CHAPITRE XVL
Suite du chapitre précédent. Fausse idée des produits de l'industrie : erreurs résultantes de Tillusion que font ces produits apparents. — Quand et comment l'industrie manufacturière peut être utile au commerce des productions : elle n'en augmente jamais la valeur au profit de la nation. — Nécessité d'une grande liberté à tous égards pour rendre cette industrie utile à la nation. — Contradictions et inconvénients des systèmes opposés à cette liberté.
Le terme de richesse a, dans notre langue , diverses significations : tantôt, nous l'employons pour exprimer l'état habituel d'une personne; et tantôt, le substituant à celui de valeurs^ nous le donnons aux choses, à raison de l'utilité dont elles sont à nos jouissances. Il est donc naturel
• Quiconque ne trouve pas sans aUrait l'histoire de la filiation des idées, devra rapprocher de ce chapitre le chapitre l«r du livre 4 de la Rich. des nations^ intitulé : Du principe sur lequel se (onde le système mercantile^ et dans lequel Smitli traite, au fond, le même sujet que La Rivière dans le précédent. — Voir également Quesnay, 7'' f>b!icrv.uion ^ur le Tableau économique (K. D.)
qu'on ait r^[ardé rargeot-monnaie comme une richesse, puisqu'on général, on peut, avec de l'argent, se procurer toutes les choses qu'on désire, pourvu que leur valeur vénale n'excède pas celle de ce même argent.
L'argent figure dans le commerce comme le représentant de tontes les marchandises propres à nos jouissances, sans cependant être par luimême aucune de ces marchandises. Les hommes, éblouis par le brillant de cette faculté représentative, ont insensiblement pris l'argent pour les choses usuelles qu'il représente; ils ont perdu de vue que son utilité n*e8t ni à lui, ni en lui; qu'elle est au contraire dans les choses usuelles qu'on se procure par son moyen.
Celle illusion a produit deux effets; le premier de nous empêcher de voir que, si l'argent représente, dans nos mains, les choses que nous pouvons désirer d'acheter, il y représente aussi les choses que nous avons vendues pour avoir cet argent : le second est de nous accoutumer ^confondre les différentes idées qu'on attache au terme de richesse; k juger de la richesse personnelle et habituelle par la somme des valeurs en argent qu'on possède, sans examiner si les possesseurs ont ou n'ont pas les moyens de renouveler ce même argent, après qu'ils l'auront dissipé par leurs jouissances.
Nous regarderions comme insensé tout homme qui, sans des raisons fort extraordinaires, ferait plus de cas d'une somme de 100,000 francs en argent , que d'un revenu annuel de la même valeur : telle est pourtant notre folie, lorsque nous ne prisons la richesse habituelle d'une nation que par la quantité d'argent qu'elle possède , sans faire aucune attention à la différence énorme qui se trouve entre avoir ou n'avoir pas une reproduction annuelle, qui tous les ans lui restitue la même valeur en argent, et lui permette ainsi tous les ans de le dépenser en consommations.
Parmi les valeurs qui peuvent exister dans une nation, il faut toujours distinguer celles qui sont accidentelles, de celles qui sont habituellement renaissantes : les premières, tant quelles existent, forment une richesse; mais elles ne continuent d'être les mêmes qu'autant qu'on n'en jouit pas. Les secondes , au contraire, se renouvelant constamment chaque année, forment une richesse habituelle qui est la véritable richesse, parce que chaque année on peut en jouir sans s'appauvrir.
Il n'est personne qui ne sente la nécessité de la distinction que je viens de présenter; personnequi ne sache combien une richesse toujours renaissante diffère de celle que la jouissance éteint sans retour. Comment donc la richesse habituelle d'une nation peut-elle être envisagée séparément de la valeur vénale de ses reproductions annuelles? Comment a-t-
on pu perdre de vue que cette valeur est Tunique richesse qui lui per^ mette de renouveler perpétuellement ses jouissances ; que Fargent ne peut jamais être une richesse habituelle^ qu'autant qu'il est le prix et le représentant de cette même valeur?
