SECOND DIALOGUE
M. H. — Dans noire dernière conversation, nous nous sommes bornés aux raisons qui vous ont engagé à renfermer le commerce dans la classe que vous appelez stérile ;m^\s cette classe a laquelle vous donnez le nom de stérile^ par opposition à celle que vous appelez productive^ en bornant, comme vous le faites, Tidée de la production aux richesses qui naissent de la terre, doit donc comprendre tous les autres travaux, tous les autres services qui ne sont pas employés immédiatement k faire renaître ces richesses, et k en faire le débita la vente de la première main. Tavoue qu'il serait difficile, selon votre division, de les renfermer tous sous une même dénomination générale, autre que celle que vous avez choisie ; car le commerce, les sciences, les arts, la magistrature, Tétat militaire, les domestiques, les rentiers oisifs, les mendiants mêmes, présentent tant d'objets, de services, de travaux et d'usages difl^érents, relativement à la production, prise dans le sens physique le plus rigoureux , que je ne vois pas de dénomination générale qui leur soit exactement commune à tous. C'est par cette raison même que j'ai de la peine à admettre votre division, et les dénominations que vous y avez attachées pour la rendre sensible : elle me parait d'autant moins exacte, que vous avez distingué les propriétaires des terres, des classes que vous nommez classe /iroductive et classe stérile.
M. N. — Vous devez remarquer , mon ami , que tout est entremêlé dans la nature, que tout y parcourt des cercles entrelacés les uns dans les autres. Dans la communication nécessaire de ces mouvements divers, on ne peut suivre, distinguer et considérer les objets, que par des idées abstraites, qui n'arrangent ni ne dérangent rien dans le physique, et qui n'embrassent rien que spéculativement et par parties dans cette complication. Chaque relation n'y peut être distinguée que par les causes
et les effels qui la caraclérisent : plus on se propose de parvenir à des distinctions précises, plus aussi l'on se réduit seulement a quelques causes et k quelques effets au moyen desquels, sans perdre de vue TeDchainement total , on s'en représente distinctement les principales parties, par leurs différents emplois dans^l'ordre général de la nature. Ici, où ron se borne à Tordre physique le plus avantageux aux hommes réunis en société, et où Ton considère en gros les emplois des honmies qui concourent au bien public, on les distingue par leurs causes et par lea» effets les plus remarquables et les plus distincts, pour les rapporter k de premières classes générales. Ce n'est que par de telles abstractions qu'on peut examiner et apprécier les rapports réciproques de ces différentes classes d'hommes et de travaux dans l'ordre de la société, et leur donner les dénominations les plus conformes à leur emploi, pour s'énoncer avec précision dans les détails de la science économique.
L'idée de production^ ou de régénération^ qui forme ici la base de la distinction des classes générales de citoyens, est resserrée dans des bornes physiques, réduites si rigoureusement à la réalité, qu'elles ne sont plus conformes aux expressions vagues usitées dans le langage ordinaire. Mais ce n'est pas à l'ordre naturel à se conformer à un langage qui n'exprime que des idées confuses et équivoques ; c'est aux expressions à se conformer k la connaissance exacte de l'ordre naturel, dans les distinctions rigoureuses assujéties à la réalité.
J'aperçois que les distinctions de classe productive ei de classe stérile;^ ainsi entendues, vous paraissent ne pas permettre que Ton place entre elles aucune autre classe ; car il semble qu'il n'y a pas de milieu entre TaOïrmatif et le négatif, entre une classe productive^ et une classe non productive. Cela est vrai dans les cas qui excluent toutes autres relations; mais il vous est facile d'apercevoir : 1** que les propriétaires, qui ne font point les avances et les travaux de la culture, ce qui ne permet pas de les ranger dans la classe productive^ ont commencé néanmoins par faire de premières avances pour mettre leurs terres en état d'être cultivées, et restent encore chargés de l'entretien de leur patrimoine, ce qui ne permet pas non plus de les confondre avec la classe stérile; 2° qu'il y a une communication continuellement entretenue, entre les deux classes extrêmes, parla recette et la dépense d'une classe intermédiaire. L'ordre de la société suppose donc essentiellement cette troisième classe de citoyens, premiers préparateurs et conservateurs de la culture, et propriétaires dispensateurs du produit net.
C'est sous ce dernier aspect qu'il faut considérer en particulier cette classe mia:te, par rapport aux deux autres : leur communication entre olles, est une suite de la communication qu'elle a elle-même avec ces
cla88e8. La distinction de la classe des propriélaires est donc tout d'abord inévitable pour suivre clairement, et sans interruption, la marche des communications entre les différentes parties de Tordre de la société. Ainsi, loin que celte distinction puisse porter de la confusion dans vos idées, elle doit au contraire y mettre de la liaison et de Tordre.
H. H. — Cela pourrait être, si je bornais, comme vous, la production aux seules richesses qui naissent de la terre ; mais je ne puis vous dissimuler que je vois toujours une véritable production dans les ouvrages des artisans, malgré toutes les dissertations publiées, depuis quelque temps, pour faire disparaître cette production.
M. N. — On n*a point entrepris de faire disparaître la production des ouvrages formés parle travail des artisans; car, sans doute, c'est la production de ces ouvrages mêmes que vous voyez. Mais vous avez dû aper* eevoir, dans les dissertations dont vous parlez , qu'il ne s'agit pas d'une telle production, c'est-k-dire d'une simple production de formes que les artisans donnent à la matière de leurs ouvrages; mais d'une production réelle de richesse : je dis réelle^ car je ne veux pas nier qu'il n'y ait addition de richesses à la matière première des ouvrages formés par les artisans, puisque le travail augmente en effet la valeur de la matière première de leurs ouvrages.
H. H. — Vous me faites ici, mon cher ami, un aveu qui me semble décisif pour mon opinion, et je crois que la discussion ne devrait pas s'étendre plus loin entre nous : mais cet aveu m'inspire en même temps une sorte de défiance, qui m'empêche de me livrer pleinement à la prévention qui m'a séduit d'abord en faveur de ma cause ; car je ne vous vois pas disposé à vous arrêter à ce premier développement par lequel vous vous proposez, sans doute, d'éloigner bien des propos vulgaires qui embrouillent inutilement la question. Je vous avoue cependant que je n'aperçois pas où ce développement peut vous conduire.
M. N. — Vous vous trompez , mon cher ami, si vous croyez que j'ai dessein d'éloigner les propos vulgaires dont vous venez de parler : ce ne serait pas la voie la plus courte, pour terminer la question entre vous et moi; et je vous prie de m'excuser, si je vous déclare sincèrement que je crois que ce sont ces mêmes propos qui vous en imposent à vous-même, et que vous m'opposeriez sans cesse, si je ne commençais par les mettre en opposition avec eux-mêmes, pour vous préparer à vous tenir en garde contre l'illusion dominante dans laquelle ils vous ont jeté. Avouezle franchement, ne me diriez-vous pas qu'un cordonnier, qui a fait une paire de souliers, a produit une augmentation de richesses, puisque la valeur vénale de cette paire de souliers surpasse de beaucoup celle du cuir que le cordonnier a emplQyé. Or, c'est la valeur vénale qui donne
aux productions la qualité de richesse ; et vous croyez pouvoir tirer de Ik un argument inexpugnable en faveur de la production du travail du cordonnier, en faveur, dis-je, de la réalité d'une véritable production de richesse ?
M. H. — Selon vos principes mêmes, un tel argument ne serait-il pas décisif? Si ce sont là les propos vulgaires contre lesquels vous voulez me mettre en garde, j'aperçois au contraire que je dois me tenir en garde contre quelques subtilités séduisantes qui pourraient m'embarrasser, quoique je ne sois pas disposé à abandonner une vérité qui me parait de la dernière évidence.
M. N. — Je n'ai donc pas eu tort de croire qu'il faudrait passer inévitablement par les propos vulgaires, dont vous pensiez que je voulais débarrasser notre discussion. En effet, je n'en connais point d'autres qu'on puisse faire valoir en faveur de la production des richesses par les travaux des artisans; c'est la thèse que vous entreprenez de soutenir : ce sont donc aussi ces mêmes propos que vous auriez allégués, si mon premier soin n'était pas devons les exposer, et de développer les équivoques renfermées dans le langage dont on se sert ordinairement pour les énoncer. Mais ne craignez pas, mon cher ami, que j'aie frauduleusement dessein de recourir à quelques subtilités pour vous embarrasser. Je me propose de marcher bien k découvert avec vous. Je crois que plus nous avancerons en plein jour, plus vous vous trouverez en pays de connaissance, et plus encore vous serez étonné du chemin qui nous y aura conduit; car ce chemin vous est très familier, et vous l'avez parcouru plusieurs fois, jusqu'à l'endroit où nous allons arriver; mais vous n'avez pas prêté assez d'attention aux différents objets qui se sont présentés à vos regards.
Il faut distinguer une addition de richesses réunies, d'avec une production de richesses ; c'est-à-dire une augmentation par réunion de matières premières, et de dépenses en consommation de choses qui existaient avant cette sorte d'augmentation, d'avec une génération, ou création de richesses, qui forme un renouvellement et un accroissement réel de richesses renaissantes.
Ceux qui ne distinguent pas cette vraie et cette fausse augmentation de richesses, tombent, sans s'en apercevoir, dans des contradictions continuelles, lorsqu'ils raisonnent sur la prétendue production de richesses qui résulte des travaux des artisans.
Ils conviennent que plus on peut, sans préjudice, épargner de frais ou de travaux dispendieux dans la fabrication des ouvrages des artisans, plus celte épargne est prolitable parla diminution du prix de ces ouvroj^os. Copoiidant ils croient (|ue la production de ricliesse, (|ui résulte
(les travaux des artisans, consiste dans Taugmentation de la valeur vénale de leurs ouvrages : ces idées contradictoires existent dans la même tête, et s'y entrechoquent continuelleraenl, sans qu'elle s'aperçoive de cette dissention.
