‹ PhysiocratesChapitre 77 sur 157 · PREMIER DIALOGUE ENTRE M. H. ET M · texte numérisé non relu

PREMIER DIALOGUE ENTRE M. H. ET M

H. H. — Vous continuez donc à soutenir, mon ami, que le commerce, les arts et les métiers sont des professions stériles. Cependant vous ne pouvez disconvenir que, s*il y a une libre concurrence dans Texercice du commerce , des arts et des métiers, la rivalité des marchands et des artisans ne les force de mettre leur rétribution au rabais a Favantage ou au profit des nations qui paient leurs services. Vous ne pouvez donc pas nier que le commerce^ envisagé dans Tétat de la libre concurrence, procure ou produit du profit. Il est inutile d'épiloguer ici sur la signification exacte du mot produire et sur celle du mot procurer ; il suffit de convenir que Ton obtient du profit par le commerce, par les arts et par les métiers, pour convenir aussi que le commerce, les arts et les métiers ne sont pas stériles. Voilà où se réduit en rigueur le vrai point de vue sur lequel j^insiste actuellement pour réduire la question à son état le plus simple ; car on ne peut pas dire , que ce qui procure du profit^ soit renfermé dans la signification du mot stérile , ni puisse être rapporté à cette signification par le gouvernement attentif à assurer à la nation tous les avantages que le commerce, les arts et les métiers peuvent lui procurer.

M. N. — Mon ami , je vois avec plaisir que vous avez enfin saisi le point où il faut réduire notre question. Mais, dans le cas même dont vous par* lez, le profit qui vous frappe ne peut être appliqué au commerce , soit qu'on le considère comme le service des commerçants, soit qu'on le regarde dans son véritable point de vue , comme échange. Ce profit sur lequel vous insistez ne se rapporte qu'à l'épargne que le vendeur de la première main et Tacheteur-consommateur font, sur les frais du commerce des marchands revendeurs, par le moyen de la pleine concurrence entre les marchands, qui les oblige à mettre leur rétribution on leur gain au rabais. Ainsi ce que vous appelez ici profit, n'est, rigoureusement parlant, qu'une privation de perte pour le vendeur de la première main

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et pour racheteur-coDsommateur. Or, une privation de perte sor les frais du commerce n'est pas un produit réel, ou un accroft de richesses obtenu par le commerce considéré en lui-même simplement comme échange, indépendamment des frais de transport, ou envisagé conjointement avec les frais de transport. Vous voyez au contraire que le commerce, chargé des frais de transport, est toujours un service plus ou moins dispendieux, et que moins on a besoin de ce service, moins il est onéreux. Or ce qui est bon à éviter, autant qu'on le peut, pour un plus grand proût, ne peut pas être une source de richesses. Comment donc pouveivous conclure de là que le commerce, qui n'est qu'un échange de valear pour valeur égale, et ses frais qui ne sont qu'une dépense onéreuse, ne soient pas stériles.

M. H. — Cependant je sais, mon ami, que vous convenez, au moins, qoe la libre concurrence des marchands revendeurs qui transportent les productions d'un pays dans un autre, fait augmenter le prix dans le]|pays où il est trop bas, et le fait diminuer dans le pays où il est trop haut; d'où résulte dans l'un de ces pays un profit pour le vendeur de la première main, et dans l'autre un profit pour l'acheteur-consommateur. Le commerce procure donc dans ces pays un double profit. Comment nois feriez-vous donc entendre qu'il y soit stérile ?

M. N. — Arrêtez, mon cher ami, vous confondez ici Teffet d'une libre conununication de commerce entre différents pays avec l'effet do commerce même, qui est l'échange d'une production , qui a une valeor vénale, contre une autre production de valeur égale, échange où il n'y i par conséquent, étant considéré en lui-même^ rien à perdre ni k gagner pour l'un ni pour l'autre des contractants; quoiqu'il puisse y avoir beaucoup à perdre pour l'un ou pour l'autre par des causes, indépendantes du commerce , qui d'un côté font baisser le prix, et qui de l'autre côté le font augmenter. Le vendeur de la première main perd lorsque le prix est trop bas, l'acheteur-consommateur perd lorsque le prix est trop haut: or, ce qui annule les causes de cette inégalité de prix entre ces deux pays évite au vendeur de la première main la perte qu'il souffrirait dans le pays où le prix serait trop bas, et évite aussi h l'acheteur-consommatear la perte qu'il supporterait dans le pays où le prix serait trop haut. Mais le rétablissement de la compensation de ces prix ne procure de part éL d'autre qu'une privation de perte et non un produit réel; car ce rétablissement de la compensation des prix ne suppose aucune addition de production , mais seulement la soustraction des causes de l'inégalité des prix. A cet égard, mon ami, le commerce par lui-même, et strictement parlant, est donc stérile. On ne peut douter, il est vrai, que, dans le cas que vous rapportez ici pour exemple, le transport des productions

DIALOGUE SUR LE COMMERCE. Va

ne soit nécessaire pour éviter des pertes, comme la mer elle-même est nécessaire pour transporter les productions par la navigation ; mais conclure de là que Tun et l'autre soient productifs, ce serait confondre, les conditions de la communication dont il s'agit ici, avec la cause productive des denrées commerçables, ou avec les causes des prix qui existent toujours avant le commerce, et sur lesquels le commerçant règle ses opérations.

M. H. — N'est-ce pas gagner que de ne pas perdre? N'est-ce pas perdre que de ne pas gagner? Convenons que ces expressions sont synonymes, et la dispute cessera; car on pourra dire que le commerce, en évitant des pertes k la nation , enrichit la nation, et que par conséquent il n'est pas stérile.

M. N. — Mon ami, les grammairiens soutiennent que renonciation exacte des idées n'admet presque point de synonymes; et, pour vous en convaincre, ils vous diraient que, si l'on admettait vos synonymes, il faudrait convenir aussi que ne pas perdre et ne pas gagner^ signifie perdre et gagner. Que, si un joueur se retire du jeu sans perte ni gain, on pourrait dire indifféremment : t/n'a perdu ni gagnée ou bien il a gagné et perdu. La dernière expression a-t-elle la même signification que la première? ne laisserait-elle pas ignorer s'il a plus perdu que gagné ^ ou s'il a plus gagné que perdu? ne faudrait-il pas l'expliquer pour l'entendre? pour l'expliquer, ne faudrait-il pas s'assujétir exactement à la véritable signification du mot perdre^ et à la véritable signification du mot gagner , et reconnaître nécessairement que ces deux mots ne sont pas synonymes ?

Selon votre langage, il faudrait dire aussi que l'on gagne toutes les fois que l'on n'est pas dévalisé par les voleurs. Alors les gains de cette espèce pourraient être fort multipliés; mais en serait-on plus riche? De tels sophismes ne consistent donc que dans l'abus des mots.

M. H. — J'ai , mon ami , un objection nouvelle et peut être plus forte à vous faire : si c'est par la concurrence du commerce que la classe productive obtient le prix de la vente de ses productions, il est donc vrai» comme on l'a soutenu, que cette classe ne s'étend pas jusqu'à la vente des productions en première main inclusivement, et qu'au contraire cette vente doit être comprise dans la classe qu'on appelle mal à propos stérUe^ et qui ne l'est pas, puisqu'elle donne, par ses achats, la qualité de richesses aux productions dans la vente de la première main.

M. N. — Faites attention à ce que vous dites, mon ami. Dans votre opinion même, ce n'est pas la vente des productions en première main , ce sont les achats qui se font dans cette vente, que l'on peut rapporter h la classe stérile; car, dans le sens de votre objection, c'est le commerçant qui achète à la classe productive: la vente ne se fait donc pas par la

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classe stérile ? Mais le prix précède toujours les achats et les ventes. Si la concurreoce de vendeurs et d'acheteurs n'y apporte pas de changement, il existe tel qu'il est par d'autres causes indépendantes du commerce. Si la concurrence y apporte du changement , ce ne peut être que relativement aux besoins des consommateurs.

Ce changement, qui arrive alors par la concurence du commerce, n'est qu'une égalisation des prix, lorsqu'ils sont inégaux en différents pays entre lesquels cette 'concurrence établit une communication. Ainsi on prix trop bas n'augmente qu'aux dépens d'un autre prix trop haut, ce qui n'ajoute rien à la totahté de ces prix ; de même que la réduction de différentes mesures de productions k un mesure commune n'ajoute rien à la quantité des productions. 11 n'y a donc rien dans cet arrangement qui soit fourni réellement parla chsse stérileh la classe productive ; car le fonds qui se prèle h l'arrangement existe préalablement par d'autres causes, qui ne doivent pas être confondues avec de simples conditions qui concourent à cet arrangement sans rien ajouter à la totalité du fonds préexistant.

Le commerce de revendeur s'exerce indifféremment suivant tous les états des prix, et l'objet de ses agents n'est que le salaire payé par la classe productive. La concurrence générale, qui évite des pertes à cette classe, est contrariée par l'intérêt des commerçants et artisans qui veulent toujours acheter a bas prix; ainsi , loin que la classe stérile tende à procurer du profit à la classe productive qui la paie et la défraie de toutes ses dépenses , au contraire elle tend continuellement à lui faire subir sur les prix des productions les pertes que la concurrence peut lui éviter.

C'est a raison de ces prix que le besoin attache aux productions, que la classe productive fait renaître annuellement les richesses par ses travaux employés k la culture de la terre; qu'elle se paie à elle-même ses dépenses par les richesses mêmes qu'elle fait renaître; qu'elle paie les revenus des propriétaires, du souverain cl des décimaleurs; et qu'elle paie toutes les dépenses de la classe stérile qui s'anéantirait aussitôt qu'elle ne serait plus défrayée par les richesses continuellement renouvelées par la classe prorfttcf lie. Celle-ci peut toujours subsister par ellemême du fruit de ses travaux. L'autre, réduite à elle-même, ne pourrail se procurer aucune subsistance par ses travaux stériles en euxmêmes. Elle serait forcée de les abandonner incontinent pour se livrer au plus tôt a ceux de la culture de la terre, ou aux recherches pour trouver, parmi les productions que la terre peut produire d'elle-même, celles <iui sont nécessaires aux besoins physiques des hommes. Tout exercice d'industrie se bornerait alors 'a quelques ouvrages nécessaires

DIALOGUE SLR LE COMMERCE. l'iD

fleurs travaux productifs et à quelques besoins particuliers et iodispeasMes ^

Mais remarquez, mon ami, une chose singulière : la question de la stérilité du commerce de revente, ainsi que des arts et des métiers, est réduite entre nous à l'état de pleine liberté de la concurrence. Cest sous cet aspect que le commerce, les arts et les métiers paraissent avec tous leurs avantages, et qu'il semblerait qu'on pourrait soutenir que ces professions ne doivent pas être regardées comme stériles. Mais vous n'ignorez pas que c'est, dans le cas même de la concurrence, que les agents du eoroHierce, des arts et des métiers , soutiennnent le contraire, en vous assurant que les commerçants, les fabricants et les artisans étrangers, qui profiteraient chez vous de la concurrence, exerceraient avec vous un commerce qui vous serait fort désavantageux. Cependant ces étrangers traiteraient alors avec nous au même prix que nos regnicoles : ils nous seraient donc aussi profltables les uns que les autres. Néanmoins, les commerçants eux-mêmes ne se bornent pas a convenir que, dans le cas de la libre concurrence des commerçants de tous pays, le commerce est stérile^ mais ils vont plus loin et soutiennent encore que cette concurrence universelle rendrait le commerce nuisible à la nation qui admettrait une pareille liberté.

Nous voilà donc bien d'accord avec les commerçants quant à la stérilité àa commerce, dont ils conviennent. Il ne s'agit plus que d'examiner si la concurrence rend en effet le commerce nuisible^ comme ils voudraient nous le faire accroire.

M. H. — J'avoue, mon ami, que je suis forcé d'abandonner mon opinion sur les avantages que j'attribuais au.commerce dans le cas de la libre

* Tel fut le germe fécond de la république romaine, composée d*abord de brigands et de malfaiteurs, classe plus que stérile^ mais qui fut obligée bientôt de changer d'état et de s'attacher uniquement aux Iravatix de ragriculture ; et qui, par le produit de ces travaux toujours spécialement honorés et protégés chez elle pendant plus de cinq cents ans, vit sans cesse accroître sa population et sa gloire, devint un étal heureux et riche, et le plus puissant du monde connu. Voila ce que fil Rome tant qu'elle ne s'attacha qu'à l'agriculture, tant que celle étonnante république ne forma en quelque façon qu'uùe classe productive. Mais, quand les grands propriétaires s'accumulèrent dans Rome et y portèrent la dépense de leurs revenus ; quand les provinces furent abandonnées à la tyrannie des traitants, et leur culture aux bras des esclaves ; quand il fallut appeler les blés de l'Egypte pour nourrir la capitale, qui fut réduite ainsi à la nécessité d'une marine commerçante ; quand les arts de luxe elles travaux d'une ingénieuse industrie eurent rendu le peuple des villes important et les capite cemi des hommes précieux ; quand celte multitude de causes eurent par l'oubli de l'ordre naturel amené la destruction des mœurs. l'État, affaibli d« toutes paHf , n'attendit, ne put et ne dut attendrt que U dévasUtioo et des fers*

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concurrence. Je croyais, comme vous, que ce cas était le plus profitable; il me paraissait même si avantageux, que je ne pensais pas qu'on pût alors regarder le commerce commesf^nïe. Au contraire, à présent, non-seolementil me semble qu'il est «r^riY^ dans ce cas, mais je suis porté à croire que les commerçants ont raison de soutenir qu'il devient même nuisible^ par cette concurrence universelle. Car, à cet égard, il y a une chose qu*il est dificile de vous dissimuler. Les marchands étrangers emportent et vont dépenser dans leur pays la rétribution que nous payons pour les services qu'ils nous rendent; de sorte que nous enrichissons les autres nations par cette rétribution, au lieu que, si elle était réservée k nos commerçants nationaux, elle se dépenserait chez nous; l'argent qu'ils en retireraient serait employé k acheter chez notés les productions et les marchandises de main-d'œuvre que leurs agents et eux-mêmes consommeraient dans le pays.

