CHAPITRE XV
Suite da chapitre précédent. Erreurs contraires aux vérités qui y sont démontrées. — Balance du Commerce. Fausseté des systèmes établis à cet égard : leurs contradictions et les préjudices qu'ils causent à une nation et à son souverain. — Fausses spéculations sur Taccroisscment annuel de Targent en Europe ; comme cet accroissement doit nécessairement se partager enlre les nations commerçantes.— Nécessité de la libre circulation de l'argent. — Comment sa masse peut grossir dans une nation et en iadiquer la richesse.
Je Tai déjh dit, et je le redis encore : les erreurs forment entre elles ooe chaîne comme les vérités: c'est parce qu'on a pris l'argent pour le principe et la mesure de la prospérité d'une nation, que les politiques ont adopté comme une maxime d'État, que le commerce extérieur n'était avantageux qu'autant qu'il faisait entrer beaucoup d'argent chez une nation sans l'en faire ressortir : de là, le système de toujours vendre et de ne jamais acheter; du moins , de vendre beaucoup et d'acheter peu des étrangers; de là, l'invention de ce qu'on a nommé la balance du corn' merce;de celte manière de comparer la somme des ventes en argent avec céHe des achats en argent, pour juger, par le résultat de cette comparaison, à qui restait l'avantage du commerce; de là, pour tout dire enfin, cette idée chimérique de commercer avec les autres nations pour gafpter sur elles, pour s'approprier une partie de leur argent. Mais que dis-je? une partie! C'est la totalité que cette fausse politique doit se proposer de dévorer; car un tel système n'a point de bornes; personne ne peut marquer le point fixe auquel ses spéculations doivent s'arrêter : dès qu^on admet qu'il est utile de gagner sur les autres nations, cette ntilité doit nécessairement être toujours la même; il faut donc étendre nécessairement aussi cette spéculation jusqu'à faire passer chez vous tontPargent qu'elles ont chez elles; il faut, en un mot,que, dans votre système, elles ne cessent de perdre , jusqu'à ce que vous les ayez réduites à une impuissance absolue d'alimenter vos profits en argent.
Eh bien ! aveugle et cupide politique, je vais combler vos vœux : je vous donne toute la quantité d'argent qui circulait chez les nations avec qni vous commerciez : la voilà rassemblée chez vous; que voulez-vous en faire? Je vois déjà que vous avez perdu autant de consommateurs étrangers que vous en avez ruiné: vous en aviez besoin cependant; et faute de ces consommateurs, qui ne peuvent se remplacer pour vous, il va se faire un vide dans la consommation de vos productions ; une partie doit rester invendue et dégénérer en superflu; dès-lors vos cultivateurs vendent, non-seulement eu moindre quantité, mais encore à
moindre prix ; car l'effet de la surabondance est de faire diminuer les prix; elles ne renaîtront plus pour nous, ces productions qui sont réduites à manquer de débit.
Voilà donc le désordre dans la classe qui chez vous reproduit les valeurs disponibles; voila qu'une portion de vos terres va rester en friche; que la diminution de la masse de vos productions va en occasionner une proportionnelle dans votre population ; avec une plus grosse masse émargent, vous allez avoir moins de valeurs renaissantes, moins de travaux, moins d'hommes entretenus, moins de revenus réels, moins de moyens de jouir pour le souverain et pour les propriétaires fonciers; quel avantage cette masse d'argent vous aura-t-il donc procuré? Celui d'être obligé d'employer 100 écus pour payer ce qui ne se vendait que 10; mais en cela je ne vois qu'un fardeau de plus , qu'un embarras de plus dans votre commerce intérieur.
