‹ PhysiocratesChapitre 24 sur 157 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

DE

François Quesnay, médecin de Louis XV et chef de l'école pliysiocratiqueS naquit k Mérey, près Montrort-rAmaury, le 4 juin 1694. Il n'était pas le fils d'un cultivateur, comme on le trouve rapporté dans presque tous les livres d'économie politique, mais d'un avocat au parlement qui, domicilié à Mérey, dans un petit domaine rural dont il était propriétaire, exerçait sa profession dans la ville de Montfort. Il n'en est pas moins vrai que, malgré cette origine, l'enfance de Quesnay sejpassa dans une ferme, que sa première éducation fut toute villageoise , et qu'en un mot il ne fut pas élevé d'abord avec plus de soin que le fils d'un simple paysan. Cette circonstance s'explique par l'originalité de caractère, tout à la fois généreuse et insouciante, de l'auteur de ses jours.

Quoique Nicolas Quesnay, son père, se livrât d'une manière exclusive, et avec une sorte de passion , au métier de jurisconsulte , il était loin d'en tirer les ressources nécessaires k l'entretien de sa famille. Doué de beaucoup de noblesse dans les sentiments, il ne connaissait pas l'art de rendre sa profession lucrative, et l'exerçait, d'après le témoignage d^un contemporain, qui ne tenait pas apparemment à flatter les gens de loi de l'époque, d'une façon toute singulière*. C'était un avocat qui ten-

■ Physiocratie, du grec 9U9t;, nature, et xpantv , commander, signifie gouvernement de la nature.

* Grandjean de Fouchy, Éloge de Quentay^ prononcé à TÂcadémie des sciences en 1774.

dait sans cesse k rapprocher les parties au liea de les désunir; à étouffer les procès dans leur germe , au lieu de rechercher iaborieusement les moyens qu'offre toujours Timperrection des lois pour les faire naître. Mais, comme ce système ne produisait pas, au peint de vue de Futile, des résultats aussi fructueux que sous le rapport moral, le père de Quesnay s'était déchargé sur sa femme du soin d'en balancer les inconvénients, en lui abandonnant le gouvernement suprême de sa maison et l'exploitation de leur petit domaine. D'un esprit fort positif, pleine d'ailleurs d'intelligence et d'activité, cette dernière jugea, non sans quelque apparence de raison, qu'il n'était pas à propos d'initier son fils à plus de connaissances que celles qui lui étaient nécessaires pour la remplacer un jour dans l'administration rurale dont elle tenait les rênes; et le jeune Quesnay, n'ayant d'autre instituteur que la nature, resta jusqu'à l'âge de onze ans sans avoir même appris à lire. Il ne devait pas, toutefois, perdre son temps à cette école , et fournit bientôt la preuve que des facultés intellectuelles, d'une trempe peu commune, n'ont pas besoin d'être exercées prématurément.

La Maison rustique de Liébault lui étant par hasard tombée sons la main, l'enfant, qui s'était contenté jusqu'alors d'observer et de réfléchir par lui-même, Qomprit, comme par une inspiration subite, l'immense secours qu'il pouvait demander à la science des autres. Avec l'aide du jardinier de la maison , il parvint à lire ce livre couramment, et y puisa pour l'étude une infatigable ardeur. De nouvelles lectures agrandirent progressivement le cercle de ses idées, et le mirent en état d'amasser tout seul un trésor de connaissances générales d'autant plus solides, qu'elles étaient plus péniblement acquises. Ce fut presque sans maitre qu'il apprit le latin et le grec. Le besoin de s'instruire le dominait à tel point, qu'on le vit plus d'une fois partir de Mérey, au lever du soleil, dans les grands jours d'été, venir à Paris acheter un livre, retourner à Mérey en le lisant, et y arriver le soir, après avoir fait vingt lieues k pied et lu le livre pour lequel il avait bravé la fatigue d'un pareil voyage.

A seize ans, Quesnay sentit la nécessité de spécialiser son instruction, de ne pas user ses forces dans l'impuissante tentative d'aborder toutes les branches du savoir humain , et de délibérer avec lui-même sur le choix d'un état. Ses rapides progrès avaient été vivement applaudis par son

DE FRANÇOIS QUiSSNÀY. 5

père, quoique celui-ci, absorbé complètement par les affaires judiciaires, n'y eût guère eu d'autre part que de répéter souvent au jeune homme cette allégorique et brève leçon de morale : Le temple de la vertu est appuyé tur quatre colonnes : r honneur et la récompense , la honte et la pu^ nilùm. Sa mère s'en était fort inquiétée , au contraire; et elle s'alarma plus que jamais quand elle vit son fils résolu à échanger une existence modeste, mais certaine, contre la perspective aventureuse d'un avenir plus brillant, il est vrai, mais assez semé d'écueils pour que le naufrage ne fAt pas impossible. Quesnay, malgré tout le respect qu'il portait a sa mère, ne pouvait, on le conçoit bien, céder aux craintes qu'elle éprouvait 11 lui fit connaître avec fermeté l'intention qu'il avait conçue de se vouer il l'étude de la médecine , et quitta la maison paternelle pour aller prendre d'abord des leçons de chirurgie auprès d'un praticien du voisinage.

Le maitre que Quesnay avait choisi ne lui fut pas d'un grand secours. L'art de saigner fut tout ce qu'il en put apprendre. Mais, en revanche, l'élève devint, sans le savoir, très utile au professeur. Ce dernier exerçait sans diplôme, parce qu'il manquait des connaissances dont il aurait fallu justifier pour l'obtenir. La pensée lui vint de s'emparer, en l'absence de Quesnay, des cahiers où celui-ci consignait le résumé de ses observations et de ses lectures. Ayant exécuté ce projet, il vint k Paris les présenterau lieutenant du premier chirurgien du roi comme des leçons qu'il donnait à son élève. Ce travail fut trouvé excellent par l'examinateur, et celui qui s'en attribuait le mérite pourvu, sans autre justification, de ses lettres de maîtrise. La science de l'élève servait ainsi de passeport à l'ignorance du Diaitre, et c'était Quesnay qui recevait ses grades sous le nom d'un antre.

Quesnay, sans s'être aperçu de ce stratagème, reconnut bientôt la profonde incapacité de son auteur. Édifié sur le compte de son maître, il l'abandonna, et vint à Paris continuer son éducation médicale. L'amour de la science le suivit sur ce nouveau théâtre, où il sut conserver encore les habitudes laborieuses, les goftts simples contractés au village, et la r^larité de mœurs à laquelle l'avait accoutumé la vie de famille. Pendant un séjour de cinq ou six années, la théorie et la pratique de la médecine et de la chirurgie, ainsi que des sciences accessoires, telles que la physique, la chimie et la botanique, formèrent son occupation princi-

pale. Sans cesse, il passait, des bancs de la Faculté ou de Fécole de Saint- Côme, dans les hôpitaux, pour y suivre la visite et le pansement des malades. Son zèle fut promptement distingué et lui valut alors la faveur, assez difficile à obtenir, d'être admis comme élève à THôtel-Dieu. Mais tant d'aliments offerts h l'activité intellectuelle de Quesnay ne lui suffirent pas encore, et il y associa la culture des mathématiques et de la philosophie. Il avait été attiré d'une manière invincible , et qui devait percer dans tous ses ouvrages, vers cette dernière science et vers la métaphysique notamment, par la lecture du livre célèbre de la Recherche de la vérité. Enfin, Quesnay entreprit , comme délassement, d'apprendre Part da dessin et de la gravure. Dirigé k cet égard par un grand artiste de l'époque , Gochin , auprès duquel le hasard l'avait placé à un titre qu'on ignore , il profita si bien des leçons de ce maître , qu'il était parvenu & dessiner et graver des planches d'anatomie d'une manière assez parfaite pour que ces ouvrages pussent être avoués par les plus habiles en ce genre.

Vers 1718, Quesnay, ayant terminé ses cours, voulut s'établir à Mantes et se faire admettre parmi les chirurgiens de cette ville. Il se présentait avec une réputation de talent et d'honneur dont, à ne consulter que l'intérêt du public , la communauté aurait dû être fière. Mais les communautés, petites sociétés fractionnelles et excentriques, qui ne s'isolent de la grande qu'en vue de leur bien propre, n'ont pas l'habitude de l'immoler au bien général. Celle des chirurgiens de Mantes refusa obstinément le candidat. Force lui fut donc d'en appeler à Paris, où des juges plus désintéressés dans la question lui concédèrent ses lettres de maîtrise avec beaucoup d'éloges. Qui sait si , de ce jour, Quesnay ne commença pas à réfléchir sur l'importance de la liberté du travail, et s'il ne fut pas jeté , par cette tracasserie envieuse, sur la voie des théories économiques que plus tard il lança dans le monde?

Fixé k Mantes, le jeune chirurgien ne tarda pas k s'y créer une clientèle distinguée et nombreuse. Il dut, aux succès qu'il obtint dans le traitement des grandes blessures, la place de chirurgien-major de l'Hôtel-Dieu de cette ville, et au nom quil se fit dans la pratique des accouchements, d'être demandé dans tous les châteaux du voisinage. Ces rapports aristocratiques lui procurèrent la connaissance du maréchal de Noailles, le

même qui avait dirigé les flnances de TÉtat sous la Régence, avant qu*elles ne tombassent entre les mains de Law. Ce seigneur conçut pour lui tant d'estime et d'amitié, qu'il détermina la reine k ne pas appeler, toutes les fois qu'elle venait à Mainlenon, d'autre médecin auprès de sa personne. Un incident imprévu grandit tout à coup sa réputation , et acheva de le mettre en évidence.

En 1727, Silva, qui tenait alors à Paris le sceptre de la médecine, publia un livre sur la saignée. L'ouvrage avait été couvert d'applaudissements. Quesnay ne l'en trouva pas meilleur, et ne dissimula pas à plusieurs de ses amis son projet d'en essayer une réfutation fondée sur les lois de l'hydrostatique. Tous considérèrent presque comme une folie le dessein, de la part d'un simple chirurgien de province, d'entrer en lutte avec un médecin de la capitale, dont le nom seul faisait autorité. Mais, pour toute réponse, Quesnay leur déclara qu'il soumettrait son manuscrit k l'examen de l'un d'entre eux , le Père Bougeant, membre très distingué de l'ordre des jésuites *, qui était lié aussi avec Silva. Après l'exécution de cette promesse, les craintes du Père changèrent d'objet; il trembla pour le médecin, et fut l'engager à prévenir l'attaque dangereuse dont son livre était menacé.

La raison parlait par la voix du Père Bougeant; Silva n'entendit que <;elle plus flatteuse de son amour-propre, et il en fut très mal conseillé ^ans cette affaire. Dépositaire du manuscrit de Quesnay, il commença par le rendre avec un superbe dédain, puis voulut le ravoir quand il était retourné entre les mains de l'auteur. Ce dernier n'y consentit pas, et n'accepta qu'une entrevue avec son adversaire chez le maréchal de Noailles. Des personnages compétents y assistaient. Silva y vint avec un ton de supériorité et de morgue scientiCque qu'il crut propre à attérer le chirurgien de village, mais qui, contre son attente, ne produisit pas le moindre effet sur le caractère ferme et l'esprit convaincu de son contradicteur. Loin de là, Quesnay réussit à concilier en sa faveur l'opinion de tous les juges du débat, et fut déclaré libre dans la publication de sa critique. Tout, dans cette lutte, devait tourner à la confusion de Silva. D'abord,

* Auteur de V Amusement philosophique sur le langage des bêles ^ et de deux ouvrages historiques très estimés , Vhisloire du Traité de IVeslphalie , et l'hisloire \ des guerres et des négociations qui précédèrent ce traité.

8 NOTICaS SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

un ordre exprès du chancelier d'Aguesseau ruina Tappui que le célèbre médecin avait trouvé, pendant près d'un an, dans le censeur royal, pour entraver l'impression de la réponse faîte k son livre. Enfin on le vit , lorsque cette réponse parut, obligé de se taire, après avoir annoncé une réplique foudroyante» Il avait invoqué le secours des plus illustres membres de TAcadémie des sciences, qui Pavaient aidé, même, dans le» calculs d'hydrostatique servant de base k la doctrine de son livre. Mais, après plusieurs conférences tenues chez lui, et où la critique de Qaesnay fut soumise h Texamen le plus rigoureux, tous tombèrent d'accord qu'elle n'était pas susceptible de réfutation. '*

Plus tard, Quesnay se lia avec La Peyronie, premier chirurgien du roi, qu'il rencontrait souvent chez le maréchal de Noailles. La Peyronie, passionné pour son art dont il avait reculé les bornes, voyait avec douleur qu'h cette époque il fût presque complètement séparé de l'exercice de la médecine , et confié à des mains dont la plupart n'étaient dignes que d'être armées de la lancette ou du rasoir. Pour remédier à cette honteuse dégradation, cet homme célèbre avait sollicité, et obtenu en 1731, l'établissement d'une académie de chirurgie. Mais il lui fiillait, pour appuyer cette institution sur des bases durables, des coopérateurs d'autant plus habiles, que la Faculté, par une rivalité de corps qui ne fait pas l'éloge de l'esprit ou du cœur humain, était animée de sentiments fort hostiles contre ses projets. Il vit dans Quesnay une conquête précieuse pour son académie, et l'y attacha, en 1757, en qualité de secrétaire perpétuel.

