OBSERVATIONS SLR LES DEUX DIALOGUES PRÉCÉDENTS
diverses classes était loin d'opérer les mêmes effets en ce qui touche la formation et la distribution de la richesse sociale. Aussi, voyons-nous que, la même vérité frappant l'esprit d'Adam Smith, il ne repoussa point la classification de Quesnay, mais se contenta de la modifier, en ajoutant les industriels à la classe productive. Poor Fauteur de la Richesse des nations^ cette classe se compose exclusivement de tous ceux dont ]e travail se fixe ou se réalise sur un sujet quelconque, ou sur une chose vénale qui dure au moins quelque temps après que le travail a cessé. Ce changement, toutefois, péchait de deux manières : d'abord parce qu'il refusait la qualification de productifs à une foule de travaux qui ont de la Tileur, puisqu'on les paye ; et en second lieu parce qu'il l'accordait à des travaux n'offrant, par eux-mêmes, aucune différence avec ceux auxquels elle se trouvait déniée. Il est clair, en effet, que, d'après le principe posé par Smith, le travail du commerçant, qu'il répute productif, ne se trouve pas avoir plus de droit à cette dénomination que celui du juge, du danseur, et de toutes les autres professions, graves ou frivoles, qu'il déclare improductives. Ce travail, à la différence de cehii du cultivateur et du manufacturier, ne se réalise dans aucune chose, n'ajoute à la valeur d'aucune chose, et n'est comme les précédents qu'un service rendu à la société, et payé au même titre. D'où l'on peut conclure, il nous semble, que Smith, s'il se trompa moins, se trompa cependant, de même que les premiers économistes, en voulant classer les travailleurs.
Le travail étant l'application, soit combinée, soit distincte, des forces physiques et intellectuelles de l'homme pour atteindre un but utile, on conçoit qu'il y a contradiction même dans les mots à parler de travail non productif ^ Cette remarque ne pouvait échapper à J.-fi. Say qui, pour réformer la classification vicieuse d'Adam Smith, y substitua la double catégorie des producteurs de produits matériels et des producteurs de produits immatériels. Quoique cette formule ait le mérite de ne blesser personne , et qu'elle caractérise assez nettement le double mode suivant lequel le travail agit dans l'œuvre de la production, on ne saurait se dissimuler, cependant, qu'elle ne parait pas tout à fait satisfaisante. Son principal défaut vient de ce qu'elle suppose, quant à la nature de la richesse, une doctrine que n'admettent pas Smith, Malthus, Ricardo, que repoussent tous les économistes anglais en général, et que n'avait pas admise d'abord J.-B. Say lui-même, à savoir que le mot richesse ne doit pas s'entendre exclusivement des objets matériels propres à satisfaire les besoins de nécessité, d'utilité, ou de simple agrément, de l'homme. C'est là, nous n'hésitons pas à l'avouer, une opinion qui, malgré l'éminente autorité dont elle émane et , comme on ne tardera pas à le dire, le suffrage non moins imposant qu'on peut invoquer en sa faveur, ne nous semble pas conforme à la nature des choses.
Après J.-B. Say, M. Rossi a partagé les travailleurs en producteurs directs et producteurs indirects. Mais il ne résulte pas, des savantes considérations au\-
* C'est pour cela sans doute que , tout en adoptant sans réserve le système de Quesnay, Turgot, dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richeues, substitue la dénoniiuation de classe stipendiée èi celle di- cla««e i/f >//<'. ($ viti.)
2iU gU£SNAY.