Le travail dispendieux de l'ouvrier en dentelle ajoute une augmentation de valeur vénale au fil, qui est la matière première de la dentelle. Donc, conclut-on, le travail de la dentelle a produit une augmentation de richesse. On pense de même du travail des peintres qui font des tableaux de grand prix ; car, plus le travail des artistes et des artisans se paie chèrement, plus il parait productif.
Ce verre k boire ne coûte qu'un sou^ la matière première qu'on y emploie vaut tin liard : le travail du verrier quadruple la valeur de cette matière. Voilà donc une production de richesse qui a procuré une augmentation du triple : il serait donc fort avantageux, selon vous, de trouver une manière de faire un pareil verre par un travail qui emploierait deux ouvriers pendant un an ; et encore mieux, s'il en employait quatre pendant deux ans : par conséquent vous nous diriez aussi qu'il serait fort désavantageux que l'on inventât une machine qui flt sans frais, ou à peu de frais, de belles dentelles et d'excellents tableaux. En effet, l'invention de rimprimerie donna lieu à des raisonnements fort sérieux sur la diminution du travail des écrivains; cependant, tout bien examiné, rimprimerie fut pleinement adoptée. Ainsi, mon cher ami, accordez, si vous le pouvez, vos idées avec toutes ces contrariétés; sinon , l'objet de la prétendue production de richesse, par le travail des artisans, ne parait plus d'aucune considération.
M. H. -^ Vous ne pensez pas, mon ami, que vous vous jetez dans le même embarras à l'égard des travaux de la classe productive. Ne cherchet-on pas aussi à épargner, autant qu'on le peut, sur ces travaux ? Conclurait-on de là qu'ils ne sont pas productifs ?
M. N. — Les détours et les écarts sont fréquents dans les conversations.
Il semblerait, mon cher ami, que vous chercheriez à éluder la difficulté par une autre difliculté, qui, entre nous, sera bientôt aplanie ; mais , avant de nous en occuper, terminons décisivement la question delà prétendue production de richesses par les travaux de l'industrie. Je crois que vous ne persisterez pas davantage a confondre cette production avec celle des formes des ouvrages des artisans, des artistes, des constructeurs, des fabricants, des manufacturiers, etc. Vous reste-t-il donc encore quelques autres raisons à alléguer en faveur de votre opinion?
M. II. — Je comprends bien qu'on ne doit pas confondre la production de richesses, qui peut résulter du travail des artisans, avec la pro-
duction de leurs ouvrages, ni avec Taugmentation du prix qu'y ajoutent les frais du travail, lequel, en effet, est toujours inséparable de la dépense nécessaire pour la subsistance des ouvriers; mais c'est de cette dépense même que résulte la production de richesses qu'opère Tindustrie des artisans, car c'est cette dépense qui procure la vente des productions de la terre , et qui en soutient le prix. Or, c'est, selon vous-même, la valear vénale des productions à la vente de la première main, qui leur donne la qualité de richesse, et qui est même la mesure des richesses produites annuellement par le territoire. Cette dépense dont je parle, augmente la consommation, étend la concurrence des acheteurs, augmente ainsi le prix des productions, et conséquemment les richesses annuelles de la nation, la population et la consommation; c'est donc dans ce cercle même, que consiste la production réelle de richesses que l'on doit aux travaux de l'industrie.
M. N. — Par rapport au cercle que vous représentez ici, vous négligez un article bien essentiel, qui est de nous faire connaître son origine et ses dimensions. Croyez-vous qu'il puisse s'étendre plus loin qne la reproduction annuelle, qui est elle-même la mesure de la dépense annueUe de la nation? Ne voyez-vous pas au contraire que cette mesure limite la dépense qui paie les travaux des artisans, et règle par conséquent la consommation que ces artisans peuvent payer à la classe productive?
Il est évident qu'il n'y a Ih qu'une circulation sans augmentation de richesse, une circulation réglée sur la mesure des dépenses annuelles de la nation ; mesure qui est égale à celle des richesses qui naissent annuellement du territoire. Les travaux des artistes et des artisans ne peuvent donc s'étendre au-delà de la portion de dépense que la nation peut y employer, à raison de la mesure totale de la dépense qu'elle peut faire annuellement.
Ces travaux ne peuvent donc accroître les richesses que la nation dépense annuellement; puisqu'ils sont eux-mêmes limités par la mesure de ces richesses, qui ne peuvent s'accroître que par les travaux de l'agriculture, et non par les dépenses des travaux des artisans. Ainsi l'origine, le principe de toute dépense et de toute richesse, est la fertilité de la terre , dont on ne peut multiplier les produits que par ses produits mêmes. C'est elle qui fournit les avances au cultivateur qui la fertilise, pour la faire produire davanlage. L'artisan n'y peut contribuer que par la formation de quelques instruments nécessaires pour remuer la terre, et qu'au défaut d'artisan, le cultivateur formerait lui-même. Qu'importe qui en soit l'ouvrier, il faut que la terre ait produit d'avance ce qu'il a consomme pour sa subsistance : ce n'est donc pas son travail qui a produit cette subsistance. La consommation de la subsistance n'a rien pro-
duit non phi8, puisque cette consommation n'est qa*un anéantissement de richesses produites d'avance par la terre. En vain l'ouvrier voudraitil augmenter son travail, pour accroître son salaire ou sa consommation^ car il ne peut les étendre au-delh des productions qui existent actuellement pour sa consommation, et pour celle de tous les autres hommes qui composent la nation.
Vous devez donc remarquer que ce ne sont pas les demandes des artisans, qui ne sauraient payer qu'avec le salaire qu'ils ont reçu, qui règlent le prix des productions ; mais que ce sont les besoins et la quantité même des productions qui décident des valeurs vénales.
H. H. Vous n'ignorez pas, mon ami, qu'il y a des ouvrages dont les prix surpassent de beaucoup la valeur des Trais ; tels sont les tableaux des grands peintres, et tous les autres ouvrages des artistes qui excellent dans leur profession.
H. N. — Vous pourriez y ajouter aussi les ouvrages des artisans à qui le gouvernement accorde des privilèges exclusifs ; car ces artistes excellents, dont vous me parlez, jouissent de la même prérogative, parce qu'ils sont en si petit nombre que leur concurrence ne les force pas à mettre levr travail au rabais au profit de ceux qui achètent leurs ouvrages. Mais ne confondez pas ici le travail de ceux dont les professions exigent des études fort longues et fort dispendieuses ; car vous oublieriez de faire entrer en compte ces grandes dépenses dans le prix de leurs ouvrages.
M. H. — Les ouvrages des artisans, qui durent pendant un nombre d'années, tels que sont les bâtiments, les emmeublements , les tableaux, etc., ne font-ils pas aussi partie de la masse des richesses d'une nation? Ces ouvrages ne sont-ils donc pas une production réelle de richesses, qui ont une valeur vénale pour ceux qui les possèdent? Ils les ont payés, il est vrai, mais ils peuvent les revendre; or, les ventes et les achats supposent toujours une double richesse , puisqu'il y a échange de richesse, d'une valeur pour une autre richesse de valeur égale. La dépense des hommes oisifs produit-elle de telles richesses ?
M. N. — Ce que vous appelez ici, mon cher ami , production de richesses, n'est que conservation de richesses. La dépense de ceux qui achètent ces ouvrages n'est pas de consommation subite , c'est une dé* pense de jouissance durable. Mais ces deux sortes de dépenses ne sont pas plus avantageuses l'une que l'autre, relativement à ceux qui font ces \lepenses; et même celles que vous croiriez les moins avantageuses, k cause de la consommation subite, telles que les dépenses des subsistances journalières, sont plus indispensables, et par conséquent préférables aux autres. Comment donc prétendriez-vous nous prouver que le travail
d'im peintre produil plus que le travail d'an boulanger? Un tableau de grand prix est, je Tavoue, une grande richesse; parce qae le pdntre a fait payer Tort chèrement son travail a celui qui a acheté le tableau. Ainsi sans la cherté du travail, le tableau, qnoiqu'admirable, serait une médiocre richesse. Les beaux dessins seraient aussi d'un grand prix, si on n'avait pas trouvé le moyen de les multiplier k peu de frais par la gravure et l'impression. Or, pensez-vous que la diminution du prix de ces ouvrages soit une diminution de richesses dans une nation ? Cette diminution de prix ne procure-t-elle pas au contraire l'avantage de pouvoir, avec la même dépense, varier k son gré et multiplier ses jouissances, ce qui est le véritable objet de la dépense, lequel s'étend même jusqu'aux dépenses de consommation et de subsistance ? Vous conviendrez, je crois, que d'obtenir la plus grande augmentaiion poaMe dejouiêeaneeij par la plus grande diminuîùm possible de dépenses^ c'est la perfeetiom de la conduite économique. Mais que devient alors votre prétendue production réelle de richesses par les travaux des artisans?
M. H. — Ah ! mon ami , plus vous vous expliquez, plus j'aperçois de contradictions dans votre science économique. N'enseigne-t-elle pas que les richesses s'obtiennent par les dépenses, que les dépenses de chaque homme se font au profit des autres hommes? Et, d'un autre côté, eUe nous dit que la plus grande diminution de dépense est la perfeeiion de la conduite économique. Cette perfection me parait, conséquemment k vos principes mêmes, Texlinction de la prospérité et de la population des royaumes. Je sais que, si je consulte mon intérêt particulier, je voudrais jouir beaucoup avec peu de dépense, et que chacun en particulier pense de même : mais Tintérét particulier est en contradiction avec l'intérêt général, et si inconséquent, qu'il se détruirait lui-même si Tordre naturel n'y avait pas mis des empêchements; c'est-à-dire si ces intérêts particuliers eux-mêmes ne s'opposaient pas réciproquement les uns par les autres à leur propre destruction. Les vues des hommes sont si courtes, et leur cupidité si vive, qu'ils s'égareraient continuellement s'ils ne s'enlreredressaient pas par la nécessité où ils se trouvent de tendre tous aveuglement vers le bien général. Ne serait-ce donc pas aussi votre inlérct parliculier qui vous inspire cette belle maxime , d'obtenir la plus grande augmentation possible de jouissance^ par la plus grande diminua tion possible de dépense ?