Il y avait eu, pour arriver h ce résultat, deux obstacles k surmonter. Le premier, et le plus difficile, était la répugnance que Quesnay éprouvait à 86 transporter dans la capitale. Entouré de l'estime générale k Mantes, il y vivait heureux, dénué d'ambition, et en véritable philosophé. Il ne se souciait donc nullement d'échanger cette paisible retraite contre les ennuis du monde et le tumulte d'une grande ville. Il céda, toutefois^ aux considérations d'intérêt public exposées avec chaleur par son illustre confrère, et vint s'établir chez le duc de Yilleroy, qui le reçut comme son médecin, et le traita comme son ami. Peu de temps après, ce seigneur le pourvut d^une place de commissaire des guerres h Lyon , dont il avait droit de disposer en qualité de gouverneur de cette ville.

Le second consistait en ce que Quesnay n'éiait pas membre du Collège de chirurgie de Paris, et ne pouvait décemment se. remettre sur les bancs de Técole pour obtenir ce titre. La Peyronie tourna cette difficulté, en lui faisant obtenir la charge de chirurgien ordinaire du roi, en la prévôté de Thôtel, place qui emportait Tagrégation à ce collège, et il lui obtint, en outre, le brevet de professeur royal des écoles, pour la partie des médicaments chirurgicaux.

Nommé alors secrétaire perpétuel de T Académie de chirurgie, Quesnay justifia toute la confiance qu'il avait inspirée au fondateur. D'abord, il consigna d'importants travaux dans le premier volume des Mémoires de la nouvelle académie, dont il accompagna la publication, en 1745, d'une préface que les hommes de l'art et les gens de lettres regardèrent comme un chef-d'œuvre. Ensuite, il eut à soutenir presque tout le poids du long procès que s'intentèrent la Faculté de médecine et le Collège de chirurgie, pour déterminer la limite respective des deux professions. Pendant sept années que dura cette querelle, Quesnay, passant sans cesse de l'attaque h la défense, déploya dans l'une comme dans l'autre un remarquable talent de polémique. Il devint antiquaire, jurisconsulte, historien, avec un succès qui portait la désolation dans le camp de ses adversaires, et l'enthousiasme au sein de sa compagnie. Mais il ne faudrait pas en conclure qu'il cédât à l'influence de l'esprit de corps, et le fait suivant prouv|yb contraire.

Quesnay avait rèsMiti, dès l'âge de vingt ans, des attaques de goutte, dont les mains et les yeux étaient le siège principal. Leur répétition plus fréquente lui inspira la crainte de ne pouvoir plus se livrer aux opérations manuelles de son art. Cette circonstance le plaçait donc dans l'alternative ou de renoncer au devoir d'être utile â ses semblables, ou d'aband<»iner l'exercice de la chirurgie pour celui de la médecine, changement d'état qui devait infailliblement lui attirer le blâme de ses confrères. Dans cette position difficile, il n'écouta que le cri de sa conscience : d'une part, on le vit prendre le bonnet de docteur à l'université de Pont- 2i-Mousson pendant la campagne de 1744, oii il avait suivi Louis XY à Metz; et de l'antre, quoique devenu membre de la Faculté, continuer d^écrire en faveur de la chirurgie que la médecine voulait avilir. Il acheta alors la survivance de la charge de premier médecin ordinaire du roi, et

obtint ensuite la place de premier médecin-consultant de Sa Majesté. Cette dernière grâce fut précédée de la concession de lettres de noblesse, où les armes, trois fleurs de pensée, et la devise : proptercojùa^ tionem mentis , avaient été données par Louis XV lui-même. Ce prince aimait beaucoup Quesnay, recherchait sa conversation, et rappelait familièrement le penseur.

Dans le cours de cette brillante carrière, Quesnay avait publié successivement divers ouvrages de médecine, qui soutinrent la réputation quHI s'était faite par son livre contre Silva \ Mais il n'avait pas concentré toutes ses méditations sur la science de guérir; et il se livrait en même temps à des études qui, bien que d'un autre genre, ne laissaient pas d'offrir encore quelque analogie avec celles dont le corps humain est l'objet. La constitution nohnale de la société, les causes auxquelles on doit attribuer les souflrances qu'elle éprouve, et les moyens de porter remède à ces souffrances, tels étaient les graves problèmes que le médecin philosophe cherchait à résoudre, en faisant table rase de toutes les idées antérieurement émises, et en n'appuyant sa marche que sur l'observation seule et le raisonnement.

A la lumière de cette méthode, il reconnut, ce dont ne s'étaient pas douté les moralistes et les hommes d'Etat, que l'organisation de la société n'est pas tout entière Teflet de l'art, et que, loin de dépendre des institutions arbitraires de l'homme, elle est soumise, fi|l]pn)e celle de l'individu lui-même, en ce qui touche sa conservatkMi-'<A son développement, à des lois immuables, résultat d'une nature des choses sur laquelle notre espèce n'exerce aucun empire. Ce point de vue nouveau lui révéla.

* Les ouvrages de médecine publiés par Quesnay sont : !<> Observations sur les effets de la saignée^ Paris, 1730; nouvelle édition , 1750, in-12. — 2o Essai physique sur l'économie animale^ avec VÀrt de guérir par la saignée^ ibid.^ 1736, in* 12; 1747, 5 volumes iii-12. — 5® Traité de la suppuration, ibid., 1749, in-12. — 40 Traité de la gangrène^ ibid,^ 1749, in-12. — 3» Traité des fièvres continues^ ibid.^ 1735, 2 volumes in-12. — 6» Observations sur la conservation de la vue^ ouvrage imprimé à Versailles en même temps que le Tableau économique^ et qui ne se retrouve pas plus que le dernier.

La Biographie universelle attribue encore à Quesnay : Recherches critiques et historiques sur l'origine^ les divers états et le progrès de la chirurgie en France^ Paris, 1744, in-4o et in-12, 2 volumes ; reproduit sous ce titre : Histoire de l'origine st des progrès de la chirurgie en France^ ibid.^ 1749, in-4o.

i 1 DE FRANÇOIS QUESNAY.

et que les peuples n^ont pas d'affaire plus capitale que la production et la distribution de la richesse, et qu'il n'en était pas cependant qui Tùt plus négligée, ou poursuivie d'une manière plus irrationnelle, par les gouvernements. Le démontrer, en soumettant la richesse dans sa nature et dans ses causes, le travail dans ses droits et dans ses effets, la société dans son mécanisme nécessaire, à toute la rigueur de l'analyse philosophique, c'était fonder une science nouvelle : Quesnay se laissa tenter par cette tfioite^ et l'économie politique, que pressentaient Yauban et Boisguillebert, dès la fin du dix-septième siècle, se développa d'une manière presque définitive sous sa main.

Le trait saillant de la doctrine économique du médecin de Louis XV est la prédilection pour l'agriculture, et il la fonde sur une observation de fait incontestable. La nature a placé l'homme dans la dépendance la plus étroite de la matière; elle n'est pas moins indispensable à la satisfaction de tous ses besoins moraux et intellectuels, qu'au soutien même de sa vie physique. L'homme tire la matière de la terre par le travail ; mais, le travail supposant lui-même la subsistance ou l'entretien du travailleur, il en résulte que, si la terre ne produisait rien au-delà des besoins de ceux qui l'exploitent, l'existence de ceux qui ne l'exploitent pas cesserait d'être possible. Quesnay vit dans ce fait la preuve que le travaiM agricole, considéré au point de vue social, présente un caractère qui ne J se retrouve pas dans le travail industriel. Il en conclut que le premier est le principe du secosd, et que celui-ci ne peut se développer que proportionnellement à la puissance de l'autre; enfin, que cet excédant de rap- W port de la terre, auquel il donne le nom de produit ne(, est la source où s'alimentent l'industrie, le commerce, les sciences et les arts, et parconsé-, quant l'élément générateur de la civilisation. En ce sens, l'agriculture, dirigée de manière à fournir un produit net, parut au philosophe la seule industrie />ro(/ticrtW, parce qu'elle est la seule qui donne un revenu disponiUe^ dans lequel l'État puise l'impôt, et la société les moyens de rétribuer les services de tous ceux qui n'appartiennent pas à la classe agricole.

Hais, en proclamant l'excellence de l'agriculture, Quesnay ne réclamait pour elle aucun privilège, aucun monopole, aucune faveur qui dérogeât au droit commun. Il se bornait à protester, d'une part, contre l'oppression qu'on lui faisait subir dans l'intérêt prétendu du fisc, des manu-

factures et du commerce extérieur; et k démontrer, de Tautre, par une analyse neuve et profonde de Taction de l'industrie et du commerce en général, que la prospérité de TÉtat tenait par-dessus tout, au contraire, à ce que les capitaux se portassent Ters Texploitation du sol, source première et unique, selon lui, de la richesse nationale. Puis, levant Fétendard de la révolte contre le système mercantile, inauguré en France par Coibert, il bouleversait de fond en comble ses vaines théories, mettait au grand jour Teffet désastreux des prohibitions et des règlements, lui opposait la puissance salutaire de la liberté, et appelait les peuples k la donner pour pivot k Tordre économique.

Ce fut vers 1756 que Quesnay , après avoir déjà répandu ses idées à la cour et parmi quelques hommes appartenant k la haute administration, les livra pour la première fois au public dans les articles Fermiers et Grains, de Y Encyclopédie. Elles eurent un retentissement extraordinaire, et qu'attestent les nombreux ouvrages qui se succédèrent sur réconomie politique à partir de cette époque ^

A la Gn de 1758, il consigna sa doctrine d'une manière plus précise dans un écrit peu volumineux et de format in-4**, intitulé: TaUeau économique. Cette œuvre nouvelle, imprimée avec beaucoup de luxe à Versailles, sous les yeux et dans le palais même du roi , qui en tira des épreuves de sa main , ne le fut qu'à un très petit nombre d'exemplaires. Elle comprenait, selon Forbonnais* : 1"" une Table arithmétique destinée k rendre sensible k l'oeil la marche de la circidation annuelle des produits dans la société; 2° sous le titre d'Extrait des économies royales de M. de Sully, un développement où se trouvaient, au nombre de vingt-quatre, les Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume\agricole , éclaircies par des Notes plus considérables que le texte. La disparution totale de l'édition première * n'a pas empêché,

* Voy., Catalogue d'une bibliothèque d'économie politique, à la suite du Prospectus d'un nouveau dictionnaire de commerce, par Tabbé Morellet, ou la Biblio-

, ^f graphie des principaux ouvrages d'économie politique, donnée par M. Blanqui.

* Principes et observations économiques, t. I, page 161 et 162.

* On ne trouvait plus, dans le commerce, d'exemplaires de cette édition dès 1767. « Nous indiquerions en vain, dit le marquis de Mirabeau, dans les Èphémérides du citoyen, en parlant du Tableau économique, la magnifique édition qui fut Taite dans les mois de novembre et décembre 1758; il n'est plus possible de s'en procurer des exemplaires (Ép/i^mertrfw de 1767, 1. 1, p. 48). »

comme on le dira tout-à-rheure, les Maximes et leurs Notes de parvenir jusqu'il nous; mais il reste incertain de savoir si Ton possède la Table dans toute son étendue , à moins qu'elle ne soit identique avec la série de formules, très peu intelligibles d'ailleurs, accumulées dans VAmi des hommes parlé marquis de Mirabeau.

Postérieurement, Quesnay poursuivit l'exposition de ses théories économiques, dans le Journal de f agriculture ^ du commerce et des finances^ ainsi que dans les Ephémérides du citoyen; et en 1768 Dupont de Nemours, son disciple et son ami, tirant du premier de ces recueils, dont il était le rédacteur en chef, tout ce que le maître y avait inséré de plus capital , en composa le livre ayant pour titre : Physiocratie, au constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre Aiunam. La fut reproduite complètement, d'après l'éditeur •, et même avec des augmentations, puisque les Maximes y sont portées au nombre de trente et que la Table arithmétique est suivie inobservations non rehtées par Forbonnais, toute la seconde partie du livre imprimé à Versailles. Mais, comme le Tableau économique proprement dit ne s'y trouve donné que sous le titre d* Analyse*^ il est permis de croire, conformément k ce qu'on a dit plus haut, que, dans l'édition de Versailles, cette espèce d'arbre généalogique de la circulation apparaissait avec plus de développement *.

Un fait plus incontestable que ce point, c'est que peu d'années avaient soffi pour que la science nouvelle y comme on l'appelait alors, préoccupât vivement toutes les intelligences. Sans parler de Gournay, qui y avait été conduit par ses propres méditations, et qui la résumait pratiquement par cette courte formule : laissez faire , laissez passer * ; sans parler de Tnrgot, son illustre élève, les meilleurs esprits du temps avaient

* Voyez la note jointe par Dupont de Nemours à l'Avis précédant les Maximes générales du gouvernemenl d'un royaume agricole,

* Du reste, ceUe analyse avait été Taite par Quesnay lui-même. C'est [ce qu'atteste encore le marquis de Mirabeau dans ses Ephémérides , volume et page déjà dtés.

* Voy. Richesse des nations , t. II , p. 220 et 221 , un passage d'Ad. Smith , qui jeUe quelque jour sur cette question.