Il est pourtant encore d'autres inconvénients attachés à cette révolution : 1"" Votre nouvelle opulence invite toutes les nations à venir reprendre sur vous par la force ce que vous leur avez enlevé par votre politique spoliatrice. En second lieu, la cherté excessive de tout ce qui se vend dans votre intérieur est garante que, malgré toutes les préç^tutions que vous pourrez prendre, il entrera chez vous une grande quantité de marchandises étrangères qui ne seront point échangées contre les vôtres^ parce que les vôtres sont trop chères, mais bien contre votre argent, parce qu'il est à bas prix. Par celte voie, votre argent, tel qu'une rivière qui, ne pouvant plus être contenue dans son lit, s'élève au-dessus des digues qu'on lui oppose, se déborde et répand ses eaux de tous côtés; votre argent, dis-je, relluera chez tous les étrangers qui ne cesseront d'introduire clandestinement chez vous des marchandises; ce même argent alors ne reviendra plus k votre classe productive ; celle-ci verra ses ventes diminuer d'autant ; nouvel échec dans les revenus du souverain et des propriétaires fonciers; nouvelle cause de dépérissement de votre agriculture; nouvelle diminution dans la masse de vos productions et dans votre population : tel est l'ordre de la nature, que vous ne pouvez le \io- Icr qu'à votre préjudice.
Je ne finirais point si je voulais parcourir tous les inconvénients inséparables de la prétendue fortune que vous venez d'acquérir par votre commerce extérieur, ou plutôt dont je viens devons faire un présent funeste ; il me suflit de vous faire observer qu'à peine est-elle faite, qu'elle se change en appauvrissement; que votre ruine est une suite nécessaire de vos succès : ils sont donc des désordres, puisqu'ils portent avec eux leur punition.
Pour conibaUre d'une manière plus victorieuse encore les idées bi-
zarres qu'on s'est formées de la balance du commerce et des avantages qu'on a cru trouver k rendre aux étrangers moins d'argent qu'on n'en reçoit d'eux, perdons de vue la brillante et chimérique hypothèse que je Tiens de présenter, suivons pas à pas les systèmes de la politique à cet égard , et voyons s'ils ne seraient point impossibles dans leur exé- CDtion.
Le commerce extérieur ne peut faire entrer chez une nation plus d'argent qu'il n'en fait ressortir, qu'autant qu'elle porte aux étrangers plus de marchandises que d'argent, et qu'en retour elle en reçoit plus d'argent que de marchandises. Mais si chaque nation policée, ou soi-disant, adopte la même politique, il n'est plus possible qu'il se fasse entre elles aucun commerce ; toutes n'auront que des marchandises à vendre pour de Targent, et aucune ne voudra donner son argent en échange des marchandises des autres. Comme une telle politique est contre nature , comme elle fait violence au penchant naturel qui porte les hommes à vendre pour acheter et jouir, qu'ainsi elle ne peut s'établir qu'en détruisant toute liberté, chaque gouvernement fera valoir sa politique par les prohibitions et la force qu'il emploiera pour les faire observer : dans cette position respective, la société des nations n'existe plus; les voilà rivales, jalouses, ennemies les unes des autres ; bientôt des guerres cruelles et destructives viendront les punir de leurs contraventions k l'ordre essentiel de cette société.
Plus nous analyserons cette politique , et plus ses contradictions se multiplieront à nos yeux : nous venons de la voir anéantissant tout commerce, quoique son but soit de faire de grands profits en argent par le commerce; examinons présentement dans le détail quels moyens elle emploie pour se ménager ces mêmes profits.
Le commerçant, agent intermédiaire du commerce extérieur, est un homme qui doit être indemnisé de tous ses frais; il lui est dû, en outre, des salaires et des intérêts pour toutes les sommes qu'il est dans le cas d'avancer : lorsqu'en retour des productions exportées, il rapporte des marchandises étrangères, toutes les reprises de ce commerçant lui sont payées en commun par la nation dont il exporte les productions, et par les étrangers dont il fait consommer aussi les marchandises. Mais, lorsqu'on échange des productions exportées il ne rapporte que de l'argent, ces productions deviennent le seul objet sur lequel ses reprises puissent s'exercer : quoique ses voitures ou ses vaisseaux reviennent à vide , il n'en fait pas moins les mêmes frais pour leur retour, si vous en exceptez ceux qui sont particulièrement occasionnés par les chargements et les déchargements, et ce sont des arlicles peu importants. Ce n'est donc que sur le prix de ces mêmes productions exportées qu'il peut prendre
tout ce que ses opérations lui donnent le droit d'exiger. Cela posé, il est de toute nécessité qu'il achète d'autant moins cher les productions qu'il exporte, car il ne peut les revendre chez les étrangers qu'au prix courant du marché général : ainsi, le propre de cette façon de commercer est de faire baisser nécessairement le prix de ces productions dans l'intérieur de la nation cultivatrice qui en est première propriétaire.