M. N. — Je devrais dire plus encore, mon arai; car non-seulement je voudrais la plus grande diminution possible de dépense^ mais encore la plus grande diminution possible de travail pénible avec la plus grande jouissance possible. Il me semble que ce désir est général chez les hommes; ceux qui peuvent obtenir légitimement cet avantage, en profitent
le plus qu'ils peuvent, et même ils en profitent sans préjudicier au bien général. La mesure des dépenses qui payent les artisans, indispensablement obligés de travailler pour obtenir leur subsistance , est toujours plus bornée que les besoins qui les assujétissent impérieusement au travail. Les riches sont pour leurs jouissances les dispensateurs des dépenses avec lesquelles ils salarient les ouvriers; ils leur feraient beaucoup de tort s'ils travaillaient pour gagner cette dépense ' , et ils s'en feraient k eux-mêmes en se livrant à un travail pénible qui serait pour eux une diminution de jouissance ; car ce qui est pénible est une privation de jouissance satisfaisante. Ainsi, ils n'obtiendraient pas la plus grande augmentation possible de jouissance par la plus grande diminution pos^ iible de dépense. Il n'en est pas moins vrai cependant que pour réunir ces deux choses on profite de la concurrence de ceux qui s'entredisputentle travail ; qu'on en profite, dis-je , pour épargner autant qu'il est possible la dépense , et étendre la jouissance autant qu'il est possible.
* Il faut cependant distinguer encore entre les ouvriers simplement artisans et les ouvriers colons. Si les propriétaires se livraient à des entreprises d'agriculture, et y consacraient leurs richesses, ils accroitraient la masse totale des productions ; «e qui augmenterait la somme totale des dépenses, d'abord au profit des propriétaires eux-mêmes, dont la richesse serait augmentée, et ensuite au profit des autres classes de citoyens, sans en excepter les artisans, qui participeraient tous à la dépense de cet accroissement de productions et de richesses ; d'où suivrait dès les premiers moments une plus grande aisance pour la population, et bientôt une plus grande population. Aussi, dans tout pays où Tagriculture et la quantité des productions du territoire ne sont pas à leur plus haut degré possible, les propriétaires sont religieusement obligés, pour leur intérêt et pour celui de tous leurs concitoyens , d'épargner le plus qu'il leur est possible sur leurs dépenses de simple consommation, pour consacrer le fruit de cette épargne à des dépenses productives , à des dépenses qui améliorent leurs domaines , qui multiplient les productions de leurs terres et qui en accroissent la valeur *.
* Quesoay méconnaît le Téritablé elTet du travail, quand il af&nne que celui da riche aurait des con- ■éqaences fâcheuses pour le pauvre. Admettons , par exemple , cette hypothèse absurde, qu'il passât par la t£ie de tous les hommes opulents de confectionner eux-mêmes leurs habits ou leurs chaussures ; on M tromperait fort si l'on supposait que ce fait dût causer à la société prise en masse le plus léger dommage. Sans doute , il en résulterait un peu moins de besogne pour la classe des tailleurs ou des eordonniers ; mais , comme le travail du riche n'aurait diminué en rien la somme totale de son revenu, il est évident que ce qu'il ne dépenserait pas en façon d'hahiu oo de chaussures , U l'épargnerait ou le dépenserait d'une autre manière. S1l épargnait , la portion de revenu , transformée en capital , mettrait en mouvement un travail nouveae; s'il n'épargnait pas, le résultat demeurerait le même, car ce qui serait demandé en moins de travail â la classe des cordonniers ou des tailleurs , le serait en plus â one ou plusieurs autres classes. Mais , dans l'un comme dans Tautre cas , la société ne saurait éprouver de dommage de ce que plus de choses utiles ont été produites ; et, si les riches étaient dans l'alternative de rester oisifs ou de se livrer a un travail manuel . nul doute qu'il ne fût plus conforme â l'intérêt général qu'ils exerçassent un métier quelconque , que de demeurer dansHnaciion.
L'on ne fait, au reste, que répéter iddes vérités dont J.-B. Say a déjà rendu la démonstration évklenU ( Voyei Cours complet d'économie politique , 2' ^dit., Il , p. «13 etîlâj. (E. D;.
Mais aussi cette épargne a ses bornes : tout travail est inséparable de dépense, et on ne s'y livre que pour satisfaire aux besoins ; la concurrence, il est vrai, met le prit do travail au rabais, mais le gain qu'il faut se procurer par le travail, pour satisfaire k ses besoins, arrête impérieusement la dégradation désordonnée du prix du travail sollicitée par la concurrence : ainsi , la maxime d'obtenir la plus grande augmentation possible de jouissance par la plus grande diminution possible de dépense, est réglée par les lois souveraines et irréfragables de Tordre physique le plus avantageux aux hommes réunis en société. Suivez donc dans les détails la liaison et l'application des principes de la sinence économique, et alors vous n'y apercevrez plus de contradictions.
M. H. — Quand je conviendrais avec vous de ces principes, relativement au commerce intérieur, ne serait-il pas toujours vrai que les marchandises de main-d'œuvre forment une branche de commerce entre les nations ?
BI. N. — Une branche, soit ; on pourrait dire un rameau. Mais commercer n'est pas produire *.
* Prodaire , du latin producere , mettre en avant, au dehors , au jour ^ en face, ne saurait s*entendre, dans Tordre économique, que du travail qui procure à Thommë les matières premières utiles à ses besoins, ou qui fait naftre, dans ces matières premières, une valeur en usage qu'elles ne possédaient pas précédemment; et, dans Tordre intellecluel , que d'un travail analogue à celui qu'on vient de citer. C'tst dans ce sens que nous disons très bien les productions de la terre, de la nature, de Tesprit, du génie, de toute cause, en un mot, qui produit par elle-même, qui donnt Tétre à ce qui ne Tavait pas, ou qui a pour effet de mettre à noire disposition les choses déjà existantes, qui n'y étaient point. Et c'est encore parce que ce sens est clair, positif, dénué de toute équivoque, que nous ne disons pas, au contraire, les productions du commerce , lequel réside essentiellement dans rechange qui , de Taveu de J.-B. Say, ne produit nVn.Cependant, Pillustre économiste veut que le commerce soit productif, et prétend que c'est à tort que « Tneil n'aperçoit aucune différence entre une pièce de satin sortant des ateliers de Lyon et la même pièce sur le comptoir d'un marchand à Vienne en Autriche *». Le motif de son opinion, c'est que cette pièce de satin a subi un changement d'état, d'où est résultée une valeur nouvelle qui lui a été communiquée par des services analogues à ceux que rendent Tagriculture et les arts; valeur véritablement créée, ajoute t-il, parce qu'elle procure de véritables proOts aux personnes dont les services ont été employés. Nous croyons, pour notre compte, que les Physiocrates avaient raison de comprendre les choses différemment. Ils ne niaient pas que, du point de vue de Tcmploi du capital et du travail, le commerce ne rendtt des services tout à fait analogues à ceux que rendent l'agiculture et les arts, ou que les capitalistes et les travailleurs ne réalisassent de vérital)les proiits ; mais ce qu'ils niaient, c'est que ces services eussent, pour la société, des conséquences de même
t Cours d'économie polUiijue, I, 304.
M. H. — Vos réponses ne sobt point satisraisanles; des généralités, des maximes spécieuses, des abstractions métaphysico-géométriques sont vos subterfuges ordinaires avec ceux qui ne sont pas aussi exercés que vous dans ces sortes de discussions; si vous parliez franchement, vous avoueriez comme tout le monde qu'il y a ici le débit et la production de la marchandise de l'ouvrier, et que c'est le travail de l'ouvrier qui a produit la valeur vénale de cette marchandise.
M. N. — Mes réponses, mon ami, ne vous paraissent abstraites que parce que vous n'avez pas encore vu bien clairement que la valeur vénale de ces marchandises n'est que la valeur même de la matière première et de la subsistance que l'ouvrier a consommée pendant son travail, et que le débit de celte valeur vénale , répété par l'ouvrier, n'est au fond qu'un commerce de revendeur. Avez-vous donc dessein de me faire croire que revendre est produire? Je pourrais vous rétorquer à mon tour que votre intention sérail fort caplieuse.
nature. \\% voyaient, dans ceux de l'agriculture et des arts, création de valeur en usage; et, dans ceux du commerce, création de valeur échangeable seulement. Or, comme la richesse réelle du corps social tient à la première de ces valeurs et nullement à la seconde; qu'un peuple est d'autant plus riche, comme Ta dit J.-B. Say lui-même, que les produits qu'il consomme sont à meilleur marché, il est hors de doute que le transport de la pièce de satin de Lyon à Vienne, qui s*est effectué sans augmenter en rien la valeur en usage de cette étoffe, n'a pas plus contribué à l'accroissement de la richesse générale du monde, qu'il n'aurait augmenté celle de la France, si l'étoffe, au lieu d'être expédiée en Autriche, l'eût été à Pari?, à Bordeaux, ou dans toute autre ville du même royaume. Objectera-t-on que, sans le déplacement des choses par le commerce , l'échange deviendrait presque impossible et que , l'échange devenant presque impossible , la production s'arrêterait presque complètement. Dans ce cas , il faudrait répondre que cette remarque , toute juste qu'elle soit, manque absolument de portée ; car ce que l'analyse économique recherche ici, ce sont les causes directes ou immédiates de la création de la richesse, et non les faits divers sans la co-existenco desquels ces causes ne pourraient agir. L'auteur de la nature a construit l'œil de l'homme pour recevoir la sensation de la lumière. Que dirait-on de celui qui, au lien de rapporter à cet organe la cause de la vue, l'attribuerait au fluide lumineux que l'œil est destiné à percevoir ? En ce sens donc, l'on doit admcUre que ragriculturn et l'industrie produisent, et que le commerce ne produit point, quoiqu'il soit cependant, comme beaucoup d'autres cho>es, indispensable à la production. Du reste , tout le monde commerce dans la société , car chacun ne peut y vivre qu'en échangeant des produits contre du travail on du travail contre des produits; et la classe qu'on a désignée d'une manière plu<i spéciale par la dénomination de commerçants, ne se distingue, sous ce rapport, des classes agricole et industrielle, qu'en ce que ses opérations n'ont pas pour but d'accrotire ou de modifier la masse de la richesse créée, mais seulement de distribuer cette richesse à tous ceux qui doivent en opérer la consommation productivement ou improi1iir(i> vement. (Voyez les Observations qui suivent ce Dialogue). ( E. D.)