* D'après quelques écrivains, un négociant nommé Legendre, et consulté par Colbert, serait le véritable auteur de celte formule, si violemment combattue de nos jours.

iU NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

embrassé ses principes, qu'ils défendaient avec chalenr, pendant que les préjugés et Tiotérêt personnel se réunissaient à leur tour pour les combattre *. De la France, ce mouvement d'idées passa dans toute l'Europe ; n'y fut pas sans influence sur TadministniUon de plusieurs souverains; produisit en Angleterre le beau livre de Ut Richesse des Nations \ et chez nous la suppression des douanes intérieures et raffranchissement du travail, quand vint la révolution de 1789. S'il n'en est pas résulté tout le bien qui pouvait en sortir, si l'impôt appelle toujours une grave et nécessaire réforme, si nous voyons encore les peuples opposer des barrières artificielles à la circulation respective de leurs produits, tandis qu'ils se consument en eflbrts pour créer des routes, des canaux et des chemins de fer , il n'en est pas moins vrai que c'est à l'école de Quesnay que nous devons, soit directement, soit indirectement par les travaux de ses successeurs , toutes les notions plus saines que les hommes d'état ont acquises sur les moyens de développer la richesse publique. C'est elle enfin, et ce n'est pas là sa moindre gloire, qui , imbue du respect le plus profond pour la morale, démontra la première que les lois n'en étaient pas en opposition avec les calculs mêmes de l'intérêt; qu'il y avait solidarité de bonne et de mauvaise fortune entre toutes les nations, et que, dans aucun cas, la ruine des unes ne pouvait contribuer k l'opulence des autres.

Le chef des économistes vécut assez pour être témoin de l'avènement de Turgot au ministère, et entendre la lecture du célèbre édit qui rendait la liberté au commerce des grains dans l'intérieur du royaume. C'était un premier pas fait vers l'application des doctrines si chères à

* Les économistes comptaient dans leurs rangs, Mirabeau le père, Baudeau, Roubaud, Mercier de la Rivière, Abeille, Turgot, Trudaine, Herbert, De Fourqueux, Malesherbes, Lavoisier, De Jaucourt, Condorcet, Condillac, Raynal, Dupont, Morellet, Letrosnc, De St-Péravy, etc.

Les seuls noms de quelque poids parmi leurs adversaires, sont ceux de Galiani , de Forbonnais et de Necker.

* <c II est facile, dit M. Blanqni dans sa notice sur Adam Smith, de reconnaître Tempreinte de Técole économiste dans les œuvres de Smith, quoique ses doctrines diffèrent en plusieurs points de celles de Quesnay. » L'on sait , en outre , que le premier de ces philosophes avait eu de Trécpientes relations avec Turgot et Quesnay dans son voyage en France en 1765, et qu'il avait eu le projet de dédier la Richesse des nations au célèbre docteur, projet que la mort de cakii-ci Tempécha seule d'exécuter.»

son cœur, mais il ne lui fut pas donné de voir lés autres. La goutte, dont rage avait rendu pour lui les attaques plus dangereuses, remporta trois mois après cet événement, et il mourut octogénaire le 16 décembre 1774. Sa fin fut celle d'un sage qui ne démentait pas, à ses derniers moments, la résignation courageuse avec laquelle il avait toujours supporté les misères inséparables de Texistence. <i Console-toi , dit-il à son domestique qui pleurait près de son lit, console-toi , je n'étais pas né pour ne pas mourir; regarde ce portrait qui est devant moi; lis au bas Tannée de ma naissance ; juge si je n'ai pas assez vécu. »

L'on peut dire que, pendant le cours de cette longue carrière, Quesnay ne cessa jamais d'être l'homme de ses propres écrits qui, tous , accusent un caractère ferme, un esprit droit et plein d^ndépendance , un cœur honnête et vivement pénétré de l'amour du bien public.

c II possédait au suprême degré , rapporte l'un de ses biographes, l'art de connaître les hommes. Il les forçait, pour ainsi dire sans qu'ils s'en aperçussent, k se montrer ^ ses yeux tels qu'ils étaient. Aussi accordait-il sa confiance sans réserve k ceux qui la méritaient, et le long usage de la cour l'avait mis k portée de parler sans rien dire aux autres : il ne les ménageait cependant à ce point que lorsqu'ils ne s'étaient pas trop démasqués; ceux qui lui montraient à découvert une âme vile et corrompue pouvaient être sûrs, de quelque qualité quMls fussent, d'être traités comme ils le méritaient *. » Appréciant la richesse k sa juste valeur, il ne dédaigna pas de l'acquérir par des voies honorables , mais il refusa constamment d'employer son crédit soit pour lui-même, soit pour placer d^antres personnes que celles dont il croyait les services utiles k l'Etat. Sa famille le tourmentait pour obtenir k son propre fils une place de fermier-général : c Je ne veux pas , répondit-îl, laisser pénétrer chez moi la tentation de prendre intérêt aux genres d'impôts qui arrêtent les progrès de l'agriculture et du commerce. Le bonheur de mes enfant» doit être lié h la prospérité publique. » Quesnay mit ce fils k la tête de l'exi^itatiou d'un grand domaine rural , ajoutant : c la , il ne pourra s'en* richir que d'une manière utile k la patrie. » Quoiqu'il logeât dans le palais même du roi, il ne compromit jamais la dignité de son caractère dans

' Grandjean de Foudiy, Éloge de Quesnay à TAcadémie des sciences.

aucune inlrigue, et, comme l^atteste Marmoutel dans ses mémoires: < taudis que les orages se formaient et se dissipaient au-dessous de Tentresol du docteur, celui-ci griffonnait ses axiomes et ses calculs d*économie rustique, aussi tranquile, aussi indifférent k ces mouvements de la cour, que s'il en eût été k cent lieues de distance. »

Quesnay apportait, dans le commerce du monde, une conversation instructive, piquante, une humeur toujours égale et beaucoup d'enjouement; il était petit de taille et d'une flgure peu avantageuse. Un contemporain lui attribue le masque.de Socrate. Cette allégation ne s'accorde pas avec le témoignage des artistes qui ont reproduit les traits de cet homme célèbre, et qui leur donnent une ressemblance beaucoup plus marquée avec le buste de Voltaire. Mais, que le médecin de Louis XV ressemblât k Socrate ou au patriarche de Ferney, il est certain, et plusieurs anecdotes le prouvent, qu'il lui arrivait souvent de manier Tironie avec autant de succès que l'un et l'autre.

Ainsi, lors des disputes du clergé et du parlement, il se rencontra, dans le salon de madame de Pompadour, avec un homme en place qui, voyant combien ces démêlés fatiguaient le monarque, proposait des moyens violents^ et 4isait: Cesl la hallebarde qui mène un royaume. — El qui est-^e qui mène la hallebarde^ monsieur? répliqua Quesnay. On attendait, il développa sa pensée : Cesl T opinion^ c'est donc sur Vopinion qu'il faut travailler, ajouta-t-il.

Ainsi encore, après une consultation intéressant un personnage considérable, un médecin fameux, dont l'avis avait prévalu, quoiqu'avec beaucoup d'opposition, vint trouver Quesnay, que la goutte retenait chez lui, et qui n'avait pas été appelé auprès du malade. Le docteur donnait pour but apparent k sa démarche l'intention de s'éclairer des conseils de son confrère, mais ce dernier, saisissant l'esprit de cette tardive déférence, se contenta de lui répondre : Monsieur j fai mis aueti à la hierie quelquefois, mais jamais quand elle était tirée.

Frappé des entraves que, dans un intérêt qui n'avait rien de commun avec celui du grand nombre, le conflit perpétuel des trois grands corps de l'état, le clergé, la noblesse et le parlement, opposait k l'exercice de l'autorité royale, Quesnay se prononça en politique pour le gouvernement d'un seul. Il pensait k cet égard, et c'était à peu près aussi l'opi-

Dion de Turgot, qui, dans son projet de constitution, ne conféra pas ie pouvoir législatif k sa municipalité générale^ que le despotisme, dans la mauvaise acception de ce mot, est impossible, si la nation est éclairée, et qu'il n'y a pas de contre force, de système représentatif, qui puisse y mettre obstacle, si la masse du peuple manque de la conscience de ses devoirs et du sentiment de ses droits. C'est un grand problème dont l'avenir seul pourra donner la solution, mais qui, heureusement, n'in* téresse en aucune manière la valeur des études économiques auxquelles se sont livrés les physiocrates. Du reste, Quesnay l'a, personnellement, plutôt soulevé que discuté dans ses écrits, où l'on ne rencontre qu'un seul passage qui s'y rapporte, la première des Maximes du gmvoememenê d*un rwfoume agricole ^ En outre, il ne faut pas perdre de vue qu'en reclamant l'unité du pouvoir pour briser plus facilement toutes les résistances k Fintérét général, ce philosophe et son école n'entendaient pas rendre, comme les radicaux et les socialistes de nos jours, l'autorité souveraine omnipotferOe. Loin de Ik, ils traçaient rigoureusement le cercle dans lequel elle devait se mouvoir, et réservaient, au préalable, la liberté de l'individu, sous la seule condition de n'en pas faire un usage nuisible k la liberté des autres '• Et, comme ils donnaient, d'accord en cela avec tous les publicistes qui n'ont pas méconnu la nature des choses, la propriété pour fondement k la société civile, il s'ensuit que le despotisme qu'ils préconisaient n'était, au résumé, que l'empire de la raison, celui, en un mot, que doit avoir pour but d'établir

' Cette maxime est ainsi conçue :

Que l'auioriié iouveraine soit unique et supérieute à tous les individus de la êoeiéié et à toutes le* entreprises injustes des intérêts particuliers; car Tobjet de la domination et de Tobéissance est la sûreté de tous, et Tintérét licite de tous. Le système des contre forces dans un gouvernement est une opinion fîmeste qui ne laisse apercevoir que la discorde entre les grands et Taccablement des petits. La division des sociétés en différents ordres de citoyens dont les uns exercent l'autorité souveraine sur les autres , détruit l'intérêt général de la nation , et introduit la dissention des intérêts particuliers entre les différentes classes de citoyens : cette division intervertirait Tordre du gouvernement d'un royaume agricole qui doit réunir tous les intérêts à un objet capital, à la prospérité de Tagriculture qui est la source de toutes les richesses de TÉtat et de celles de tous les citoyens. »

* « La liberté de chaque homme étant également sacrée , disait Quesnay, le respect pour celle des autres est la limite naturelle de Tusage licite que chacun peut faire de la sienne. »

iS NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE FRANC. QUESNAY. tout gouvernement, quelle que soit sa forme, que Texercice en soit entre les mains de plusieurs ou entre les mains d'un seul.

Il est, dans le cœur de l'homme, un désir qu'on n'en arrachera jamais, celui de réaliser son bien-être, et ce désir est, au fond, le principe secret de toutes les agitations sociales. Contenue par la justice, cette tendance ne peut produire que les effets les plus salutaires; mais elle n'en produit pas de moins funestes, si elle ne s'y renferme pas, si elle les outrepasse. Régler tout à la fois et satisfaire cette tendance, constitue donc, en quelque sorte, l'unique affaire des gouvernements. L'éternel mérite de Quesnay sera d'avoir compris cette vérité au milieu de la fermentation purement négative du dix-huitième siècle, et d'avoir, le premier, posé scientifiquement le difficile problème de l'amélioration physique, morale et intellectuelle du peuple.

En détruisant le règne de l'empirisme sous ce rapport, il s'est placé au nombre des plus grands bienfaiteurs de l'humanité.

Quesnay est mort membre des académies royales des sciences de Paris et de Lyon, et de la société royale de Londres. Il s'était marié en 1718. Il eut un fils et une fille, qui ont laissé, eux-mêmes, plusieurs descendants. Quesnay de Saint-Germain, l'un d'eux, homme de beaucoup de mérite, après avoir passé quelques instants dans Tadministration sous le ministère de Turgot, devint conseiller k la cour des aides de Paris, et député du département de Maine-et-Loire k l'assemblée législative. Il est mort sans postérité ; mais, k cette époque, il existait encore un petit-fils et un arrière petit-fils du docteur Quesnay, qui ont perpétué, peut-être, l'honorable nom de leur auteur ^

' Quesnay avait marié sa fille à M. Hérin, premier chirurgien de Madame. Quatre enfants naquirent de cette union, de sorte que, du côté des femmes, la postérité du docteur peut encore être fort nombreuse aujourd'hui.

Je rassemble, sous un titre général et commun, des Traités particuliers qui ont scrri à mon instruction, et qui pourront servir à d'autres. Leur auteur m*en a donné h plupart successivement pour en enrichir un ouvrage périodique, dont j'étais alors chargé, et qui a pour objet Taccroissementd'une science essentielle au bonheur de Thumanité *. Il ne suffit point à mon zèle de les avoir consignés séparément dans des volumes détachés. Je crois devoir les rapprocher pour rendre leurs ra[q[)orts plus sensibles, et pour en former un corps de doctrine déterminé et com[rfet, qui expose avec évidence le droit naturel des hommes, V ordre naturel de la Société, et les lois naturelles les pins avantageuses aux hommes réunis en société.

Ces trois grands objets sont très distincts, et cependant sont essentiellement liés ensemble. Ce serait les mal connaître que de les confondre. Ce serait vouloir ne les connaître jamais dans toute leur étendue, que de les étudier d'une manière ndée et sans examiner leurs rapports.

Le droit naturel de Thonmie, dans son sens primitif le plus général, est le droit que P homme a de faire ce qui lui est avantageux , ou, comme dit Tauteur dont je publie aujourd'hui quelques écrits, le droit que l homme a aux choses propres à sa jouissance.

Ce droit est assujéti , par la nature même, à des relations qui en varient tellement Fusage, qu'on est obligé de le définir ainsi d'une manière générale, qui embrasse vaguement tous les différents états où l'homme peut se trouver.

Mais dans quelques circonstances qu'on nous suppose ; soit que nous vivions isolés ou en troupe, ou en société régulière, notre droit aux choses propres d notre jouissance est fondé sur une condition impérieuse par laquelle nous sommes chargés de notre conservation sous peine de souffrance et de mort. Le dernier degré de sévérité de la ptmition décernée par cette loi souveraine est supérieur k tout autre intérêt et à toute loi arbitraire.