M. N. — Au premier aspect, cela semblerait être de quelque considération, si ce prétendu avantage pouvait entrer en compensation avec le dommage qui résulte de l'exclusion de la libre concurrence dans le commerce. Mais les achats pour les dépenses que l'on ferait dans le pays avec l'argent de la rétribution dont il s'agit, ne seraient que des échanges de valeur en argent, pour des valeurs égales en marchandises; ce qui n'admettrait en ce point ni perte ni bénéûce de part ou d'autre, relativement aux valeurs échangées, ni par conséquent relativement k la consommation dont vous parlez.

D'ailleurs, vous ne vous apercevez pas que, dans votre hypothèse de l'exclusion de concurrence, ceux qui excluent de leur commerce les étrangers seront par représailles exclus du commerce des nations étrangères. Ainsi tous les prétendus avantages, que vous attribuez à l'exclusion, seront anéantis par l'exclusion même. Vos commerçants, il est vrai, solliciteront volontiers cet arrangement, d'autant qu'ils sauront bien se dédommager chez vous de leur exclusion chez l'étranger, et de l'augmentation des frais qu'exige un commerce maritime, qui revient k vide après avoir exporté vos marchandises. Car l'exportation étant partout réservée aux commerçaiits regnicoles, l'importation devra partout se récupérer de tous les frais de voyage , et l'étranger n'en admettra, par cette raison, que le moins qu'il lui sera possible, ou bien il aura soin d'en faire retomber les frais sur les nations qui exportent. Ainsi votre exclusion tend , non-seulement k surcharger de frais votre commerce, mais encore a le restreindre beaucoup. Serait-ce donc cette surcharge de frais de commerce qui vous paraîtrait profitable k la nation, parce que ces frais seraient des gains réservés k nos commerçants exclusivement aux commerçants étrangers; mais n'apercevez-vous pas aussi qu'ils ne leur

seraient réservés qu'au préjudice de la nation même qui les payerait?

M. H. — Mais oubliez-vous, comptez-vous pour rien, Tavantage du débit procuré par la dépense de nos commerçants ?

M. N. — Ce débit vous occupe beaucoup. A-t-on plus besoin d'acheteurs que de vendeurs? Est-il plus avantageux de vendre que d'acheter? L'argent serait-il préférable aux biens de la vie ? Ne sont-ce pas ces biens mêmes qui sont le véritable objet de tout commerce, et les vraies richesses usuelles par lesquelles on acquiert l'argent, qui ne circule que pour faciliter les échanges réciproques de ces mêmes richesses? Tout acte de commerce ne réunit-il pas l'acheteur et le vendeur?

Mon ami, les ventes et les achats se font librement; il est donc certain que les besoins^de vendre et les besoins d'acheter sont égaux de part et d'autre.

Les gains des commerçants d'une nation ne sont point des profits pour le nation. Ils servent a augmenter leur commerce ou à augmenter leur dépense. Dans l'un et l'autre cas, ce n'est pas le débit qu'ils augmentent, c'est la concurrence; car, chez toutes les nations, la quantité des productions commerçables est limitée. Or, plus il y aura de commerçants pour exporter et importer les productions commerçables des nations, plus il y aura de concurrence de voituriers, plus aussi ces voiluriers seront forcés par leur concurrence même de mettre leurs gains au rabais, non-seulement dans le pays de leur résidence ^ mais encore dans tous les autres pays où s'étend leur concurrence, soit pour y acheter, soit pour y vendre. Je dis pour acheter ou pour vendre, car tout achat fait par un commerçant dans un pays suppose une vente dans un autre pays; ainsi son commerce ne réside pas plus dans l'un de ces pays que dans l'autre , et la concurrence de ce commerce est également profitable à l'un et à l'autre pays. Il n'y a donc en cela pas plus de prérogative pour le pays où les commerçants rcsir dent, que pour les autres pays où ils ne résident pas.

Dans l'autre cas où les gains des commerçans procurent de la dépense dans le pays de leur résidence, cette dépense n'y procure pas un plus grand débit; car la quantité de ce qu'il y a à vendre dans ce pays est limitée : si elle ne suffit pas à la dépense, ce sont les importations des productions des autres pays qui y suppléent; et, dans une pleine liberté de commerce, c'est toujours le prix du marché général qui règle partout les^ prix des achats des consommateurs, et par conséquent le prix des ventes des productions des pays où ils résident. Ainsi toutes les autres nations qui commercent entre elles participent également h ce même prix et à ce même débit. La dépense des consommateurs, en quelque pays qu'elle se fasse, est donc à l'avantage commun de tous les pays qui ont entre eux une libre communication de commerce. Ce développemcul doit ca!/^

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mer votre inquiétude sur renrichissement des nations voisines par le commerce que leurs négociants font chez vous, puisque Tavantage de ce commerce est réciproque.

M. H. — Voilà qui est bon ; mais les ventes etlesachats ne se réalisent pas toujours en raison des besoins : ceux qui ont besoin de vendre manquent souvent d'acheteurs. Si les gains de nos commerçants nationaux sont diminués par la concurrence, leurs dépenses diminuerool aussi dans le pays en raisonde la diminution de leurs profits: alors nos besoins de débiter ce que nous avons k vendre surpasseront les dépenses que nos commerçants pourront faire.

M. N. — Cet objection ne peut avoir lieu dans un pays où la libre concurrence du commerce multiplie les acheteurs.

M. H. — Cette réponse ne peut s'appliquer qu'aux denrées et marchandises quipeuvent être exportées; encore les frais du transport seront-ils retranchés du prix de la vente de la première main.

M. N. — Vous ne faites pasattention,dans cette seconde objection, mon ami, k la perte que nous souffririons sur les frais de. nos exportations, si nous étions privés de la concurrence de notre commerce. La diminution des frais de voiturage obtenue par la libre concurrence des voituriers de tous pays, dont la rivalité les force de mettre leur rétribution au rabais, diminuerait à notre profit les frais du commerce, ce qui multiplierait nos ventes, et étendrait chez nous les facultés de dépenser. Nos dépenses augmenteraient noire commerce intérieur, notre agriculture et notre population, et par conséquent aussi le débit réciproque des denrées et marchandises du pays pour notre propre jouissance. Tous avantages dont nous serions privés par le commerce exclusif de nos négociants; car les frais exorbitants de ce commerce, qui enrichiraient nos commerçants, appauvriraient la nation.

Ces frais feraient baisser les prix des productions à la vente de la première main, et diminueraient les revenus du souverain et des propriétaires, dont la dépense se convertit en salaires qui font subsister ceux qui n'ont pas de patrimoine. Et vous prétendez que la nation serait alors bien dédommagée par un petit accroît sur la dépense de nos commerçants, qui, comparée à celle de la nation, est environ comme \ à 500! Est-ce ainsi que vous prouvez que notre commerce, réservé à nos commerçants, serait productif pour la nation, et que par cette raison la libre concurrence le rendrait non-seulement stérile^ mais nuisible. Je crois que vous entendez mieux les intérêts des commerçants que ceux de la nation.

Ce n'est jamais le débit qui manque, c'est le prix. On peut toujours débiter à vil prix, car les consommateurs excèdent toujours de beau-

coup la coosommation effective et le débilpossible. Les consommateurs se multiplient partout où la subsistance se multiplie; mais il n'y a que la libre concurrence descommerçants étrangers qui puisseassurer le meilleur prix possible, et il n'y a que le haut prix qui paisse procurer et maintenir Topulence et la population d'un royaume, par les succès de l'agriculture. Voilà Valpha et Vomega de la science économique.

Nous serions donc bien dédommagés par les effets de la concurrence, de la rétribution modérée que nous payerions aux commerçants étrangers et aux ndtres pour les frais de l'exportation.

Les commerçants étrangers qui participeraient à cette rétribution n'enrichiraient pas pour cela leurs nations, surtout s'il y avait chez elles exclusion de concurrence. Car ces commerçants ne traiteraient pas favorablement leurs nations sur les prix dans leurs ventes et dans leurs achats.

Si vous supposez au contraire qu'il y aitchez ces nations unelibreconcurrence de commerce, ce serait de cette libre concurrence qu'elles profiteraient, et elles n'en auraient obligation qu'au bon gouvernement de leur commerce. Cette libre concurrence qui multiplierait chez elles les acheteurs, leur procurerait, indépendamment de la dépense de leurs propres commerçants, un débit assuré qui soutiendrait au meilleur prix leurs denrées et marchandises. Alors les achats que feraient ces commer- C^ts par leurs dépenses, ne seraient, comme dans tout commerce régulier, que des échanges assurés de valeurs pour valeurs égales, sans perte ou bénéfice de part ou d'autre.

Les idées que l'on s'est formées sur l'enrichissement des nations par leur commerce, au préjudice les unes des autres, ne sont donc que des illusions suggérées par l'erreur. Si les nations souffrent quelque préjudice dans leur commerce, relativement les unes aux autres, ce ne peut éire que par leurs méprises dans l'exercice de leur commerce avec leurs commerçants. Car le commerce propre des nations maintenu dans l'ordre naturel est également favorable aux unes etaux autres. Les intentions de s'entrenuire ne peuvent être avantageuses qu'à quelques commerçants qui les inspirent à leurs nations, et que désavantageuses à ces nations mal intentionnées.

M. H. — Cependant, c'est le commerce maritime qui enrichit l'Angleterre, la Hollande, Hambourg, Dantzich, etc. Ces exemples, et ceux de tant d'autres nations célèbres par leur commerce en différents temps et en différents pays, sont bien plus imposants que votre nouvelle théorie, qui n'est fondée que sur des distinctions spécieuses des nations d'avec leurs commerçants. Peut-on concevoir un commerce sans nation, et une nation sans commerce, et n'est-il pas absurde de raisonner contre lesfiiito?

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M.N. — Nous ne raisonnons point contre les faits; les faits sont des réalités : mais une dénomination générique, telle que celle du mot commerce, qui confond une multitude de réalités différentes, n^est pas ellemême une réalité. Nous parlons ici du commerce maritime, qui n^est qu'une très petite partie du commerce des nations, que les naticms n'exercent point elles-mêmes, et qui n'est exercée que par des agents intermédiaires, dont les gains sont payés par les nations, et qui tiennent également à toutes les nations par la communication de leur commerce intermédiaire. Ce commerce n'a point de patrie, puisqu'il estextérieor et étranger à chaque nation, et qu'il n'est point exercé par les nations mêmes, qui n'ont de communication entr'elles que par son entremise.

Il est vrai que les ports de mer rassemblent des armateurs quij établissent leurs comptoirs, et que ces ports appartiennent aux nations. Il est sans doute assez étonnant que vous confondiez l'avantage d^àvoir des ports avec l'intérêt particulier exclusif des armateurs. Mais votre erreur est plus grande encore, quand vous confondez les richesses de ces mêmes commerçants avec celles de la nation.

Il est vrai qu'il y a des comptoirs dont les ports sont sous la domination des commerçants mêmes, et où ces commerçants forment une sorte de république, où ils ne connaissent chez eux d'autre nation qu'euxmêmes. Mais vous me paraissez encore confondre ces comptoirs avecles nations ou les empires qui subsistent par les richesses mêmes de leur propre territoire ; car vous regardez du même œil Hambourg et l'Angleterre. Peut-être l'Angleterre elle-même se met-elle aussi sur la même ligne. Cela doit être, direz- vous, si l'opulence de cette nation dépend plus du commerce maritime que de son territoire. Au moins est-ce le^gouvernement de la république commerçante qui domine dans ce royaume, où la marine militaire est devenue redoutable à la faveur du commerce ma* ritime qui a beaucoup fourni aux emprunts de l'État.

Mais faites-vous attention que ce commerce, qui est le créancier de la nation, n'est pas lui-même la nation? La nation peut regarder le commerce maritime comme une source de richesses, car ceux qui prêtent paraisenl toujours fort riches à ceux qui empruntent; les richesses alors semblent être communes aux uns et aux autres jusqu'au moment où le créancier poursuit le débiteur.