M. H. — Mon intention n'est point captieuse, car je pense bien sincèrement que REVENDRE AVEC PROFIT EST PRODUIRE.
M. N. — Vous m'accuserez encore de ne répondre que par des maximes générales, si je vous répète que le commerce n'est quun échange de valeur pour valeur égale ^ et que relativement à ces valeurs il n'y a ni perte ni gain entre les contractants \
M. H. — Cette définition du commerce, réduite en maxime générale.
* Condillac contredit cette proposition en ces termes :
« Il est faux que, dans les échanges, on donne valeur égale pour valeur égale. Au* contraire, chacun des contractants en donne toujours une moindre pour une plus grande. On le reconnaîtrait, si on se faisait des idées exactes, et on peut déjà le comprendre d'après ce que j'ai dit
« En effet, si on échangeait toujours valeur égale pour valeur égale, il n*y aurait de gain à faire pour aucun des contractants. Or, tous deux en font ou en doivent faire. Pourquoi ? C'est que les choses n'ayant qu'une valeur relative à nos besoins, ce qui est plus pour Tun, est moins pour l'autre, et réciproquement.
*( L'erreur où l'on tombe à ce sujet vient de ce qu'on parle des choses qui sont dans le commerce comme si elles avaient une valeur absolue ; et qu'on juge en conséquence qu'il est de la justice , que ceux qui font des échanges , se donuem mutuellement valeur égale pour valeur égale. Bien loin de remarquer que deux contractants se donnent l'un à l'autre moins pour plus, on pense, sans trop y réfléchir, que cela ne peut pas être; et il semble que, pour que l'un donnât toujours moins, il faudrait que l'autre fût assez dupe pour donner toujours plus , ce qu'on ne peut pas supposer.
ti Ce ne sont pas les choses nécessaires à notre consommation que nous sommes censés mettre en vente : c'est notre surabondant, comme je l'ai remarqué plusieurs fois. Nous voulons livrer une chose qui nous est inutile, pour nous en procurer une qui nous est nécessaire : nous voulons donner moins pour plus. ( Le commerce et LE GoivERNEMiNT , contidérét retalivemenl l'un à Vautre^ Ue part., chap. VI. ) »
Au fond, Condillac a raison, cl Quesnay n'a pas tort. L'on peut dire, d'une pari , que, si l'on donnait valeur égale pour valeur égale ddJis les échanges, le mouvement naîtrait de deux forces en parfait état d'équilibre, ou qu'il se produirait un effet sans cause ; de Taulre que, si l'on donnaitp/u« pour recevoir moiru, il se passerait un phénomène également incompréhensible, puisqu'il serait en contradiction avec les lois de notre nature morale. Cependant, pour concilier et expliquer ces deux doctrines qui semblent peu d'accord avec la raison, il n'est besoin que de s'entendre. Qu'on ne perde pas de vue l'importante distinction, si nettement formulée par Ad. Smith, de la valeur en usage et de la valeur échangeable, et l'on comprendra de suite comment il est tout à la fois vrai et faux que, dans les échanges, on donne valeur égale pour valeur égale : vrai, quand l'esprit ne considère que la seconde de ces deux espèces de valeur; faux, quand il n'envisage que la première. Ainsi, lorsque le prix commun d'un mètre de drap et d'un hectolitre de blé est de la somme de 20 francs, ce qui fait que ces deux produits, dont la valeur échangeable est la même, se donnent l'un pour l'autre , c'est que leur valeur en usage est différente pour les deux contractants ; que le propriétaire du drap trouve plus de cette sorte de valeur dans le ble, tl que le propriétaire du blé en trouve, au contraire, plu» dans le drap. » ( E. D. )
n'est qu'une abstraction dégagée d'une multitude de circonstances qui, dans le commerce, procurent un proflt réel à l'un ou à l'autre des contractants, et souvent à tous deux. Et, sans sortir du point de la question dont il s'agit entre nous, vous envisagez le fabricant comme un marchand revendeur; mais je soutiens qu'il est pour son débit même un acheteur de nos productions, puisque, dans son commerce de revendeur, il vend à l'étranger la valeur des productions du pays qu'il a consommées pendant son travail.
M. N. — Que prétendez-vous conclure de là? Pour moi, je ne vois toujours dans ce commerce qu'échange de valeur pour valeur égale sans production, quand même cet échange serait profitable, par les circonstances, à l'un ou à l'autre des contractants, et même à tous deux. En effet, il est toujours k présumer qu'il est profitable k tous deux ; car de part et d'autre ils se procurent la jouissance de richesses qu'ils ne peuvent obtenir que par l'échange. Mais toujours n'y a-t-il qu'échange de richesses d'une valeur pour d'autres richesses de valeur égale , et par conséquent point d'augmentation réelle de richesses.
M. H. — Puisque vous convenez que sans l'échange on ne se procurerait pas les richesses qu'on ne peut obtenir que par l'échange , Taisons l'application de cet aveu au commerce extérieur de marchandises de main-d'œuvre. L'ouvrier obtient, par la vente de ses ouvrages à l'étranger, de l'argent pour acheter vos productions pour sa subsistance ; et certainement c'est un grand profit pour lui que de se procurer sa subsistance par ce commerce; et l'argent qu'il obtient de l'étranger pour acheter vos productions que vous avez besoin de vendre, est aussi un grand profit pour vous.
M. N. — Les productions que j'ai besoin de vendre et que l'artisan a besoin d'acheter, existent avant que je les vende , et avant que Partisan les achète; ainsi notre commerce de la vente et de l'achat de ces productions ne les fait point naître. Il n'est donc point productif des choses que j'ai besoin de vendre, et que l'artisan a besoin d'acheter.
M. H. — Je ne m'attendais pas à cette réponse. Il n'est pas question entre nous de la production dont vous parlez. Il s'agit d'un autre genre de production, d'une production de richesse. Une denrée commerçable est richesse à raison de sa valeur vénale. Or, l'acheteur contribue autant que le vendeur à la valeur vénale des denrées. L'artisan est donc producteur de richesses, si le gain qu'il obtient par la vente de son onvr ge à l'étranger contribue, à proportion qu'il est considérable, à augmenter le prix de la production que vous lui vendez.
M. N. — Vous rappeliez une question qui a été complètement discutée dans notre entretien précédent, où il a été dém entré que le prix de
productions commerçabics ne dépend ni de Facheteur ni du veudeur. S'il dépendait de Tacheteur, celui-ci ne contribuerait pas k Taugmentation ; car il a intérêt d'acheter au plus bas prix possible. S'il dépendait du vendeur, lui seul serait le producteur de la valeur vénale de la production qu'il vend , car lui seul a intérêt de vendre au plus haut prix possible. Cependant l'un est forcé d^acheter plus cher qu'il n'a intérêt d'acheter, et l'autre est forcé de vendre k plus bas prix qu'il ne voudrait. Il y a donc d'autres conditions décisives des prix qui les forcent k sacrifier leurs intérêts dans leurs ventes et dans leurs achats : leur commerce n'est donc point producteur de la richesse ou de la valeur vénale des. productions qu'ils échangent entre eux, puisque la marchandise et Targent qui la paie avaient Tun et Tautre leur prix établi avant Féchaage.
M. H. — Je reconnais comme vous cette vérité ; mais ne conviendrezvous pas aussi avec moi que, plus nos artisans gagnent dans la Tente quMIs font de leurs ouvrages k Tétranger, plus ils peuvent acheter de nos productions. Or, une plus grande concurrence d'acheteurs, est une de ces conditions qai font augmenter la valeur vénale des productions; te commerce profitable de nos artisans avec Tétranger devient donc alors producteur d'une augmentation de richesse ou de valeur vénale de nos productions.
M. N. — Il n'est pas douteux que ^ plus nos artisans gagneraient dans la vente qu'ils feraient de leurs ouvrages à r étranger, plus ils pour^ raient acheter de nos productions; et cela pourrait être de quelque considération, dans un pays où le commerce des productions manquerait de débouchés. Mais, partout où le conmierce extérieur des productions est facile , cet avantage y détruit heureusement la faible ressource dont vous parlez; car il est incapable d'apporter du changement dans le prix jjénéral qui a cours entre les nations commerçantes. Alors, votre objection réunirait deux allégations contradictoires. La concurrence des artisans ne pourrait faire augmenter le prix des productions par des achats un peu plus multipliés , car ce petit effet se trouverait toujours contrebalancé par une autre concurrence; c'est-a-dire par les importations du commerce e.vlérieur, attirées par Taugmentalion de débit, qui arriverait par Taugmentation des achats de nos artisans : ainsi , l'augmentation des prix serait arrêtée par la concurrence des vendeurs, qui se trouverait toujours en raison de la concurrence des acheteurs. D'un autre côté, si la dépense de l'artisan devenait plus chère, le prix de ses ouvrages augmenterait ; Tctranger no trouverait plus de profit a les acheter, et nos artisans ne pourraient plus jouir de la concurrence dans leur commerce extérieur. \o\îs ne réclamez ;;js, bans doute, l'expédient absurde de fermer nos uoiis pour inlenlirc le commerce des productions du territoire, afin
DliJL0Gl3£ SUR LES TRAVAUX DES ARTISANS. 199
de faire vivre à bas prix vos fabricants; vous êtes trop occupé du débit des productions, pour ne pas apercevoir tous les désavantages d'une méprise si grossière : ainsi votre objection ne présente qu'un tissu de conditions incompatibles.