L*usage du droit de faire ce qui nous est avantageux suppose nécessairement la connaissance de ce qui nous est avantageux. Il est de l'essence de ce droit d'être éclairé par la réflexion, par le jugement, par l'arithmétique physique et morale, par le calcul évident de notre véritable intérêt. Sans quoi, au lien d'employer nos facultésà faire ce qui nous serait avantageux^ nous les employerions souvent à faire ce qui nous serait nuisible. Alors on ne pourrait pas dire que

' Ce diKours est de Dupont de Xcmonrs.

• Le Journal del 'agriatflure, du commerce et des financfs.

nous usassions de notre droit naturel; et il existerait entre le principe de no^ conduite et la plupart de ses effets une grossière et funeste contradiction. Il est donc sensible que l'exercice de notre droit naturel est évidemment et nécessairement déterminé par des causes absolues que notre intelligence doit étudier et reconnaître clairement, auxquelles elle est obligée de se soumettre exactement, et hors de Tenchaînement desquelles nous ne pouvons faire aucune action licite ni raisonnable.

Le droit aux choses propres à sa jouissance exisitaài pour le premier honmie. Il existe pour un homme al^olument isolé. Considéré même rigoureusement et uniquement dans ce premier point de vue, il précède tordre social^ ainsi que tout juste et tout injuste relatifs. Mais dans ce cas comme dans tout autre, il n'en est pas moins soumis par son essence aux lois physiques de Yordre naturel et général de l'univers. Dans ce cas, comme dans tout autre, il ne peut être employé sûrement que sous la direction de la raison éclairée. Dans ce cas, comme dans tout autre, il est assujéti à des bornes différentes de celles du pouvoir physique instantané de Tindividu, et à des règles évidentes et souveraines, desquelles l'individu ne pourrait s*écarter en aucune façon, qu'à son propre préjudice.

Un homme exactement seul dans une Se déserte semMe avoir le choix d'agir oa de se livrer au repos. Mais, comme nous l'avons remarqué, il est chargé par b nature même de pourvoir à sa conservation sous peine de souffrance et de mort. A moins qu'il ne soit insensé, il se gardera donc bien de rester oisif. Il travaillera pour se procurer de la pâture et pour établir sa sûreté contre les attaque» des autres animaux. Il reconnaîtra même qu'il ne suffit pas de satisfaire par un travail passager au besoin du moment ; il cherchera à ramasser et à conserver des provisions pour subvenir aux accidents, et pour jouir dans les saisons où la terre refuse ses fruits. Autrement il ne ferait pas usage du droit qu'il a de faire ce qui lui est avantageux ; il ne remplirait pas le devoir qui lui est impérieusement prescrit par la nature; et l'effet irrésistible d'une loi naturelle le punirait promptement et sévèrement de sa négligence.

Si, au lieu d'un homme seul, c'était plusieurshommesquiserencontrassentdans un pays inculte , il est certain qu'ils auraient le pouvoir j^iysique de se combattre les uns les autres ; que le plus fort aurait le pouvoir physique d'enlever quelquefois la pâture du plus faible ; que deux faibles réunis, que le plus faible même, à la faveur de la ruse, de la surprise, ou de l'adresse, aurait quelquefois le pouvoir physique de vaincre le plus fort, de lui ravir sa proie et même la vie. Mais il est également certain qu'ils se garderaient bien de tenir une conduite aussi damgereuse, aussi désordonnée, aussi défectueuse, aussi propre à les détourner mutuellement du travail nécessaire pour assurer leur subsistance, et dont le péril extrême et palpable serait aussi visiblement réciproque. Ils apercevraientd'abord évidemment qu'un tel état de guerre les conduirait à périr tous à la fm ; et qu'en attendant cette fin cruelle, ils seraient tous réduits à mener une vie très misérable, dans laquelle aucun d'eux ne jouirait, et ne pourrait même espérer de jouir de son droit de faire ce qui lui serait avantageux.

Or les hommes n'ont rien de plus intéressant que de s'assurer la jouissance de ce droit fondamental. Avertis les uns et les autres par des besoins pressants de la nécessité d'employer leurs forces physiques, afm de pourvoir à leur propre con-

DISCOURS aà VÈÙlTSÙÊi 21

nemtàouï^ loin d'en faire usage pour se nuire, pour se déUmire réciproquement, k besoin mutuel, la crainte, rintérêt, la raison enfin, leur feraient réunir ces m&nes forces pour le bien de tous ; les soumettraient à des règles naturelles de justice et même de bienfaisance réciproque ; établiraient nécessairement entre en des omYentions sociales, tacites ou formelles, pour assurer k chacun l'usage licite de son droit naturel^ de son droit atix choses propres d sa jouissance^ ou en d*aatres termes, la liberté de profiter des avantages qu'il peut retirer de Tordre natureL

L'ordre naturel est la constitution physique que Dieu même a donné à runivers, et par laquelle tout s opère dans la nature. En ce sens général et Taste, tordre naturel précède de beaucoup le droit naturel de Thommc ; il s'étend bien aunlelà de Thomme et de ce qui Fintéressc ; il embrasse la totalité des êtres.

Mais quand on envisage cet ordre suprême relativement à l'espèce humaine, CD Toit qu'il doit renfermer, qu'il renferme en effet, dans le plus grand détail, tous les biens physiques auxquek nous pouvons prétendre, et l'institution sociale qui nous est propre.

C'est tordre naturel qui nous soumet à des besoins physiques. C'est lui qui nous environne de moyens physiques pour satisfaire à ces besoins. C'est par lui que tout eflet a nécessairement sa cause, que toute cause a ses effets directs. C'est de hdqœ nous tenons le don précieux de pouvoir étudier et reconnaître évidemdemment cet admirable enchaînement de causes et d'effets, dans les choses rar lesqndles il nous est possible d'étendre l'usage de nos sens et de notre raison. C'est donc lui qui nous prescrit souverainement des lois naturelles auxquelles nous devons nous conformer et nous soumettre, sous peine de perdre, en raison proportionnelle de nos erreurs et de notre égarement» Ja faculté de faire ce qui nous serait avantageux, et d'être ainsi privés de l'usage de notre droit natureL Les Lois naturelles considérées en général sont les conditions essentielles selon lesquelles tout s'exécute dans tordre institué par tauteur de la nature. Elles diffèrent de tordre^ comme la partie diffère du tout II en existe sans doute une immense quantité qui nous seront éternellement inconnues, qui n'ont aucon rapport à l'homme , et dont il ne serait même pas sage de nous occuper ; car c'est pour nous une assez grande affaire que celle de songer efficacement aux moyoïs d'accroître et d'assurer notre bonheur.

Ces moyens sont évidemment indiqués par les lois naturelles de la portion de tordre général physique^ directement relative au genre humain.

Les Lois naturelles prises en ce sens, qui nous est relatif, sont les conditions essentielles auxquelles les hommes sont assujétis pour s'assurer totis les avantages que tordre naturel peut leur procurer. EUes déterminent hrévoQh Uement, d'après notre essence même et celle des autres êtres, quel usage nous devons nécessairement faire de nos facultés pour parvenir à satisfaire nos besoins et nos désirs ; pour jouir, dans tous les cas, de toute l'étendue de notre droit naturel^ pour être, dans toutes les circonstances, aussi heureux qu'il nous est pos^ sible.

Ce sont ces lois de nature qui prescrivent la réunion des hommes m société,

22 " OlfiCOURS Dtf:t'ÉDIT£UR.

et qui fixent les règles de cette réunion d'après les droits , les devoirs cl rintûrôt manifeste de tous et de chacun. ^

LSiomme isolé serait exposé à mille accidents; il manquerait souvent des forces doDt il aurait besoin pour le succès de 8oa travail; une maladie, une chute violente, une jambe cassée» nu pied démis, le condanmeraient à mourir de fahn. Il serait donc puissamment excité par V évidence de son intérêt à s'associer avec ses semblables , quand même il ne naîtrait pas en société. Mais la longueur et la faiblesse de son enfance établissent, même dans Tétat le plus sauvage, une société naturelle entre les pères, les mères et les enfants, qui surviennent en grand nombre avant que les aînés soient en état de se passer du secours de leurs parents.

Dans cette association primitive, la sensation vive et toujours présente du besoin réciproque, jointe aux mouvements de l'attrait naturel, non-seulement proscrit toute usurpation entre les co-associés, mais assure à chaque individu tous les secours qui peuvent lui être nécessaires de la part des autres individus et la participation à tous les avantages que la famille peut se procurer. Toute autre conduite serait funeste à la famille, priverait ses membres de l'usage de leur droit naturel^ et conduirait l'association et les associés k leur destruction totale.

11 est évident par là que les r^es de l'association primitive ne sont pas des règles arbitraires, et que dès que plusieurs hommes vivent ensemble ib sont soumis par leur propre intérêt à un ordre naturel SOCIAL, à un ordre de justice ESSENTIELLE, qul établit le droit réciproque des co-^ssociés sur les lois physiques qui assurent la subsistance des hommes, et sur le droit naturel dont chacun d'eux doit jouir sans usurpation de ce qui appartient aux autres^ et dont tous ne peuvent jouir complètement, ni aucun d'eux sûrement , quà cette condition fondamentale.

L'ordre naturel social fonde, sur Tcxpérience incontestable du bien et du mal physique, la connaissance évidente du bien et du mal moral, du juste et de l'injuste par essence. Il offic à la prudence, à la morale, à la sagesse, à la vertu, des principes soUdes et des règles assmées. U nous soumet pour notre bien à fobscrvance de plusieurs lois naturelles,

('es Lois naturelles de l'ordre social^ auxquelles nous sommes essentiellement assujétis pour nous assurer la jouissance de tous les avantages que . tordre social peut nous procurer, embrassent toutes les relations dont nous sommes susceptibles. Elles décident, dans tous les cas , par l'évidence de noUe intérêt réciproque , quelle conduite nous devons tenir avec nos semblables pour noire propre bonheur. Elles nous conduisent à toutes les institutions qui étendent notre félicité en multipliant nos rapports avec les autres hommes', et les occasions des secours mutuels entre eux et nous. Elles nous mènent à l'étabUssement de Tordre légitime qui consiste dans le droit de possession assuré et garanti^ par la force dune autorité tutélaire et souveraine^ aux hommes réunis en société. Elles dictent toutes les lois positives qui doivent émaner de cette autorité, et qui ne peuvent, sans désordre et sans destruction , être que des actes dérlaratoire des lois naturelles de l'ordre social.

On voit, par cette chaîne de vérités souveraines, comment et i>ourquoi les lioiiimes ne peuvent faire usage de leur droit naturel, qu'en se confonnant à Vordrc naturel ; comment et pouniuoi ils no pcu\cnl jouir des biens ai:\qticL<

Vordn naturel leur permet d*aspirer qu'en se soumettant aux conditious nécessaires pour acquérir la jouissance de ces biens, qu'en obéissant aux lois nalureUes,

Voilà le cercle évidemment tracé par la nature pour le bonlieur des hommes en ce monde. Voilà les limites dans lesquelles le créateur a renfermé l'emploi utile de notre intelligence. Cette intelligence nous fut principalement donnée , afin que nous pussions nous instruire^ connaître ti juger de nos droits naturels et de DOS devoirs réciproques ; nous gouverner conformément à r ordre naturel social ; et établir des lois positives pour contraindre les citoyens ignorants, fous ou d^vaTés, à la soumission aux lois naturelles de la société.

Telle est l'explication abrégée de l'épigraphe pleine de sens que j'ai cru devoir placer à la tête de ce recueil, et qui n'est que l'expression d'une pensée de l'auteur même des divers morceaux dont il est composé. Tel est le plan du livre qui résultera de cette collection de différents ouvrages qui avaient été séparés par les circonstances, mais qui sont attachés les uns aux autres par leur nature.

Le premier examine le droit naturel de l'homme sous toutes ses faces ot par rapport à toutes ses relations extérieures. Lanalgse du Tableau économique, qui suit, offre aux yeux Vordre social physique. Les Maximes générales du gouvernement économique, qui terminent la marche, présentent les lois naturelles de cet ordre j évidemment le plus avantageux à la société.

Après cette exposition générale de la doctrine, j'ai ajouté à ce Recueil une seconde partie qui renferme des discussions et des dévelop|)ements intéressants, quoique particuliers à quelques-unes des notions de l'économie poUtique. Mais c*est dans la première partie que le lecteur pourra trouver une connaissance mé* tbodique du droit naturel^ de Vordre naturel social^ des lois naturelles à la société^ de la nécessité et des moyens d'y conformer notre conduite pour notre bonheur; et c'est dans cette connaissance évidente et suivie que consiste la science de la Physiocratie ou de Vordre naturel essentiellement constitutif du gouvernement te plus parfait.

Je sais que quelques esprits superficiels, et peut-être aussi quelques esprits mal intentionnés, qui, comme les corbeaux, redoutent la résurrection des morts, s'efforcent encore, autant qu'il est en eux, de faire méconnaître la possibilité de réduire à une science physique, exacte, évidente et complète, celle du droite de f ordre ^ des lois et du gouvernement naturels, et voudraient du moins rendre proUématiques les avantages qui doivent résulter de l'étude et de la publicité d'une fcîence aussi nécessaire au genre humain.

n ne bm pas répondre à des gens qui voient, qui savent, qui sont forcés de convenir que nous avons la faculté d'acquérir une connaissance certaine de l'étlicr subtO, répandu dans tous les autres éléments; une connaissance assurée des révolutions des satellites de Jupiter ; une connaissance évidente des règles del'arithméfique infinitésimale , intégrale et différentieUe , etc. , etc. ; et qui prétendent Dons persuader que nous ne pouvons cependant nous procurer aucune règle évidente sur la manière dont nous devons nous conduire avec les autres hommes, et dont la société doit être constituée pour que l'espèce, les individus, et nous-ni^mcs sïirtout, soyons le plus heureux qu'il est possible à notre nature î

J«* dis : h plus qiCil est p:tssihlc à notre nalurc, car nous no pouvons i>as esiv

2a DISCOURS DE L'ÉDITEUR.

rer, et pour pen qae nous fassions usage de notre raison, nous ne pouvons pas même désirer d*être plus heureux qu'il n*appartiait à Thomme '. Mais il est in- 8^[>arable de notre essence de désirer de Têtre autant qu'il nous soit posâUe. Or, dès que nous renonç(Mis à la prétention insensée de passer les limites sacrées de la possibilité dans le bonheur auquel nous prétendons, nous sonmies certains que, pour nous assurer la jouissance du plus haut degré de félicité dont nous soyons susceptibles, nous n'avons qu'à embrasser les moyens qui y conduisent; car il y a des moyens certains pour parvenir à toute chose possible, sans quoi elle ne serait pas possible, et l'hypothèse impliquerait contradiction.