Sous ce point de vue, il vous est facile de distinguer le patrimoine ier^ ritorial de la nation anglaise d'avec celui de sa république commerçante. Celle-ci a pu prêter à la nation, mais prêter n'est pas donner, ce n'est pas même contribuer aux besoins de l'État, et emprunter n'est pas une preuve de richesse et de puissance dans un État. Si c'est ainsi que le commerce maritime vous parait enrichir la nation anglaise, vous oubliez la

véritable source des richesses qui la rend solvable et sur laquelle elle a établi son crédit et ses emprunts, et sans laquelle la marine commerçante n'aurait pas fait triompher la marine militaire. Si vous dites que c'est au moins une ressource pour une nation que de pouvoir emprunter, vous devez aussi apercevoir que cette ressource ruineuse n'est que le crédit même de la nation qui provoque l'usure du préteur. On croit alors que c'est la nation qui doit à la nation, et que c'est la nation qui payera la nation; mais ce verbiage ne peut pas vous cacher qu'il y a ici deux nations, dont l'une doit payer l'autre. Quand la première emprunte, elle se met peu en peine si les prêteurs sont du pays ou non; cela lui est bien égal aussi quand il faut les payer. Ainsi la nation anglaise doit bien s'apercevoir que le commerce maritime, qui est son créancier, n'est pas son débiteur à lui-méme.il/at>,direz-vous,n6|>at>-/Ht/ pas par les contributions sa part de la dette publique? Non, car les contributions qu'ils paient sont des augmentations de frais de commerce qui retombent sur la nation. Car il faut que les nations paient tous les frais de l'échange de leurs productions par les produits mêmes de la terre, qui est la source unique de toutes richesses et de toutes dépenses. Les richesses du commerce ne sont qu'un fonds de dépenses qui disparaîtrait en un moment sans la reproduction annuelle des richesses de la terre. Si dans leur distribution on perd de vue leur source, la politique s'embrouille et devient funeste aux nations.

Oh ! mon ami, pour assurer l'ordre de cette distribution, ce ne sont pas des corps particuliers de commerçants, c'est le commerce lui-même, qu'il faut favoriser par la liberté, par la sûreté , par la franchise, par toutes les facilités qu'il est possible de lui donner : les prohibitions, les privilèges exclusifs, les prétendues faveurs de cette espèce, accordées à des négociants, soit-disant naftonauo?, quoique membres de la république commerçante universelle, peuvent assurer des proGts excessifs k ces commerçants; mais il n'y a que le commerce libre qui puisse faire fleurir l'agriculture, et il n'y a que l'agriculture qui puisse assurer la prospérité des empires. Les grandes navigations commerçantes qui enrichissent les commerçants n'enrichissent pas les grandes nations. Les commerçants participent aux richesses des nations, mais les nations ne participent pas aux richesses des commerçants. Le négociant est étranger dans sa patrie; il exerce son commerce avec ses concitoyens comme avec des étrangers. Le patrimoine de la nation est la terre. Le patrimoine du commerce de revendeur consiste dans les gains qui lui sont payés par les nations. Ainsi les grandes navigations marchandes (jfu't/ ne faut pas confondre avec la marine militaire) ne font point partie du patrimoine des nations agricoles; celles-ci n'ont rien à y prétendre, elles doivent

en être iodépendantes, et ne rien attendre que de leur territoire.

Si ces vérités ont besoin d'être rendues plus sensibles pour dissiper les préjugés, on n'a qu'a comparer l'état de l'Espagne depuis qu'elle a étendu sa navigation commerçante dans toutes les parties du globe, et depuis qu'elle a découvert et dévasté un nouveau monde d'une étendue et d'une richesse immenses, et qu'elle s'est dévastée elle-même; h comparer, dis-je, avec l'état de prospérité où elle était auparavant, lors* que son territoire était richement et soigneusement cultivé, et que toute sa navigation marchande était réduite à un simple cabotage fort borné.

€ Les Maures possédaient les plus riches provinces de ce beau royaa- > me; elles étaient alors (dans le dixième siècle et dans les siècles soi- » vants) extrêmement peuplées; on comptait dans la seule ville de » Cordoue, qui était la capitale, deux cents mille maisons, six cents » mosquées et neuf cents bains publics. L'historien arabe, duquel j*ai » tiré ces détails sur Cordoue, dit que de son temps il y avait dans » l'Espagne quatre-vingts grandes villes, et trois cents villes de second » et troisième ordre, et les villages et les hameaux étaient innom- » brables : selon cet historien, on en comptait douze mille sur les bords » du Guadalquivir.

» Les revenus des Califes Ommiades d'Espagne montaient, du temps » d'Abdoulraham , à 12 millions 500 mille dinar ds (ou pistoles) en » espèces, ce qui fait plus de 150 millions de notre monnaie *; outre » cela il y avait une grande quantité d'impositions que l'on payait en » fruits de la terre, et qu'il serait difficile d'évaluer; mais ce qu'il y a de » certain , c'est (lu'elles devaient être relatives au produit des terres, et 3> par conséquent très considérables chez un peuple cultivateur, labo- * » rieux et nombreux, qui avait porté l'agriculture k un point de perfec- D tion bien supérieur a toutes les autre nations. < {Histoire d'Afrique et d'Espagne , sous la domination des Arabes).

Les Arabes, il est vrai, possédaient plus de la moitié de l'Espagne: cependant la partie qui était'sous la domination des princes chrétiens,qai avaient à se défendre contre des ennemis si puissants, et qui étaient perpétuellement en guerre avec eux, devait former une puissance à peu près égale k celle de ces voisins si redoutables. On peut juger par Ikde

* La valeur de Targent, relativement à celle des denrées, était alors au moins le double de ce qu'elle est aujourd'hui, l'argent étant beaucoup moins rare depuis la découverte des mines de l'Amérique, ce qui a fait cesser le travail des mines d'or et d'argent en Espagne, dont le produit se serait trouvé inférieur aux dépenses. Ainsi, ce revenu de 150 millions en cspifcc^ égalerait au moins 260 millions d'aujourd'hui.

rimmensité de richesses que produisait alors le territoire de l'Espagne , et qu'elle devait être rénorme population d'un pays si plantureux. Les gaerres barbares de ce temps là, dont les effets étaient principalement le dégât, le pillage et les incendies, détruisaient continuellement une grande partie des richesses de ce royaume, dont la culture réparait les dévastations, et l'entretenait à ce haut degré de prospérité et de population. Ceux qui ont évalué alors la population de l'Espagne à cinquante millions d'habitants, ne l'ont pas exagérée relativement à la richesse du pays, dont on voit que la reproduction totale annuelle devait étrede 9 à 10 milliards en valeur de notre monnaie actuelle.

On connaît assez l'état présent du commerce pour le comparer k celui de ces temps-là, et pour reconnaître que ce n'est pas la navigation marchande qui enrichit les nations, quoiqu'elle puisse enrichir des commerçants qui tirent leurs richesses des nations, et qui les retiennent (>our eux uniquement. Les cultivateurs au contraire partagent le produit de leurs travaux avec le souverain et les propriétaires des terres; mais il m'y a que les travaux productifs qui puissent se défrayer eux-mêmes,

ET FOURNIR DE PLUS LE SURCROIt DE RICHESSES QUI FORME LE REVENU DES rations; c'est par ces avantages qu'ils diffèrent ESSENTIELLEMENT DBS TRAVAUX STÉRILES DONT ON PATE LES FRAIS, ET QUI NE RAPPORTENT RIEN AU-DELA DES FRAIS.

C'est sur ces principes bien entendus que l'ambassadeur de Henri IV oégociait avec les Hollandais. « Cet empire de la mer, leur disait-il, que € vous partagez sans contredit avec l'Angleterre, ou va vous le disputer ; € et vous savez que vos richesses et celles de l'Angleterre ne subsistent € que par le commerce de mer. A l'égard de la France, riche de son € propre fonds et de ce qu*elle produit dans son sein, elle s'en met peu € en peine. »

Les nations occupées du commerce maritime peuvent compter un grand nombre de riches commerçants, mais TÉtat y est toujours pauvre. Le revenu publicne participe pas à ses richesses. La s|)lendeur de la république Carthaginoise se trouva réduite à une ville opulente, à un comptoir de commerçants qui, uniquement attachés à leurs trésors, s'occupaient peu des besoins de TÊtat, dans le temps même où ils allaient être subjugués par les Romains.

Pour éviter la confusion dans une matière aussi importante, et qui jusqu'à présent a été aussi peu étudiée que celle que nous traitons, il faut, noion ami, distinguer avec soin la communication par la libre concurrence du commerce, et le commerce lui-même, qui sont deux choses fort différentes. Des privilèges exclusifs ou d'autres causes nuisibles peuvent empêcher la libre concurrence au préjudice des nations, sans

empêcher le commerce. Chacune chez elle supporte les pertes inséparables de ces empêchements, qui ne peuvent être imputés au commerce, el le commerce ne peut se soustraire par lui-même à ce malheur, si ce n^esl a la faveur de ce que le monopole appelle contrebande.

L'effet de la communication du commerce par la libre concurrence, est d'entretenir le niveau entre les prix chez les différentes nations qui commercent entr'elles ; cette compensation universelle des prix forme leur état naturel dans lequel les nations ne perdent ni par rechange, ni par riné^alité des prix. Je dis que c'est Tétat naturel des prix, parce que la libre concurrence du commerce est une dépendance naturelle da commerce partout où cette concurrence est facile par le voiturage el par la navigation; en sorte que les bons chemins, les rivières, les canaux, la mer, accroissent les prix trop bas, et pourraient à plus juste titre que le commerce être réputés productifs^ si par un langage peu exact on voulait affecter de confondre les moyens ou les conditions auxiliaires avec la cause efficiente de la la production annuelle des richesses.

Dans la libre concurrence du commerce, une nation ne doit pas plus favoriser contre ses intérêts les marchands revendeurs du pays que les marchands revendeurs étrangers; elle ne doit aspirer qu'au meilleur prix possible dans ses ventes et dans ses achats pour obtenir la plus grande quantité possible des choses qu'elle veut se procurer par l'échange. C*est le plus grand avantage qu'elle puisse se procurer dans son commerce; car, plus elle peut multiplier les choses propres à la jouissance des hommes, plus ces choses peuvent faire subsister d'hommes. Si au contraire elle tend, au préjudice de la concurrence de son commerce, à grossir les fortunes de ses commerçants revendeurs, elle diminue ses richesses et sa population : car ces fortunes alors se font non-seulement aux dépens, mais aussi en déprédation des revenus du souverain, des possesseurs des terres et des décimateurs, dont la dépense se fait au profit de tous les autres habitants.

Ce sont ces revenus, ce sont ces richesses disponibles, qui multiplient les hommes et les travaux disponibles et profitables; plus on en reverse aux travaux de la culture des terres, el plus on en employé à faire des chemins et des canaux et h rendre les rivières navigables, plus les richesses annuelles augmentent par l'accroît des productions, et par l'épargne des frais du commerce dans tout l'intérieur du royaume.

M. H. — J'ai écoulé avec attention, mon cher ami, le long discours que vous venez de faire, votre digression sur l'histoire d'Espagne, et surtout le raisonnement par lequel vous avez fini. Mais, d'après vos principes mêmes, ne pourrait-on pas aux dépens de ces richesses disponibles, dont vous faites sentir la nécessité, construire et multiplier les vaisseaux

marcbaods, et y occuper un grand nombre d'hommes disponibles, qui par leursdépenses concourraient au débit des productions, et assureraient le retour annuel de ces mêmes richesses.

M. N. — Sans doute on le pourrait, et cela augmenterait encore plus les fortunes des commerçants aux dépens de la nation qui sacrifierait ainsi ses revenus à la marine commerçante, au profit des commerçants r^icoles, qui ne sont pas plus ses commerçants que les commerçants étrangers.

Encore une fois, mon ami, ce n'est pas seulement le débit des productions qu'il faut se procurer par la navigation commerçante, c'est le meilleur prix possible dans les ventes et dans les achats; c'est la certitude de vendre à l'étranger le plus cher possible, et de lui acheter le moins cher possible, sans injustice. Le débit est toujours assez assuré par le commerce intérieur dans un royaume; car on n'y manque jamais de coDsommateurs qui ne consomment pas autant qu'ils vondraient consommer.

Si vous multipliez à votre préjudice les privilèges exclusifs dans les professions mercenaires, ceux qui en seront pourvus ne manqueront pas d*augmenter leurs dépenses aux dépens des autres citoyens. Par cette raison les artisans, a la faveur des maîtrises, s'entredisputeront les salaires avec la plus grande rigueur, car tous veulent consommer plus qu'ils ne consomment, et contribuer au débit le plus qu'ils peuvent. 11 n*est pas nécessaire de les y exciter. 11 y a toujours partout le plus grand débit possible; car il ne manque jamais que parce que les consommateurs sont trop pauvres pour pouvoir acheter; et ils sont encore plus pauvres quand le bas prix des productions anéantit les richesses. La diminution des prix ne diminue pas les besoins de consommer; ces besoins surpassent toujours les choses consommables, et surtout dans les temps où elles tombent en non-valeur, par l'indigence des consommateurs. Le bas prix des choses consommables n'augmente pas leur quantité; au contraire il s'oppose k leur reproduction, il ruine les cultivateurs, il anéantit les revenus de la nation et les salaires des ouvriers. Les salaires suivent la marche des revenus; les revenus suivent la marche des prix; le débit suit la marche des salaires. Ces derniers ne peuvent manquer que quand les causes précédentes manquent ; ce n'est donc pas sur le débit que les revenus, les prix et les salaires sont établis. Le débit se fait au contraire à raison des prix, des revenus et des salaires; il se fait à tous prix; il ne manque que quand les prix et la faculté d'acheter disparaissent. Les hommes sont réduits alors à la vie sauvage, où les recherches de la subsistance que la terre produit naturellement suppléent autant qu'il se peut aux achats, c'est à dire à ce que nous appelons

160 QIESNAY.

débit. Dans ce cas , tous les hommes deviennent propriétaires sans propriété limitée, sans richesse et sans culture. Mais il ne peut exister ainsi que quelques peuplades peu nombreuses, répandues dans de vastes déserts, et qui ne sauraient jamais former de corps politique ni de nation.