quelles l'auteur s'est Ihrré sur ce sujet, une ligne de démarcatioa bien préoÎK entre les individus qui doivent composer l'une ou l'antre de ces àma classes»
« La production est, en dernière analyse, dit M. Rossi, ^le q^ilicatîonde forces, donnant pour résultat quelque chose qui soh propre à satirfaire un besoin de l'homme. Je dis quelque choêe qui $oii propre à eaiiifaire un bewam de thomme^ et non , comme quelques économistes l'ont dit, qu^ue etoss qui puisse êtreéchangé, ce qui nous ramènerait à la UsoBse doctrine que nous itods déjà combattue, que h richesse n'est autre chose que la nienr en échange* et qu'il n'y aurait pas de richesse là où il n'y aurait point de valeur échangeable '. » Plus Idn, et cottséquemment, le même écrivain ajoute : « Toutes les fois qn^cn étudiant un fait sous le point de vue économique^ on y reconnaît uke farce, «ne application de cette force et un résultat économique, c'est-à<lîre un prodnt propre à satisfiaire un besoin de l'honune, il y a un travail productif de ricfaesK. Peu importe que le producteur soit un agricuhew, un faMcant de drap* on chanteur, un jurnoonsolte, un tailleur, un médecin '. »
Nous' admettons k justesse de ces réflexions, si dles tendent à prouver que le travail du diantcur, du jurisconsulte et du médecin, ne méritait pas d'être qipelé par les Physiocrates stérilet et par Adam Smith non productif; à établir seule» ment, ce qu'au fond ne niaient pas d'ailleurs Quesnay et Smith, que ce tranrail a, comme celui de l'agriculteur, du felnicant de drap, etc. , de la valeur, de l'utilité. Mais, parce que ce fût est incontestaUe^ s'ensuit^ que ce travail soit pn>ductif de richesse ? Parce qu'on y découvre une ^[ilication de forces dotuuml pour résultat quelque chose de propre à satisfaire Us besoins de Phomme^ s'ensuit-il que ce quelque chose doive recevoir le nom de produit, puisse être réputé richesse ? En d'autres termes, la richesse peut-elle se rencontrer où ne se rencontre pas la matérialité? Voilà toute la question, résolue affirmativement par M. Uossi, et négativement 9Vec raison, selon nous, par les premiers maîtres de la science.
£n faveur de Taflirmative, Ton dit, ainsi que nous venons de le voir, qu'il y a identité dans le but que se propose d'atteindre d'une part le danseur, le médecin , le jurisconsulte , et de l'autre l'agriculteur, le fabricant et l'ouvrier ; que tous, indistinctement , ne font autre chose qu'employer leurs forces pour satisfaire les besoins de notre espèce : cela est vrai ; mais ce que l'on ne remarque pas, c'est que les besoins de notre espèce, tant ceux moraux et inteUectuelsqnc ceux physiques, ne peuvent, à quelques rares exceptions près qui n'infirment i)oint le principe, être contentés que par la possession de la matière. Si c<}tte proposition n'est pas douteuse, il faut donc bien convenir que le travail qui n'a que des conséquences purement immatérielles^ ou celui qui ne se réalise pas dans un objet échangeable, ne crée directement rien , ou à peu près rien , d'utile à l'homme. Sous le raj)port économique, scientifique et moral, par exemple, quelle serait l'efficacité de celte espèce de travail, si l'industrie, matérialisant la |)ensée en quelque sorte, ne la rendait pour ainsi dire pas corporelle ? En quoi consisterait
' Cours d'économie politique^ !, p. 205 cl 204. * Ibid., p. 242.
OBSEUVATIONS SUR LES DIALOGUES RllECl'DENTS. 215
doac actuellement la richesse littéraire de la France, si Corneille, Racine, Voltaire, et tons les écrÎTains qui nous ont légué des trésors en littérature , n*eusscnt pas noida confier leurs manuscrits à Timprimeur 7
On insiste, et Ton dit encore : Mais ce travail constitue de la valeur en usage. Cette valeur se paye, elle se vend et s*achète comme du blé et du drap : die est donc autant richesse que du Ué ou du drap. — Qui donc ne voit que le vice de cet argument tient à ce qu*à l'aide d'une même expression on confond deux choses qui ne sont pas de même nature 7 Sans doute, le talent du danseur, la sdence du jurisconsulte et du médecin ont de la valeur en usage comme le drap, le Ué ou tout autre produit. Mais, pour déduire de cette proposition, que cette valeur est de la richesse, il faudrait démontrer d'abord» ce qu'on n'a pas fait , et ce qui n'est point, que toute valeur en usage est nécessairement richesse.