Ces moyens d'assurer notre bonheur; ces règles souveraines de notre conduite; ces lois de l'ordre naturel qui nous fmt connaître jusqu'où s'étend et où s'arrête l'usage licite, profitable et raisonnable de nos faculés, la jouissance de notre droit naturel 'y ces principes évidents de la constitution la plus parfaite des socKtés, se manifestent d'eux-mêmes à Thonmie. Je ne veux pas dire seulement à l'homme instruit et studieux; mais même à l'homme simple, sauvage, softant des mams de la nature, borné encore aux premiers jugem^ts qui résultent de ses sensations.

Nous avons exammé plus haut * qudie serait la conduite naturelle d'une telle peuplade d'hommes qui se rencontreraiait dans un désert n ne faut qoe suivre id les conséquences également naturelles de cette OMiduite pour voir q«e, dans la formation de la société et dans ses institutions fondamentaks, les hommes sont naturellement guidés par une connaissance imphcite de la PhysiocreUie^ qui leur indique évidenunent quels sont leurs devoirs^ en leur apprenant quels sont leurs droits ; qui montre à chacun d'eux la nécessité de la soumission à tordre établi par l'Être-Suprême, jointe au pouvoir de jouir des biens auxquds il nous est permis de prétendre; la loi du travail à côté du droit d'acquérir les choses qui lui sont utiles ou agréables; le respect pour la propriété d'autrui, attaché à la sûreté de la sienne et comme premier garant de ses possessions.

Nous avons vu que, dans l'état primitif, la liberté, la sûreté. Impropriété pertonnelle^ sont naturellement reconnues de tous pour des droits absolus appartenants à chaque honune, et dont la jouissance est d'une nécesnté absolue au bonheur, disons plus, à l'existence des hommes réunis. Toutes les institutions sociales découlent nécessairement de cette première institution naturelle, fondée sur la loi impérieuse qui oblige tout honune à employer sa personne^ ses facultés, pour subvenir à ses propres besoins.

Déjà la possession des choses acquises par le travail, h propriété mobilière, se trouve essentiellement hée à la propriété personnelle. C^est prindpalemait parce qu'on a tous les jours besoin d'acquérir et de consommer des biens mobiliers , qu'il est si nécessaire d'avoir la liberté, h propriété de sa personne. C'est parce qu'on a, de droit naturel^ h propriété de sa personne, qu'on a le droit de réclamer contre tout autre ce qu'on a acquis par le travail, par remploi de sa per^

' Cest faute de reconnaitre cette vérité si simple, qu'il pleut, de nos jours, des systèmes d'organisation sociale, dont les auteurs s'etfurccnt de persuader aux |>auvres que c'est par la faute seule des gouvernements que tout le monde n'est pas riche sur la terre. E. D.

"* Pages 90, ai et 92.

sonne; de même (pour me servir de Texpression énergique de J.-J. Rousseau), qu'on a te droit de retirer son bras de la main d*un homme qui voudrait le retenir maigri nous. On ne jouirait pas de soi-même, si l'on pouvait être privé par un autre homme de ce qu'on aurait acquis par soi-même ; la paix si naturelle et si avantageuse à tous serait rompue. Nos hommes sauvages qui en connaissent tout le prix, qui en sentent l'indispensable nécessité pour leur existence et pour leur bonheur, ne sont point d'humeur à la rompre. Le calcul simple d'un intérêt réciproque et palpable, leur faitdonc respecter la/)ro/>rte7émo6»{iëred'autrui comme sa personne, parce que chacun d'eux veut avoir la jouissance paisible de ses propriétés personnelles et mobilières.

Ged est omfinné par l'expérience universeDe. Chez les nations les moins policées, personne ne s'empare ni de la cabane, ni des meubles, ni des armes, ni de h pâture de son voisin. Ces hommes naturels portent même le respect pour la propriété d'autmi à un point de délicatesse qui étonne les âmes rétrédes de nos peuples corrompus ', quoiqu'il paraisse tout simple à ceux qui pèsent l'extrême meëoàsat que la justice par essence doit avoir sur des hoounes chez lesquels l'erreur et les préjugés n'ont point encore affaibli sa voix.

Dans cet état d'association primitive et naturelle , les hommes n'ont besoin ni d*antorité tutélaire et souveraine , ni de magistrats , ni de lois positives. Ils ne pourraient faire les frais de ces établissements protecteurs de la propriété ; car leur subsistance étant pour ainsi dire casuelle, et chacun d'eux étant obligé de s*occvh ftr journellement à rechercher la sienne et celle de sa famille , ils n'ont ni ridiesKS, ni hommes di^niides à consacrer au maintien de l'ordre public. Leurs iMens d'ailleurs sont peu considérables et peu dispersés ; ils sont tous sous la garde

* « Les sauvages (de la Louisiane] vont chasser à trente ou quarante lieues de m chez eux, quelquefois plus loin. Quand ils ont tué un bœuf ou quelqu'autre crosse m béte qu'ils ne peuvent transporter à leur cabane, ils mettent Tanimal au pied d'un m arbre sur lequel ils pendent leur carquois ; puis coupant seulement la langue de m leur proie, ifs vont chercher leur famille qui vient emporter la béte^ ou la manger « sur le lieu, si elle juge la peine du transport trop considérable. Les autres sau- « vages qui, dans rintervalle, passent auprès du cadavre, voient le carquois au- « dessus, et disent : un de nos frères a passé par là. Us se garderaient bien de ton-

• cher à Tanimal mort, ou d'en enlever le plus petit morceau. Le carquois les « avertit que le chasseur viendra tout reprendre. » Mémoires sur l'étal de l'Amérique Septentrionale.

m Les Ostiakes vivent dans toute la simplicité naturelle. Ils sont très hospitaliers,

• et leur probité est extrême. Un voyageur, qui parcourait la Sibérie , perdit sa ■ bourse a quelque distance de la maison d'un Ostiake chez lequel il avait couché. m Quelques jours après, le fils de V Ostiake voit la bourse à terre, ne la ramasse pas, « et va dire à son père que quoiqu'un a perdu une bourse uni parait pleine d'or. Le « père dit: Celui qui l'a perdue en sera sans doute bien fâché, il viendra la re- « diercher où il l'a perdue , il ne faut pas l'en ôter. Mais , afin qu'elle frappe m moins la vue de ceux à qui ellen appartient pas et qui ne la chercheront point,

• coupe quelques branches d'arbres pour la couvrir. Le fils obéit. Au bout de plu- « sieurs mois, l'étranger retournant de son voyage, croyant sa bourse bien perdue « et ne la cherchant nullement, passe par le même lieu et revient loger chez le bon « Ostiake, Après le repas , il cause avec son hôte , se rappelle le temps où il a âéj^ « logé chez lui, la veille du iour qu'il perdit sa bourse.... Ah\ c'est donc toi mon « frêre^ interrompt V Ostiake, qui a perdu la bourse I je suis bien charmé que tu m sois revenu. Elle est encore a la même place; j'allais voir de temps en temps si « le propriétaire était venu la reprendre. Mon fils va te conduire à tendroit. i» tÊéianges intéressante et curieux, article Sibérie.

immédiate et facile du possesseur. Le profit de Tusurpation la plus complète serait très petit I^ danger en serait immense. Il n'est donc point surprenant que les devoirs réciproques soient religieusement remplis, et sans contrainte, et que l'habitude de les remplir élève les hommes à un haut degré de justice, de bienfaisance et de vertu. Il serait incompréhensible que cela fût autrement

Cet état est heureux; il est certainement préférable à celui des hommes qui vivent dans une société mal constituée, et dont les lois positives contrarient les lois de Vordre naturel. Mais par sa nature il n'est pas durable, et même il est loin encore du meilleur état possible de l'humanité.

A moins que des circonstances particulières ne retardent les progrès natnrdsde ses connaissances , l'homme s'aperçoit bientôt que les productions spontanées de la terre ne suffisent pas à toutes les jouissances dont il est susceptible, et qu'eDes sont en trop petite quantité pour lui fournir les moyens d'élever une postérité nombreuse. Il cherche donc à multiplier celles qui lui ont paru les {dus propres à sa consommation. Il devient agriculteur; il défriche, il laboure, il plante, il sème; les productions naissent autour de sa cabane et deviennent plus abondantes de jour en jour; ses richesses augmentent; sa famille s'accroît Dès-lors il n'y a plus moyen de s'arrêter; l'état de simple association ne convient plus aux hommes; il faut instituer des sociétés régulières; il faut former des corps poUtiques. Le premier grain de blé, confié à la terre, devient le germe assuré des empires; ils en résultent aussi nécessairement que les épis que ce grain de blé fait édorc.

La terre était habitée par des honunes que la nature, la justice et l'intérêt, évidemment commun , rendaient propriétaires de leur personne^ et des richesses mobilières acquises par le travail de leur personne. Dès que ces propriétaires ont fait usage de leurs propriétés, personnelle et mobilière, pour cultiver quelques portions de cette terre, auparavant vague et de nul produit, ils deviennent, de droit naturel, propriétaires fonciers des champs qu'ils ont défrichés et mis en valeur ; puisque cette valeur, que la terre a acquise par la culture, est le fruit de l'emploi de leur travail , de leur intelligence, de leur force* de leur personne, et de la dépense de richesses qui leur appartient en propre. Leur enlever la possession de ce champ, serait leur ravir les richesses mobilières et le travail personnel qu'ils ont consacrés à son exploitation, aux opérations préparatoires de son exploitation ; ce serait rioler leurs propriétés reconnues , et nos sauvages confédérés conçoivent évidemment l'injustice et le danger d'un pareil attentat. Ils sentent l'utilité de la cuHure ; ils voient que personne n'en voudrait faire les frais s'il était exposé à les perdre. Ils seront donc frappés de la nécessité évidente de respecter mutuellement leurs propriétés foncières à mesure qu'elles s'établiront par les dépenses et le travail, ou par les contrats hcites.

IVIais la culture et la propriété foncière n'ont pour but que la propriété des fruits que la culture fait naître. Tout serait perdu si cette propriété des fruits n'était pas assurée comme celle du fonds, comme celle môme que chaque indiridu 3i9ar S2i personne.

Ici commencent les difficultés. Depuis l'établissement de la culture, les richesses sont plus considérables; elles sont répandues dans les champs; elles passent les nuits sur la terre ; et l'augmentation des subsistances rend de jour en jour les Iioinines plus nombreux, ot par conséquent moins unis. Le danger de l'usurpation

serait moindre que dans le premier état de Tlimnanité ; le profit en serait plus grand; l'occasion en est perpétuelle.

Il faut de toute nécessité faire une institution qui assure V observance des lois de Tordre social, et qui rende les attentats sur la propriété d'autrui aussi difficiles que dans le simple état d'association primitive, aussi contraires à l'intérêt même de ceux qui oseraient s'y livrer. Les propriétaires ne peuvent, après avoir travaillé le jour, veiller encore la nuit pour défendre leurs champs; il faut établir une autorité publique, tutélaire et souveraine, qui, semblable en quelque façon à celle du créateur du monde, soit présente partout et en tout temps, aûn de veiller pour tous, afin de garantir et de défendre toutes les propriétés, afm de repousser toutes les usurpations. Yoilà ceque sentiront, malgré eux, nos sauvages devenus cultivateurs. Ils se hâteront d'élever au milieu d'eux cette autorité protectrice et bienfaisante. Ils armeront ses dépositaires de tout le pouvoir nécessaire pour remplir leurs im- ]x>rtantes fonctions, et pour triompher de toutes les oppositions injustes que pouri*ait rencontrer kur ministère de paix et de prospérité. Ils pourvoiront à toutes les dépenses inséparables de l'exercice d'un ministère si indispensable. La culture lui a donné la naissance, la culture en fera les frais. Une partie de ce qu'elle produit, au-delà des dépenses nécessaires pour la perpétuer, sera consacrée à l'entretien de la force publique; et cette force, qui assurera la propriété, encouragera, par là môme, à la recherche et à l'emploi de tous les moyens qui peuvent accroître les produits de la propriété. Ce produit des avances bien employées facilitera, amènera nécessairement la formation et l'emploi de nouvelles avances encore plus productives. Les richesses multiplieront rapidement à l'ombre de là propriété. Le commerce ou les échanges, plus nécessaires et plus fréquemment usités, seront libres de droit et de fait entre des propriétaires^ entre des hommes également libres de disposer comme il leur plaît de ce qui kur appartient. L'industrie humaine sera excitée par les plus puissants motifs, par la certitude de proGter du fruit de ses peines. Les arts naîtront. Les jouissances deviendront plus sûres, plus variées, plus étendues : les hommes beaucoup plus nombreux et plus heureux.