Une nation ne peut se multiplier que par les productions que fait naître la culture, et elle ne peut devenir opulente et assurer les succès de sa culture, que par le bon prix dans ses ventes et dans ses achats. Or, elle ne peut obtenir ce bon prix que par une libre concurrence dans son commerce extérieur, c*est-a-dire par une libre concurrence de négociants revendeurs, regnicoles et étrangers, qui abondent dans le pays^ qui y mettent leur rétribution au rabais, et qui assurent la communication des prix qui ont cours chez les autres nations. Cest par ce double bénéfice en épargne sur îes frais du commerce et en communication de prix chez les autres nations, que Ton obtient le meilleur prix possible dans les ventes et dans les achats. Ce n'est donc pas par la dépense de ses revenus a la construction et à la multiplication des vaisseaux marchands, et à remploi multiplié des hommes qui y seraient occupés, qu'une nation peut rendre son commerce le plus avantageux possible; car il n'y a là que des travaux et un débit entretenus aux dépens de la nation. Or, il ne peut y avoir de bénéfice dans les dépenses du commerce, qu'en épargne, et non en multiplication de frais qui retombent sur la nation, et tendent à restreindre la concurrence de l'étranger, laquelle peut seule assurer complètement la communication des prix, et l'épargne des frais de commerce au profit de toute la nation.

M. H. — On vous a objecté cent fois qu'une grande nation comme la France, qui a des ports avantageux pour établir un grand commerce extérieur, doit être considérée non-seulement comme agricole, mais encore comme commerçante.

M. N. — Si vous voulez dire qu'une grande nation agricole quia beaucoup de productions à vendre, et qui a beaucoup d'achats à faire avec le produit de ses ventes, est commerçante dans l'intérieur de son pays et au dehors, on conviendra avec vous que les colons mêmes sont commerçants, et que tous les autres habitants d'un royaume agricole le sont aussi. El dans le vrai ce sont eux qui exercent foncièrement le commerce. Mais ce n'est pas de ce commerce la dont vous voulez parler; c'est du commerce intermédiaire qui dépend du premier, et qui forme une profession particulière destinée au servicedela nation agricole-commerçante. Ce service s'exerce au-dedans du pays par des nationaux principalement, au-dehors par des nationaux et des étrangers. Ne serait-ce point surtout relativement aux agents nationaux de ce service intermédiaire du

commerce extérieur, que vous envisagez une nation agricole comme étant à la fois agricole et commerçante ? Sous ce point de vue, elle nous paraîtrait bien moins commerçante qu'elle ne Test réellement, et nous la verrions divisée en bien des parties destinées à beaucoup d'autres usages, qui tous dépendraient aussi des richesses qui naissent de la culture du territoire. Non-seulement vous pourriez dire qu'une nation agricole est commerçante^ mais encore qu'elle est plus rentière^ financière, mendiante, etc.^ que commerçante, Ei vous verriez aussi que, comme commerçante dans le sens que vous l'entendez, quoique nécessaire, elle serait encore d'une moindre considération par ses consommateurs, dont la dépense vous parait si avantageuse au débit de nos productions, que comme financière, ou rentière, etc. Elle devrait donc à ces derniers égards attirer beaucoup plus votre attention, puisque vous croyez tout simplement qu'il ne s'agit que de payer des consommateurs pour acheter et consommer nos productions; mais aussi devriez-vous apercevoir qu'à cette condition vous n'en manqueriez jamais, et que c'est cette condition même qui pourrait vous manquer, si vous ne la faisiez valoir le plus qu'il est possible à l'avantage de la reproduction. 0 mon ami ! vous n'envisagez pas ici le commerce maritime dans le vrai point de vue , qui serait bien plus avantageux aux nations.C'est par la communication, et par l'égalité des prix qu'il entretient entre les différents pays, qu'il leur est profitable à toutes, et non pas par les richesses que les gains des commerçants enlèvent aux nations qui les emploient, soit qu'ils habitent ou qu'ils nliabitent pas chez ces nations.

M. H. — Plus je vous entends, plus il me parait difficile de concilier nos idées. Car enfin les gains des négociants revendeurs regnicoles, ne sont-ils pas eux-mêmes des richesses pour la nation?

M. N. — Non. Les intérêts de ces commerçants et ceux de la nation sont très opposés. La nation doit tendre à la plus grande épargne sur les frais de son commerce , et les négociants tendent a multiplier le plus qu'ils peuvent les dépenses de la nation en frais, pour accroître leurs gains au préjudice de la nation; et ils ne lui donnent rien qu'elle ne leur paye, comme à des marchands étrangers. Ainsi les richesses des commerçants regnicoles sont totalement séparées de celles de la nation, excepté dans les républiques marchandes, où les commerçants sonleux-mêmes le souverain, l'Etat et la nation. Quant aux autres Étals qui payent le commerce des revendeurs, il est clair que les regnicoles et les étrangers sont également €'(ranjfer5 aux nations avec lesquelles ils exercent ce commerce dispendieux.

M. IL — Mais les fortunes qui se forment par les gains du commerce des revendeurs, ne sont-ellespasrendues a la nation, quand les riches com-

i62 QUESNAY.

merçants cessent d'exercer le commerce, ou lorsque leurs successions passent à des héritiers qui ont choisi d'autres états?

M. N. — Il faut examiner votre objection.

Les possesseurs de ces richesses se livreront-ils à Tagriculture? Non; ils sont tropopalents pour se charger de la conduite des travaux champêtres et se priver du faste des sociétés et des plaisirs de la ville. Acbeteront-ils des terres? Gela est vraisemblable : mais ils n'augmenteront ni les terres, ni le nombre des propriétaires ; car les terres qui se vendent ne font que changer de propriétaires, sans changer de lieu ni d'étendue. Feront-ils des acquisitions de charges ou de rentes? Cela peut être encore; mais alors ils convertissent leurs richesses en faux revenus qui n'enrichissent pas une nation, et ceux qui reçoivent leur argent contractent des dettes qui les appauvrissent.

Ah ! mon ami, vous aurez beau contester, épiloguer, revenir^ plusieurs reprises sur des faits démontrés, vous conviendrez à la fin qu'il n'y a que les richesses employées k fertiliser les terres qui enrichissent les empires. Car les vraies richesses sont les productions qui renaissent annuellement de la terre. Sans cette reproduction annuelle, les autres richesses, ces fortunes que vous vantez, les hommes opulents, ainsi que les pauvres, disparaîtraient bientôt. La source des richesses acquises par des travaux stériles, serait tarie en bien peu de temps, si ces richesses étaient consommées pourlesbesoinsde la vie, sans être renouvelées parles travaux de la culture. Ceux qui attribueraient l'opulence des empires h ce genre de richesses, seraient encore commodes enfants qui estiment beaucoup plus dans un jardin les fleurs du parterre que les plantes et les arbres du potager. Dix milliards^ subsistant en emploi stérile pendant vingt ans, ne seront constamment que dix milliards dans le cours de vingt années; au lieu que dix milliards pl^kcés en établissements d'agriculture auront rapporté en vingt ans cent dix milliards, dont cinq par an auront été employés en subsistance sans détriment du premier capital : ainsi dix milliards employés pour les mêmes besoins', sans rien reproduire chaque année, seraient entièrement dépensés sans retour en deux ans.

Voilà ce qu'iKaut penser de toutes les richesses pécuniaires d'un empire qui éblouissent le vulgaire, qui sont la perfide ressource des emprunteurs, et qui ne peuvent êlrc dans un grand royaume qu'une opulence stérile et fugitive, sans les richesses d'exploitation de la cuhure, qui renouvellent annuellement toutes les dépenses de la nation.

M. H. — Que les richesses pécuniaires soient une opulence stérile et fugitive tant qu'il vous plaira ; pourvu que vous reconnaissiez qu'elles forment une opulence^ tout sera bientôt fini entre nous. Car vous ne pouvez disconvenir que nos commerçants amassent par leui-s gainsdes

riclies86s pécuniaires. Je sais que vous me direz que leurs gains sont payés par la natùm. Mais cela n'est vrai que d'une partie de ces gains. Nos commerçants traûquent avec les autres nations comme avec la nôtre. Ils gagnent donc aussi aux dépens des autres nations. J'avouerai volontiers que la partie de leurs profîts qui est payée par nous-mêmes, n'est pas* un accroissement de richesse ; mais vous devez avouer vous-même que la portion qui est payée par l'étranger à nos commerçants regnicoles forme un véritable accroissement de richesse pour la nation, et qu'ainsi leur commerce est productif ^n moins à cet égard.

M. N. — Vous oubliez que, si nos commerçants regnicoles gagnent aux dépens des autres nations, les commerçants étrangers gagnent aussi à nos dépens. Les nations n'ont donc à cet égard aucun avantage les unes sur les autres. Les frais du commerce réciproque sont compensés, et les gains des marchands des nations qui commercent entr'elles le sont aussi. Les commerçants portent et rapportent, et gagnent tour a tour chez chaque nation. Ainsi, dans la libre concurrence du commerce extérieur, il n'y a chez chaque nation aucune prérogative, aucun profit relativement aux gains réciproques des commerçants. S'il n'y avait pas une pleine liberté de concurrence, les frais augmenteraient, et deviendraient plus onéreux pour les nations qui proscriraient cette liberté.

De quelque manière que vous envisagiez les gains des commerçants d'une nation, vous apercevrez que ces gains ne sont que des frais payés par cette nation ou par différentes nations, chargées réciproquement de ce genre de dépenses, a raison du commerce qu'elles exercent entr'elles.

Les frais du commerce sont toujours payés aux dépens des vendeurs des productions, qui jouiraient de tout le prix qu'en payent les acheteurs, s'il n'y avait point de frais intermédiaires. Nous payons donc les frais de DOS ventes quand les autres nations nous achètent, et les autres nations payent aussi les frais de leurs ventes quand nous leur achetons. Ajoutez et défalquez de part et d'autre les gains que ces payements réciproques de frais occasionnentaux différents négociantsde tous pays que les nations employent dans leur commerce, et vous ne trouverez partout qu'une compensation de frais dans l'exercice intermédiaire de ce commerce.

Ces frais peuvent, il est vrai, accroître les richesses des commerçants qui en profitent, mais non pas celles des nations qui les payent réciproquement. Car, encore une fois, les commerçants ne font point participer les nations a leur richesse, mais ce sont eux-mêmes qui participent aux richesses des nations.

M. H. — Je sais que les commerçants, lorsqu'ils achètent nos productions , vendent leur argent pour ces productions à valeur pour valeur égale , et que vous me direz qu'il n'y a point en cela d'accroissement de

richesses pour les nations. Mais les commerçants ne font dans ce cas que ce que font aussi les autres hommes, les propriétaires, et même les cultivateurs, qui vendent aussi leur argent contre les productions, ou leurs productions les unes contre les autres à valeur, pour valeur égale. Quelle différence trouvez-vous donc entre ces deux opérations -semblables , qui vous autorise à ranger le commerce dans le rang des travaux stérilet^ tandis que vous décorez Tagriculture du titre de travail productif.

M. N. -7 La différence est assez sensible, mon ami : les commerçants ne peuvent accroître leur richesse, ni satisfaire au payement de leurs dépenses, qu'autant qu'ils ont été payés eux-mêmes du salaire que mérite leur service de voituriers et de magasineurs. Ils reçoivent leur salaire d'une main, ils le dépensent de l'autre. Ils ne sauraient dépenser un sol de plus que la rétribution qui leur a été payée par les vendeurs des productions dans les ventes et dans les achats réciproques dont cescommerçantsont été les médiateurs. Leur travail n'opère donc qu'une transmission de richesse d'une main à l'autre; il est donc essentiellement et strictement «(^n/e. Les cultivateurs, au contraire, et les propriétaires qui partagent les productions^ que les dépenses foncières des propriétaires, suivies par les dépenses primitives et annuelles, et par les travaux des cultivateurs, font renaître annuellement, ne reçoivent rien que des mains mêmes de la nalure,que leurs avances et leurs soins ont vendue productive de ricliesses. lis payent avec ces richesses, qu'ils ont fait renaître, les achalsqu'iUsc font réciproquement, et le service intermédiaire des commerçants dans ces achats réciproques. Les commerçants ne payent donc rien par eux-mêmes, ils sont payés pour payer; leurs dépenses ne sont pas réellement leurs dépenses, mais seulement une partie de la totalité de celles des propriétaires et des cultivateurs, qui les défraient. El vous me demandez quelle différence je trouve a cet égard entre les cultivateurs et les propriétaires d'une part, et les commerçants de Tautre? N'y a-t-il donc point de différence, à votre avis, entre les payeurs universels de toutes les dépenses de la société, et ceux qui ne l'ont que participer à ces dépenses sans pouvoir les accroître; entre les salariants et les salariés* ?

