‹ PhysiocratesChapitre 22 sur 157 · LXXXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXXXIV INTRODUCTION

permis de douter, alors même qu'Adam Smith n'eût pas écrit une seule

ligne, de la justesse de ces conclusions, prises par Turgot :

c Ce que doit faire la vraie politique est de s'abandonner au cours de la nature et au cours du commerce, non moins nécessaire, non moins irrésislible que le cours de la nature, sans prétendre le diriger par des exclusions, des prohibitions ou des prétendus encouragements, parce que, pour le diriger sans se déranger et sans se nuire h soi-même^ il faudrait pouvoir suivre toutes les variations des besoins, des intérêts et de riodustrie des hommes; il faudrait les reconnaître dans un détail quMI est physiquement impossible de se procurer, et sur lequel le goa* vernement le plus habile, le plus actif, le plus occupé du détail, risquera toujours de se tromper au moins de la moitié. Et, si Ton avait sur tous ces détails cette multitude de connaissances qu'il est impossible de rassembler, le résultat en serait de laisser aller les choses précisément comme elles vont toutes seules, par la seule action des intérêts des hommes animés et balancés par la concurrence libre •. >

Si Ton s'abstient donc envers les Physiocrates d'une puérile chicane de mots, quant à Tépithète de stérile appliquée au travail industriel, peutêtre reconnaitra-t-on, qu ils ont véritablement mérité, par leurs analyses, aussi neuves qu'ingénieuses, de la nature et des effets distincts du travail agricole, manufacturier et commercial, la gloire, que leur attribuait Dupont de Nemours, c d'avoir jeté les fondements de la science, et d'en avoir construit tous les gros murs*. »

$ X. — Condnsion. — L*éeole de Quesnay a déterminé la notion do juste par celle de rutile. — Elle a fondé la morale sociale^ qui n'existait pas avant elle. — De quelle manière le principe de l'utile doit être entendu. — Comment U peut être violé. — Le système mercantile n'e>t qu'une dérogation à ses lois. — Langage tenu par les Physiocrates aux consommateurs, et confirmé par Ad. Smith.

Avant Quesnay, rien n'était plus vague que la notion du juste et de l'injuste; et la détermination des droits naturels et imprescriptibles de l'homme n'avait été tentée par aucun philosophe. U était tacitement

' LcUre à Vahbé Terray iur la wuirque des fen.-^ V. p. i007i009 de ee vol. * Première ieltre à J.-B. Say^ p. 596 de c<î volume.

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coDfeiHi que les idées de jusliee^ seulement 24>plicables aux relations indhridÉeUes, defaienl rester teangères, on presque étrangères, an droit cml^ poUie^etsurtoul inlemalîoDftl. La morale, parée qa*on n*entre- ▼•jah qne ton obscirémem les prineipes dont il fallail la déduire, ne sembfadt propre qu'à régir les rapports privés, mais non ceux de TÉtat avec ses membres, et ceux de peuple à peuple, qu*on supposait devoir être nécessairement soumis au droit seul de la ruse et de la force. La religion ne comprenait rien à Féconomie de la société, parce qu'elle ne s*oecupait q«e de la vie ruture,«t la politique n*y comprenait pas davantage, parce qu'elle ne soupçonnait pas Tétroite liaison de l'Ordre moral avec rOrdre physique de ce monde. Partant, pour gouverner les hommes, dof>fhidpe deTincompatibilité de l'utile avec le juste, il était impos- " sîUe qne les minisires de l'une et de l'autre n'arrivassent pas, alors même qu'Us n'auraient jamais été guidés que par les intentions les plus pares, ii des conséquences également désastreuses. Frappé de ce fait, Qœsnay se persuada que la vérité était dans le principe contraire; et, taterrogeam la nature de l'homme et la nature des choses, il y trouva la preove que les trois grandes classes dans lesquelles toute société civilisée se divise, c'est-k-dire les propriétaires, les capitalistes et les travailleurs, ainsi que les diverses nations dans lesquelles le genre humain se partage, n'ont qu'à perdre à violer la justice, à s'opprimer réciproquement, à s'entrenuire. C'était fonder la morale sociale, dont l'absence a poar effet de fausser la notion du bien et du mal dans tous les esprits, nateieen'ce qui touche les relations individuelles! C'était tirer des nuages du mysticisme le grand principe de la paix et de la fraternité entre les hommes, et l'asseoir sur les bases les plus propres à en assorer le triomphe! C'était, enfin, en démontrant, par l'étude des lois mêmes de la nature, l'enchaînement nécessaire du mal moral avec le mal physique, établir fa doctrine, aussi neuve que salutaire pour le monde, de la concordance rigoureuse du juste avec l'utile ! Telle est, en effet, la portée de toutes les spéculations auxquelles se livrèrent les Physiocrates, qui furent les premiers à comprendre l'importance de la richesse au point de vue du développement moral des nations.