Tout cela se fera tout seul , et résultera nécessairement de l'établissement de Tautorité conservatrice des|>ropn^^^5, comme l'institution de cette autorité même résulte nécessairement de l'établissement de la culture. C'est pour étendre la jouissance de leur droit naturel que les hommes sont devenus cultivateurs; c'est Pordre naturel qui les a constitués propriétaires, d'abord de leur personne, puis de leurs richesses mobilières, enfin des terres mises en valeur par le concours et l'emploi de ces propriétés primitives; ce sont les lois naturelles qui les obligent à se servir des moyens nécessaires pour conserver leurs propriétés , et qui les ont conduits à se mettre réciproquement sous la protection les uns des autres , sous celle d'une autorité tutélaire, ministre sacré de l'intérêt /7ti6/(c , dépositaire de la force publique , pour garantir envers et contre tous la seule chose dont la conservation importe soi public et à tous les particuliers également, la propriété. Il est impossible que dans ce commencement de société régulière le but et les causes de sa formation ne soient pas très évidents pour tous les membres de l'État et pour l'autorité qui le gouverne. C'est à une notion, implicite il est vrai, mais univei-seUe de la Physiocratie^ que cette autorité doit son existence ; il est iin- ])o$sibIc qu'elle ne gouverne pas physiocratiquement, et que la société ne res-

sente pas tous les bons effets d*iin gouTeraement si conforme d la nature des choses et à celle de Thomme.

Toutes les nations agricoles ont dans leur origine passé par cette heureuse époque. Les Chinois seuls en ont su prolonger la durée, mais nous ea trouvons des traces évidentes chez les Chaldéens, chez les Assyriens, chez les Mèdes, chez les premiers Perses , chez les anciens Egyptiens K Et si nous pouvions fouiller dans les annales des autres peuples, nous verrions qu'en paraissant ici développer une hypothèse, nous faisons l'histoire universelle du commencement des empires.

Mais, dira-t-on, comment est-il donc arrivé qu'ils se soient presque tous si prodigieusement écartés de l'état de félicité dont ils jouissaient dans ces temps antiques et heureux? Conunent la propriété, û précieuse , si nécessaire au genre humain, si évidemment établie par F ordre naturel ^ a-t-elle été diminuée, restreinte, violée, et presque annulée de toutes parts 7 Comment a-t-on pu voair au point d'oublier les lois essentieDes de Cordre physique et celles de tordre social, de méconnaître la source des richesses et les droits de tmt qui les ibnt naître ? Comment l'oppression, les prohibitions, les représailles, les jalousies, les discordes, les haines, les guerres, les usurpations ont-elles pu s'introduire dans les sociétés ; y obscurcir l'évidence de l'intérêt commun, et substituer aux lois naturelles, immuables, saintes et peu nombreuses de F ordre social, les volontés ou plutôt les caprices arbitraires et mobiles de l'autorité, soit monocratique, soit aristocratique, soit démocratique ?

Je ne puis disconvenir que ce ne soient là des questions qui se présentent natureUement ; tristes , mais bien intéressantes questions pour le genre hunudn ! Je vais essayer d'en indiquer la solution ; on y trouvera celle de beaucoup de difiBcultés philosophiques et les plus fortes preuves de la nécessité indispensable du hvre que je publie aujourd'hui, et de ceux qui ont été, qui seront composés sur la même matière.

Nous avons vu que les honmies en se multipliant deviennent moins unis. C'est un effet naturel; ils se connaissent moins les uns les autres. Il est certain que l'habitude de se voir fréquemment, qui occasionne encore celle de se rendre fréquemment quelques bons offices , ajoute un attrait naturel à la notion du devoir qui nous fait respecter le droit d'aulrui. La plus forte partie de cet attrait est perdue pour des hommes qui, vivant chacun de leur côté dans une société fort nombreuse , ne se sont jamais ni vus ni connus. A mesure que la population fait des progrès, il existe donc un obstacle naturel de moins au désir que quelques-uns des hommes pourraient conserver d'usurper sur la propriété d'autrui. Une autre cause, également naturelle et inévitable, vient en même temps ouvrir la porte à ce désir désordonné. Les hommes ne multiplient qu'en raison des richesses nécessaires pour leur subsistance ; et c'est ce qui fait que l'établissement de la culture, qui est Tunique source des richesses des empires , occasionne un accroissement rapide dans la population. Mais Taccroissemcnt des richesses de la société amène

' Voy. le savant Traité de Barnabe Hrisson , De Imperio velerum Persarum, Voy. aussi celui de Thomas llyde, intitulé : Veierum Persarum, et Parlhorum^et Medorum, religionis hisloria, Voy. encore le premier volume de V Histoire du etW, par M. Tabbé Pluche.

DISœURS DE L'ÉDITEUR. 29

nécesêairemeni avec lai l'accroissement de Finégalité des fortunes : inégalité naturelle, qui, dans l'état même d'association primitive, existe en raison de la divernté des focuhés des individus ; que l'acquisition des propriétés foncières étend, par la même raison , et qui s'augmente encore par l'ordre naturel et légitime des successions, qui, tantôt divise le patrimoine d'une seule famille entre un grand nombre d'héritiers, et tantôt réunit sur un seul héritier les richesses de plusieurs familles. La différence des riches et des pauvres devient donc de jour et jour plus marquée. Il est vrai que le riche est forcé , pour faire usage de ses richesses, de payerai travail des pauvres des salaires qui subviennent à leurs principaux besoins ; et même, dans une société cultivatrice bien constittiée, d'une manière plus abondante et plus variée que dans l'état primitif où la recherche seule pourvoyait aux nécessités les plus pressantes de l'eqpèce humaine. Mais il n'en est pas moins vrai que ce riche dont la dépense solde le travail des autres hommes et l'applique, comme il lui plaît, à accroître son aisance et à satisfaire ses fantaisies, se procure par là des jouissances infiniment plus multiphées, plus recherchées, plus éblouissantes que celles auxquelles les pauvres peuvent atteindre, et qui, par conséquent, éottent paraître ajouter beaucoup à la félicité de l'homme , à qui ses richesses donnait le privilège exclusif de les acquérir. Or cette frappante inégalité de jouissances qui laisse entrevoir à chaque individu la possibilité d'accroître de [dus en plus les siennes, en accroissant ses richesses, ne peut manquer d'éveiller vivement la cupidité dans toutes les classes de citoyens.

Ce n'est pas que cette cupidité soit un mal en elle-même. Chez un peuple éclairé die ne produirait aucuns mauvais effets. Les lumières de la nation et la vigilance de l'autorité tntélaire mettraient la propriété hors de toute espèce d'atteintes, même les [rfus indirectes. Et l'instruction publique aj^rendrait, dès l'enfance, au dernier citoyen, le danger extrême de toute manoeuvre tendante à nuire à la propriété des autres ; elle lui prouverait par arithmétique qu'il n'y a point de véritable profit à empiéter sur les droits de ses semblables, et il s'en souviendrait toute sa vie comme de la manière de compter son argent Alors la cupidij||i même ne serait plus qu'un ressort naturel et utile pour porter les citoyens à mettre toute l'activité et toute l'intelligence possible dans leur travail, et elle concourrait évidemment à la muItipUcation des richesses et à l'avantage de la société. Mais, chez une nation ignmrante, la cupidité réciin-oque est très redoutable ; le désir de s'enrichir aux dépens d'autrui germe sourdement dans les âmes avides , et y devient bientôt une passion dominante, qui introduit enfin dans la société une multitude de prétentions contraires et d'expédients opposés, continuellement tendants à détruire l'ordre sodaL

Cette passion méprisable fut néanmoins obligée de conmiencer par se couvrir d'un voile pour assurer ses succès ; car l'autorité tutélaire , uniquement établie pour réprimer cette passion effrénée, repoussait avec force, punissait avec sévérité toute infraction visible du droit de propriété. On ne pouvait triompher de son pouvoir supérieur à tout autre. On tenta de tromper sa vigilance et de séduire jusqu'à son zèle. Il n'y avait nul moyen de voler par la force; les honmies, que l'avidité corrompait, prirent le parti d'employer la ruse, et de colorer du prétexte du Uen public leurs entreprises injustes, également nuisibles à la société et à l'intérêt de l'autorité souveraine. On n'avait cependant pas encore perdu h notion ni*

turclle des droits et des devoirs réciproques des hommes ; mais cette notion pnmitivc n*eii donnait qu'une connaissance implicite, très éyidente il est vrai, quant au fond de ces droits et de ces devoirs , très vague et très confuse , quant à la multitude de leurs conséquences. Nulle science explicite et formelle n'en développait toute retendue. Nulle évidence n'en marquait les limites, et si l'on peut ainsi parler, n'en traçait les ramifications à travers l'infinité de relations nouvdles que les institutions civiles, l'accroissement des richesses, le partage des fortunes, l'invention des arts, la variété des jouissances, mettaient entre les citoyens. Les propriétaires et l'administration n'étaient en garde que contre les attaques^dBrectes auxquelles h propriété pouvait être exposée. Personne ne se doutait qu'il y eût des moy ens de s'emparer des richesses d'autrui sans paraître avoir dessein d'y prétendre, excepté les scélérats qui employèrent ces moyens honteux.

Au milieu de cette obscurité , toute surprise ménagée avec adresse fut certaine de réussir. Malgré ce que nous avons perdu, il nous reste encore assez de monuments historiques pour nous indiquer la marche à peu près uniforme que prirent chez presque toutes les nations les manœuvres des hommes artificieux et perfides, déterminés à s'enrichir aux dépens du droit de propriété de leurs concitoyens.

Cette marche fut conduite avec beaucoup d'art On se borna d'abord à avancer, à insinuer, à répandre un principe très propre à séduire ; c'est que l'intérêt puh lie doit remporter sur r intérêt particulier. Dans ce principe vague, on eut soin de n'opposer que Vintérêt particulier^ qui peut être pris en bonne ou en mauvaise part, comme juste ou comme injuste (et qui, dans ce dernier sens, n'est même pas véritablement l'intérêt particulier), à Vintérêt public^ dont la réclamation semble ne présenter que des intentions louables. On n'aurait encore osé dire que r intérêt public fût préférable d la conservation des droits des particuliers ; car les particuliers et les dépositaires de l'autorité savaient également que chacun devait jouir de ses droits , et que la société n'avait été instituée que pour assurer à chacun cette jouissance, seule base d'un gouvernement stable et heureux ])our les princes et pour les peuples. Or il fallait, aux vues insidieuses des mauvais citoyens , une maxime générale qui parût avoir le bien commun pour objet , mais qui ne présentât néanmoins qu'un sens confus et indéterminé : une maxime que Ton pût étendre ou resserrer selon l'occasion; que l'on pût tantôt faire adopter aux nations mêmes, en chargeant d'inculpations des intérêts particuliers qui paraissent contraires à l'intérêt public , et tantôt appuyer auprès des souverains de ce consentement donné dans un sens limité, pour justifier la même maxime prise dans un sens forcé et général , et étendue jusqu'au sacrifice de l'intérêt des particuliers paisibles qui ne demandent qu'à jouir licitement de leurs propriétés.

Cette maxime équivoque qui paraissait étendre l'autorité et les droits du souverain, et confier la constitution essentielle de la société aux lumières et aux décrets du gouvernement , fut adopté ; et suggéra un système de politique qui assujétit confusément tous les droits de la société , et ceux de l'autorité , à une législation humaine, arbitraire et absolue, aussi préjudiciable à la nation et au souverain, que favorable à la séduction et à l'avidité des hommes injustes et artificieux. Bientôt l'exemple de leurs succès devint contagieux; il étendit, il perpétua cette ténébreuse politique qui égarait le gouvernement. Celui-ci crut toujours augmenter son au-

torité et sa puissance, en rendant l'administration de plus en plus arbitraire et illimitée. On l'empêcha de voir qu'il ne faisait par là que porter la confusion , le désordre et la dévastation sur tout son territoire.

Plus la politique du gouvernement s'occupe du prétexte de l'intérêt général pour élever l'autorité au-dessus des lois constitutionnelles de l'ordre social, et plus elle s'écarte de cet ordre divin, qui est celui de la justice par essence; plus elle désimit ainsi les intérêts des souverains et des sujets, plus elle rompt les liens de la société, et plus les intérêts particuliers exclusifs agissent de concert, acquièrent de crédit et de force, s'ouvrent de toutes parts par la surprise et par la violence des routes désastreuses, et étendent progressivement la dépradation des richesses de la nation et de rÉtat. Car les revenus publics participent toujours inévitablement et nécessairement à la diminution des revenus particuliers.

Pour dissimuler aux souverains la véritable cause de leur appauvrissement, on les excita à des augmentations de dépenses superflues. On fit bâtir des pyramides aux rois d'Egypte, des tours énormes, avec des jardins et des eaux sur leurs voûtes , aux rois de Perse et d'Assyrie. On les engagea tous , pour des objets frivoles, dans des guerres avec leurs voisins. Ils ne purent subvenir à ces dépenses extraordinaires avec des revenus affaiblis. On leur rappela alors la grande maxime plus développée, que rintérét public devait remporter sur les droits despar^ cutters. On leur dit que C intérêt public résidait en leur seule personne, et que les biens et la vie des hommes soumis à leur empire formaient le patrimoine de la souveraineté. Et, malheureusement pour eux-mêmes, on le leur persuada.