M. H. — Je vous ai dit que je convenais de ces principes, quant au commerce intérieur, et quanta la partie du commerce extérieur dont nous faisons les frais. Mais je ne puis en convenir quant à la partie des frais du commerce extérieur qui est payée par rélranger à nos commerçants, et qui les met à portée d'acheter nos productions pour leur cou-

' Tnrgol adopte sans rosor\e toute roUe doctriu*». \o\va lif'llcxions sur la format, et la ùislrib, de la richesse. J V, \ 111 et XVll. (t. D.)

sommation. Car enfin nous avons besoin de consommateurs qui achètent nos productions, et il nous est avantageux qu'ils soient ainsi payés par Télranger , puisqu'alors vous ne pouvez pas dire que nous ayons payé aux commerçants ce qu'ils nous payent dans Tachât de nos productions. M. N. — Vous êtes sujet à revenir sur vos pas. Rappelez-vous donc que nous avons remarqué trois choses : Tune, que les gains que les autres nations peuvent payer à nos commerçants sont naturellement compensés par les gains que nous payons aux commerçants des autres nations ; l'autre, que, dans le cas de libre concurrence dans son commerce, une natio» jouit du plus grand débit possible de ses productions au meilleur prix possible, indépendamment des gainsdes commerçants,qui sont alors, ainsi que ieursdépenses, les moindres qu'il est possible; la troisième, que, hors de la libre concurrence, le commerce, le débit et les prix des productions sont restreints au désavantage extrême de la nation, qui ne peut être dédommagée des pertes que lui cause le défaut de concurrence, par les gains de ses commerçants, fussent-ils entièrement paiyés par l'étranger; ce qui n'est ni ne peut jamais être, et surtout dans ce cas, où les commerçants regnicoles sont le plus souvent privés de toute espèce de gains chez l'étranger qui, par représailles, leur interdit ordinairement alors le commerce de ses exportations : ce qui augmente beaucoup les frais du commerce de part et d'autre au désavantage réciproque des nations.

M. H. — Quoi! si nous pouvons nous procurer l'avantage de la balance du commerce qui augmentera notre pécule, ne pourrons-nous pas payer un plus grand nombre de consommateurs pour acheter et consommer DOS productions?

M. N. — Vous n'attendez pas sans doute cet avantage de notre commerce dans les Indes Orientales, et cependant vous croyez, avec ceux qui y sont intéress<*s, que ce commerce nous est profitable. Cet avantage de la balance en argent, auquel tendent vos vues, n'est certainement pas l'objet de nos commerçants aux Indes Orientales. Ils vous soutiendraient même que cette balance en argent est une chimère des spéculateurs politiques, à laquelle on ne doit pas songer dans le commerce extérieur, qui est toujours également profitable par les gains qu'il procure, soit en marchandises, soit en argent. A la vérité c'est ici l'intérêt particulier qui parle, et nous devons nous défier de ses raisonnements toujours fort captieux pour soutenir à son avantage le pour et le contre, et toujours, jusqu'à présent, avec un succès dont nous pourrions avoir honte.

Sans doute que, dans l'avantage de la balance en argent, vous n'y comprenez pas les gains mêmes des commerçants? Car, indépendamment de cet avantage, leurs gains sont toujours assurés, et toujours séparés du

patrimoine de la nation. D'ailleurs, ee^ galas pourraient être égalemeat ceux des commerçants regnicoles, et ceux des commerçants étrangers; €3r cet avantage de la balance 'n argent ne pourrait s'obtenir que par on grand commerce où les ventes surpasseraient les achats : or, un grand cpmmerce ne peut réussir que par nue pleine et libre concurrence d'acheteurs de toutes nations.

Il s'agit donc, pour avoir l'avantage de la balance en argent, de vendre plus que l'on achète. Mais nous n'apercevons Ik qu'un commerce commencé; car une nation ne vend ce qu'elle a de commerçable que pour acheter des choses propres à sa jouissance. C'est donc par ces achats qu'elle complète son commerce, ce qui anéantit enfin ce prétendu avantage de la balance en argent. Aucune nation, prise en général, ne vend ses productions pour thésauriser; elle ferait tomber, par un tel commerce, son agriculture dans le dépérissement; le prétendu avantage de la ba- . lance en argent vous serait alors fort désavantageux. Vous savez que le commerce doit ramener chaque année dans les mains du cultivateur toute la valeur des productions qui ont été vendues pour payer le revenu des propriétaires des terres, et pour continuer les travaux de la culture. Gomment concevez-vous donc un commerce qui procure l'avantage de la balance en argent?

M. H. — Comment ne concevez-vous pas vous-même qu'avec l'avantage de celte balance en argent une nation complète chez elle son commerce, en payant des consommateurs qui achètent et consomment ses productions?

M. N. — Vous oubliez donc que, dans votre hypothèse, elles les a vendues à rétrangers, ses productions, pour avoir de Targent; que la quantité de ses productions commerçables est limitée, et que, cjuand elles sont vendues ou échangées en argent, elle complète son commerce par des achats et non par des ventes? A/ai5, direz -vous, ces achats elle les fait chez elle-mémey c^est ce que j appelle payer des consommateurs. Selon cette marche, il faudrait donc que ces consommateurs allassent racheter les productions qu'elle a vendues a l'étranger; serait-ce là ce que vous appelleriez l'avantage de la balance en argent? Mais cet argent retournerait chez l'étranger, et tous les frais d'un tel commerce retomberaient alors sur vous. Evitez donc autant que vous le pourrez ce prétendu avantage, et songez qu'une nation ne peut avoir de commerce plus avantageux que son commerce intérieur, réglé sur les prix qui ont cours entre les nations commerçantes, et auxquelles elle est assurée de participer, pourvu qu'elle jouisse d'une pleine et entière liberté de tou-le espèce de commerce. Le commerce intérieur évite tous les frais du commerce extérieur. Celte épargne, il est vrai, se fait au préjudice des commerçants;

ainsi ils ont uo intérêt habituel à vous faire valoir Tinsidieux avantage de la balance en argent, parce qu'ils savent que le vulgaire est fort disposé à se laisser préoccuper par Tidée d'acquérir de l'argent; mais ils raisonnent autrement quand il s'agit de leur commerce dans les Indes Oiien^ taies, qui enlève notre argent sans retour. Ils vous représentent alors que l'objet ûnal du commerce est d'échanger l'argent contre les marchandises, et que c'est par nos achats que le commerce nous est profitable. Ainsi, soit dans nos ventes, soit dans nos achats, ils nous font toujours voir du profit dans le commerce maritime, qui est tout à leur avantage. Tout cela est difficile à démêler par ceux qui ne sont pas du métier; le sophisme y est toujours triomphant, et toujours nous a-t-il convaincus que le commerce de revendeur est jproefuc/t/*, qu'il est seul digne de l'attention du gouvernement, et du nom de commerce. C'est ainsi que le lien naturel des sociétés diverses est devenu le fatal flambeau de la discorde entre les nations maritimes , et que le manège des traités de commerce exclusif est entré dans les négociations comme un objet capital de politique.

M. H. — Il est vrai que toutes les nations ont toujours été fort attentives à l'avantage de la balance en argent dans le commerce extérieur. Ainsi je ne saurais me persuader que cet avantage n'ait pas de réalité.

M. N. — Une nation ne peut se procurer l'avantage de h balance en argent qu'en augmentant ses ventes chez l'étranger, et en diminuant chez elle la consommation. On conçoit facilement qu'un particulier peut ainsi , par l'épargne, thésauriser aux dépens d'autrui ; je dis, aux dépens d'autrui, parce que la suppression de la dépense de ce particulier est une suppression de profit pour d'autres hommes. Or, une nation peut-elle s'enrichir par cette conduite? Examinez dans le Tableau économique h marche de la circulation de l'argent et la distribution des richesses annuellement renaissantes, et voyez si les trois classes de citoyens peuvent y trouver leur compte? La dépense du cultivateur y est bornée à celle qu'il est obligée de faire pour entretenir'sa culture; s'il est réduit, faute de débit dans le pays, a augmenter ses ventes à l'étranger, et s'il diminue sa dépense, il diminuera ses récoltes, et ses ventes diminueront aussi. Cette conduite peut-elle l'enrichir? Si le propriétaire arrête la circulation du revenu, qui lui est payé en argent par le cutivateur, il diminue ses achats à la classe productive et à la classe stérile; il supprime la subsistance de cette dernière classe, à proportion de son épargne. Si la classe stérile épargne aussi pour augmenter son numéraire, et si sa recette diminue à raison de l'épargne du cultivateur et du propriétaire, ses travaux et ses gains diminueront dans la même proportion ; cette classe tombera donc nécessairement dans le dépérissement. Nous avons vu que, par cette même conduite dans la classe productivt^ le dépérissement de

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la reproduction annuelle des richesses est inévitable aussi. Or, Tanéantissement des revenus des propriétaires est une suite nécessaire du dépérissement de la reproduction annuelle des richesses; d^où suivront aussi la diminution des ventes k l'étranger, celle de la population, et celle de la masse d'argent circulante.

En cherchant donc à se procurer ainsi Tavantage de la balance en argent par le commerce avec l'étranger, une nation se ruinerait de tontes parts.

Mais ce qu'il y a de plus mystérieux dans les opinions de ceux qui ont confiance à l'avantage de cette balance en argent, est qu*ils y joignent aussi chez la même nation l'avantage du luxe, ce qui rend aa moins la dépense égale k la recette ; c'est-à-dire la consommation égale à la production , et les achats égaux aux ventes. Il est donc yisiUe que, même dans votre opinion, vous ne devez attendre d*autre accroissement de richesses que celui que l'on peut obtenir par la culture de la terre , en diminuant le luxe , pour augmenter à profit les dépenses dé cette culture.

M. H. — Cependant j'entrevois encore, malgré tous vos raisonnements, que plus nous vendrions a l'étranger, et que moins nous loi achèterions , plus aussi nous augmenterions notre pécule , sans qu'il fût nécessaire denous livrer à l'épargne.

M. N. — Et moi , mon ami, j'aperçois aussi une contradiction dans vos idées. Si vous excluez l'épargne , vous admettez au moins une consommation égale à votre reproduction annuelle ; il s'ensuivra alors , ou que vous consommerez vous-même vos productions , et que vous n'en vendrez pas à Tétrauger; ou que , si vous lui en vendez, vous lui en achèterez d'autres dont vou^ aurez besoin pour compléter votre consommation à raison de votre reproduction annuelle. Ainsi vous ne lui en vendrez pas plus que vous ne lui en achèterez; et, s'il vous arrive de vous méprendre en lui vendant une partie des productions que vous deveï consommer vous-même , vous serez obligé de les lui racheter et de payer les frais de ce commerce : vous pourrez , il est vrai, augmenter alors la balance de l'argent à l'avantage de vos commerçants; mais ce sera k vos dépens.

M. H. — Cela peut être vrai à l'égard du commerce des productions; mais il n'en est pas de même dans le commerce des marchandises de main-d'œuvre.

M. X. — Pourquoi n'en serait-il pas de même? N'apercevez-vous pas que ceux qui fabriquent ces marchandises , ne les vendent que pour acheter les productions dont ils ont besoin ; et qu'ainsi leurs aciiats sont

égaux a leurs ventes , sans aucun avantage de balance en argent pour la nation dans ce commerce, qui n'est toujours au fond qu'un commerce de productions.

M. H. — Pour avoir l'avantage de la balance en argent par le commerce extérieur , il suffit que nos ventes y surpassent nos achats; car les dépenses que la nation fait chez elle ne font pas sortir Targent du royaume. C'est ainsi qu'on peut concilier l'avantage du luxe avec l'avantage de la balance en argent pour une nation.

M. N. — Vous ne pouvez vendre à l'étranger les marchandises que vous consommez chez vous. La masse de vos richesses commerçables est bornée à la reproduction annuelle de votre territoire; ainsi, plus vous en consommerez, moins vous pourrez avoir de son argent, et moins aussi vous pourrez lui acheter de marchandises dont vous avez besoin, cl que votre territoire ne produit pas. Votre commerce extérieur deviendrait donc fort borné; il y aurait peu de circulation d'argent, et peu d'échanges entre vous et l'étranger. Ce serait donc en réduisant ainsi votre commerce extérieur , que vous prétendriez k l'avantage de la balance en argent, et à l'avantage du luxe? Cela est-il conséquent?

Cessez , mon cher ami, d'envisager le commerce entre les nations comme un état de guerre et comme un pillage sur l'ennemi; et persuadez-vous enfin qu'il ne vous est pas possible d'accroître vos richesses et vos jouissances, aux dépens d'autrui , par le commerce; et que votre «nique intérêt, relativement à cet usage naturel de votre droit de propriété sur les productions qui vous appartiennent, est de le laisser entièrement libre , afin que la plus grande concurrence possible d'acheteurs et de vendeurs vous assure le plus haut prix possible dans la vente de vos productions, et le plus bas prix possible dans l'achat des productions étrangères ; ce qui procurera les plus grands accroissements possibles à votre agriculture, qui alors vous fournira les seuls moyens, véritables et solides d'accroître votre commerce , vos richesses et vos jouissances *.

M. II. — Il suffit de multiplier beaucoup les marchandises de maind'œuvre, pour que vous puissiez en consommer beaucoup vous-même, et en vendre beaucoup à l'étranger, qui en vous les payant en argent, vous assurera par ce commerce l'avantage de la balance en argent, auquel se trouvera réuni l'avantage du luxe.