On me fera sans doute une grande querelle sur ce que jusqu'ici je n'ai lait consister la richesse habituelle d'une nation que dans l'abondance et la ¥alear vénale de ses reproductions annuelles , sans faire aucune mention des produits de l'industrie. Il est reçu partout comme article de foi que riodustrie donne des produits, et de très grands produits; que c'est elle qui enrichit les nations, par la manière dont elle augmente les valeurs vénales des matièrespremières. Cette erreur a coûté bien cherà l'humanité: combien de valeurs réelles, combien d'hommes sacrifiés à ce préjugé ! je vais donc essayer d'en démontrer tout le faux ; c'est un des services les plus importants qu'on puisse rendre à la société \
Je commence par observer que le prix des ouvrages de l'industrie n'est point un prix arbitraire , qui puisse augmenter au gré de l'ouvrier, ou diminuer au gré des acheteurs : nous devons au contraire le regarder comme étant un prix nécessaire^ parce qn^ilesinécessairementàéierminé par toutes les dépenses dont il faut que l'ouvrier soit indemnisé; dépenses qui sont elles-mêmes réglées par la concurrence, de manière que chaque ouvrier n'est pas libre de les augmenter selon sa volonté. Le prix nécessaire de chaque ouvrage n'est donc autre chose qu'une somme totale de plusieurs dépenses additionnées ensemble, et dont le vendeur de l'ouvrage a droit d'exiger des consommateurs le remboursement, parce qu'il est réputé les avoir faites, dès qu'elles n'excèdent point la mesure fixée par la concurrence des hommes de sa profession*.
Je demande présentement d'où proviennent les choses dont la consommation forme la dépense nécessaire de l'ouvrier, et le prix nécessaire de son ouvrage? Est-ce l'industrie elle-même qui en est créatrice? Ou bien est-ce la culture qui les fournit par la voie de la reproduction? Si c'est la culture, comme on ne peut en disconvenir, il est évident que le prix néueeaire d'un ouvrage de main-d'œuvre se proportionne toujours et nécessairement au montant des valeurs en productions consommées par rouvrier;que ce prix ne fait que représenter dans une nation une valeur égale en productions qui n'existent plus; qu'en cela, la richesse première de celte nation n'a fait précisément que changer de forme , sans rien gagner à ce changement, si ce n'est une facilité de plus pour étendre la consommation ; par conséquent, que toutes les fois qu'elle pourrait vendre
^ V. plus haut, ch. x,p. 539.
* V. Quesnay, Dialogue sur les travaux des artisans^ p. 188 de ce vohune.
en nature aux étrangers les productions que l'ouvrier consomme, et les leur vendre au même prix qu'il les paye, il est très indifférent pour elle de les vendre sous une forme ou sous une autre, puisque de toute façon elle n'en reçoit que le même prix, et ne se trouve avoir que la même richesse*.
L'ouvrier ne peut-il donc pas vendre ses ouvrages k l'étranger plus cher que leur prix nécessaire ? A cela Je réponds, 1** que la concurrence générale des autres vendeurs l'en empêchera ; 2^ que cette cherté ne peut avoir lieu que dans le cas où un talent unique et supérieur n'aurait point de concurrents; mais qu'alors aussi cette cherté retombera sur la nation même, sur les premiers vendeurs des productions : ou ils se priveront de la jouissance d'un tel ouvrage, ou ils seront mis, comme l'étranger, h contribution par l'ouvrier qui en sera vendeur; car Tétranger et la nation ne lui achèteront pas plus cher l'un que l'autre.
Ces deux manières de commercer les productions nationales peuvent cependant différer entre elles, suivant les circonstances : il est des cas où la main-d'œuvre peut être nécessaire pour procurer un plus grand débit : alors elle est utile; mais il ne faut pas prendre son utilité pour la faculté de produire et de multiplier les valeurs : cette utilité prend sa source dans celle de la consommation même qu'elle provoque : personne ne conteste que la consommation ne soit nécessaire k la reproduction ; celle-lk cependant est tout l'opposé de celle-ci.