Cet inconvénient ne frappe pas sur les seules productions exportées: il affecte encore toutes celles qui se consomment chez cette nation, l^parce qu'une même espèce et qualité de marchandise n'a qu'un même prix courant pour tous les acheteurs ; ^ parce qu'il règne habituellement un équilibre nécessaire entre les valeurs vénales de toutes les productions d'une nation : ainsi, par la seule raison que les productions exportées perdent une partie du prix qu'elles devraient avoir dans les mains des premiers vendeurs, toutes les autres productions, quoique consommées dans l'intérieur de la nation , sont contraintes de subir le même sort. Jugez maintenant quelle doit être la diminution des revenus communs du souverain et des propriétaires fonciers : heureux encore si cette perte était la seule que cette fausse politique leur fait éprouver, mais nous en découvrirons d'autres dans un moment.
Voici donc que, déduction faite des reprises des commerçants, la valeur des productions exportées revient en argent : il s'agit de savoir ce qu'il va devenir.
Quelle que soit cette somme d'argent, elle n'est que le représentant d'une valeur semblable en productions cueillies sur le territoire de la nation qui les vend , et consommées par l'étranger qui les achète. Cet argent se distribue donc à tous les premiers propriétaires de ces productions : ainsi, par le moyen de cet échange, s'il pouvait se renouveler tous les ans, il se trouverait que l'étranger serait assuré d'un revenu annuel en productions, quoiqu'il n'en cueillit point, et que la nation supposée ne se verrait qu'un revenu annuel en argent, quoiqu'elle cueillit ces mêmes prodiiclions. Qu'on me dise donc de quelle utilité lui sera ce revenu en argent, si elle ne le convertit pas en choses usuelles, en choses propres a procurer des jouissances. Mais, si elle veut faire cette conversion, comment pourra-t-clle y parvenir, puisque les choses usuelles ne se trouvent plus chez elle, et qu'elle ne veut point acheter de celles qui sont chez l'étranger?
Peut-être rac dcmandera-t-on pourquoi il ne se trouve plus dans cette nation une quantité de choses usuelles dans l'achat desquelles elle puisse dépenser son revenu en argent; mais la raison en est bien simple : puisqu'elle a vendu aux étrangers une porlion de marchandises pour de l'argent, cela fait qu'il se trouve chez elle plus d'p'gent et moins de
marchandises ; qu'ainsi la somme d'argent qu'elle a reçue de rétranger ne peut plus trouver à s'employer. Développons cette vérité, car elle est d'une grande importance.
Distraction faite de la portion des denrées que le souverain Jes propriétaires fonciers et les cultivateurs consomment en nature, divisons les productions en deux parties, dont l'une est vendue aux étrangers et l'autre à la classe industrieuse. Sur la partie que cette classe achète, elle doit prendre toutes ses consommations , et le surplus doit être revendu par elle en argent , aussi cher qu'elle Ta payé. Si elle le revend moins, elle se ruine, et ce commerce ne pourra bientôt plus avoir lieu; si elle le revend plus , elle s'enrichit aux dépens du souverain et des propriétaires fonciers; elle diminue la masse du produit net, et altère un des principes delà reproduction. Ainsi, pour que personne ne soit lésé. Tordre veut que l'argent déboursé par la classe industrieuse lui revienne, mais aussi qu'il ne revienne que la même somme, et que par ce moyen il se fasse une circulation qui ne puisse jamais être interrompue.
Les premiers propriétaires des productions vendues à la classe industrieuse doivent donc avoir dans leurs mains l'argent qui suffit à payer les ouvrages que cette classe se trouve à son tour avoir k leur vendre; par conséquent celui que ces propriétaires reçoivent de l'étranger, ne peut plus trouver k s'employer dans la nation. Dans une telle position, il est moralement impossible qu'ils n'achètent pas à l'envi des ouvrages de la classe industrieuse, et qu'ils ne les fassent pas renchérir fort audessus du prix que ces ouvrages devraient naturellement avoir ; car, dans le cas supposé, toute autre jouissance leur est interdite, et la concurrence des vendeurs étrangers ne vient point donner des lois à la cupidité des vendeurs nationaux de ces mêmes ouvrages.