M. H. — Je connais les avantages généraux de la liberté du commerce des productions : mais vous ne pensez pas, sans doute, que la pleine liberté de la concurrence doive s'étendre jusqu'au commerce extérieur des marchandises de main-d'œuvre ; car on ne peut douter qu'il: ne soit profitable pour nous que nos artisans vendent leur ouvrages aux. autres nations , et qu'il serait désavantageux d'en acheter des artisans étrangers.
M. N. — Je ne comprends pas la finesse de cet arrangement ; vous voulez être commerçant de marchandises de main-d'œuvre qui, selon vous, ne sont pas bonnes k acheter. Vous avez donc bien changé d'avis, depuis un moment , sur la valeur vénale des ouvrages des artisans, et sur les avantages de cette branche de commerce avec l'étranger, puisque vous croyez qu'il est désavantageux d'acheter les ouvrages des artisans des autres nations. Si ce désavantage est réel, l'étranger achètera- t-il ceux de vos artisans? Votre branche de commeroe me parait bien douteuse, car il faut au moins être deux pour commercer.
M. H. — La supériorité d'intelligence et d'habileté de nos artisans engage les étrangers k acheter leurs ouvrages.
M. N. — Vous avez Ik un beau privilège exclusif; mais est-il bien étendu et bien durable? Ne penseriez-vous pas plutôt que, par goAt pour les différentes modes des ouvrages des nations, il se fait entre elles un commerce réciproque de leurs ouvrages, et que par conséquent cette branche de conmnerce ne .peut s'étendre que par une libre concurrence? On vous laissera penser sur l'arrangement de ce petit objet, comme il vous plaira; mais vous ne vous en occuperez guères : De minimis non curât prœtor.
M. H. — Mais vous, il me parait que vous vous occupez peu de l'argent^ qui ne s'obtient que par le commerce.
M. N. — Vous n'êtes pas k savoir que j'y pense, en effet, très légèrement: je suis plus occupé de l'opulence des nations; car , lorsqu'on est riche, on ne manque pas d'argent, et l'on a de quoi y suppléer. Souvenez-vous qu'un de nos amis, très riche, qui n'avait point d'argent, acheta alors une terre fort considérable : le défaut d'argent n'apporta aucun obstacle a cette acquisition; au moyen de son portefeuille , la terre fut aussitôt acquittée; et, de portefeuille en portefeuille de ricbes créanciers , il se fit beaucoup de payements , dont un seul compta les deniers.
M. II. — Ne vaut-il pas mieux employer nos commerçanls que des étrangers?
M. N. — Oui , ils sont préférables , tant qu'il n*y a pas k perdre sur la rétribution de leur travail; car autrement on préfère , non-seulement les étrangers, mais aussi les animaux , et même les machines qui peuvent les suppléer avec proflt; et ceprotit, qui accroît les richesses disponibles, revient toujours a l'avantage de la population du pays \
' Cette tlièse, que Quesnay développe complètement dans la suite du Dialogu€^ rentre dans la question, qui n*en devrait pas même faire une tout le rapport économique, de savoir s'il faut, en toute espèce d'industrie, rechercher le produit nei de préférence au produit brut ; c'est-à-dire , en d'autres termes , si la société , de même que Thomme pris individuellement, doit, lorsqu'elle applique la terre ou le capital à la production, se préoccuper d'autre chose que d'en tirer le plus grand revenu possible ' ? Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt pour la science , k une époque surtout où la sollicitude à l'endroit du travail national sert encore de masque aux vues égoïstes des adversaires de la liberté de l'industrie, de donner un échantillon des arguments qu'on opposait à la doctrine , si rationnelle , du chef de l'école physiocratique. Ce qu'on va lire est tiré du Mémoire, très remarquable d'ailleurs, et intitulé : Ettai analytique tur la richette et turVimpôt^ dans lequel M. Graslin traita le sujet que Turgot avait fait mettre au concours par la Société royale d'agriculture de Limoges en J767, savoir Vappréeiation det effettde l'impéê indirect sur le revenu det proprié lair et des biens- fonds.
« Ce ne sont pas du moins les écrivains économiques , dit Fauteur, qui doivent opposera mes principes le danger d'ùter aux hommes, qui n'ont de richesse que leur travail, les moyens de subsister par une taxe mise sur la valeur de leur travail, eux dont le système tend à anéantir absolument la valeur de ce travail.
» En elFet, 1» ils veulent que les matières premières puissent sortir à Télranger sans être manufacturées, pour donner à ces productions du sol toute la valeur qu'elles peuvent avoir; 2o ils demandent que nos grains soient exportés parles navires neutres en concurrence avec les nôtrt^s, et qu'on les préfère si leur fret est moins cher; ô® ils s'occupent des moyens de cultiver la terre avec le moins de bras qu'il est possible : ils donneraient même la valeur de la culture ou le salaire des cultivateurs à des étrangers (qui emporteraient cette richesse chez eux), s'ils y trouvaient uiic augmentation du produit net du sol. llnfin, ils croiraient avoir porté la richesse de l'Ktat à son plus haut période, si les propriétaires pouvaient, en se passaut et du cultivateur, et du manufacturier, et du négociant, etc., donner à la production de leur sol sa plus grande valeur.
« Mais, en premier lieu, la richesse qui rentrerait dans la main de ces propriétaires ne serait pas égale à celle que procurent les choses manufacturées et exportées à Telranger, parce qu'un objet partiel de besoin ne peut pas avoir une valeur égale à celle de lobjet entier. En second lieu, la richesse des productions du sol, soit exportées, soii v«^nduc5 dans l'intérieur, appartiendrait aux seuls propriétaires. Dira-
'Nousn© r tnnai»ouspa>de justifiraiicn plus clair»' ol plus complète des prin ripe» professas par I* docteur Qutsii.iy, a («t eg.ird , que 1rs siv.-intes considérations auxquellcf^ ^\. Ro5M s >*.| liwé «ir 1» m^me «nije! f:.in*le tome II de son Covm rl'cronomif politique , p. 18 h 41.
M. H. — Les chevaux et les machines que Ton préfère aux liommes , pour épargner des frais, n'emportent pas notre argent hors du royaume. Les chevaux que Ton emploie, consomment et contribuent au débit des denrées qui servent à les nourrir, ils sont eux-mêmes une marchandise dont le commerce nous est profitable; mais, si nous préférions des Savoyards aux habitants du royaume pour couper nos moissons, ils emporteraient dans leur pays Fargent que nous leur payerions, au préjudice des habitants de nos campagnes que nous aurions dû employer, et qui auraient dépensé chez nous leur rétribution ; de sorte que notre argent oe serait pas sorti du royaume. Il en est de même, lorsque nous achetons des ouvrages des artisans étrangers, quand même ils nous les vendraient
t-on qu'ils auraient plus de salaires à donner ? Mais à qui, s*il n*y avait ni travail de culture, ni manufactures, ni ouvriers dans la nation ? Ils se feraient donc servir personnellement par ceux de nos citoyens qui n*ont point de sol , pour avoir occasion de leur donner quelque salaire ? à moins qu'ils n'aimassent mieux partager gratuitement avec eux leur richesse.
« Qu'on juge de ce système par les conséquences qui en résultent. Il tend d'abord à diminuer considérablement les richesses de l'Etat , et ensuite à laisser le plus grand nombre de citoyens à la merci des propriétaires ou, pour parler plus juste, à les réduire à la mendicité.
« Les écrivains économiques ne peuvent pas eux-mêmes désavouer les inductions que j'ai tirées dé leurs principes. Un d'eux, zélé défenseur de ce système, désigné par la lettre N dans le Journal de l'agricuUure, du commerce et des finances, dit très sérieusement qu'il ne faudrait pas hésiter à préférer les Savoyards aux habitants de nos campagnes pour couper nos moissons, si les premiers nous offraient leur travail à un moindre prix, quoiqu'ils emportassent le salaire chez eux. Les raisons sont, que la concurrence diminuerait le salaire de nos paysans (peut-on se plaindre que nos moissonneurs exigent un salaire trop fort ? ) ; que Fargent qu'emporteraient les Savoyards n'est d'aucune considération ; et enGn que le produit net du sol, étant augmenté, serait en augmentation de la richesse disponible et des salaires que peuvent distribuer les propriétaires.