Il arrive quelquefois encore qu'à l'aide de l'industrie qui manufacture les matières premières, on parvient à éviter de gros frais de transport, par conséquent a procurer aux premiers vendeurs de ces matières un débit plus avantageux : dans ce dernier cas , l'industrie est encore utile, sans cependant qu'on puisse lui attribuer aucune multiplication de valeurs; on lui est seulement redevable de la cessation des obstacles qui s'opposent au débit des productions, et de la suppression des frais qui les auraient privés d'une i)ortion du prix qu'elles doivent avoir suivant le cours du marché ycnéral. Dans toutes ces circonstances, la somme des valeurs en ouvrages d'industrie n'est jamais que la représentation d'une somme égale de valeurs en productions consommées : ce sont, pour ainsi dire, des productions qu'on vend sous une forme nouvelle, et pour la même valeur qui leur était acquise avant qu'elles en changeassent ; ainsi toute nation qui vend, par exemple, pour 20 millions en ou-
* Quoique la valeur des raisonnements de Ta Rivière soit tout à fait indépendante de cette opinion, il n'est pcut-Otre pas inutile de rappeler ici qu'aux yeux de rÉcole pliysincralique, la nalion^c composait, essenlidleiucnt ou principalement, du siouverain, de la classe propriétaire et de In classe agricole (Voy. plus haut, p. 3i9, le texte et les notes). (K. D.)
"vrages de son industrie, ne parvient à faire cette vente, que par une dépense de 20 millions en productions.
Si TOUS voulez voir cette vérité dans toute sa simplicité, réduisez à deux classes seulement la société générale des hommes : vous en formerez une de tous les premiers propriétaires des productions, et Tautre de tous les agents de Tindustrie : voyez maintenant s'il est une classe qui puisse porter constamment à Tautre plus de valeur en argent qu'elle n^en reçoit. Supposons que la classe propriétaire des productions en Tende pour 100,000 francs aux agents de Tindustrie; n'est-il pas évident qu'ils ne peuvent à leur tour lui vendre que pour 100,000 francs d*oovrages de main-d'œuvre? S'ils vendaient moins, ils se ruineraient et oe pourraient plus continuer d'acheter; s'ils voulaient vendre plus, la classe propriétaire ne pourrait les payer; n'ayant reçu que 100,000 franca, elle ne peut leur vendre que 100,000 francs '.
A quoi se réduisent doue les opérations de ces agents de l'industrie? A acheter pour 100,000 francs de productions ; k prendre sur cette masse leors consommations nécessaires; k revendre le surplus manufacturé, et pour le même prix auquel ils ont payé la totalité. Ainsi, après ces opérations, il se trouve, sous une forme nouvelle, une valeur de 100,000 francs repré$entative d'une valeur égale en productions qui n'existent plui La richesse première n'a donc fait en cela que changer de forme, sans augmenter.
Si l'argent ne venait pas ici compliquer les opérations et les idées, ▼008 verriez que les agents de l'industrie, bien loin d'enrichir la classe propriétaire des productions, ne sont pour elle qu'une charge, qu'un sujet de dépense. De cette charge, direz-vous, il résulte une utilité pour cette classe propriétaire : oui, sans doute; et c'est k raison de cette utilité, qu'elle entretient les agents de l'industrie; elle cultive pour eux, afin qu'ils travaillent aussi pour elle : mais encore ne faut-il pas prendre une dépense pour une augmentation de richesse; il faut du moins voir qa*une augmentation de richesse qui n'enrichit personne, est une chimère : telle est cependant celle qu'on attribue aux travaux de l'industrie: la dépense nécessaire^ faite par l'ouvrier, est ce qui fait le prix nécessaire de son ouvrage ; et le prix des matières qui entrent dans cet ouvrage, ne parait augmenter, que par l'usage où l'on est d'apprécier en argent toutes les valeurs vénales.
Donnez k un tailleur du drap pour faire deux habits, et convenez avec lui qu'un des deux lui restera pour son salaire ; trouvez-vous dans
* Voy. Quesnay, Dialogue sur les travaux des artisans^ i». 11N>, <î08 et 209 de ce volume
ce marché ane multipIicatioQ de valeurs, une augmentatioD de richesses? Je crois que vous ne disconviendrez pas que vous avez sacrifié la moitié de votre drap pour jouir plus agréablement de l'autre moitié. De ce sacrifice résulte pour vous une utilité, je le sais; mais enfin vous achetez cette utilité par une dépense , et c'est cette dépense que vous prenez bonnement pour une augmentation de richesse , lorsque ces sortes de marchés se font par l'entremise de l'argent, et que vous ne considérez plus dans les ouvrages de l'industrie que leur valeur en argent, sans prendre garde aux valeurs en productions dont ces mêmes ouvrages ont opéré, ou du moins occasionné la consommation.