Deux effets doivent alors néce$$airement résulter de ce renchérissement : une double diminution dans la richesse et les jouissances du souverain et des propriétaires fonciers, et l'enrichissement de la classe industrieuse à leur préjudice. Ces conséquences paraissent peut être un peu précipités ; mais voici le développement méthodique et graduel des liaisons qu'elles ont avec leur principe.
Le renchérissemeot des travaux de la main-d'œuvre ne produit-il pas le même effet qu'une diminution réelle du revenu des propriétaires fonciers et du souverain ? Voilà donc déjà une première perle. Mais ce renchérissement peut-il avoir lieu sans frapper aussi sur les cultivateurs, et par contrecoup sur les avances de la culture? Voilk donc encore une seconde perte ; car , de cette charge indirecte sur les avances de la culture, résulte une diminution dans la masse des productions ; diminution
qui, comme nous Tavons déjà fait voir, doit être entièrement supportée par les copropriétaires du produit net.
Le résultat d'un tel système est donc tel que je viens de le présenter : il doit opérer l'appauvrissement du souverain et des propriétaires fonciers, et renrichissement de la classe industrieuse à leurs dépens. Mais comme tout se tient, et quMl n'est point de désordre qui n'ait ses contrecoups, il nous faut encore examiner quels sont ceux de ce dernier inconvénient. Je demande donc quel usage la classe industrieuse fera de l'argent qu'elle gagne ainsi chaque année sur les premiers propriétaires des productions : certainement, elle ne l'emploiera point en acquisitions de terres; car, dans notre hypothèse, l'état du propriétaire foncier estUQ mauvais état, au lieu d'être le meilleur état possible. Il faudra donc que les agents de l'industrie, à mesure qu'ils auront fait fortune, aillent avec leur argent s'établir chez l'étranger \
En dernière analyse, que gagnez- vous donc a vouloir toujours vendre aux étrangers sans rien acheter de leurs marchandises? Vous leur échangez vos consommations, vos jouissances pour de l'argent que vous ne pouvez conserver , et qui ressortira de vos mains sans qu'il ait pa vous être utile. Cependant, pour acheter ce triste et ridicule avantage^ vous commencez par enlever a vos productions une portion de la valeur vénale qu'elles devraient avoir; vous aggravez cette perte pour leurs premiers vendeurs, en faisant renchérir le prix qu'ils sont obligés de mettre aux ouvrages de la main-d'œcvre; vous altérez ainsi la masse des productions en taisant supporter aux avances de la culture une partie du
* Le système économique existant avant la révolution de 1789, et que cette révolution a modifié , mais non délruit, avait pour caractère principal de sacrifier Tintérét terrien à Tintérêt commerçant et manufacturier, ou capitaliste. Cest un point qu'il ne faut pas perdre de vue pour juger sainement de la prédilection de TÉcole de Quesnay en faveur de Fagriculturc. Loin de i)rcndre sa source dans Tinlérét personnel des propriétaires, celte pn;dilcciion ne venait, au contraire, que de Topiniou très morale que le régime de la liberté est le seul conforme à Fintérêt de la masse ou des travailleurs. Qu'on fasse , en elFet , pencher la balance du côté des propriétaires ou des capitalistes , il est évident que celle injustice ne saurait tourner au profit des classes laborieuses, puisqu'elle ne peut avoir d'autre résultat que de leur faire payer plus cher les subsistances et les matières premières dans le premier cas, et les produits manufacturés dans le second. Celte remarque nous montre ce qu'il fîïut penser du système actuel, où Tinlérét terrien et l'intérêt capitaliste prennent tour-ii-tour le dessus l'un sur l'autre.