« Je ne conteste assurément pas que les propriétaires des terres ne trouvassent de l'avantage dans l'admission des Savoyards pour la culture, comme dans celui de la sortie des matières brutes, comme dans celui de la concurrence des étrangers dans l'exportation des blés, etc. Mais on ne contestera pas non plus, sans doute, qu'il ne faut pas sacriGer quatorze millions de citoyens non propriétaires au reste de la nation. Cette matière, comme on le voir, n'est pas de ces spéculations indifférentes , où un mauvais syllogisme n'est simplement qu'un mauvais syllogisme ; puisqu'il s'agit d'assurer le bonheur ou de sceller la ruine d'un peuple entier {pages 557 et suiv.^ en note. ) »
11 est facile de reconnaître que M. Grasiin aurait épargné tous ces étranges reproches au système des Économistes^ si la notion du produit brut et du produit net, moins confuse dans son esprit, y eût retracé nettement la distinction d'idées sur laquelle elle repose. 11 aurait compris alors que, sans parler de Vinjuêiice de la mesure, il ne pouvait pas être plus favorable au progrès de la richesse publique de contraindre les cultivateurs à préférer aux ouvrier» étrangers les travailleurs na-
à meilleur marché que nous ne les achèterions de nos artisans. Uobjection que je vous fais ici, vous a été faite aussi plusieurs fois, k regard des commerçants étrangers , dans le cas de la libre concurrence da comr merce ; et il me semble que vous n'y avez pas répondu exactement
M. N. — L'argent monnayé est destiné à circuler entre les nations ^ comme entropies habitants de chaque nation; il sort des royaumes, et il revient par la communication continuelle du commerce : il n*a d'autre usage que de faciliter réchange des denrées, en servant de gage intermédiaire entre les ventes et les achats, car les objets définitifs des échangesné sont pas l'argent. Ainsi, dans le cas où l'argent est échangé, valeur pour valeur égale , on se procure sans perte ce que l'on a besoin d'à--
tionauXy pour procurer des salaires à ces derniers, qu*il ne le serait d'imposer anx fabricants la loi de ne pas se servir de machines , parce que les machines supplantent toujours un certain nombre de bras. Il aurait vu, enfin, qu'il ne s*agissait pas^ dans tout cela, de sacrifier les non propriétaires aux propriétaires, mais seulement d'assurer aux uns et aux autres, dans Tintérét de Taccroissement de la richesse et de la civilisation générales, Texercice respectif, plein et entier, de tous leurs droits. Aussi Turgot, qui n'avait pas moins de patriotisme et de véritable philanthropie que M. Grasiin, a-t-il fait en quelques pages bonne justice de tous les mauvais raisonnements et de toutes les déclamations qu'on vient de citer, dans des Observations critiques sur le Mémoire de l'auteur • , dont nous extrairons le passage suivant :
« L'utilité de cette liberté (de l'industrie et du commerce), dit-il, réclamée par les principes que M. Grasiin combat, est d'ailleurs établie sur tant d'autres principes incontestables, que la certitude n'en dépend nullement du système (|u'on embrasse sur la nature des richesses et du revenu. Il ne faut pas croire qu'en permettant de vendre et d'acheter ce qu'on voudrait et à qui on voudrait, on abandonnât pour cela toute industrie , comme l'auteur et les autres partisans des prohibitions Timaginent ou le disent : le raisonnement de ceux qui , pour faire peur de la liberté, supposent que les étrangers achèteront toutes nos matières premières, s'empareront de toute notre industrie, et feront tout notre commerce, est du même genre que celui des gens qui ont peur que la liberté de vendre notre grain aux étrangers ne nous fasse mourir de faim, quoiqu'elle augmente nécessairement notre reproduction et nos magasins, qui n'iront jamais chercher le débit au loin quand ils en trouveront un avantageux dans l'intérieur. »
Képélons donc avec Turgot et Quesnay, qui faisaient de la science pure , que le principe de la liberté économique reste inattaquable ; et que s'il est vrai, selon Timporlante remarque de M. Rossi *, que les circonstances de nationalité, de temps et d'espace, la politique ou la morale , puissent commander quelquefois des modifications aux règles de la science , ces modifications doivent toujours pouvoir s'expli- «pier autrement que par les clameurs des hommes qui nient la valeur des règles, uni(piement parce qu'elles froissent leurs instincts d'égoisme et de cupidité.
• (H.uvrt's de lurgo! , éiiit. Ciuillauinin , I , p. i'yi cl ?uiv. « Cours 'l'Ëconomte poluiqfw, I, Z* Itçou.
cheter, et ce que Ton k besoin d'acheter est toujours préférable à Targent. Dans les échanges on vend et Ton achète ; et, pour faciliter les échanges, Fargent se trouve toujours eatre les ventes et les achats. L'argent ne peut manquer dans aucun pays, que parce qu'il ne s'y ferait pas d'échanges de marchandises transportables. Ce n'est donc pas k l'argent que l'on doit penser, c'est aux échaoges des choses que l'on a k vendre et de celles que Ton a k acheter ; car c'est dans ces échanges mêmes où réside l'avantage que les contractants veulent se procurer. Ils expriment, il est vrai, les valeurs en argent, parce que l'argent leur sert de mesure pour contracter la valeur des choses commerçables; mais ils savent bien que la plupart des échanges, et surtout des plus considérables , se font sans entremise réelle de l'argent; des promesses de payer , bien valides et par écrit, sont reçues dans les échanges, et s'y commercent comme l'argent même, sans que les contractants souffrent aucun dommage de l'absence de l'argent : ce n'est donc pas k l'argent que se fixe l'intérêt des nations dans les échanges, c'est k l'avantage qu'elles se procurent par les échanges. Faisons donc abstraction de l'argent, dans l'emploi même de l'argent , pour ne nous occuper que de l'avantage que l'on peut se procurer par remploi de l'argent, et qui fait circuler continuellement l'argent entre les nations , et entre les habitants de chaque nation.
M. H. — Vos raisonnemepts sont fort spécieux ; mais ils n'empêchent point qu'il ne me soit très difiicile de faire abstraction , dans le cas supposé , de l'argent que les Savoyards nous emportent.
M. N. — Pourquoi leur donnons-nous notre argent?
M. H. — C'est que nous les préférons aux habitants de nos campagnes pour couper nous moissons.
M. N. — Pourquoi les préférons-nous?
M. H. — C'est parce nous payons leur travail moins cher.
M. N. — Le laboureur peut donc se procurer, par cette préférence, une diminution de dépense?
M. H. — Oui, mais c'est au préjudice des habitants de nos campagnes.
M. N. — Cette réponse est bien vague ; autant vaudrait-il dire que toute épargne sur les frais est préjudiciable k ceux qui auraient profité de la dépense des frais et oublier ceux qui proUtent de l'épargne sur ces frais. Mais, si on envisage l'intérêt des uns et des autres, il faudra décider si Ton doit remédier k un préjudice par un autre préjudice, ou laisser aller en pleine liberté le cours des dépenses, conformément aux intérêts de ceux qui les font. Le droit naturel prononce en faveur de ces derniers, car il leur appartient de disposer licitement de l'usage de leur I>ropriété. D'ailleurs il faut faire attention que l'épargne sur une dépense,
n*esl pas une privation absolue de dépense : ce n'est qu'une distribution de dépense qui est à l'avantage de ceux qui en profitent, et qui est aussi à l'avantage de ceux qui distribuent cette dépense conformément k leor intérêt. Si d'autres gagnent sur la dépense de ce qui a été épargné, et si ceux qui dépensent gagnent aussi k cette épargne, vous trouverez qu'elle n'est aucunement nuisible à la société, et que, si elle est préjudiciable aux uns, elle est à l'avantage des autres. Alors c'est à ceux qui Tivent des salaires qui se distribuent par les dépenses, à se distribuer eux* mêmes conformément à la distribution des dépenses; ce qui ne manque pas de s'arranger, sans que le gouvernement s'en occupe ; car, en effet, ce n'est pas Ik un objet de gouvernement : il n'y a que la liberté même du choix des états, ou des professions, qui puisse établir régulièrement cet arrangement.
M. H. — Je vous avoue, mon ami, que cette réponse, si bien ajustée k vos principes généraux, n'est pas satisfaisante; car elle ne prouve pas qu'il y ait la même quantité de dépenses pour ceux de la nation qui vivent des salaires que fournissent les dépenses qui se font dans le royaume, puisque les Savoyards leur ont enlevé une partie de ces sa* laires. On peut soutenir aussi qu'il n'y a pas la même quantité de dépenses, car ces mêmes salaires, que les Savoyards ont gagnés, se dépensent en Savoye. Je veux bien faire abstraction de notre argent qui passe en pays étranger, mais je ne veux pas oublier les salaires qui sont enlevés à nos concitoyens.
M. N. — Votre instance prévient la suite de l'explication qui doil faire disparaître complètement votre objection; mais elle expose du moins avec précision la difficulté qui resleàéclaircir, et nous ramène k la source des dépenses, qui est elle-même la source des salaires. Ce sont les cultivateurs et les propriétaires qui disfribuent primitivement toutes les dépenses et tous les salaires; ainsi, plus ils pourront augmenter le fonds de richesses qui s'emploient en dépenses, plus ils répandront de salaires, et plus ils augmenteront le revenu du souverain. Il ne faut pas perdre de vue ces deux objets; vous n'êtes actuellement occupé qu'à retenir dans le royaume tous les salaires que les dépenses peuvent y distribuer, sans examiner l'emploi des dépenses le plus avantageux a la prospérité et à la puissance de l'État. Mais, si vous vous rappelez que toute diminution de frais de culture, qui ne préjudicie point a la culture même, ou qui peut et doit Taccroître, est une augmentation de revenu pour les propriétaires et pour le souverain , et que cette augmentation est un accroit de dépenses disponibles qui assure la puissance de la nation, et qui multiplie les salaires, cela vous présentera deux éléments de calculs dont le résultat dissipera vos difficultés.
S*il y a du gain à préférer les Savoyards pour couper nos moissons, ce gain sera une diminution de frais de culture, et un accroissement de revenu, et par conséquent de dépenses disponibles pour la nation. Si au contraire les frais de culture s'étendaient au préjudice du revenu, TÉtat ni la nation ne seraient point dédommagés de cette perte; car les dépenses en frais ne sont point des dépenses disponibles : tes dépenses en frais distribuent, il est vrai, des salaires; mais les dépenses disponibles en distribuent aussi. Or, quand même la diminution des dépenses en frais paraîtrait retrancher plus de salaires que n'en fournirait Taugmentation des dépenses disponibles, vous ne pourriez pas conclure de Ik que ce retranchement de salaires fût désavantageux k la nation , si Tordre des dépenses disponibles lui devenait alors plus avantageux. Car, la culture devenant moins coûteuse, le profit de l'épargne des dépenses en frais serait consacré naturellement par les cultivateurs à Taccroissement de leurs travaux, qui augmenteraient les productions et le revenu. Ainsi, dans la réalité, il n'y aurait pas de retranchement de dépenses, et il y aurait plus de revenu, qui assurerait bientôt à la nation des salaires beaucoup plus considérables que ceux dont elle jouissait avant que les Savoyards eussent mis le travail au rabais. Et dès le premier momenlde l'épargne sur les frais, la nation, ayant une plus grande somme de richesses disponibles, serait plus puissante, et aurait une existence moins précaire.