Dès-lors les intérêts particuliers exclusifs devinrent de plus en plus entreprenants et désastreux. La rapacité n'eut plus de bornes; elle négligea même la vraisemblance des prétextes ; elle oublia jusqu'à la honte; elle méconnut jusqu'aux remords, mânes terribles et vengeurs de la probité étouffée. L'agriculture, soiu*ce unique de la subsistance et de la population, ne put plus se soutenir ; la richesse et la puissance des souverains disparurent. On avait abusé de leur nom poiu* répandre le désordre au dedans et au dehors de leurs États opprimés : ils furent les Tictimes de ce désordre même. Les empires tombèrent rapidement sous les coups les uns des autres; et tous enûn furent envahis par de petits peuples à demi-barbares, qu'avaient implacablement irrités les entreprises iniques et insolentes des grands États, soi-disant policés.

Les Grecs , la plus célèbre de ces petites nations qui triomphèrent des anciens empires, eurent des beaux-arts , des peintres, des statuaires, des poètes, des orateurs, et même des philosophes. Mais la Grèce , formée, constituée et confédérée aiTBiiliea des orages suscités par les grands peuples asiatiques, avait perdu la trace des lois essentielles de l'ordre social Des guerres, injustes et cruelles, avaient enfanté l'esclavage plus injuste et plus cruel encore. La première notion des droits imprescriptiUes de l'homme était oubliée. Conunent aurait-on pu saisir et dévelapçer l'ensemble de ces droits ? Aussi les efforts réunis des plus sublimes esprits qui aient peut-être jamais existé , des Solon , des Socrate , des Xénophon , des Platon , etc. , se réduisirent-ils à découvrir, à suivre , à mettre au grand jour quelques branches éparses de la vérité, dont ils n'avaient pu embrasser le tronc ; et ces grands hommes furent, par là même, beaucoup moins utiles au genre humain , que Ton n'aurait dû resi)érer de leur étonnant génie.

V ordre naturel et ses loi$ relatives à la société ne se manifestent» au premier aspect et dans toute leur évidence, qu'aux peuples dont la société se forme paisiblement par une conséquence ^qV ordre physique même, par l'établissenientde la culture, par la nécessité d'assurer à chacun la jouissance de sa propriété^ et de rendre ainsi les propriétés plus fructueuses pour tous. Mais les sociétés constituées à la hâte, pour repousser les incursions de voisins inquiets chez lesqodsk gouvernement commençait à se corrompre, sont égarées dès le premier pas. EDes ne pensent qu'à assurer la défense du moment Occupées à repoussa la force par la force ; oMigées souvent à se soumettre à des conditions injustes par des traités auxquels l'impuissance les contraint ; animées à s'en venger par des représailles à la première occasion ; elles s'accoutument à ne rien décider par le droite à n'admettre de loi suprême que celle de la /brce, et à y recourir avec trattq[M)it en toute occasion , sans songer même à s'élever jusqu'à la connaissance des causes qui produisent la force et des conditions essentielles qui l'entretiennent De là les défiances, les divisions, les usurpations entre les différents ordres de la naticm ; les guerres fréquentes, et les paix insidieuses avec l'étranger ; les révolutions* les vicissitudes, l'instabilité perpétuelle du gouvernement ; la multitude d'événements variés, alternativement ridicules et barbares, que le vulgaire des lecteurs regarde comme les grands traits de l'histoire ; la continuité de déscnrdres et de misères aifin, qui ont presque sans cesse afOigé les Grecs et les Romains, et les nations qui s'élevèrent sur leurs débris.

C'est ainsi que (malgré la notion implicite, évidente et irrésistible de la phyâiocratie^ qui avait présidé à la formation de la société chez les peuples les premiers civilisés) , le défaut d'établissements solides, et d'institutions lumineuses, qui perpétuassent, qui développassent ces premières notions du droit naturel^ de ï ordre naturel^ et des lois naturelles, rendit arbitraire et désordonné le despotisme des souverains, qui préparèrent leur propre ruine en emi^oyant à attaquer les propriétés de leurs sujets et de leurs voisins, les forces qui leur avaient été confiées pour entretenir la paix au-dedans et au-dehors. C'est ainsi que les attaques de ces souverains, involontairement devenus injustes et déprédateurs, forcèrent ks peuplades, voisines de leur territoire, à se réunir précipitamment en r^iNibliques guerrières, et par conséquent contre nature. C'est ainsi que l'alliage de ces deux espèces de sociétés ignorantes, combiné depuis de cmt façons diverses, n'a jamais pu constituer une société régulière et éclairée sur ses véritaUes intérêts ; et que le règne des souverains les plus habiles et les plus vertueux n'a pu offirir à la maJheureuse humanité qu'un repos passager et peu profitaMe, semblable à celui que des matelots, après un naufrage, trouvent sur des pointes de rochers que la 9cr découvre en descendant, mais qui, quelques heures après, vont être englouties de nouveau dans ses ondes.

La sagesse même des honunes supérieurs, dénuée de la connaissance des conditions essentielles de l'ordre social, n'a pu éviter d'être fréquemment égarée par de fausses apparences, et séduite par des prétextes spécieux. Les institutions les plus nécessaires, les découvertes les phis ingénieuses, et qui auraient dû être les plus utiles, se sont empoisonnées par le venin de la cupidité ignorante.

La division naturelle de la société en diverses classes de citoyens, relatives à li différence des éuts et des professions, n'a servi, dans cette obscurité profonde.

La dhrision naturelle de la société en diverses classes de citoyens , relatives h la différence des états et des professions , n'a servi , dans cette obscurité profonde , qu'à former des confédérations particulières , tumultueuses ai}-dedans , réunies au-dehors , acharnées les unes contre les autres , et toutes contre la conservation et l'usage du droit naturel de l'homme. On voit par les annales de tous les peuples plus ou moins barbares, formés par le mélange du reste malheureux des empires renversés avec leurs féroces destructeurs , que tous les particuliers qui (Mit pu se réumr, s'associer et former un corps , ont établi entre eux , envers et contre tous , une communauté de forces et de ruses , non pas pour s'assurer la jouissance de leurs droits, mais pour usurper sur ceux d'autrui. Toutes ces ligues se s(mt mutuellement combattues avec fureur ; toutes ont employé leur adresse pour séduire l'autorité souveraine et l'entraîner dans leur parti ; et toutes y ont réussi alternativement, au grand désavantage de la société et des souverains.

Les arts mêmes, et les sciences qui renferment les principes des arts ; ces chefsd'œuvres de l'esprit humain qui servent à varier nos jouissances, qui offrent aux hommes pauvres une manière de gagner leur salaire, plus laborieuse, il est ^ai, malB moins dépendante que la domesticité, qui devraient ainsi contribuer si efficacement au bonheur de notre espèce, contribuent au contraû'e dans les sociétés, où l'on néglige l'observation de V ordre naturel, à entretenir les divisions intestines et à les rendre plus redoutables. Les commodités qu'ils procurent aux riches redoublent la cupidité que l'inégalité des fortunes introduite dans la société. Or, dans les mauvais gouvernements où la propriété n'est pas suffisamment assurée , cette cupidité, nourrie par l'animosité des différents corps, aiguisée par l'édat des jouissances recherchées que les arts mènent à leur suite, conduit inévitablement aux usurpations furtives dont nous avons parlé plus haut ; et l'habitude d'employer le langage des sciences , les ressources d'une éloquence étudiée , facilitent les moyens d'étayer ces usurpations par des sophismes et de leur prêter un coloris séducteur. De sorte que dans ces sociétés mal constituées , où l'on méconnaît l'évidence des lois de F ordre social, les lettres, les arts et les sciences concourent encore à rendre la propriété moins certaine et plus facile à violer artificieusement

Voilà l'état de guerre ; ce n'est pas, comme le pensèrent Hobbes et ses sectateurs, celui des hommes vivant dans la simplicité naturelle ; c'est celui des hommes en société désordonnée ; c'est celui où la propriété incertaine est sans cesse exposée à des violations clandeslhies , exercées sous les auspices d'une législation arbitraire. Encore dans cette guerre désastreuse et continuelle, c'est le très petit aombre des riches qui a le privilège exclusif de tenter à l'ombre des facultés et du crédit, et de soutenir par des séductions de toute espèce, les lésions indirectes de la propriété du très grand nombre des pauvres. Et de là vient que ces lésions, dont le dommage retombe à la fm sur ceux même qui l'ont causé, réduisent presque la totalité des nations à im degré d'oppression, de misère, de privation et d'infortune, qui, à tout prendre, rend le sort des hommes réunis ainsi en sociétés imparfaites et semi-policées , quoique sous les apparences d'une police recherchée et vigilante, incomparablement moins heureux que celui dont jouissaient les anciennes peuplades de chasseurs et de patres dans l'état d'association primitive, où

ZU DlSfcOtJtliS DE L'ÉBîTfiDB.

les hommes ne savaient que chercher leur suBisistàiice, cbhnâttre le juste et liajuste, et obéiir aux lois de tordre naturel.

L'auteur dés ouvrages, dont je {publie aiifotiMliui te RécuéO, à rida Seulement senti cette vérité qui avait déjà frappiS qûeiqii'eè hotnîiiés idë génie ; niais il a tenti de i^us qu'eux qu'il fallait bien se garder de conclure dtl feit passé âb Ëdt possible. Il a vil que Fonbli dés lois dé la justice par es^efiee n'était jainais ne que de l'ignorance égarée par la séduction des ini'érêtô pâHiculicrs ëtciusift et knâl étendus. Il a vu que l'homme n'àVàit qu'à rientrer eh lui-même pour y reth>ûver la notion ineffaçable de ces fed, et qu'à s'^di'ér à Tétude ié Vordre physique pour eh reconnaître tous les préc^pïrâ , la basé et la sanctfoti. il a Vu qu*on ne {pourrait résister à l'évidence el à l'autorité de céS lois souverain)» quand dles seraient suffisamment connues et mâiliir<^tées. Et cette obtervadon, IcMkifirmée par rexpérîence, lui a dévoQé la possibilité d'étendre les lumières des hommes réunis en société au point que l'évidence et F universalité de ces lumières ^iroscrivissent toute espèce d'atteinte à la propriété^ conunc elles proscrivent at^nrd'hui le sacrifice des enfants premiers h^, Te^avage des prisonniers de guierre, les jugements par le combat, par là croix, par Teaù bouîDante, et miOe autres coutumes absurdes et cruélfes auxquelles l'i^ôrance avait jadis soumis leâ hommes ai différents temps et en différents Eéux. B a vu que dès l'instant où l'homme en société serait parfaitement assuré de Tentière et unperturbable jouissance de tous ses droits à!^ propriété personnelle, mobBîère et fonderie, il ferait ilm tisage complet de son droit naturel^ et qu'il serait aussi heuroux qu'il kd $6\lposiihle de Tétre. n a vu que la culturo, dirigée et exécutée le mieux possible par des hommes entièrement libres de l'emploi de leur personne et de leurs richesses , et sûrs d'en recueillir le fruit , multiplierait les subsistances le plus qu'il serait possible. Il a vu que la plus grande multiplication possible des siibâstances étendrait le bonheur de vivre , et de jouir de tous les bienfaits de la nature, sur le plus grand nombre possible d'individus, lesquels joindraient tous aux mêmes jouissances que présente l'association primitive un grand nombre d'autres jouissances qu'une société sagement policée peut seule procurer ; ce qui constituerait de tontes manières, et à tous les égards, le meilleur étsit possible de notro espèce. Parcourant ainsi avec méthode les lois physiques par lesquelles Vordre naturel détermine l'usage et l'étendue du droit naturel ; celles de la naissance, de la distribution et de la réproduction des subsistances ; celles qui établissent les droits sur les devoirs» et les devoirs sur les droits ; toutes celles enfin qui assurent l'existence, le bonheur et la multiplication du genre humain ; il a reconnu que l'ensemble et les détails de ces lois souveraines forment l'objet d'une science physique , très noble, très claire et ti^ès étendue. Et d'une main, guidée par révidence, il est parvenu à saisir, à développer, à démontrer, à tracer, à peindre les vérités mères et fondamentales de cette science, laquelle par son principe, par son but, par les effets qu'elle doit nécessairement produire, est incontestablement la plus importantes de toutes les sciences exactes qui ont jusqu'à présent occupé le génie de Thommc.

Suprêmes adminislrateiu*s d(»s peuples, images du souverain des êtres, cette science sublime est faite pour vous. Vous y reconnaîtrez la source de vos droits,

la base et retendue de votre autorité, qui n'a et ne peut avoir de bornes ({uc celles imposées par Dieu même. Vous y apprendrez à partager, pour ainsi dire, avec lui la douce prérogative de rendre les mortels heureux, en promulguant, en faisant exécuter les lois qu*il a prescrites à la société et sur lesquelles il a imprimé le sceau de Tévidence, seul cachet digne du Très-Haut Vous y découvrirez la chaîne indissoluble avec laquelle il a lié votre puissance et votre richesse à V observance de ces lois de Y ordre social, à la conservation du droit de propriété des sujets confiés à votre empire. Vous y verrez combien est simple et facile l'exercice de V08 fonctions sacrées , qui consistent principalement à ne pas empêcher le bien qui se fait tout seul, et à punir, par le ministère des magistrats, le petit nombre de gens qui attentent à h propriété d'autrui.