La seule objection que vous puissiez me faire, c'est que, si l'industrie ne multiplie point les valeurs pour la partie de ses ouvrages qui se consomment dans l'intérieur d'une nation, cette multiplication parait du moins avoir lieu pour l'autre partie des mêmes ouvrages qu'elle vend aux étrangers. C'est en effet cette illusion, si universellement accréditée, qui a fait regarder le commerce de ces ouvrages comme propre k enrichir un État ; c'est elle qui a fait éclore divers systèmes politiques pour encourager l'industrie par l'augmentation de ses profits; pour favoriser ainsi, aux dépens de l'État, les intérêts de ceux qui sont entretenus et payés par l'État, qui vivent dans l'État sans tenir essentiellement à TÉtat, et sans que leurs richesses fassent partie de celles de l'État
Le prix nécessaire d'un ouvrage, prix qui est le même pour tous les acheteurs, se forme des déboursés faits par l'ouvrier pour l'achat des matières premières, et du montant de toutes ses consommations pendant son travail. Lorsqu'il vend cet ouvrage aux étrangers, il ne fait que leur vendre sous une forme nouvelle ce qu'il a acheté de sa nation sous plusieurs autres formes , en supposant néanmoins qu'elle lui ait tout fourni. Alors de deux choses l'une : ou ce prix nécessaire est de niveau au prix courant du marché général, ou il ne Test pas : s'il est de niveau, l'ouvrier ne vend pas plus cher aux étrangers qu'à la nation, car les étrangers n'achèteront pas à plus haut prix que le cours du marché général ; s'il n'est pas de niveau, il faut qu'il soit ou au-dessus ou an-dessous : au premier cas, les étrangers n'achèteront point; au second cas, ils pourront faire renchérir l'ouvrage. En le supposant ainsi, voyons si c'est un profit pour la nation.
L'ouvrier, qui vend aux étrangers son ouvrage au-dessus de son prix nécessaire^ fait un bénéfice; mais il ne le fait pas sur les étrangers, puisqu'ils n'achètent pas plus cher que le prix courant établi entre toutes les nations commerçantes. Le bénéfice de l'ouvrier est donc pris sur sa nation même, et voici comment. Le prix nécessaire d'un tel ouvrage chez cette nation n'est inférieur au prix nécessaire de pareils ouvrages
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chez les antres Dations, qu^autant que Touvrier n'a pas été Torcé de faire ks mêmes dépenses que les ouvriers étrangers ; mais cette différence dans les dépenses ne peut provenir que d'une autre différence dans la valeur des productions employées et consommées par l'ouvrier; elles ont nécessairement coûté moins cher a l'ouvrier qui a moins dépensé; ces productions moins chères ne sont donc pas k leur plus haut prix possible, au prix courant du marché général ; ainsi, l'ouvrier qui profile de ce bon marché pour les revendre plus cher qu'il ne les achète, gagne sur ceux qui les lui ont vendues, et non sur les étrangers auxquels il les revend sous une forme nouvelle. Ce gain est donc fait sur la nation par un homme qui ne fiait point néeessairement corps avec la nation, et qui peut-être n'est loi-même qu'un étranger établi chez la nation ^
Une autre observation , c'est qu'une marchandise n'ayant qu'un même prix courant pour tous les acheteurs indistinctement, si les étrangers achètent l'ouvrage en question au-dessus de son prix nécessaire^ la nation sera forcée de supporter le même renchérissement : sa lésion alors est évidente; elle est en perte jusqu'à ce que ses productions soient parvenues au prix courant du marché général, et que, jouissant ainsi de leur valeur naturelle, l'équilibre se rétablisse entre le prix des productions qa*elle vend h l'ouvrier et le prix des ouvrages qu'elle achète de lui. Reste à examiner présentement comment cette révolution salutaire peut s'opérer.