£n effet, si j'achète un produit matériel quelconque, tous les économistes conviendront que mon vendeur et moi ne seront ni plus pauvres, ni plus riches après qu'avant le marché. Tout ce qui se sera passé, ce sera l'échange de deux portions de richesse égales. Ils conviendront également, il me semble , que , si je paye un danseur, un avocat, un médecin, je deviendrai moins riche de tout ce que ces derniers auront reçu, quoiqu'ils l'aient reçu très légitimement Toute valeur en usage n'est donc pas nécessairement richesse , puisqu'il eu existe une que je puis me procuier sans m'appauvrir, et une autre que je ne saurais me procurer qu'en m'appauvrissant Mais alors pourquoi cette différence ? La réponse, c'est que dans le premier cas l'échange a été matériel des deux parts et que, dans le second, il ne l'a été que de la mienne ; c'est que, dans le premier cas, j'ai donné une chose pour une chose ; que, dans le second au contraire, j'ai donné une chose pour une jouissance morale ou pour un service, et que, bien que les jouissances morales ayent de la valeur, bien que les services soient utiles et indispensables même à la production , la richesse réside essentiellement dans les choses, sans lesquelles les services de tout genre n'existeraient point, et qui sont, par conséquent, le fonds au moyen duquel l'homme pourvoit à tous ses besoins do nécessité, d'utilité et d'agrément
Du reste, la doctrine que nous professons ici, et qui peut s'appliquer à tous los créateurs de produits immatériels, fut, comme nous l'avons avancé plus haut, cellr que professa d'abord J.-B. Say lui-mOnie. L'illustre économiste soutenait, dans la première édition de son Traité d'économie politiqtAe, « que toute l'industrie des médecins, quelque étendue qu'elle fût ; toute ccîUe des administrateurs de la chose publique, des juges, des gens de loi, dt»s militaires, des prêties, des comédiens, chanteurs, domestiques, n'augmenterait jamais d'nne obole la niasse des richesses sociales *.»...« Quoique le revenu d'un médecin soit très réel pour lui, ajoutait-il, ce revenu, comme celui de toutes les classes qui créent des produits immatériels, est nul pour la société. D'autres personnes ont nécessairement perdu ce que les médecins ont gagné". » Ce langage, dont la forme un peu rude souleva les plus vives clameurs, exprime cependant au fond des idées si
* Tome 11, p. i6;i.
' Ibid., p. 164 et ICo.
216 QLESNAY.
vraies , qiron en retrouve la traduction pour ainsi dire , sous la plume de M. Rossi lui-même, dans les lignes suivantes : « II y a, dit ce savant, qui a jeté tant de lumière sur les plus graves questions de Téconomie politique, des moyens de production directs et des moyens indirects. C'est dire qu'il est des moyens qui sont une cause sine qud non de reflet dont il s'agit, des forces qui font cette production. Il y en a d'autres qui contribuent à la production, mais ne la feraient pas. Les premiers peuvent agir même seuls , les autres ne peuvent qu'aider les premiers à produire *. » IMais si les choses se passent ainsi, n'est-il pas évident que tous les hommes, dont les forces ne font pas la production, vivent nécessaire^ ment sur le revenu social créé par ceux qui l'opèrent? D'où il suit donc que la classification rigoureuse des travailleurs devient pour la science une question de principe, dont 11 est facile de pressentir toute la portée dans Tapplication ; et c'est là surtout ce que nous avons voulu établir par les considérations qui précèdent.
Dans notre Introduction , nous avons essayé de montrer en quoi la classification adoptée par les Physiocrates était vicieuse. Notre conclusion , dans cette Note, achèvera de déterminer pourquoi celles d'Adam Smith , de J.-B. Say et de M. Rossi ne nous paraissent pas non plus irréprochables.
On ne saurait disconvenir qu'à la lettre près Say n'a fait que reproduire la pensée de Smith , et que ses créateurs de produits immatériels sont l'équivalent des travailleurs improductifs de ce dernier. Mais nous ne nous expliquons pas , en vérité, qu'on ait pu faire violence à la langue commune pour introduire, dans la langue scientifique , une nomenclature qui ne contribue rien moins qu'à sa clarté , tandis que la première offrait d'elle-même les termes dont on avait besoin pour traduire intelligiblement à Tesprit de tous les phénomènes économiques qu'on voulait caractériser.
Si Ton so demande , en effet , comment les hommes réunis en société pourvoient à leurs divers besoins , on découvre sans peine qu'ils usent de deux moyens distincts sous ce rapport. Les uns , dont le travail s'identifie avec la matière , produisent des choses ; tandis que les autres , dont le travail ne se réalise dans rien , emploient leur activité à rendre des services qui ont pour objet, ou de facihter la production et la distribution des choses , ou de satisfaire les exigences nombreuses de notre nature intellectuelle et morale. 3Iaintenant, pour savoir quels sont, des })remiers ou des seconds , les véritables créateurs de la richesse , il suffit de se deinaiider encore si celle-ci consiste en choses ou en services , et si tous les services imaginables, quelle que soit Futilité ou l'agrément que l'homme en retire, pourraient figurer dans un inventaire de la richesse pubfique ; comment cm s'y prendrait , par exemi)Ie , pour trouver une expression quelconque à la valeur de l'utilité qui résulte de la sagesse des administrateurs, de l'éloquence des mend)res du parlement, du courage des militaires, de la science des médecins et des gens de loi, du talent des musiciens, des acteurs, des danseurs, voire même de riiabileté des commerçants ? Sans doute, parmi les hommes qui appartiennent aux (lilîérenles classes qu'on vient de citer, un grand nombre contribue indirectc-
* Cours d'rconomie polUiquc ^ I, pagcîiO,'^.