donc que, malgré l'utilité dont ils sont, ils ne forment dans la société générale qu'une classe d'hommes salaries par tous les autres hommes, et servant toutes les nations indistinctement, tons les premiers propriétaires des choses commerçables. Dans cette position, il est évident que les intérêts particuliers des commerçants natioiiiuix ne sont point cet intérêt majeur que nous nommons Tinlêrêl du coînmcrce; que ce dernier, au contraire, consiste principal^^'Dont dans riiitérèt commun de ces premiers propriétaires, les seuls qui à.M^ chaque nation forment essentiellement le corps politique de
rÉtal, parce que tous les avantages de leur existence sociale sont attachés à la conservatioD de TÉtat et des liens qui les tiennent unis à FÉtaf.
Si le commerce extérieur était institué de manière que Tintérét de ces premiers propriétaires fût sacrifié à celui des commerçants nationaux, la masse des reproductions, et par conséquent des choses commcrçables, diminuerait progressivement; le commerce, alors altéré dans son principe, serait lui-même Tinstrument de sa ruine, et les commerçants^ on- Ycloppés nécessairement dans ce désordre général, deviendraient bientôt les victimes de leurs intérêts mal entendus.
Si au contraire le commerce favorise, comme il le doit, l'intérêt de ces mêmes propriétaires, on peut compter sur les plus grands efforts possibles pour féconder la reproduction, par conséquent sur la plus grande abondance possible des choses commerçables ; les moyens de consommer se multipliant ainsi de toutes parts, chaque nation s'assure le plus grand commerce possible; et, dans ce cas, les profits des commerçants doivent se multiplier comme les consommations. Tel est donc l'avantage inestimable de Tordre, qu'il n'est dans la société aucune classe d'hommes dont l'intérêt particulier, quand il est bien entendu, ne fasse partie de l'intérêt général, ou plutôt dont l'intérêt particulier, pour être bien entendu, ne doive être parfaitement d'accord avec l'intérêt commun de loates les autres classes.
Plus vous creuserez cette réflexion, et plus vous trouverez que l'ordre de la nature ramène à l'unité toutes les sociétés particulières, et même tontes les classes particulières de chaque société ; qu'elles peuvent se différencier par les fonctions, mais jamais par les intérêts; que, sur ce dernier article, les hommes sont tous associés par une nécessité naturelle et impérieuse k laquelle ils ne peuvent se soustraire ; qu'il est dans cet ordre immuable qu'ils soient tous utiles les uns aux autres, qu'ils jouissent tous les uns par les autres, qu'ils se servent tous mutuellement pour l'augmentation commune de leurs jouissances. Si quelques-uns d'entre eux veulent s'écarter de cet ordre essentiel, se séparer de cette société générale, isoler leurs intérêts particuliers, les détacher de l'intérêt commun des autres hommes, tous leurs intérêts alors s'entre-choquent et se nuisent réciproquement; troublés par les contradictions dans lesquelles ils tombent à chaque pas, ils ne se proposent plus de remédier à un désordre que par un autre désordre; bientôt l'art de s'entre-nuire devient l'étude dont chacun croit devoir s'occuper, et de cette étude on voit
' V. plus haut, p. S48 et sniv.
566 MERGI£R DE LA KIYiEKË.
naitre des principes politiques qui ue peuvent servir qu'à augmenter la confusion et les maux qui en résultent nécessairement *.
La manière dont Tintérét bien entendu des commerçants tient à Tintérêt commun des autres hommes, sape par les fondements tout système qui tend à concentrer le commerce d'une nation dans une classe particulière de commerçants, pour en exclure toutes les autres classes; par ce moyen vous diminuez la concurrence , vous l'énervez ; elle n*a plus assez de force pour obliger les agents de votre commerce de tenir au rabais leurs salaires ou leurs profils : de là s'ensuit que les consommateurs nationaux achètent plus cher et vendent à plus bas prix. Ainsi, la plus grande liberté possible du commerce est évidemment le moyen unique de concilier Tintérét particulier des commerçants nationaux avec rintérét commun de la nation : sans cette liberté, ces deux intérêts sont toujours et nécessairement en opposition ; dès-lors l'intérêt particulier se détruit lui-même en détruisant l'intérêt commun.