Dans l'hypothèse où nous sommes, ce serait une méprise impardonnable qoe d'attribuer à l'ouvrier le renchérissement de ses ouvrages et celai de nos productions, l"" C'est la concurrence des consommateurs étrangers qui fait monter le prix des ouvrages jusqu'au niveau de celui da marché général; ainsi cette augmentation de prix, occasionnée par h eoncarrence, est le fruit de la liberté. 2° C'est à la même concurrence encore, et non à cet ouvrier, que nous sommes redevables du renchérisaement de nos productions; car ce renchérissement est contraire aux intérêts de l'ouvrier, et s'opère eertainemerU contre sa volonté.
Saisissez bien cette dernière observation; elle est un des arguments les plus victorieux qu'on puisse proposer en faveur de la liberté du commerce. Quiconque achète les productions d'une nation pour les revendre
' Jamais plus rude guerre ne sera faite aux prétentions monopolaires des industriels qui oublient, lorsqu*ils essayent de les justiGer, par Pintérét prétendu du ira- «s<l naltona/, qu'il n'y a pas de travail plus eisenliellemenl naiionai que celui de Tagriculture ; et qui oublient encore, dans leurs spéculations purement mercantileft,qiie Péconomie sociale, de même que l'économie individuelle, ne doit pas voir dans le travail un 6ici, mais un moyen. (E. D)
aux étrangers, soit en nature, soit après les avoir manufacturées, ne connaît d'autre intérêt que celui de les acheter à bon marché, et de les vendre cher: quelle Tolie donc de s'imaginer que c'est un tel homme qui met le prix aux productions, et qui les fait renchérir à son préjudice! N'est-il pasévident, au contraire, que si ce prix dépendait de lui, bien loin de le faire augmenter, il le ferait diminuer ! Aussi voyons-nous qu'il ne donne jamais que le prix le plus bas auquel il lui soit possible d'obtenir les productions.
Il faut avouer qu'il est bien étonnant que les hommes n'aient pas fait cette observation, ou que, d'après cette observation, ils ne se soient pas demandé: quelle est donc cette force majeure qui assujétit à des profits médiocres, celui dont le but est de faire les plus grands profits possibles ? quelle est cette puissance despotique qui le contraint de donner aux vendeurs des productions le prix qu'ils demandent; de se prêter même à des renchérissements qui ne peuvent que diminuer les profits qu'il se propose, et pour lesquels il agit? Alors, ils auraient facilement compris que la puissance qui enchaîne ainsi sous ses lois les volontés de cet acheteur intermédiaire, est celle de la concurrence ; que la concurrence est le fruit de la liberté ; que partout où règne une grande liberté, la concurrence décide souverainement du prix auquel le marchand doit acheter, comme du prix auquel il doit revendre : éclairés par cette vérité, ils se seraient bien gardés de rien faire qui pût altérer la concurrence ea altérant la liberté.
En vain le préjugé aurait voulu réclamer; en vain il aurait élevé la voix pour persuader que les commerçants enrichissent une nation, parce qu'ils procurent à ses productions leur plus haut prix possible ; on lui aurait répondu : De quels commerçants voulez-vous parler ? de ceux sans doute qui achètent et vendent a la nation au prix qui convient le mieux a ses intérêts ; car enfin, il faut éviter de tomber dans des contradictions évidentes : si vous prétendez que les commerçants nous enrichissent en faisant valoir nos productions, laissez donc librement agir ceux qui pourront les faire valoir à plus haut prix : mais à quel signe les distinguerons-nous, si la concurrence ne nous les fait connaître d'une manière (évidente'} Si vous nous privez de cette concurrence; si vous rendez une classe particulière de commerçants indépendante de cette puissance naturelle, la seule qui puisse leur donner des lois ; si vous nous obligez de vendre à cette classe indépendante, et d'acheter d'elle, quel champ n'ouvrez-vous pas à la cupidité ?