Ce «vii fn revient au peuple, c'est d'acheter à plus haut prix tout ce qu'il consomnii*. Voilà le véritable sens du mol protection^ qu'on l'accorde à l'agriculture ou à l'industrie; et, quand toutes deux robliennent, la cordiale entente des propriétaires et des capilaiisles, sous ce rapport, n'est qu'un compromis nionopolaire fait aux dépens de l'intérct des simples travailleurs. (E. D.)
poids de ce renchérissement; comptez-bien , vous allez trouver le souverain et les propriétaires fonciers grevés de trois manières; ils le sont par la diminution du prix des productions; ils le sont par une autre diminution dans leurs récoltes ; ils le sont par le renchérissement d'une partie des choses qu'ils sont obligés d'acheter. Livrez-vous k tous les jeux de votre imagination ; choisissez entre toutes les suppositions que vous pourrez inventer ; je vous défie d'en trouver une qui puisse vous mettre à l'abri de tous ces inconvénients k la fois.
Toutes les différentes dispositions auxquelles l'imagination puisse se prêter un moment, se réduisent aux deux que voici : que les ouvrages de l'industrie ne renchériront point, ou que, s'ils renchérissent , les productions renchériront à proportion.
Si les ouvrages de l'industrie ne renchérissent point, l'argent proveoant des ventes faites k l'étranger est donc destiné à rester oisif dans les mains des premiers propriétaires des productions, à ne leur procurer aucunes jouissances. Mais dans ce cas pourquoi veut-on qu'ils achètent , par des privations^ un argent qui doit n'être pour eux d'aucune utilité? Un tel argent n'est plus une richesse, dèsqu'il n'est plus un moyen de jouir; cet état au contraire est un appauvrissement très réel , car être pauvre, c'est être privé des moyens de jouir.
L'avare, cet esclave d'une passion qui le laisse manquer de tout pour enfouir son argent, est très véritablement pauvre : nous plaignons son aveuglement, et cependant le système de ce malheureux n'est en petit que ce que votre système politique est en grand; car, s'il est bien que les copropriétaires du produit net se privent du quart ou du tiers de leurs jouissances pour s'enrichir en argent , il sera mieux encore qu'ils se privent de la totalité pour augmenter chez eux ce même argent. D'après les impulsions des mobiles qui sont en nous, les hommes ne sont avides des richesses en argent, que parce qu'ils sont avides des jouissances qu'on obtient par le moyen de ces richesses : tous désirent ainsi de s'enrichir pour jouir ; mais, dans le système factice de notre politique , il faut renoncera jouir pour s'enrichir; cette seule contradiction suffit pour caractériser son absurdité.
Votre seconde ressource est de supposer que l'augmentation du prix des productions suivra celle du prix de la main-d*œuvre : ne vous égarez pas ici dans de vains raisonnements, cette supposition es( physiquement impossible : vous avez besoin des étrangers pour opérer la consommation totale de vos productions, puisque vous leur en vendez tous les ans une partie ; mais vous ne pouvez les leur vendre au-dessus du prix courant du marché général et, sur ce prix, il faut que les commerçants prélèvent toutes les reprises qu'ils ont à faire, car les étrangers, qui ne
TOUS vendent rien, ne payent pour vos productions que le prix courant du marché général, et rien de plus. Or, il est constant que le consommateur national n'achètera pas dans son propre pays plus cher que le consonunateur étranger, que, si ce dernier cesse d'acheter, vous manquez d'un débit suffisant pour vos productions, et que toutes les fois que la production excède la consommation, le prix de la marchandise surabondante doit diminuer au lieu d^augmenter. Cette supposition renferme ainsi deux choses absolument contradictoires , le renchérissement de vos productions , et néanmoins la continuation de leur vente aux étrangers.
Si je voulais analyser plus particulièrement cette même supposition, j*y trouverais encore d'autres contradictions, mais celle-ci suffit : revenons donc à votre première hypothèse , et supposons, contre toute vraisemblance, que le produit en argent des ventes faites à l'étranger reste oisif dans les mains du souverain et des propriétaires fonciers, et qu'an moyen de son oisiveté, les ouvrages de l'industrie ne soient vendus qu'à leur prix naturel et nécessaire : dans ce cas même, le moins défavorable de tous, vos prétendus avantages ne seront pas de longue durée : par la raison que les étrangers ne vous vendent rien , leur richesse en argent diminue nécessatrement ; bientôt ils sont forcés d'acheter une moindre quantité de vos productions, ou de vous en donner un moindre prix, ou plutôt même de faire les deux à la fois : de toute façon, la diminution du produit de vos ventes est un malheur inévitable pour vous, et ce malheur est d'autant plus grand, qu'il entraine après lui une autre perte bien plus grande encore ; il enlève à toutes les productions qui se consomment dans l'intérieur de la nation une partie du prix courant qu'elles avaient, car, encore une fois, le prix courant est un prix commun pour tous les acheteurs, et toutes les valeurs vénales ont entre elles un équilibre habituel et nécessaire; le prix des unes décide du prix des autres.