M. N. — Plus vous multiplierez les marchandises de main-d'œuvre, plus aussi vous multiplierez les fabricants et artisans qui achèteront chez vous, ou chez l'étranger, des productions pour subsister et pour

' Si Ou<îsnay revenait au monde , il verrait que r£uro|)c n'est pas encore sur le point de gotiicr ses conseils. (H. D.)

les matières de leurs ouvrages. Celles qu ils achèteront chez vous , vous ne les vendrez pas à Tétranger. Celles qu'ils achèteront de Tétranger enlèveront Targent qu'ils reçoivent de la vente de leurs ouvrages; aiosi, cet argent ne contribuera pas chez vous a l'avantage de la balance en argent. Celles qu'ils achèteront de vous seront en diminution des ventes que vous feriez à l'étranger, dont vous retirerez d'autant moins d'argent, que les ventes que vous lui ferez seront diminuées par les achats que vos fabricants et artisans feront chez vous. Ainsi votre objection suppose, dans les ventes de vos productions, un double emploi dont vous devez facilement apercevoir l'absurdité. D'ailleurs, vous savez bien que pour multiplier les vendeurs de marchandises de main-d'œuvre , il faudrait aussi multiplier les acheteurs, et que vous ne réussirez pas dans cet arrangement, si vous multipliez les premiers sans multiplier les autres. Il faudrait donc préalablement enrichir les acheteurs étrangers pour étendre chez vous le commerce extérieur des marchandises de maind'œuvre , et pour vous enrichir à votre tour par le commerce aux dépens de l'étranger. Votre politique marchande peut-elle réunir ces deux conditions contradictoires ?

M. H. — Ma politique n'est point contradictoire; car je n'ai nulle envie d'enrichir l'étranger, puisque je veux que nous nous procurions sur lui l'avantage de la balance du commerce.

M. N. — Je m'aperçois, mon ami , que vous êtes si occupé de cette balance, que vous ne daignez pas me faire la grâce de m'ccouler.

Voyons si, pour nous mettre d'accord , je ne pourrais point, en revenant sur nos pas et reprenant les choses de plus haut, parvenir à vous entendre mieux moi-même.

Quel est bien précisément l'avantage que vous voulez obtenir, et que vous appelez balance du commerce?

M. H. — Belle demande ! Je vous ai déjà dit que je voudrais que nous vendissions a l'étranger plus que nous ne lui achèterions.

M. N. — Cela me paraît diflicile; car il est de fait que tout achat est vente^ et que toute tente est achat. VA'}e ne vois nul moyen de vous satisfaire, à moins que vous ne consentiez à vendre à l'étranger des productions ou des marchandises qu'il ne payera point; auquel cas vous aurez en effet plus vendu qu'acheté, si tant est que cela puisse s'appeler vendre. Mais je doute qu'un tel commerce soit avantagenx!

M. IL — Ce n'est pas là ce que je veux dire : j'entends, et vous le savez bien, que l'élranger payera en argent le surplus des ventes que nous lui aurons faites, et qui surpasseront la somme de nos achats.

M. N. — Vous vous êtes donc mal expliqué, ainsi que les auteurs dont vous avez emprunté vos idées et vos expressions, et c'était lout ce que je

voulais ici vous faire remarquer. Au lieu de nous dire que vous vouliez que DOS ventes surpassassent nos achats, ce qui est physiquement impossible, il fallait me dire tout simplement que vous vouliez acheter de Targent avec vos productions. Et je ne vois point encore où est là dedans le grand profit qui vous frappe; car il me semble que dans ce marché Télranger ne vous donnera pas une somme d'argent plus forte que la valeur des productions que vous lui vendrez.

Vous ne me direz pas sans doute que l'argent des étrangers vaut mieux que vos marchandises. Car, s'il valait mieux, les autres nations, qui ne sont pas plus dupes que vous, ne vous le donneraient pas en échange: puisque cet échange se fait librement des deux paris, c'est une preuve que les deux valeurs sont réciproquement et parfaitement égales. Or, si l'argent des autres nations vaut bien voire marchandise, et que votre marchandise vaille bien leur argent, l'avantage de l'échange me parait fort égal de part et d'autre.

M. H. — Mais ne voyez-vous pas que l'étranger consommera les marchandises qu'il achète, et qu'alors il ne lui en restera rien, au lieu que tout l'argent de son payement existera encore dans nos mains, et accroîtra notre richesse?

M. N. — Ah! je vous entends. Les productions et les marchandises se consomment, l'argent est durable : donc, à votre compte, l'argent vaut réellement toujours mieux que les marchandises, même à valeur égale.

L'assertion est singulière; mais vous ne poussez pas assez loin votre raisonnement. Car, à la faveur de la propriété qu'a l'argent de se conserver, vous pourriez même avancer qu'il y aurait de l'avantage à donner, par exemple, cent mille écus en marchandise pour cinquante mille écus en argent * ; puisque l'étranger consommerait vos cent mille écus de marchandises, et que les ciquante mille écus en argent ne s'anéantiraient pas de même. Et, ce que je dis là de cinquante mille écus^ vous pouvez le dire de mille écus et même d'un écu ; de sorte qu'il vous serait facile de conclure qu'une nation ferait bien de vendre à l'étranger, pour un écu^ une production ou une marchandise qu'elle eût pu vendre dans l'intérieur de son pays pour cent mille écus. C'est dommage que , malgré vos raisonnements et ceux des partisans de votre opinion, ce commerce ne soit pas attrayant; car, pour peu qu'une nation voulût s'y livrer, elle ne manquerait point de vendeurs d'argent qui s'empresseraient de satisfaire son goût pour ce métal; elle jouirait, selon vous, de l'avantage le plus décidé dans la balance de son commerce; elle verrait sans cesse accroi-

' Ost à peu près le cas où se trouvent toutes les nations qui , par des prohibitions de commerce, font baisser le prix de leurs productions.

172 QUESiNAY.

tre sa richesse pécuniaire. Il y a cependant des gens qui pensent de bonne foi que, décolle manière, elle verrait accroître en même temps sa pauvreté réelle, et j'avouerai que je suis de ces gens là; et qu'il me parait évidenl, d'après cet exemple, que la solde en argent de la balance du commerce n'est point du tout une preuve d'augmentation de richesse pour la nation qui la reçoit. Peut-être conviendrez-vous quelque jour de cette vérité. Du moins vous crois-je k présent trop raisonnable pour entreprendre de soutenir que l'argent vaille mieux que les productions. Or, s'il ne vaut pas mieux , comme cela me semble de la dernière évidence, dites-moi quelle raison celui qui a échangé ses productions oa ses marchandises contre de l'argent, a-t-il de s'applaudir de son marché plus que celui qui a échangé son argent contre des productions oa des marchandises ?

V étranger f me dites- vous, consommera les marchandises qu*il vous achète^ et il ne lui en restera rien. N'est-ce donc rien que de satisfaire à l'emploi final de toute richesse, de jouir? Quand vous aurez dépensé l'argent que l'étranger vous aura donné en payement, il ne vous en restera pas davantage, et vous serez encore au pair. Si vous vouliez ne pas dépenser cet argent, ce serait vous qui auriez perdu au marché, car l'étranger aurait joui, et vous vous seriez privé de jouissance. Vous mériteriez alors qu'on vous dise de votre argent, comme la Fontaine k l'avare de sa fable :

Mettez une pierre à la place , Elle vous vaudra tout autant*.

M. II. — Mais vous, qui connaissez si bien la nccessilé d'avoir desca* pilaux en avances pour l'agriculture, pour la construction des bâtiments, pour l'exploitation et l'amélioration des terres, pour l'établissement de manufactures profitables, etc., ne pensez-vous pas que la formation du capital dé ces avances exige que l'on accumule beaucoup d'argent; el que par conséquent la balance du commerce, qui accroît la masse de noire numéraire , rend cette accumulation plus facile, et doit accroitre ainsi les avances de tous nos travaux utiles; d'où suivra l'accroissement des productions et de la population?

M. N. — Non , mon ami , je ne pense point que la solde en argent de la balance du commerce puisse influer en rien sur ces objets importants. Les avances nécessaires pour tirer le plus grand produit possible du territoire, ne dépendent point de la quantité du pécule. Parcourez les

' Il faut convenir que, <li«ns l'art de llagellcr 1<' ridicule système de la Balance du commerce^ le docteur Quesnay ne prépara pas trop mal les voies au docteur Smitli. (E. D.)

DIALOGIjE sur le commerce. 175

fermes et les ateliers, et voyez quels sont les fonds de ces avances si précieuses. Vous trouverez des bâtiments , des bestiaux, des semences, des matières premières, des meubles et des instruments de toute espèce. Tout cela vaut de Targent sans doute, mais rien de cela n'est de Targent; et Taccroissement de tout cela , bien loin de pouvoir résulter de Taccumulation de l'argent qui intercepterait la circulation , ferait baisser le prix des productions, et diminuerait par conséquent les profits delà culture et la possibilité d'en augmenter les avances; Taccroissement de tout cela résulte uniquement du bon emploi des dépenses. Tant que les productions de la culture se consomment pour l'exécution des travaux nécessaires pour multiplier les récoltes; tant que la totalité des récoltes, ou du moins leur plus grande partie, se consacre pour ainsi dire à n'être que des avances pour préparer des récoltes nouvelles, les avances, les capitaux, les travaux utiles, les productions, les richesses, la population, croissent sans cesse avec rapidité '. C'est ce qu'on voit ordinairement dans les sociétés naissantes; c'est ce que vous voyez actuellement dans les colonies anglaises de l'Amérique Septentrionale; c'est ce que l'on verrait dans tous les pays où il y a des terres en friche, ou susceptibles d'amélioration, s'ils étaient gouvernés suivant les lois de l'ordre naturel. Il ne faut presque point de fonds en argent pour opérer cet effet salutaire, et encore moins d'accumulation d'argent, car cette accumulation y serait absolument opposée.Quand cettedistribution de dépences cesse, quand on ne consacre plus à la culture que la portion absolument nécessaire pour l'entre-

• Tant que les richesses suivent cet ordre de prospérité croissante, il est à remarquer que , nulle fortune n'étant oisive, et toutes trouvant au contraire un emploi extrêmement profiable dans Tagriculture , très peu de personnes veulent consentir à prêter leurs fonds à autrui , et que par conséquent l'intérêt de l'argent doit se soutenir à un taux très élevé. Ce n'est qu'à mesure que les propriétaires s« rassemblent dans les villes, que la consommation s'éloigne de la production, que le voilurage et les dépenses stériles s'étendent, et que les arts de luxe s'établissent, qu'il peut se former des fortunes pécuniaires qui s'accumulent principalement par les commerçants et les artisans , lesquels économisent sur leurs salaires, en en soustrayant une partie à la circulation, au désavantage des prix et de la reproduction. Ces fortunes, multipliées entre les mains de gens qui , accoutumés à la vie sédentaire des villes, veulent sur leurs vieux ans jouir paisiblement et sans embarras, multiplient l'offre de prêter, et font baisser par conséquent les conditions du prêt ou rintérêt de l'argent. C'est par cette raison que cet intérêt sera toujours le plus bas dans les lieux où le commerce de revendeur et le luxe seront le plus étendus. Et c'est encore par cette raison que le baissement de l'intérêt de l'argent n'est point du tout, comme on l'a pensé , la preuve d'une augmentation de richesse. Cette observation, que je développerai ailleurs, est absolument confirmée par Thistoirc ; et il est étonnant combien d'erreurs politiques sont nées de ce qu'elle n'avait point encore été faite.

1 7/i QUESNAY.

tenir in statu quo^ que ce que nous appelons Ut reprîtes des cultivateon. raccrolssement des avances s'arréie partout; elles peuvent passer de main en main, il peut s'en former d'un côté aux dépens d'aiutres qui le détruisent, mais elles n'augmentent point en totalité. Quand on ne laisse pas même aux cultivateurs leurs reprises indispensables, quand les propriétaires négligent le soin de leurs domaines, pour se livrer entièrement ou principalement a des dépenses de luxe, quand ils fixent lev séjour dans les grandes villes, quand la consommation s*éloigne parloot du lieu de la production, quand on imagine de gêner le commerce, sme prétexte d'en rendre la balance plus avantageuse, comme cela est arrin à plusieurs nations de l'Europe, les avances, les richesses, les calr^ prises utiles, les travaux nécessaires, les productions, les re?enos,b population, diminuent par une force'irrésistible. Voilà la loi physique imposée par la nature, et suivant laquelle on peut juger da sort passé, prisent et futur des empires, par la conduite qu'ils tiennent et qu^ilsoU tenue. 11 est impossible qu'à l'aspect de cette loi évidente, ouiversdle, sacrée, simple et sublime, vos petites combinaisons de balance ne vous paraissent pas aussi futiles et aussi peu dignes d'arrêter notre convemtion qu'elles le sont en effet.

M. H. — Mais à quoi donc, mon ami, réduisez-vous cet avantage de la solde en argent de la balance du commerce qui a occupé presqse toutes lès nations européennes, et qui a été vanté par tant d'écrivai» ' célèbres?