Non, non, les hommes n'auraient plus été les victimes des préjugés qui ont fait adopter tant de privilèges exclusifs en faveur de quelques agents du commerce en particulier; ils auraient cessé de confondre le
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commerce avec les commerçants ; ils auraient reconnu que les bons effets de celui-là sont des effets naturels et nécessaires^ qui n'ont besoin que de la liberté ; par conséquent, qu'ils ne peuvent résulter des opérations des commerçants qu'autant que la liberté ne reçoit aucune atteinte ; que, sans elle enfin, la nécessité qui enchaîne ces mêmes effets disparait, fait place à l'arbitraire, et livre à la discrétion des commerçants privilégiés les intérêts de ceux qui sont forcés de se servir d'eux pour faire le commerce.
Uillusion, par rapport aux effets de l'industrie manufacturière^ n'est pas moins inconcevable que celle qui nous a trompés sur les effets de rindnstrie simplement commmerçante : le manufacturier a naturellement le môme intérêt, le même système que les commerçxints, et il tient méeessairemml la même conduite : l'objet unique de ses spéculations est de faire des profits ; de les faire les plus grands qu'il lui soit possible; par conséquent, d'acheter au plus bas prix possible, et de revendre au plus haut prix possible. En supposant donc que sa maind'œuvre fasse augmenter le prix des productions, ne faut-il pas examiner encore au profit de qui revient cette augmentation ? Ne sent-on pas que si elle reste en entier à son profit, ce ne sont plus véritablement les productions qui se trouvent renchéries; que c'est seulement la maind'œuvre du manufacturier, dont le prix excède celui qu'elle devrait avoir dans la nation? Qu'un tel renchérissement, bien loin d'être avantageux à la nation, au souverain et aux autres copropriétaires des produits nets, tourne au contraire entièrement à leur préjudice, puisqu'il les met dans le cas de vendre à bas prix et d'acheter cher; de donner beaucoup de productions pour peu de main-d'œuvre?
Je suis convenu cependant que, par l'entremise de l'industrie manu- Caicturière, il peut se faire que des productions parviennent à une valeur vénale dont elles resteraient éloignées sans ce secours. S'il fallait, par exemple, que nos chanvres et nos lins, au lieu d'être convertis en toile, fussent exportés bruts, et tels qu'ils sont cueillis dans nos champs, certainement nous n'en retirerions pas le même prix qu'en les vendant après les avoir fait préparer et manufacturer : ce prix diminuerait en raison de l'augmentation qui surviendrait dans les frais de transport. Il est beaucoup de vins qui ne peuvent être consommés qu'en eau-de-vie, et qui ne pourraient être transportés dans les lieux où l'eau-de-vie se consomme : sans l'industrie qui fabrique ces eaux-de-vie, ces mêmes vins resteraient sans débit; on cesserait de les cultiver. On peut dire la même chose des grains qui surabondent dans un pays faute d'une consommation suffisante en nature : l'industrie rend un très bon office,
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lorsqu'elle les convertit en liqueurs fortes, puisque sans cela ces mêmes grains dégénéreraient en superflu sans valeur.
Mais de tels expédients fournis par Tindustrie, pour procurer le débit des denrées qui devraient être consommées en nature, doivent être regardés comme un pis* aller : ils sont pour une nation ce qu'une Yoitore est pour un malade hors d'état de marcher ; Tentretien de sa voiture est pour lui un surcroît de dépense : les expédients que je viens de prendre pour exemple, et tous les autres de la même espèce, ont donic cet inconvénient ; ils sont des moyens dispendieux de provoquer les consommations; et les frais qu'ils font sont toujours en déduction du produit net, seule richesse disponible pour le souverain et pour la nation. Aussi la nécessité de ces mêmes expédients ne vient-elle qu'à la suite d'un défaut de population, d'un manque de consommateurs en état de payer leurs consommations. Mais n'importe; quand le corps politique est languissant, il est encore heureux pour lui que sa langueur trouve dans l'industrie les secours dont il a besoin.
Point de doute assurément que, dans de telles circonstances, Findustrie ne soit favorable à la reproduction et k l'entretien de la richesse nationale; mais faites attention aussi que, dans les exemples ci-dessus allégués et dans tous les cas semblables, VuHlité de rindustrie tieni etsentiellement d la liberté , et que sans la liberté , non-seul^nent celte même utilité s'évanouirait, mais encore dégénérerait en fiumojwbf, et serait ainsi remplacée par des désordres, dont la ruine de l'État serait un eflFel nécessaire.