Organes et dépositaires des lois, magistrats respectables, elle est faite pour vous cette science. Vous ne sauriez sans crime vous dispenser de la posséder à fond. Vous avez à décider de la fortune, de la vie, de l'honneur de vos concitoyens. Si Ton pouvait croire que vous en décidassiez arbitrairement, la sainteté de votre ministère, la vénération dont il est^digne, seraient perdues. Il faut que vous jugiez d'a^M^ des règles positives que vous n'ayez pas faites et que vous ne puissiez jamais changer vous-mêmes. €*est ainsi que dans les cas particuliers votre intégrité respectée se trouve au-dessus même du soupçon. Mais vous rendriez compte à cdui qui fit la justice, si vous vous engagiez imprudanment à régler vos décisions par des ordonnances contraires à l'équité, et att^tatoires aux droits de l*homme. Avant déjuger vos frères, vous êtes donc strictement et religieusement obligés de juger les lois; et vous le faites. Les ordonnances , évidenmient absurdes , évidemment injustes , sont comme non-avenues pour vous. Nul de vous n^osendt envoyer un citoyen à la mort pour crime de sorcellerie. Nul de vous n*08erait condamner un laboureur à l'amende pour avoir donné du vin à ses domestiques, et ceux-ci à la prison pour l'avoir bu hors des quatre grandes fêtes de l'année '. La voix de la raison et celle de l'équité ont suffi pour faire tomber en désuétude les lois positives qui vous prescrivaient de juger ainsi, et que vos prédécesseurs avaient été assez peu éclairés pour admettre. Vous concevez sans doute la nécessité de ne pas vous exposer vis-k-vis de vos successeurs à des reproches semblables à ceux que votre vertu a faits à cet égard à vos devanciers. Vous compreaei d'ailleurs que la désuétude est un remède illégal et tardif aux mauvaises lois. Malheur aux magistrats indignes qaï croiraient pouvoir décharger leur conscience sur l'espoir de ce remède honteux et lent, dont l'application paraîtra toujours arbitraire au peuple mal instruit, et compromettra par conséquent toujours l'honneur de la magistrature. C'est dans l'instant même où une erreur, certainement involontaire, puisqu'elle est contraire à son propre intérêt, arrache au souverain une ordonnance évidemment injuste , qu'un devoir impérieux vous prescrit de lui faire remarquer en quoi cette ordonnance s'écarte des lois divines de l'ordre naturel, et l'impuissance où vous êtes de participer innocemment à son exécution. Comment rcmpliriez-vous cette fonction indispensable et sainte, si

* Deux ordonnances commandent aux magistrats de tenir cette conduite à Tégard des laboureurs. Elles ont été enregistrées, Tune le 4 février 1567, l'autre le 21 novembre 1577, et n'ont pas été révoquées depuis.

vous ignoriez quelles sont les lois de Tordre que Dieu a établi pour servir de règles à la société? La science de ces lois est donc essentielle à votre ministère. 5i elle était malheureusement bannie du reste du globe, ce serait chez vous qu'elle devrait se réfugier. Par elle seule vous pouvez assurer la soumission et le respect des peuples aux lois que promulgue le souverain. Par elle seule vous pouvez tranquilliser le souverain même en lui garantissant la sagesse et l'utilité de ses ordonnances. Quand on vous voit promettre de juger d'après elles, tout le monde présume que vous avez fait l'examen que cette promesse suppose , et tout le monde présume aussi que vous vous sentez les connaissances nécessaires pour cet examen ; puisque vous vous chargez volontairement, devant Dieu et devant les hommes, de la coulpe qu'il entraînerait avec lui s'il était mal fait C'est ainsi que sans qu*il vous soit jamais permis d'être en aucune manière législateurs, Tassentiment de votre conscience éclak'ée est néanmoms essentiel à la législation qui doit régler vos jugements. C'est ainsi que la nature a mai;qué votre rang au milieu de vos concitoyens par l'importance de vos devoirs, et par la dignité inséparable de la réunion de la sagesse, de la vertu, et des lumières les plus utiles à la société. Il est une autre classe d'hommes, qui, connne le dit un auteur moderne, sans être revêtus d'aucun titre, d'aucune charge, d'aucun emploi public, ne sont cependant jamais proprement des hommes privés. C'est la classe que vous composez, têtes réfléchissantes et profondes, esprits élevés et brillants, génies vigoureux et sublimes, qui avez consacré votre temps et vos travaux à acquérir et à répandre des connaissances de toute espèce. Vous n'avez pas dû vous livrer à l'étude dans la seule vue d'occuper votre imagination, d'exercer vos facultés, d'amuser vos loisirs, et de faire une vaine parade de votre savoir. Dans les dangers .delà guerre, lorsque des dévastateurs cruels ravagent les moissons, brûlent, démolissent les villes, et font couler des flots de sang ; ce n'est pas aux enfants, ce n'est pas aux infirmes, ce n'est pas aux citoyens faibles et désarmés à réprimer ces attentats destructeurs. Si les militaires alors se bornaient à montrer leur vigueur et leur adresse par des jeux frivoles, et à faire aux yeux de leurs malheureux compatriotes un étalage pompeux des plumes qui flottent sur leurs têtes, et du fer acéré qu'on leur remit entre les mains : Lâches, leur crierait-on, vous avez des forces et des armes ; volez où votre devoir y où le besoin de la patrie vous appellent ; attaquez (^ennemi , combattez-le , et mourez s'il le faut en le repoussant.,,. Vous qui cultivez avec succès les sciences et les lettres, observateurs de la nature, ingénieux scrutateurs de ses lois, peintres fidèles et hardis de ses effets et de ses productions ; vous êtes contre l'ignorance, contre l'opinion , contre l'erreur, contre les désordres politiques par lesquels elles déchirent le monde, vous êtes les défenseurs nés du genre humain. Vos talents sont un présent que le ciel fit à la terre pour contribuer à augmenter le bonheur de ses habitants. Toutes les vérités sans doute sont bonnes à connaître ; mais il s'en faut beaucoup qu'elles soient toutes également intéressantes pour la féUcité de notre espèce. Si vous voulez, comme vous le devez , conmie vous le pouvez , concourir dignement à cette féUcité désirée , il est pour vous des recherches plus importantes, et moins abstraites, que celle du rapport du paramètre d'une courbe à son abêcisse et de cette abscisse à Y ordonnée relative^ il est des observations plus curieuses ctjnioins pénibles que celle des artères d'un moucheron; il est des calculs plus sûrs et plus

utiles que ceux de la révolution des comètes. Vordre naturel social , fondé sur Yordre général physique: les droits et les devoirs réciproques des hommes; les loisnaturelles qui règlent souverainement ces droits et ces devoirs, qui décidentdc la reproduction et de l'abondance des choses propres à nos besoins, qui réunissent, qui concilient au suprême degré les intérêts des souverains , des sujets et des nations : voilà des objets véritablement essentiels à connaître et à faire connaître. En vain s'attacherait-on à toutes les autres sciences, tant qu'on sera privé de celle de ces grands objets , le sort des empires demeurera livré à Tinstabilité des passions tumultueuses et peu éclairées ; la paix, les jouissances, la tranquillité, la multiplication des humains seront abandonnées aux ravages des intérêts particuliers exclusifs ; et ces intérêts mal entendus, discordants par ignorance, enchaîneront la liberté, détruiront les richesses des peuples et des rois , arrêteront Fessor du génie par le poids de la misère publique et particulière, et s'opposeront ainsi aux progrès mêmes des sciences spéculatives, et des arts de goût et d'agrément Mais quand la science de hphysiocratie, devenue familière à tous les citoyens, aura par la publicité de son évidence assuré l'existence du gouvernement le plus confcHtne à la nature, et manifestement le plus, avantageux aux souverains et à leurs sujets ; quand l'impossibilité de séduire personne, par les prétextes insidieux dont on s'est autrefois sem pour violer indirectement les droits d'autrui, aura donné à la propriété le plus grand degré de sûreté imaginable , cette certitude de la propriété amènera l'accroissement rapide de la richesse des princes et de celle des nations. Alors les sciences les plus abstraites et les arts les plus agréables marcheront avec la même rapidité vers leur plus haut degré de perfection ; dont on ne pourra se former d'idée, que lorsqu'au milieu d'une population immense, le plus grand nombre possible d'hommes de génie pourra s'appliquer paisiblement h l'étude au sein de l'aisance et du loisir. Illustres instructeurs de vos sc^mblables, cette science, de laquelle dépend le bonheur du monde et le destm de toutes les autres sciences, est certainement faite pour vous.

Elle est encore faite pour vous, pères de famille, citoyens actifs et vertueux, obligés de pourvoir à la subsistance et au bien-être des femmes que vous avez prises, et des enfants que le ciel vous a donnés. Les lois de Vordre physique et celles de Vordre social sont la base sacrée, solide, inaltérable, sur laquelle seule on peut élever avec succès l'édifice des travaux humains. Vous devez connaître ces lois, parce qu'elles sont la règle naturelle de votre conduite économique et sociale, de vos entreprises, de l'emploi de vos richesses et de vos facultés. Vous devez les connaître, parce qu'elles renfennent le titre évident de vos droits, des droits des associés faibles, intimes et chéris, que vous avez à défendre, et pour le patrimoine desquels vous pouvez avoir à réclamer la protection du souverain et le ministère des magistrats.

Et vous, belle moitié du genre humain, sexe enchanteur, dont l'influence sur tout ce qui se fait de bon, d'agréable, d'utile et d'honnête est si visiblement marquée par la nature, la science des lois de Vordre naturel csi également faite pour vous. Vous tenez de l'intérêt qne vous avez à co que notre conduite soit raisonnable, vous tenez de vos charmes, de votie douceur, et même de votre prudence, le droit d'être nos conseillers perpétuels. Il faut que cette prudence soit éclairée pour vous assurer utilement et honorablement la jouissance d'un droit aussi pré-

38 WSCOURS DE L'ÉDITEUR.

deux. Economes, maîtresses, dispensatrices des richesses ac(|uises par les travaux de vos époux, les règles par lesquelles la distribution de ces richesses peut en opérer la reproduction et Faccroîssement ne doivent pas être ignorées de vous. Mères* directrices de la première jeunesse de vos enfants, nécessairement chargées de la partie de leur éducation qui va le [dus à leur cœur ec dont les traces sont les plus profondes et les plus durables, il faut que vous connaissiez toutes les vérités fondamentales que les hommes doivent savoir. Vos lumières sont à la fois le germe et le foyer conservateur des nôtres. Partout où vous seriez ignorantes et frivoles , on verrait bien peu d*honmies sages et éclairés.

Heureusement il nous devient de jour en jour i^us facile d'être l'un et l'autre. La science la plus nécessaire aux rois, aux magistrats , aux gens de lettre, aux pères et aux mères de famille ; cette science simple et majestueuse, qui ^>prend à connaître Vordre naturel , et à se servir de cette connaissance pour régler sa conduite, afin d'être le plus heureux qu'il soit possible à l'hooune d'après les circonstances données, commence à se manifester avec tout l'éclat de son évidence. L'illustre Ami des Nommes \ l'ancien et savant secrétaire de la Société d'agriculture de Bretagne •, le sage et méthodique La Rivière M l'élégant auteur des Éphémérides du Citoyen * , ont développé les principes et la plupart des conséquences de cette science dans leurs écrits immortels, qui sont entre les mains de tout le monde. Un nombre considérable d'auteurs éclahrés, des Académies entières, se hâtent de marcher sur leurs traces. Une puissante souveraine honore leur doctrine de sa protection particulière \

Au milieu des succès dus à l'utilité palpaUe de cette doctrine et aux talents des dignes écrivams qui l'ont promulguée, j'ai cru qu'un Recueil, composé des principaux ouvrages de celui que ces grands maîtres regardent comme leur maître commun, serait pour le public un livre intéressant Les génies supérieurs se ressemblent tous dans leur manière d'étudier. J'ai conclu de-là que les écrits qui ont été lus et médités avec fruit par les Mirabeau j par les La Rivière, etc., et qui ont servi à former de tek honmies, pouvaient prétendre à concourir avec les leurs

* M. le marquis de Mirabeau , à qui son premier ouvrage a mérité cet honorable surnom, et qui a composé, depuis la Théorie de l'impôt^ le livre riche et profond qui a pour tilrc : I^iilosopiue rurale, ou Économie générale et politique de l'Agriculture^ réduite à l'ordre immuable des lois physiques et morales qui assurent ta prospérité des empires , et les Éléments de la philosophie rurale,

' M. Abeille, qui a donné au public deux volumes du Corps d'observations de cette célèbre compagnie ; et auquel nous devons d'ailleurs plusieurs écrits supérieurement lucides, et par conséquent très précieux, sur divers points de rêconomie politique.

* M. Le Mercier de la Rivière, conseiller au Parlement de Paris, puis intendant de la Martinique, auteur de Texcellent et sublime ouvrage intitulé : L'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques.

* M. Tabbé Beaudeau , qui publie tous les mois, sous le titre iV Éphémérides du citoyen^ ou Bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques^ un recueil fort intéressant, auquel il fournit lui-même un grand nombre de morceaux ti'ès profonds et très bien écrits.

' Sa Majesté rimpéralrice de toutes les Russics, qui vient d'appeler M. de La Rivière à sa cour, pour introduire et répandre la science de Vordre naturel parmi les habitants de son vaste empire, qu'elle veut gouverner, comme gouverne la raison, par l'évidence de Tintêrét commun.

DISCOURS DE LÉDITEUR. 49

à en former d*autres. Ils m*ont tous excité à élever cette espèce de monument à la reconnaissance dont ils sont pénétrés, ainsi que moi, pour Tinventeur du Tableau économique^ pour cette homme simple et modeste, qui n*a jamais touIu permettre qu'on le nommât ; qui, uniquement occupé du bien public, a presque fui la gloireque méritaient ses découvertes ; qui, semblable à ce père robuste, dont parle La Bruyère^ a, en perçant la foule, pris ses enfants dans ses bras et les a fait passer devant luL Je me trouve heureux d'avoir rédigé et dirigé ce Recueil, conune jele serais d'avoir fait moi-même un bel ouvrage; parce que je sens combien le caractère original de ces Traités profonds et concis décore le titre de leur éditeur,, et lui impose la loi de s*en rendre digne par des travaux utiles.

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