11 est donc évident que cette diminution de la valeur vénale et du débit de toutes vos productions doit être progressive; ainsi, pour peu qu'un tel désordre continuât, tout le territoire de votre nation se trouverait en non-valeur ; alors il ne vous faudrait que des yeux pour voir évidemment que la manière dont vous comptez vous enrichir aux dépens des autres nations, n'est qu'un secret pour ruiner le souverain et l'État.
Une objection à laquelle je m'attends, c'est que, la masse de l'argent croissant d'année en année dans notre continent, le système en question peut, sans nul inconvénient, se réduire à s'approprier cet accroissement, du moins pour la majeure partie : je le veux bien, mais k condition (lue ce sera pour en jouir ^ car enfin, /outr est le motif et l'objet ultérieur de tous nos travaux, de toutes nos spéculations : aussi voyons-nous qu'en
géDéral, si quelqu'un suspend ses jouissances, ce n'est que dans la vue d'augmenter ses jouissances à venir.
Cependant, si vous prétendez jouir de cet accroissement d'argent, sans le faire repasser aux étrangers; si vous comptez toujours qu'ils achèteront de vous beaucoup plus qu'ils ne vous vendront ; si vous parvenez, en un mot, à augmenter la masse de votre argent bien au-delà de ce qu'elle augmente chez les autres nations, toutes proportions gardées, il en résultera que cet argent diminuera chez vous de valeur vénale, tandis qu'il conservera toujours sa même valeur vénale dans les autres pays, je veux dire qu'à mesure que vos richesses en argent se multiplieront, il en faudra donner une plus grande quantité en échange des choses usuelles; mais sitôt qu'il faudra deux écus pour acheter de vous ce qui ne se vend qu'un écu chez les autres, ils vendront et vous ne vendrez plus; ainsi vos marchandises qui se consommaient au-dehors, resteront invendues : les suites funestes de cet engorgement vous feront bientôt connaître que ce que vous avez regardé comme un bien est pour vous le principe de beaucoup de maux; qu'il est une proportion naturelle, suivant laquelle chaque nation commerçante doit participer à l'accroissement annuel de l'argent en Europe ; que prétendre excéder cette proportion, est une spéculation dont le succès ne peut être ni durable ni avantageux.
Observez cependant qu'une nation qui n'aurait que de l'argent à vendre, formerait une exception à la loi commune, qui règle entre les nations commerçantes le partage à faire dans l'accroissement de l'argent. Plus l'argelit se multiplie, et plus il perd de sa valeur vénale, tandis que les autres marchandises augmentent de y^lenv par rapport à lui: cette contrariété de progression dans les révolutions des valeurs serait évidemment au détriment de la richesse d'une nation qui ne cueillerait chez elle que de l'argent: obligéede le cultiver par l'entremise des productions étrangères, d'année en année les frais de cette culture augmenteraient pour elle, tandis que la valeur vénale de l'argent qu'elle récolterait diminuerait; elle s'appauvrirait de jour en jour.
Je n'ai jamais conçu comment la politique pouvait s'occuper sérieusement des moyens d'augmenter chez une nation la masse de l'argent. Je conçois, bien moins encore, qu'elle puisse se proposer d'obtenir cette augmentation par l'enchaînement de la liberté de son commerce : l'accroissement annuel de celte masse d'argent dans chaque nation commerçante est un effet naturel et nécessaire de cette liberté ; et ce n'est que par cette liberté qu'il peut s'opérer.
Les nations qui exploitent les mines d'or et d'argent, multiplient ces matières dans notre continent. Cette exploitation les met dans le cas de faire une grande consommation de productions étrangères ; et quand
elles ne seraient pas obligées d'envoyer ces productions dans les lieux d'où elles tirent For et Targent, il est évident que, pour convertir ces matières en jouissances, elles seraient encore dans la nécessité de recourir aux autres nations, et d'en acheter les marchandises usuelles.