M. N. — A rien , et peut-être à moins. Car je suis fort porté à être ladessus de l'avis des commerçants, qui ne craignent rien tant que de rapporter l'argent de l'étranger, quand ils lui ont voiture nos productions, parce qu'ils savent qu'il n'y a rien pour eux à gagner sur TargeiH, et que ce retour est la preuve qu'ils n'ont pas pu étendre leurs achats comme ils l'auraient voulu. A la fin de la guerre de 1740, les Anglais trouvèrent leur pécule augmenté de cinq millions de livres sterling, et en conclurent que leur nation était appauvrie, et que, leur commerce ayant été ralenti, leur argent avait eu moins d'emploi chez l'étranger eu achats de marchandises. Ils ne pensaient pas alors comme vous sur la balance du commerce.

11 y a des nations qui ont des mines et d'autres qui n'en ont point Comme l'or et Taigent ne sont pas consommables, et que leur propriété usuelle est assez bornée , les nations qui ont des mines trouvent évidemmenl un très grand avantage à payer ce que vous appelez la balance en argent^ c'est-à-dire à vendre leur argent pour d'autres productions usuelles et consommables; puisque c'est pour ces nations le seul moyen do soutenir la valeur cl de s'assurer le débit de l'or et de Tarifent, qui

sont des productions de leur territoire. Pour les nations qui n*ont point de mines et dont les productions sont consommables et usuelles , c'est un désavantage que d'être obligées de se livrer au commerce extérieur; car c'est une preuve qu'elles manquent dans leur propre pays de consommateurs en état de payer les productions qui y croissent, ce qui les nécessite k les débiter au-dèhors, et ce qui multiplie les frais de commerce aux dépens de ces nations pour lesquelles le commerce extérieur est alors un mal nécessaire, et même indispensable, pour soutenir la yaleur de leurs productions, et pour éviter le plus grand mal qui résulterait de leur avilissement. Dans ce commerce extérieur qui, dans tous les cas, doit toujours être infmiment libre et débarrassé, ainsi que le commerce intérieur, de toutes gênes, de toutes contributions, et de toutes vexations quelconques, dans ce commerce extérieur, dis-je, c'est encore on désavantage pour une nation de ne pouvoir pas trouver k échanger ses productions contre d'autres productions à son usage, et d^étre obligée de prendre en retour un gage intermédiaire, tel que Yargent qui, considéré comme monnaie * , ne peut servir k rien que lorsqu'il est échangé contre des productions, ce qui exige alors un double commerce et de doubles frais de transport et d'échange au dépens des nations.

Ifous ne pouvons donc nous dispenser de conclure, mon cher ami , que le commerce extérieur est un pis-aller pour les nations auxquelles le commerce intérieur ne suffit pas pour débiter avantageusement les productions de leurs pays; et que la balance en argent est un pis-aller dans le commerce extérieur pour les nations qui ne peuvent pas rapporter en retour des productions k leur usage. 11 est bien singulier que des écrivains, dignes d'ailleurs d'avoir plus de lumières, ayent attaché tant d'importance k cette balance en aident, qui n'est que le pis-aller du pis-aller du commerce.

Ce n'est pas cependant que lorsqu'elles ne peuvent mieux faire, les nations ne fassent bien de recevoir en argent la balance de leur com-

' VargerU , considéré comme matière de meubles , est une marchandise comme une autre , et moins utile que beaucoup d'autres , qui s'achète comme une autre à valeur pour valeur égale , mais qui n'accroît point du tout la masse du pécule ou du numéraire circulant , et qui n'a aucun des elfets que l'on a aUrtbués à la balance du commerce , dans laquelle les partisans de cette balance n'ont jamais envisagé que l'accroissement de V argent-monnaie .

\\ serait facile de prouver évidemment aux gens riches qu'ils pourrai ent faire de leur richesse un usage beaucoup plus profttable, pour eux-mêmes et pour la nation , que de l'employer en bijoux et «n vaisselle d'argent. Mais c'est à quoi mi doit s* borner sur cet article , qui n'a point de rapport à ce qu'on appelle la balance em argent du commerce, et sur lequel, comme sur bien d'autres, il ne faut que/uiniVre tft liberté.

merce; car il est clair qu'un pis-aller vaut mieux que rien. Mais on doifl toujours s'en rapporter à la liberté générale pour fixer les cas où Voim peut avoir recours à ce pis-aller qui n*est préférable qu'à la nullité dv commerce, et qui, dans les occasions où il peut avoir lieu, est au moins aussi avantageux a la nation qui paie la balance qu'a celle qui la reçoit

Cessez donc, encore une fois, mon ami, cessez de vous égarer avec les spéculateurs politiques , qui cherchent à vous persuader que dans votre commerce vous pouvez profiter aux dépens des autres nations; car un Dieu juste et bon a voulu que cela fût impossible, et que le commerce , de quelque manière qu'il s'exécutât, ne lût jamais que le fruit d*Qn avantage évidemment réciproque. Et reconnaissez une fois pour toutes ce principe fondamental et sans exception : que, dès que vous admettrez la pleine et entière liberté de la concurrence entre les vendeurs et les acheteurs de toute espèce, vous jouirez du commerce le plus avantageux possible ,'et de l'assurance de faire les meilleurs marchés possibles dans vos ventes et dans vos achats. Mais, dès que vous générez en quoi que ce soit cette liberté, vous vous exposerez k des pertes immenses et inévitables, dont la balance en argent de votre commerce, laquelle n'est point un avantage, ne vous dédommagera pas.

M. H. — Laissons-la, mon ami, cet article de la balance en argent, qui nous éloigne en effet de notre question.

Il est, sur des points plus importants, des objections qui renaissent encore dans mon esprit. Je ne puis vous dissimuler, par exemple, qu'il me semble toujours que les marchands regnicoles contribuent par leurs dépenses au débit des productions du pays. D'ailleurs , ne contribuentils pas aussi, comme tous les citoyens, aux besoins de TÉtat?

M. N. — Je vous ai déjà fait observer, mon ami, que ce n'est pas le débit des productions qui manque dans une nation, où la plus grande partie des citoyens ne consomment jamais autant qu'ils voudraient consommer, c'est le bon prix qui manque lorsqu'il n'est pas assuré par une libre concurrence de commerce : plus il y aurait dans ce cas d'acheteurs chez une nation qui ne payeraient qu'avec les gains qu'elle payerait ellemême, plus elle perdrait dans le débit de ses productions, dont la concurrence générale ne soutiendrait pas le prix.

Le débit ne peut s'étendre au-delà delà quantité des productions qu'il y a à vendre. En vain le débit serait-il accordé a une partie des habitants au préjudice des autres, il n'y aurait toujours que le même débit, qui ne saurait excéder la masse des productions que Ton peut vendre. En me réitérant votre objection, vous ne calculez que d'après le débit; mais l'ordre économique a d'autres règles sur les progrès de la prospérité, et sur la destination la plus avantageuse des dépenses qui complètent le

débit dans le commerce intérieur des productions du territoire. On ne peut pas se proposer d'accroître la concurrence des acheteurs dans le commerce intérieur pour augmenter les prix et le débit. Car, dans les dépenses de la nation, il ne peut y avoir d'acheteurs qu'autant qu'ils sont payés eux-mêmes pour pouvoir acheter; la concurrence des acheteurs, les ventes, les achats, le débit, tout y est assujéti à la mesure des dépenses que peuvent faire les possesseurs des productions du territoire. Car ce sont les possesseurs eux-mêmes qui paient les consommateurs du pays, et c'est avec l'argent que ceux-ci reçoivent qu'ils achètent les pro ductions de ceux-lk, et leur rendent ce qu'ils ont payé. Le commerce intérieur d'une nation ne peut s'étendre au-delà de la circonférence du cercle dans lequel il est renfermé. Ce n'est que par l'entremise de la pleine liberté du commerce extérieur, que les productions d'une nation peuvent participer constamment au prix qui a cours entre les autres nations commerçantes : ainsi le débit , que Ton dit qui est procuré dans le commerce intérieur par la dépense des commerçants qui s'enrichissent au préjudice de la pleine liberté, ne peut être que fort désavantageux, et un désordre dans la distribution des dépenses '•

Il en serait de même des impositions qui ne seraient payées que sur des gains que la nation payerait k ceux qui seraient imposés; car tout impôt ne peut être payé, sans déprédation, que par les revenus du territoire.

Les marchands revendeurs savent conserver leurs gains et les préserver d'impôts; leurs richesses, ainsi qu'eux-mêmes, n'ont point de patrie\ elles sont inconnues, ambulantes et dispersées dans tous les pays de la sphère de leur commerce, et sont tellement confondues en dettes actives et passives, qu'on ne peut les évaluer pour les assujétir à des impositions proportionnelles. Si l'on impose les marchandises commerçables , l'imposition s'étend également sur le commerce des négociants regnicoles et sur celui des étrangers, mais les uns et les autres s'en préservent sûrement dans leurs ventes et dans leurs achats en les faisant retomber, comme de droit, sur la nation, c'est-k-dire sur les revenus des biens-fonds. Car le semce du commerce ne peut être chargé d'un

' 11 nen est pas du débit des productions d'un territoire comme de celui d'une boutique. Un marchand qui a débité les marchandises de sa boutique, peut en racheter d'autres , continuer et accroître son débit. Mais le débit d'un laboureur est borné par la nature ; quand il a vendu sa récolte , il ne saurait étendre ses ventes plus loin. Ce n'est donc que par le bon prix de sa vente qu'il peut augmenter son bénéfice.

En vain , dirait-on qu'après avotr vendu sa recolle ii achêierail celles de ses voi^ sins pour les revendre ; car ses voisins sont dans le même cas que lui , et il n'augmenterait pas les productions du territoire en devenant lui-mcme marchand.

178 Ql^ESNAY.

impôt qui en eHleterait la rétribution et en abolirait Texercice, si cet impôt n'était pas réuni anx frais du commerce, à la décharge des commerçants regnicoles et étrangers qui en font les avances. Ainsi les richesses des marchands revendeurs regnicoles, ne sont pas moins séparées de celles de la nation, que ne le sont les richesses mêmes des marchands revendeurs étrangers. La nation ne doit donc pas avoir plus de prédilection pour les nns que pour les autres, dans la concurrence de son commerce , qu'autant qu'elle ne préjudiciera point à cette concurrence générale, qui est tonte k son avantage, par l'épargne sur les frais dn commerce , et par la communication des prix entre les nation commerçantes.

M. H. — Les impôts de la république de Hollande ne sont-ils pas établis sur le commerce de cette république ? La puissance des Hollandais n'a-trelle pas été redoutable aux autres nations, par ses armées et par sa marine militaire, soutenues par les impositions payées par les commetrçants? Et, malgré ces grandes impositions, ces commerçants n'étaient-ils pas encore fort opulents? Si cette province eût été réunie il la France , n'anraii^elle pas beaucoup augmenté la puissance du royaume? Pourquoi dites-vous donc que notre commerce maritime ne contribue pas à accroître les revenus de l'État, par les impositions qo*il paye?

M. N. — Le commerce de la Hollande a pu payer de fortes contributions à la république, parce que le commerce des autres nations était chargé aussi d^impositions considérables, qui augmentaient partout la rétribution des commerçants aux dépens des nations mêmes qui levaient (les impôts sur leur commerce. Ainsi, les commerçants hollandais ont pu, surtout par l'épargne dans les dépenses de leur navigation, soutenir leur concurrence avec les commerçants des autres nations , et subvenir aux conlribulions qu'ils payaient h la république; lesquelles n'auraient pas pu être , à beaucoup près, si considérables , si les commerçants, habitant dans les autres pays, n'avaient été forcés d'augmenter leurs rétributions pour se dédommager des impositions qu'on avait mises sur leur commerce. De quelque manière que vous envisagiez cet objet, vous apercevrez toujours que le commerce fait retomber, nécessairement, les impositions dont on le charge sur ceux qui mettent à contribution les services que leur rendent les commerçants. 5t la HoU /and^, dites-vous, e7ai7 une province de France^ elle augmenterait heau^ coup la puissance de la nation^ par la contribution que l'État en retire^ rait. Mais ne considérons pas la Hollande comme simplement commerçante; il faut au'-si Tenvisa.^îer comme propriétaire criin territoire qui produit beaucoup, de colonies dont les productions lui sont très profi-

tables, de mers d*où elle tire, par la pêche, un grand produit. Ainsi, comme propriétaire, eile peut fournir de fortes contributions qui se tirent d*un fonds productif, et qu'il ne faut pas confondre avec les impositions qu*on lèverait sur le service des commerçants, car ce service doit leur être payé. Si vous le chargez d'impositions, il fant que ces commerçants augmentent d'autant leur rétribution, aux dépens de ceox qni la payent. Le service des commerçants hollandais peut nous être avantageux dans notre commerce, s'ils nous font payer leur rétribution moins cher que les autres commerçants. Or, cet avantage serait détruit par la contribution que vous lèveriez sur leur service ; vous diminueriez les prix des productions que vous leur vendriez, et vous enchéririez celles que vous leur achèteriez ; ou bien le commerce cesserait entre vous et ces commerçants : alors ces commerçants eux-mêmes disparaîtraient, et leur contribution aussi.

BL H. — Je comprends assez, en effet, que, si nous mettons des impositions sur nos commerçants mêmes , nous nuisons à notre propre commerce; et c'est pourquoi je pense qu'on n'en doit jamais mettre que sur les commerçants étrangers, qui nous les payeront aux dépens de leur rétribution. Ces impositions sur les commerçants étrangers auront deux bons effets: elles augmenteront les revenus de l'État, sans char«ger la nation, et elles donneront à nos commerçants regnicoles l'avantage de la concurrence sur les commerçants étrangers.