En observant Thomme tel que Ka créé la nature, ils virent que, tandis que la sensibilité le portait irrésistiblqpenl à rechercher le plaisir et à

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Tuir la douleur, rintelligence Tavertissait de ne pas scinder Tutiie relatif h lui-même de Tutile relatiraux autres, sous peine de sacrifier son bonheur permanent à des jouissances immédiates, mais passagères; et qu'en cela seul consistait la notion de la justice par laquelle il met od frein h ses désirs et les distingue de ses droits. Cest le principe de Tu* tile, entendu de la sorte, qui leur montra, dans la liberté et la propriété mobilière et foncière, les droits essentiels de chaque membre du corps social, bien que tous ne puissent prendre part à la propriété du sol, ni être appelés, dans une égale mesure, à la jouissance des choses mobi* Hères.

Le principe de Tutile, auquel notre raison adhère forcément, dès qu'elle Ta reconnu, peut être violé de deux manières différentes par rhomme-individu ou par Tbonmie-peuple : sciemment, lorsque le désir des jouissances immédiates remporte chez lui sur la crainte des conséquences éloignées de Tinfraction ; par ignorance, lorsqu'il ne découvre pas tout le mécanistne des lois providentielles qui rattachent Tintérét particuliSrli Tintérêt général. Il n*y a donc que le progrès des lumières, favorisé par Tinstruction, qui puisse préserver les peuples de ce double malheur; et c'est par Tinstruction et les lois pénales qu'il faut y porter remède, au sein de chaque société, en ce qui touche les individus.

Appliquant ces considérations au système qui réglementait le travail et restreignait la liberté des échanges, pour grossir l'appoint en or de la balance .du commerce, Técole de Quesnay multiplia surabondamment^ pourainsi^dire, les preuves que ce système n'étaitqu'une violation absurde du principe de l'utile, causée en partie par l'ignorance, en partie par le mépris du droit; et que la nature des choses, bien loin d'attacher des profits à cette injustice et à cette ignorance, n'y attachait, au contraire, que des dommages et des peines. Le langage qu'elle tint aux hommes, sous ce rapport, équivaut en quelque sorte à ceRe allocution :

« Considérez-vous tous comme consommateurs, ce qui n'est pas une hypothèse, mais une réalité, et vous jugerez bientôt de la valeur des croyances qu'on vous prêche en matière d'industrie et de commerce.

€ L'on vous enseigne que la richesse consiste dans l'abondance des métaux précieux. — Comment ne voyez-vous pas que ces métaux, en tant que mounaie, ne sont que iigA instruments d'échange? qu'il est des

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moyens de suppléer k l'argent sous ce rapport, tandis que l'on ne remplace point les produits consommables, ceui qui servent k Texistence de la société? Quelle est donc la véritable richesse, ou de la chose dont on se passe très bien, ou de celle dont on ne peut se passer?