Nous voilà revenus insensiblement à l'emploi des animaux de travail et des machines, à la réparation des chemins, aux transports des marchandises par les rivières, les canaux, etc., pour diminuer de grands frais de salaires qu'on payerait à des hommes, et qu'on évite par ces différents moyens; d'où résulte une augmentation de revenu, c'est-à-dire de dépenses disponibles, qui font l'opulence de la nation, et qui se distribuent en salaires dans le royaume.
Les dépenses en frais, quoiqu'elles fournissent des salaires, ne procurent point cette opulence par laquelle on dépense abondamment, et comme l'on veut, sans s'appauvrir; puisque l'on ne peut disposer k volonté des dépenses en frais, tant qu'elles sont fixées à cet emploi, d'où on ne peut les détourner sans arrêter le travail auquel elles sont destinées, à moins que d'y suppléer par d'autres moyens. Ce qui ramène encore à l'épargne des dépenses en frais, autant qu'on le peut, sans préjudicier à la reproduction annuelle des richesses de la nation ; et même pour augmenter cette reproduction, qui seule fournit à tous tes différents genres de dépenses, multiplie les jouissances, et assure la puissance de l'État Ainsi, vous voyez que votre objection nous ferait toujours parcourir le même cercle, qui toujours la réduirait a l'absurde; car elle
s'étendrait à tous les moyens que Ton emploie pour diminuer les frais, par le retranchement des salaires qui absorberaient le revenu des terres; et Ton en conclurait toujours, d'après vous, que toute la nation devrait être occupée h des travaux qui augmentassent les dépenses en frais, sans augmenter la reproduction annuelle des richesses, et sans laisser de revenus pour les dépenses disponibles.
M. H. — Vous conviendrez, au moins, que toute la dépense des artisans, et de toute la classe que vous appelez stérile^ re>ient k la classe des cultivateurs, et que ce sont ces dépenses qui soutiennent le prix des productions de la terre. Or, c'est par le prix même de ces productions, que vous calculez les reprises des cultivateurs et les revenus des propriétaires; en un mot, tout ce que vous appelez richesses ^nnneWeTùent renaissantes de la terre. Mais pourriez-vous les qualifier même de richesses sans leur valeur vénale, c'est-k-dire si elles n'étaient pas échangeables pour d'autres richesses de valeur égale; je veux dire, pour d'autres richesses qui, abstraction faite des matières premières, sont elles-mêmes des richesses ou des productions annuellement renaissantes par les travaux des artisans? Dans cet échange, tout ce que l'on peut appeler richesse, de part et d'autre, n'est ainsi nommé, que parce qu'il est payé réciproquement par une richesse de valeur égale. On paye les ouvrages des artisans; c'est par celte raison même que ces productions sont des richesses. On paye aussi les productions de l'agricullure; n'est-ce pas encore par celle raison que ces productions sont des richesses? Quelle différence trouvez-vous donc entre les productions de Findustrie et les productions de l'agriculture? Quand vous y en trouveriez (car, en effet, il y en a toujours, même entre un individu et un autre individu de la même espèce), que pourriez-vous en conclure relativement au point de la question dont il s'agit entre nous, lorsque les conditions spécifiques, qui doivent nous réunir, sont essentiellement les mêmes de part et d'autre?
M. N. — Je vous l'ai déjà dit, tous ces arguments ne sont fondés que sur des équivoques de langage; et, s'il fallait me conformer à ce langage inexact, je dirais comme vous que les ouvrages des artisans sont des productions, et que ces productions sont des richesses avec lesquelles l'artisan peut payer les productions de ragricullurc. Mais vous me permettriez de vous faire remarquer que tous les salariés de la classe stérile qui ne font point d'ouvrages, les mendiants mêmes cl les voleurs que Ton ne soupçonne pas de produire des richesses, payent aussi, au moyen de l'argent qu'ils se sont procuré, les productions de ragricullurc avec des richesses de valeur égale. Nous sommes convenus d'ailleurs que moins les produclions des arlisans sont richesses; je veux dire, que plus on
peat épargner sur les dépenses qui les produisent et les renchérissent, moins les richesses de cette nature sont onéreuses k ceux qui échangent les productions de la terre pour ces richesses. Cependant vous me demandez encore > mon ami, quelle différence je trouve entre les productions de rindustrie et les productions de Tagriculture , d'où je puisse conclure que les premières ne sont pas de véritables générations ou créa^ iiom de richesses? Cette différence, qui vient d'être développée et dé* battue contradicloirement entre nons, et dans le plus grand détail, vous a-t-elle déjà échappé?
M. H. — Vous dites toujours qu'il faut payer les agents de la classe stérile pour qu'ils puissent payer les productions qu'ils achètent k la classe productive ; nous voilà, vous ou moi, engagés dans un cercle vicieux ; car je dis de même qu'il faut que les agents de la classe stérile eux-mêmes paient aussi pour qu'ils puissent être payés. Ainsi, de part et d'autre, tous sont pay^ et tous sont payeurs.
M. N. — Il est vrai que les agents de la classe stérile sont payeurs des productions qu'ils achètent k la classe productive; on pourra même dire encore, si vous le voulez, que ces achats favorisent le débit et le prix des productions; mais s'ensuit-il de Ik que le même argent qui paie les productions qu'ils achètent leur sert aussi k se payer eux-mêmes leurs salaires? Ne supposeriez-vous pas alors un double emploi dans un même acte de commerce? Car l'argent, avec lequel les agents de la classe stérile ont payé les productions qu'ils ont acheté, a été échangé k la classe productive k valeur pour valeur égale; la classe stérile a autant reçu de la classe productive, que la classe productive a reça de la classe stérile; et de plus vous prétendriez que la classe stérile se payerait aussi ses salaires avec l'argent qu'elle a employé en achats de productions; qu'ainsi elle traiterait avec la classe productive, de manière qu'elle devrait avoir la marchandise qu'elle a achetée, et l'argent avec lequel elle l'a payée! Cela ne vaudrait-il pas dire que la classe productive lui livrerait la marchandise pour rien ? Dans ce cas la classe stérile ne se défrayerait pas elle-même; ce serait le contraire de ce que vous voudriez me prouver.
Vous avez voulu dire, sans doute, que quand la classe stérile a échangé son argent k la classe productive k valeur pour valeur égale, cet argent appartient k la classe productive, et que celle-ci k son tour l'emploie k la classe stérile en payements de service ou d'ouvrages qu'elle en reçoit; Toilk, selon votre idée, le cercle ou la circulation de cet aident, qui change tour k tour de propriétaires qui sont les mêmes, et qui se le rendent mutuellement.
Mais il ne s'agit pas ici simplement de l'aident, car l'argent ne se consomme pas; nous devons parler aussi des productions qui se con-
somment k la classe stérile, et qui renaissent annuellement à la classe productive, et que celle-ci vend k celle-lk. Et nous devons encore remarquer qu'il n'est pas même vrai que la classe productive reporte à la classe stérile Targent qu'elle en reçoit ; car elle le porte aux propriétaires des terres pour payer le revenu qu'elle leur doit. Ainsi cet argent prend une autre route que celle que vous aviez imaginée, pour former un cercle continuel, unique et réciproque, entre la classe stérile et la classe productive. D'ailleurs ce n'est pas à la circulation de cet argent, comme nous l'avons déjà observé, que nous devons nous fixer; nous oublierions notre objet essentiel, qui est la distribution annuelle des productions qui renaissent annuellement par les travaux de la classe productive.
Faites donc, encore une fois, abstraction de l'argent, et ne pensez qu*à cette distribution, qui effectivement peut se faire sans l'entremise de l'argent. Car la classe productive pourrait payer en productions mêmes les services et les ouvrages qu'elle reçoit de la classe stérile. Elle pourrait payer de même le revenu des propriétaires, qui payeraient aussi avec des productions les salaires de la classe stérile. Et il ne resterait alors k la classe productive que la portion de sa récolte, qu'il lui faut k elle-même pour la dépense des travaux nécessaires pour faire renaître chaque année la même reproduction, qui chaque année aussi se distribuerait de même entre les trois classes. Vous savez que cette distribution se faisait ainsi dans le grand et plantureux empire gouverné par les Incas.
Vous voyez par celte forme de distribution qui , dans le vrai , est la distribution réelle des productions et des consommations annuelles entre les trois classes, que cette distribution se termine immédiatement et complètement par la consommation, et recommence de nouveau par la reproduction ; qu'ainsi cette distribution n'a pas de retour k la classe productive, et que votre cercle disparaît.
Jetez les yeux sur le Tableau économique^ vous verrez que la classe productive donne l'argent avec lequel les autres classes viennent lui acheter des productions, et qu'elles lui rendent cet argent en revenant l'année suivante faire chez elle les mêmes achats. Vous pourriez , sans un grand effort d'imagination , vous représenter ces pièces de métal comme autant de billets qui marquent la part que chacun doit avoir dans la répartition annuelle des productions; car la classe productive rend régulièrement ces mêmes billets pour marquer de même la répartition de Tannée suivante. Ainsi, ce que vous appelez prix dans le commerce entre diverses nations, ne vous paraîtra chez chaque nation^que des mesures qui règlent entre les citoyens la distribution des subsistances qui naissent du territoire par les travaux des cultivateurs, lesquels eux-
mêmes n*ont que leur part réglée dans Tordre de cette distribution de productions qui se consomment annuellement, et que vous distinguez facilement des services et des ouvrages destinés à communiquer, à préparer et à varier les jouissances ou la consommation. Vous ne voyez donc ici d'autre cercle que celui de la dépense suivie de la reproduction, et de la reproduction suivie de la dépense ; cercle qui est parcouru par la circulation de l'argent qui mesure la dépense et la reproduction. Ainsi, cessez de confondre la mesure avec la chose mesurée, et la circulation de l'une avec la répartition de l'autre.
