III. — De l'Art stérile^ ou non productif
Quand la terre préparée, sollicitée, forcée même, pour ainsi dire, a devenir plus féconde, nous a donné des productions propres k nos jouissances, la plupart ne sont pas encore en état de servir a notre conserintion, à notre bien-être, dans Tétat brui de leur simplicité primitive.
Mais la réflexion, l'adresse, Fexporience ont appris aux hommes à varier presque à rinfini les objets de leurs jouissances, par les formes différentes qu'ils savent donner aux productions de la simple nature ; par les divisions et les altérations qu'ils leur font subir; par la manière dont ils les assemblent ou les incorporent Tune à l'autre.
Il est donc une seconde espèce d'arts, qui s*empare des productions, après que la fécondité de la nature les a données; qui ne destine pas (comme l'art fécond ou productif ) ces fruits naturels à revivre dans une postérité semblable à eux, ou à servir de moyens préparatoires, de moyens productifs d'une nouvelle et plus ample récolte du même genre, mais qui se propose seulement de les façonner, afin que la jouissance en devienne plus utile ou plus agréable.
On appelle cet art stérile^ infécond ou non productif par opposition à l'art fécond ou productif, parce qu'en effet il s'exerce sur les productions naturelles, non pour aider et pour augmenter leur fécondité ; non pour qu^elles se reproduisent et se multiplient, mais au contraire pour les rendre elles-mêmes prochainement et immédiatement utiles aux jouissances des hommes, aux dépens de cette même fécondité, qui périt sous la main de l'art stérile.
Les arts non productifs, bien loin d'être inutiles, font dans les États policés le charme et le soutien de la vie, la conservation et le bien-être de l'espèce humaine.
La plupart même de ces arts stériles exigent beaucoup d'esprit naturel et de science acquise, pour les exercer comme ils le sont dans les grands empires florissants.
Ce n'est donc pas pour déprécier ou avilir cette espèce d'industrie très utile, très nécessaire, qu'il faut distinguer Tari fécond ou productif de l'art stérile, ou non productif. C'est qu'en effet, l'un prépare et augmente la fécondité de la nature et de ses productions, l'autre se contente d'en profiter. L'un s'occupe des productions futures pour en pro-
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curer la naissance, Tautre ne s'occupe que des productions déjà nées pour en préparer la jouissance ou la consommation.
Dans les grands Élas policés, où presque tout le sol est cultivé, il n'existe que très peu de productions spontanées, c'est-a-dire, de productions qui naissent d'elles-mêmes, sans aucun travail humain préparatoire. Presque toute récolte est donc effet subséquent de travail fait par quelqu'un des arts féconds ou productifs.
Mais aussi, dans ces empires florissants, comme il n'est que très peu de productions naturelles employées dans leur état brut ou de simplicité primitive, presque toute récolte est la cause antérieure du travail à faire par quelques uns des arts stériles ou non productifs.
Je le répète, en finissant, stériles par opposition à l'art fécond, mais non par opposition à utiles^ comme quelques uns seraient tentés de le croire; car, au contraire, ces arts sont dans un État policé d'une très grande utilité, d'une très grande nécessité. Les productions qu'ils emploient servent immédiatement aux jouissances qui font la conservation et le bien-être des hommes. Elles y contribuent tant par leurs qualités naturelles, que par les formes qu'elles ont acquises.
Mais les productions employées par l'art fécond ou productif servent au contraire immédiatement à la reproduction, h la multiplication des dons de la nature, et ce n'est que dans leur postérité, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qu'elles servent médiatement a toute autre espèce de jouissance.