M.N. — N'apercevez- vous pas, mon ami, que vous établiriez, par cette imposition , en faveur de vos commerçants , une sorte de privilège exclusif, qui serait très préjudiciable à votre propre commerce? Faites donc, pour un moment, abstraction de vos commerçants; et pensez qne, pour nous procurer dans notre commerce le plus grand avantage po6«sible, il faut y admettre une pleine et entière liberté de concurrence, de commerçants de tous les pays , pour vendre toujours à ceux qui peuvent et qui veulent nous acheter le plus cher, et pour acheter a ceux qui veulent et qui peuvent nous vendre au meilleur marché, et qui le feront ainsi pour entretenir leur commerce avec nous , à l'exclusion les uns des autres. Si , au contraire , vous repoussez par vos impositions les commerçants étrangers , il n'apporteront chez vous les marchandises dont vous avez besoin , qu'en faisant retomber sur vous-même les impositions dont vous auriez voulu les charger, et ils n'achèteront les vôtres qu'en supprimant, aux <itépens du prix de vos ventes, oette même imposition. De là, vous établiriez chez vous des prix coiinints qui seraient désavantageux pour vous, dans vos ventes et dans vos achats, et dont vos propres commerçants sauraient bien proflter k votre préjudice. Les commerçants étrangers vous feraient donc payer à vous- mène.

ISO 01 ESN A Y.

riiuposition que vous auriez cru ineltre sur leur rétribution; et, par les prix qui s'établiraient à votre désavantage dans votre commerce, vous la payeriez encore à vos propres commerçants.

M. H. — Mais, si les autres nations mettent des impositions sur vos commerçants , ne feriez-vous pas bien d'user de représailles et d'en mettre aussi sur les leurs ? Laisserez-vous le commerce des autres nations libre et immune, tandis que les antres nations gêneront le vôtre, et le soumettront à des contributions ? L'avantage de cette liberté de commerce ne serait pas égal de part et d'autre.

M. N. — N'oubliez pas, mon ami, que ces impositions, que nous mettrions par représailles sur les commerçants étrangers , seraient toujours a notre préjudice, et remboursées, par nous-mêmes, à ces commerçants, au détriment du prix des marchandises que nous leur vendrions, détriment qui s'étendrait même, inévitablement pour nous, jusqu'aux prix de celles que nous vendrions à nos propres commerçants. Au reste , je dirai comme vous , mais dans un sens bien opposé , que l'avantage de la liberté et de la franchise, que nous donnerions seuls au commerce, ne serait pas égal de part et d'autre. Non , sans doute , il ne serait pas égal pour les nations qui banniraient de chez elles la concurrence des acheteurs et des vendeurs, par des gênes et par des impositions. Les commerçants et les voituriers de toutes les nations abonderaient chez nous où ils ne trouveraient pas ces obstacles, et fuiraient de chez ces nations imprudentes qui mettraient des entraves h leur liberté. Mais cela même éclairerait bientôt ces nations; elles ne tarderaient pas à devenir attentives aux effets de cette concurrence d'acheteurs, de vendeurs et de voituriers, qui nous assurerait la jouissance du meilleur prix possible dans nos ventes et dans nos achats , et qui hâterait rapidement les progrès de notre prospérité et de notre puissance ; et elles ne nous laisseraient pas longtemps profiter seuls d'une concurrence qui les avertirait sérieusement de rentrer, comme nous, dans l'ordre naturel du commerce, lequel ne suggère aucun motif de guerre , ni aucune réserve dans les traités de paix. On reconnaîtrait alors que toutes les guerres et toutes les réserves relatives au commerce, ne peuvent avoir pour objet qu'un monopole, involontaire peut-être de la part des négociants regnicoles, mais toujours funeste aux nations qui ne distinguent pas leurs intérêts de celui de leurs commerçants, et qui se ruinent à soutenir des guerres pour assurer, aux agents nationaux de leur commerce, un privilège exclusif qui leur est préjudiciable a elles-mêmes.

M. U. — C.ommont lailrs-vous, mon ami, pour accorder les contradictions que je vois dans vos idées? Vous me disiez, il n'y a qu'un moment , que les marchands savent se préserver sûrement des impositions.

DlALOGl E SUR LE COMMERCE. 181

ol les faire retomber sur les nations mêmes qui les établissent; et vous me dites, à présent, que la franchise et Timmunité attireraient chez nous les commerçants de toutes les nations, et que les impositions qu'on mettrait sur leur commerce, dans les autres pays, les éloigneraient des lieux où Ton voudrait les y soumettre. Si les commerçants fuient les impositions, comme cela me parait naturel, c'est donc une preuve que ces impositions leur sont à charge ; et, si elles leur sont à charge, c'est donc une preuve qu'ils n'en sont pas complètement dédommagés par les nations avec lesquelles ils commercent, et qu'ils payent réellement au moins une partie de ces impositions, aux dépens de leurs salaires et des richesses qui leur sont propres. Or, si les commerçants peuvent payer des impositions sur leur salaires, le gouvernement peut donc lever précisément sur eux des impositions qui ne seront point à charge aux autres citoyens. Alors ces impositions, qui seraient en perle pour les commerçants, seraient en profit pour le fisc, et toujours elles seraient prises sur le produit de leur commerce qui, à cet égard, deviendrait contribuable.

M. N. — Si les commerçants étaient exposés, comme vous le présumez, à payer les impositions que les nations établissent sur le commerce, ce serait une raison de plus pour les attirer , de toutes parts , chez celles où le commerce serait immune; car la rétribution due a leur service doit leur être assurée, autrement ils abandonneraient le métier. Mais, comme ils sont les maîtres de s'affranchir de cette contribution, votre objection porte à faux. Il y a donc d'autres inconvénients qui leur font redouter ces impositions. Ces autres inconvénients ne sont que trop réels; car, outre les détails , les recherches et les autres formalités litigieuses des publicains, les impositions sur le commerce font baisser le prix des productions que Ton a besoin de vendre, et renchérissent celles que l'on voudrait acheter de l'étranger, ce qui resserre beaucoup le commerce. Le bas prix , d'un côté, détermine à consommer celles que Ton voudrait vendre, ou à en négliger la culture. Le renchérissement, de l'autre, oblige à se passer de celles que l'on voudrait acheter de l'étranger, parce que l'on ne peut acheter qu'autant que l'on vend : or , vendre à bas prix et acheter cher rompent la mesure entre les ventes et les achats , et préjudicient l'un à l'autre. Voilà pourquoi les exportations, les importations, les prix, le commerce, les commerçants, n'ont aucune marche assurée chez les nations qui imposent leurs marchandises et leur commerce, en croyant imposer les marchandises et le commerce de leurs voisins.

M. II. — Ces méprises, au moins, n'ont pas lieu à l'égard du conmieroc (U*s colonies agricoles, quand la méhopole le réserve a ses conmicrvnnls

pour s^assurer à elle-même tout le profit de ce commerce. Car la métropole, en établissant ses colonies, n'a pu avoir pour but que son propre avantage, et elle ne doit pas oublier ce but fondamental dans son commerce avec elles.

M. N. — Sans doute, la métropole doit toujours être occupée de son avantage, et c'est aussi pour son avantage qu'elle doit s'assurer de tout le profit de son commerce, c'est-à-dire du commerce de toutes les provinces qui la composent. Ainsi elle doit tenir à cet égard la même conduite pour ses colonies et pour ses provinces. Or, elle ne peut profiter plus complètement de son commerce qu'en assurant chez elle la liberté entière de la concurrence des commerçants de tous pays. Vous allez commercer aux Indes, à la Chine, etc. Croyez-vous qu'il fût avantageux aux nalions de ces pays de vous interdire le commerce chez elles? Pourquoi penseriez-vous donc qu'il vous serait avantageux de l'interdire chez vous aux étrangers?

M. H. — Confondez-vous les intérêts des colonies avec ceux de h métropole, c'est-à-dire avec ceux des provinces qui la composent?

M. N. — Les colonies de la métropole sont-elles sous une autre domination que les autres provinces de la métropole ? L'intérêt général de la nation n'embrasse-t-il pas tous lesintérêts particuliers des provinces soumises à la même domination ? Pouvez -vous détacher les intérêts particuliersde quelques-unes de ces provinces de l'intérêt général de la nation? Et pourriez-vous nuire à Tintérêl particulier de ces mêmes provinces, sans préjudicier à l'intérêt général de la nation?

M. n. — Les colonies ne sont-elles pas par elle-mcmes détachées de la métropole? N'y a-t-il pas entre elles et la métropole un commerce extérieur, semblable a celui que la métropole entretient avec les étrangers? Or, la métropole ne tend-elle pas a gagner sur les autres nations autant qu'elle le peut par son commerce ? Pourquoi ne profilerait-elle pas aussi du même avantage sur ses colonies?

M. N. — Je pourrais vous répondre tout simplement que les colonies ne sont pas des nations étrangères à la métropole ; et dès-lors votre comparaison disparaîtrait. Mais vous devez de plus remarquer que le commerce qui s'exerce entre les nations, abstraction faite de leurs commerçants revendeurs, n'est pas différent du commerce que les provinces de chacune de ces nations exercent entre elles, et de celui que deux habitants du même pays exercent entre eux; car chacun tend à profiter par le commerce, autant (ju'il le peut,] dans ses ventes et dans ses achats. Cette intention est, il est vrai, réciproque entre les contractants, ce qui réduit les échanges à valeur pour valeur égale. Plus vous méditerez sur le commerce, plus vous apercevrez qu'il est soumis partout à cet ordre

général, et que toutes les lois que les Dations peuvent établir pour Tiatenrertirseront toujours préjudiciables à leurs instituteurs k

M. H. — Mais, si Ton admettait ainsi une liberté générale de concurrence, que deviendrait notre marine marchande, qui nous fournit des matelots?

M. N. — Devenez riche par la liberté de votre propre commerce; Yotre marine marchande s*étendra à raison de vos richesses, et formera des matelots dont Tapprentissage vous coàtera bien moins cher. Toute nation riche qui a des ports, a toujours une grande marine marchande. Los commerçants, les marchands, les armatesrs, les voiluriers, ne man« quent jamais de s'accumuler autour des riches. Quand vous admettrez la liberté générale de la concurrence, votre marine marchande sera donc connue les marines marchandes des autres nations maritimes riches et puissantes*.

H. H. — Mais, si une nation ne protège pas ses commerçants préféra- Mément aux marchands étrangers, elle n*aura pas chez elle assez de commerçants pour étendre la concurrence de son commerce, et la préserver du monopole des commerçants étrangers.

M. N. — Sans doute, il faut qu'une nation protège ses commerçants; mais il est encore plus intéressant pour elle de protéger son commerce. Aussi tous vos raisonnements vous ont-ils conduit enfin à revenir k la nécessité de la libre concurrence, dans laquelle le commerce vous avait paru, comme aux négociants, non-seulement slérUe^ mais nuisible.

Ne nous reprochez donc plus de regarder le commerce simplement comme stérile^ vous qui, conjointement avec les négociants, aviez entrepris de nous prouver que , même dans le cas le plus avantageux et le plus conforme k Tordre naturel, il est nuisible. Avouez plutôt, mon cher ami, que l'espèce de protection qu'une nation doit k ses commerçants ne peut pas consister dans des privilèges exclusifs; que ce ne peut être que l'immunité, jointe k la sûreté de leur navigation contre les attaques

' Voyez le Mémoire qui commence le Journal de VagrieuUure , du commerce et des finances du mois d'avril 1766.

* J.-B. Say, qui partage Topinion de Quesnay sur les relations de la métropole avec ses colonies, insiste également pour qu'on ne sacrifie pas le principe de la liberté du commerce à la nécessité^ plus ou moins réelle, d'une marine militaire. (V. Cours d'Ècon^ polit. ^ iv« partie, chap. 20, 22 et 23.)

Il n'existe jpeut-étre pas d'écrit où la question coloniale ait été envisagée d'une manière plus judicieuse, tant du point de vue politique que du point de vue économique, que le Mémoire où Turgot Ta traitée, en 1776, lorsque TAmériquc du nord était à la veHle de secouer le joug de l'Angleterre. (V. tes OEuvres^ nonv. édit., t. Il, p. 551.) (K. D.)

des pirates et des commerçants étrangers, soutenus par les forces maritimes de leurs nations. En eflét, avec ces conditions, tonte nation riche et puissante qui a des ports, ne manquera jamais d'armateurs, ni de commerçants ; les gains du commerce les attirent et les rassemblent partout où il y a des richesses qui assurent les succès d'une profession aussi estimable et aussi lucrative.

Vous commencez à convenir que la nation doit étendre autant qu'elle le peut la concurrence de son commerce, vous songez à la préserver da monopole des commerçants étrangers, et pour y parvenir vous la livreriez au monopole des commerçants regnicoles? Ce n'est pas sérieusement, mon ami, que vous faites cette proposition. Vous comprenez trop bien à présent qu'il n'y a que la franchise et la liberté absolues du commerce qui puisse multiplier les commerçants regnicoles et étrangers, faire disparaître le monopole, restreindre les frais onéreux, assurer aux nations le plus haut prix possible dans leurs ventes et le plus bas prix possible dans leurs achats, et leur procurer ainsi le commerce le plba étendu et le plus avantageux auquel elles puissent prétendre.

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