Si vous prétendez qu'un manufacturier, qui achète à bas prix nos productions pour les revendre cher aux étrangers, enrichit la nation, il s'ensuit que, selon vous, les cultivateurs, le souverain et les propriétaires fonciers ne forment point la nation ; qu'elle ne consiste au contraire que dans les manufacturiers. Allez plus loin encore : soutenez que ces manufacturiers peuvent se passer des matières premières, de celles du moins que la nation leur fournit; car il faut bien que vous le pensiez ainsi, pour que vous consentiez à regarder leurs intérêts comme étant d'un ordre supérieur à ceux de la reproduction, quoiqu'elle soit la richesse unique de TEtat, la richesse unique qui fournisse à toutes les dépenses de TÉtat.
Le commerce qu'une nation peut faire de ses productions avec les étrangers, par l'entremise du manufacturier, est un commerce nécessaire dans tous les cas où la consommation intérieure serait insuQisante, cl où les matières premières ne seraient pas susceptibles de transport, dn moins sans de grands frais. Ces matières premières étant manufacturées vont jouir au marché général de leur meilleur prix possible.
que le manufacturier ne fait pa$^ puisque c*est la concurrence qui en ordonne. Ce commerce ne contribue à la richesse de cette nation qu'en raison de la portion que les premiers vendeurs des productions prennent dans ce meilleur prix possible; je veux dire en raison du prix auquel ils les vendent au manufacturier.
Cette vérité me parait être de la même évidence que celle du jour en plein midi. La conséquence que nous devons en tirer, c'est que, dans les cas dont nous parlons, il est de la plus grande importance de ne gêner en rien le manufacturage des matières premières; de faire jouir d^une telle franchise, d'une telle liberté, la profession de manufaciorier, que persotme de ceux qui pourraient l'exercer n'en soit exclu : il est bien sensible que toute police qui resserrerait cette liberté tendrait k diminuer le nombre des manufacturiers, par conséquent la concurrence des acheteurs de ces matières; qu'ainsi une telle police ne pourrait être que très préjudiciable, puisque ce n'est que par le moyen de cette concurrence que les premiers vendeurs de ces mêmes matières peuvent parvenir à prendre la plus grande part possible dans le meilleur prix possible de leurs productions.
De la même vérité résulte encore évidemment, qu'il n'est point de pratique plus contraire aux intérêts d'une nation que celle qui s'oppose an commerce «de ses productions en nature avec les étrangers, quoiqu'elles soient susceptibles d'exportation *. Le motif de cette politique est de nourrir et d'accroître dans la nation la masse des travaux de main-d'œuvre , parce que , prétend-on , c'at faire augmenter la rtehêiêenaiionale et la population. On peut dire k ce sujet que l'intention est excellente, mais que les moyens dont elle fait choix pour remplir son objet produisent un effet tout contraire à celui qu'elle se propose; car ili font diminuer la richesse nationale et la popuhUionj au lieu de les hire augmenter.
L*exclusion factice donnée aux étrangers pour l'achat des matières premières dans une nation ne devient sensible qu'autant qu'elle est fréjudidaUe, qu'elle empêche les étrangers de faire augmenter le prix de ces matières au profit de cette nation : tant que nos manufacturiers achèteront nos matières premières plus cher que l'étranger, l'autorité n'a pas besoin de lui donner l'exclusion ; nos acheteurs seront naturellement et nécessairement préférés; or, ils les achèteront plus cher que lui, tant qu'elles seront dans la nation k leur plus haut prix possible : si rétranger les payait k ce prix, il se trouverait grevé par les frais
> V. Ouesnay, Maximes gén. du gouvemem. . \% et xvi.
. Quesnay, Maximes gén. du gouvemem
(le transport que nos inanufactiiriers n'ont poini h faire comme lui : ces frais resteraient k sa charge, attendu que leur concurrence dans le débil des ouvrages Tempécherait de les renchérir à proportion. Il ne peut donc se présenter pour acheter nos matières premières, concorremmeni avec nos manufacturiers, qu'autant qu'elle ne sont point parmi nous à leur plus haut prix possible ; qu'elles y sont au contraire vendues à meilleur marché qu'elles ne le seraient chez les autres nations, indépendamment des frais de transport que leur exportation occasionnerait.