Qu'on ne dise donc plus aux puissances foncières, aux nations agricoles et productives : « Voyez tel et tel peuple; voyez comme ils s'enri- € chissent par le commerce ; et que leur exemple vous apprenne que Tin- « térél du commerce est dans l'intérêt de vos commerçants, i Nous pouvons désormais leur répondre : il est naturel que chez un peuple qui n*est composé que de commerçants , l'intérêt du commerce ne soit vu que dans l'intérêt particulier de ces mêmes commerçants; puisque ces peuples n'ont d'autres revenus que les salaires qui leur sont payés par les nations qui se servent d'eux pour commercer entre elles, toute leur politique, toutes leurs vues doivent se tourner vers l'augmentation de ces salaires; mais chez les nations agricoles et productives, l'intérêt du commerce est ï intérêt de la reproduction ; car c'est par le moyen de la reproduction, et pour la reproduction, que le commerce est institué; c'est sur elles-mêmes que sont pris les salaires ou les bénéfices des commerçaiils; la diminution de ces mêmes salaires est donc ce qu'elles doivent se pro|)oser, parce que celte diminution devient pour elles augmentation de richesses.
* On 110 se rappelle pas assez qu'antérieurement aux Physiocrates, les vérités précédentes n'étaient que des lieux-communs de morale , dont personne ne tenait compte dans l'application. Montaigne croyait sineèromcnt cpie le dommage de Vun pouvait eonslammeut faire le jtrofil de Vautre ; et Voltr.ire imprimait de la meilleure foi du uionc'*' ;irlicle Pairie de son Dictionnaire philosophique : « Telle est la (:oi!tli;i(.n liiii.;. ne, que souhaiter la grandeur de son pays, e'esl souhaiter du mal à ^es noImus.... 11 1; r clair qu'un pays ne peut gagner sans (pi'un autre perde. » Cest < t' priiîc'MH' fùiiK. lecredile surtout par Tignorance et la cupidité nierranliles, qui sert «le ÏM\^v au:, jcrits de presque tous les auteurs anglais qui ont traité de la richesse avant Smi ' (V. plus haut, p. 2S6). (E. D-^
L*ORDIl£ NATUREL DJKS SOCIÉTÉS POLITIQUES. j(i7
De tels peuples diffèrent des puissances foncières^ en ce qu'ils ne lorment point de véritables corps politiques, au lieu que ces puissances ont une consistance physique^ et dont rien ne peut ébranler les fondements. En effet, chez ces peuples un commerçant ne tient à Ttllat par aucun lien qu'il ne puisse rompre aisément; partout ailleurs il peut être également commerçant, faire les mêmes opérations et les mêmes profits. Il n'en est pas ainsi des hommes vraiment nationaux; leurs intérêts les tiennent attachés au sol , de manière qu'ils ne peuvent que perdre en 8*expatriant. D'ailleurs un peuple de commerçants n'existe que par le commerce qu'il fait des productions étrangères, commerce qui demain pent lui être enlevé par d'autres nations. Son existence politique dépend de quelques préférences qu'il peut perdre d'un instant k l'autre; ainsi, le propre d'une puissance de cette espèce est de pouvoir être détruite sans coup férir et sans injustice.
Une autre différence encore, c'est qu'un peuple de commerçants, quels que soient leurs profits, ne peut jamais former un État riche, parce que la richesse des particuliers n'est point du tout celle de l'État : il est sensible qo% ne peuvent s'enrichir que par leurs économies; or, l'autorité publique d'un État ne peut rien prendre sur le produit des économies; car on n'économise que pour jouir, et nécessairement vous devez cesser d'économiser, dès que les économies cessent de rester à votre profil. Ce n'est pas cependant que chez un peuple de cette espèce, la richesse des |»articuliers ne puisse quelquefois permettre à l'État de faire de grands efforts; mais cela ne peut avoir lieu que dans des temps d^urie grande effervescence, d'un grand enthousiasme : ces sortes d'événements, (|iii sont des jeux de l'opinion, et qui tiennent k l'arbitraire, n'ont rien de comoiun avec un ordre immuable qui renferme en lui-mùnie le principe de sa durée.
Il n'y a donc que les nations agricoles et productives qui , en raison de leur territoire, puissent fonder une grande puissance, une puissance solide : chez elles la richesse de chaque particulier n'est point un bénéiice fait sur un autre particulier de la même nation ou sur un étranger; elle ne peut croître que par une plus grande abondance ou par une plus grande valeur vénale de ses productions; cet accroissement, par conséquent, ne peut avoir lieu, que la richesse personnelle du souverain, ainsi que la richesse commune et disponible de la nation , ne croissent en même temps. L'intérêt du commerce est donc pour une toile nation l'intérêt de la culture : c'est la le seul et véritable objet qn'- !le doive se proposer dans son commerce extérieur, si elle veut le faire servir ii l'accroissement de sa richesse et de sa population. Or, il est évident (|ue, pour remplir cet olijet, la plus grande liberté possible est celle qui cou-
vient à son commeree extérieur; que ce n'est qu'a lu faveur de celle grande liberté, que le cultivateur peut être assuré du plus grand débit possible, et au meilleur prix possible; conditions sans lesquelles la plus grande abondance possible des productions ne peut jamais avoir lieu, ni donner à aucune nation et à son souverain la plus grande richesse possible '.