c L^on vous dit qu'il faut empêcher l'exportation des produits bruts pour que le pain ne soit pas cher, et que les matières-premières de l'industrie soient ^ bon compte , ce qui encouragera puissamment les manu&ctnres et le commerce. — Hais, d'abord, que penseriez- vous du moyen d'encourager l'agriculture, en mettant obstacle k l'exportation des produits fabriqués? Ensuite, est-ce une méthode bien rationnelle de procurer plus de profits et de salaires aux manufacturiers et aux commerçants, que de diminuer la masse des choses qui servent à payer ces salaires et ces profits? — On répond que l'étranger achètera leur travail.— L'achètera-t-il donc plus chèrement, et*plus constamment, que la classe agricole et les propriétaires? Et, d'ailleurs, comment l'étranger pourrait-il acheter beaucoup, puisque vous voulez qu'il ne vj^de pas, oo qa*îl ne Tende guère, conséquemment à la théorie de la balance du commerce?

c L*on TOUS dit, encore, qu'il faut prohiber l'importation des ouvrages d'industrie, toujours dans le but de favoriser les manufactures et le commerce, qu'on appelle le travail nationaly et d'accroître la force de l'État par une plus grande population. — Est-ce donc que, par hasard, l'agricoltare serait un travail moins national, que celui de tisser la laine et la soie, d'importer et de vendre des épices? Quant k la population, craignez-vous qu'elle manque jamais Ik où se rencontre la richesse; et faot-41 la désirer où celle-ci n'existe point? Prohiber l'importation des produits fabriqués, c'est avilir la valeur du produit brut de la terre. Hais avilir cette valeur, c'est apporter des obstacles k l'extension de la culture. Or, le moyen de nourrir plus d'hommes, de fabriquer davantage, et de voiturer plus de richesses de tout genre, serait-il donc de diminuer la masse totale des subsistances et des matières premières?

c L'on vous répète de toutes parts qu'il faut favoriser l'industrie et le commerce, et que leur intérêt est celui de TÉtat. — Soit, pourvu que vous ne confondiez pas l'intérêt de l'État, qui est celui de tout le monde, avec l'intérêt des agents nationaux de rindptrie et du commerce, qui en est

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4ine chose fort distincte. En effet, rintérét dei'Élat, le vôtre, comme consommateurs, c'iest de ^yer, toiK jotle ee qn^iis talent, les produits el les serfiœs qnelcosqnes, et de mesurer «oiqiiement leur valeur sur le degré d^utilité qu'ils vons procurent Quand ce degré est le même, que Tutililé vienne du dedans oi 4a dehors, qu'elle uoit étrangère ou nationale, ¥008 ne «auriez y attacher deux prix différents, et le vendeur qu'il vons convient de choisir, est celui cpri vous «bandoone ses produits ou ses services an meilleur compte. Mais Tînlérét des «gents de votre industrie nationale, de votre cenameroe aatkmal, est, an contraire, que vous leur donniez toujours la {préférence sur Tétranger, alors même que, sans vous livrer plus d'uttHté que lui. Us vous la fement payer pins cher. Lors donc qu'ils cherchent i vous persuader que Ton doit favoriser le commerce et l'industrie de cette manière, ou que les restrictions apportées à k yberté du travail et des échanges so»t un bien, ce conseil Rivant à celm de vous nuire ii vous-mêmes. S'ils vous l'adressent de bonne foi, c'e8((jgla négation du princq[ie de i'irtîle, suggérée par nue niaise îgooranceL S'ils vons l'adressent de masvaise foi, c^ cette même négation suggérée par l'injustice, ou le désir d'isoler l'utile rebtif à soimême de l'utile aux autres. Il n'y a qu'un moyen d'assurer le triomphe de ce principe au profit de tous, c'est de laùser faire et de laiêeer jnmmt. La liberté seule est l'équilibre oaturd désintérêts et des valeurs. >

Ce n'est pas l'antorrté de Smith qui infirmera cette doctrine; car, après les Physio^ates, le philosophe de Glascovr est venu dire à son leur : c La consommation est l'unique bnt. Tunique terme de toute production, et on ne devrait JMnais s'occuper de l'intérêt du producteur, qu'autant seulement qu'il le faut pour favoriser l'inlérét du consommateur ». >

' Rieheue des naltoiw, hv. ïw, ch. in, II, p. 507.

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