En deux mots, il est évident que la politique d'exclure par autorité les étrangers de l'achat des 'matières premières dans une nation suppose toujours et nécessairement qu ils achèteront plus cher que les autres acheteurs qu'on veut favoriser. Ces étrangers, cependant , n'achètent point au-dessus du prix courant du marché général : ainsi, ou cette politique est sans objet, ou elle tend k empêcher les productions nationales d'atteindre au prix qu'elles doivent naturellement avoir dans le commerce.
Impossible d'apprécier les contrecoups de cet inconvénient : on sent bien que d'abord la nation fait une première perte, qui est de toute la différence qu'on trouve entre le prix altéré par les prohibitions, et cefaii qui résulterait de la liberté. Mais cette première perte en occasionne une seconde : en raison de ce que la culture de ces productions donne moins de bénéfice, elle reçoit certainement moins d'avances, et devient moins productive : la reproduction se trouvant donc fort au-dessous de ce qu'elle pourrait et devrait être, vous perdez ainsi sur la quantité de ces productions autant et plus que sur leur valeur.
Ces deux premières pertes ainsi cumulées, d'autres encore viennent à leur suite: possédant moins de valeurs renaissantes, vous faites une moindre dépense annuelle; vous avez moins d'hommes entretenus: les productions destinées à la consommation intérieure trouvent donc autour d'elles moins de consommateurs, et moins de moyens pour se procurer un bon prix. Il faut ainsi que, par contrecoup, elles diminuent de valeur vénale, ou que vous ayez recours aux consommateurs étrangers : mais alors il vous en coûte des frais de transport, qui retombent k la charge des premiers vendeurs de ces productions, et préjudicienl à leur culture.
Je sais qu'on répond à cela que ces frais peuvent être, du moins en partie, gagnés par la nation même; je sais que bien des gens les regardent comme utiles à la population : mais si cela est vrai, on a grand tort de ne pas les multiplier ; de ne pas grever de plus en plus les produits nets de la eullure; car encore une fois il faut être conséquent. En général.
il suffit d'avoir des richesses à dépenser pour trouver les moyens de les dépenser : ces moyens se multiplient naturellement et nécessairement parmi des hommes, dont les uns ont grand intérêt à partager dans ces richesses, et les autres grand intérêt à consentir k ce partage pour augmenter leurs propres jouissances. L'industrie, sans cesse aiguillonnée par le désir de jouir, ne demande de nous que la liberté de jouir : ne craignez point que dans cette position les moyens de dépenser manquent aux richesses; ce seront plutôt les richesses qui manqueront aux moyens de dépenser. Ce dernier inconvénient est même d*une nécessité physique partout où les dépenses sont faites de manière qu'elles portent préjudice kla reproduction des richesses; et c'est le cas des frais dont on charge la consommation des productions, car ces frais, qui sont toujours à la charge du premier propriétaire de ces productions, diminuent d'autant Fempressement et les moyens de les faire renaître. L'ordre de la nature est que pour augmenter les dépenses on augmente les richesses; mais ici c*e8t tout le contraire ; on diminue les richesses pour augmenter les dépenses : autant vaudrait prendre les fondements d'un édiûce pour les iaire senir k lui donner de rélévation\
Procurer aux productions leur meilleur prix possible, c'est le moyen de s'assurer de leur plus grande abondance possible : de ces deux avantages combinées résulte la plus grande richesse disponible que votre territoire puisse comporter; k l'aide de cette grande richesse disponible, vous pouvez faire une grande dépense en travaux de main-d'œuvre; et dès lors vous pouvez compter sur les plus grands efforts de la part de l'industrie; ils se proportionneront toujours k la masse des valeurs destinées k mettre le prix k ces ouvrages. Telle est la gradation par laquelle une nation peut parvenir k son dernier degré de prospérité : elle ne doit l'attendre que du bon prix de ses productions ; mais aussi ce bon prix ne peut se former que dans le sein de la liberté.