Les nations d'Europe commerçantes se divisent donc naturellement en deux classes; les unes mettent dans le commerce plus de productions que d'argent, et les autres plus d'argent que de productions : ain«, ce que vous appeliez la balance du commerce, doit être nécessairemeni chaque année au profit des premières, à quelques variations près, qui ne peuvent être que momentanées.
Il ne faut donc point regarder comme le fruit d'une politique profonde l'avantage d'augmenter chez une nation la masse de l'argent : cet accroissement s'opère de lui-même quand on ne fait rien pour Tempêcher : il est l'effet nécessaire de la liberté, puisque c'est par la liberté que se multiplient les valeurs qui doivent être échangées contre l'argent, et que ce n'est qu'en raison de ces valeurs, que la masse d'argent peut s'accroître chez tous les peuples qui font commerce de leurs productions. L'argent est une espèce de fleuve ^ sur lequel on voiture toutes les choses commerçables, et qui arrose tous les lieux où s'étend lecommerce. Voulez-vous vous en procurer une grande abondance? multipliez, creusez, élargissez les canaux qui le reçoivent; mais disposez-les aussi de manière que rien ne puisse ralentir son cours : il ne doit faire que passer, et la liberté de sa sortie doit être égale à la liberté de son entrée, car le volume qui entre perpétuellement, se mesure toujours et nécessairement sur le volume qui sort. Si, pour le retenir chez vous, vous arrêtez son écoulement naturel, vous cesserez bientôt d'en recevoir la même quantité que la nature vous avait destinée; en tout cas, ce que vous possédez ne pourra s'accroître que pour vous occasionner de grands ravages par ses inondations, tandis que, i'inlerceplion de son cours ne vous permettant plus de vous en servir pour l'exportalion de vos marchandises, vous perdrez ainsi toute Tulilité que vous deviez en retirer.
Il est sensible que les canaux désignés, par celte comparaison, pour recevoir Targent, sont toutes les productions territoriales qu'une nation peut vendre aux étrangers, et ijuc l'argent qui entre par ce moyen doit ressortir par des achats qu'elle fait chez eux pour des sommes égales à celles de ses ventes. A mesure que la masse de l'argent s'accroît, il perd
* Tout ce passage est une application si heure iisc du langage figuré à récouomic sociale, (pie personne ne le lira, peut-être, saiîs se rappeler la belle comparaison de Turgut au sujet de rinterèl de Targent, et celle non moins |ioèti<pie di^ l'anuur «le la Uichcssc des nations , pour dépeindre [e> a>antage> et Ie> pêril> de la circulation da papier de banque (K. D.f
de son prix; et conséquemment il entre en plus grande abondance; vous en possédez ainsi toujours une plus grande quantité , quoique vous en lassiez ressortir une plus grande quantité. La même augmentation encore a lieu si) pour multiplier vos achats chez les étrangers, vous parvenez ii multiplier les ventes que vous leur faites. Mais cet avantage alors suppose nécessairement la multiplication de vos productions, et en outre une grande liberté de vendre et d'acheter ; car richesse , c'est moyens de jouir; ainsi sans la liberté de jouir, les productions ne peuvent plus ni derenir de véritables richesses, ni se multiplier.
En considérant l'argent dans le point de vue où cette comparaison Doos le présente, je conviens qu'on peut juger de la richesse d'une nation agricole par la quantité d'argent qu'on voit chez elle : cette quantité, qai sans cesse se renouvelle, est toujours proportionnée à la quantité et il la valeur vénale de ses productions, en un mot, au montant des ventes qa*elle est en état de faire annuellement aux autres nations. Mais ne nous y trompons pas, l'argent alors n'est que le signe de la richesse; il Vanfèonee et ne la fait point; aussi est-ce d'après l'argent qui passe librement chez cette nation, et non d'après l'argent qui y demeure engorgé, que nous pouvons nous former une idée juste de sa véritable richesse; de celle qui est disponible pour elle , dont elle peut jouir annuellement sans s'appauvrir , disons plus, dont elle doit nécessairement jouir, si elle veot ia perpétuer \