M. H. — On a dit si bien, dans la Théorie de Vimpôi : « Tous les c hommes labourent, parce que tous tendent, chacun dans son emploi, c à ménager le temps du laboureur. Le tailleur Tait l'habit du laboureur; € celui-ci n'est pas forcé de quitter sa charrue pour travailler à son vé- € tement ; la femme du tailleur est occupée du ménage, le tailleur n'est € point détourné de son travail , etc. »
M. 1|. — Cette métaphore, placée dans le livre que vous citez, où vous avez vu la classe stérile distinguée exactement de la classe produclive, ne devait pas vous induire k erreur. Elle réunit, il est vrai, le travail productif avec celui qui est nécessaire pour la jouissance, par des conditions qui les assimilent. Mais ne voyez-vous pas qu'en ménageant ainsi le temps du laboureur, c'est pour augmenter son travail productif, qui alors doit faire naitre sa subsistance et celle du tailleur. Donc, le tailleur ne subsiste que par l'augmentation du travail productif du cultivateur. Donc, si le cultivateur interrompait son travail pour faire luimême ses vêtements, il ne ferait plus naître la subsistance d'un autre homme ; car le temps qu'il emploierait h ce travail stérile serait dérobé à son travail productif. Ainsi le travail du tailleur, qui évite ce dérangement, suppose nécessairement un double travail productif de la part du cultivateur pour faire subsister cet artisan ; ce qui prouve clairement que le travail de celui-ci est réellement stérile.
M. H. — Je commence à concevoir qu'en effet les ouvrages des artisans ne sont richesses que par la réunion d'autres richesses qui existaient déjà avant la fabrication de ces ouvrages; et que moins, à qualité ^ale, ils coûtent de ces richesses , c'est-à-dire moins ils sont richesses^ plus ils sont profitables. Mais je reviens k l'objection que je vous ai déjk faite relativement k l'épargne que Ton fait aussi, autant que l'on peut, sur les travaux de l'agriculture qui font naitre les richesses de la terre. N'est-ce pas de même afin que ces richesses coûtent moins de richesses, c'est- k-dire afin quelles soient moins richesses? Dans ce cas, que devient la différence que vous faites tant valoir k l'avantage de votre opinion ?
210 QLESNAY.
M. N. — Cette différence, que vous n'apercevez pas, peut vous être démontrée bien clairement.
Tous les hommes qui travaillent consomment pour subsister. Mais la consommation anéantit les subsistances. Il faut donc les faire renaître. Or, c'est le travail du cultivateur qui fait renaître, non-seulement les subsistances qu'il avait anéanties, mais encore celles qu'anéantissent tons les autres consommateurs. Au contraire, le travail de l'artisan ne lui procure qu'un droit de participer à la consommation des subsistances qui renaissent par le travail du cultivateur.
Vous voyez donc qu'il faut distinguer en deux parties la reproduetion que le cultivateur a fait naître ; savoir, celle qui est pour sa propre subsistance, et celle qui excède cette même subsistance. D'où suit que, si l'on peut, sans préjudicier à la reproduction totale, restreindre la première portion, on accroît d'autant la seconde. Par exemple, supposé que la reproduction soit vingts la dépense du cultivateur dixy et l'excédant dix; si la dépense peut être restreinte à huit^ l'excédant sera douze.
Les productions, indépendamment des frais de culture, ont ffiur prix réglé par leur quantité et par la concurrence des acheteurs, dont les besoins surpassent toujours la masse de la reproduction. Donc , ré|)ai^ne qu'on fait sur les dépenses du cultivateur, quoiqu'elle augmente la portion qui excède les frais, n'en diminue pas le prix, et par conséquent la reprodnclion n'en est pas moins richesse.
Au contraire, dans les ouvrages de l'artisan, il n'y a nul surcroît de ricliesses au-delà de ses dépenses, comme on Ta prouvé; ainsi, plus on ('pargnc sur ses dépenses, moins ses ouvrages sont richesses.
Ces observations, qui sans doute vous sont familières, devaient, mon ami, vous faire remarquer la différence qu'il y a entre l'effet des déi)enses de la culture, et celui des dépenses des artisans, et surtout entre la valeur des richesses que le travail de la culture fait naître et la valeur des ouvrages de l'artisan. On i)eut comparer en quelque sorte l'artisan ri le cultivateur relativement h la valeur de leur dépense, parce que ces dépenses doivent, de part et d'autre, entrer en compte dans les supputations de l'ordre économique; mais l'artisan et le cultivateur ne peuvent être comparés relativement aux fruits de leurs travaux. La différence est si sensible, qu'elle n'a pas besoin d'autre développement pour dissiper votre objection sur les effets de l'épargne dans les dépenses (ju'exigent les ouvrages des artisans, et dans les dépenses * du travail de la terre. La dépense du travail déci<lc du prix des ouvrages des artisans, et la concurrence de ceux-ci limite la dépense de leur travail. Il n'en est |>es de mrme, je le répète, du prix des productions de la terre: il ne résnilo pas seulement des dépenses de la culture, maison-
core de beaucoup d'autres causes qui peuvent en soutenir la valeur vénale, nonobstant Tépargne sur les frais de la culture. Le produit du travail de Partisan ne vaut que la dépense; sMl coûtait plus, il y aurait de la perte. Le produit du travail du cultivateur surpasse la dépense; plus il la surpasse, plus il est profitable, et plus il augmente Topulence de la nation. Ainsi la comparaison, qui a servi de fondement i votre objection, disparait, et votre objection aussi; car plus on peut épargner sur les dépenses de la culture de la terre, plus il y a de produit net ou de revenu pour les propriétaires des terres, dont les dépenses s'établissent par des achats qui se font à la classe productive et à la classe stérile , et de la classe stérile k la classe productivej pour y faire renaître le même revenu et les mêmes dépenses. Voilà la différence que vous n'aperceviez pas, ef que je fais tant valoir^ dites-vous, à tavantage de num opinùm.
Ces observations, dont l'évidence est palpable, doivent faire cesser toutes contestations relatives au débit et aux prix des productions, aux salaires et aux consommations des salariés de quelque genre qu'ils soient, ouvriers, fabricants, artistes, commerçants, voituriers, gagistes, etc. Plus wms Us payerez cheTj plus chacun d'eux pourra augmenter sa cofisommation. Mais alors il y aura moins de salariés et moins de consommaieurs en concurrence pour le débit de vos productions , car la masse des sor laires est limitée. Aimij plus vous payeriez chèrement les salariés d la classe productive^ moins vous en pourriez payer à la classe stérile f et, par la même raison, plus vous en payeriez chèrement d la classe stérile, moins vous en pourriez payer à la classe productive. Tout est assujéti ici à des règles rigoureuses, où les raisonnements doivent céder au calcul : calculez-donc, et vous ne direz plus que les grands frais payés aux salariés augmentent la consommation, et par conséquent le débit et la valeur vénale des productions. Vous apercevrez que ce raisonnement, qui vous paraissait décisif dans des cas particuliers considérés d'une manière abstraite, se trouve détruit dans Tordre général. Vous reviendrez à la nécessité d'admettre la plus grande liberté possible de concurrence en toute espèce de commerce, pour en restreindre le plus qu'il est possible les frais onéreux. Dès que vous aurez calculé les eOets de cette liberté générale, et prescrite par le droit naturel, en vertu duquel chacun doit licitement avoir la faculté de faire son sort le meilleur qu'il lui soit possible, sans usurpation sur le droit d'autrui, vous verrez évidemment qu'elle est une condition essentielle h la multiplication des richesses publiques et particulières. Vous redouterez, vous repousserez toutes les opinions <iui pourraient conduire à porter atteinte, à cette liberté sacrée, que l'on peut regarder comme le résumé de tous les droits de l'homme. Vous évaluerez alors le système que vous avez d'abord défendu, c'est -a-dire celui des
gens qui voudraient assimiler la prétendue production qui résulte des travaux de la classe stérile^ à la production réelle qui résulte des travaux de la classe productive. Vous sentirez que, si Ton bornait ce système k une pure et sinaple abstraction, il se réduirait à un préjugé vain, frivole et démenti par Tévidence; mais que, dès qu'on en veut tirer des conséquences pratiques (ce qui est le but principal de ses défenseurs ), il devient une erreur dangereuse et perfide, qui malheureusement n'a été que trop féconde en prohibitions injustes, en représailles cruelles, en exclusions ruineuses, en monopoles onéreux, en privilèges destructeurs. Vous reconnaîtrez enGn que ce système, auquel il ne reste évidemment que le choix d'être futile si Ton n'en fait aucun usage réel, ou déstuireux si on le prend pour principe de conduite, ne peut , dans I'ud et dans l'autre cas, se soutenir qu'à la faveur d'un langage vague, inexact, où l'on exprime avec les mûmes mots les idées les plus différentes. Je vous rends la justice de croire que vous n'êtes pas de ceux qui ont cherché à profiter de l'obscurité de ce langage équivoque pour embrouiller le sujet de la contestation , et prolonger dans les ténèbres la dispute à laquelle nous nous sommes livrés. La matière que nous discutons est trop importante, et vous êtes trop dévoué à la vérité, pour recourir à cette petite supercherie. La complication des idées mêmes difficiles à démêler dans une science encore peu connue, et obscurcie par des intérêts particuliers et par des préjugés dominants, a seule pu vous induire à défendre sérieusement une opinion séduisante; mais vous comprenez sans doute à présent que la prévention générale, qui l'autorise, cédera bientôt à la vérité.