ACTION DE LA COCAÏNE SUR L'HOMME
La cocaïne produit chez l'homme des effets locaux identiques à ceux que nous avons observés sur les animaux. Le mécanisme de l’analgésie est absolument le même : il se fait toujours une action chimique locale qui suspend les fonctions physiologiques des cellules sensitives.
Les effeis généraux seront également faciles à comprendre. Il faut noter cependant qu’ils sont excessivement variables dans leur évolution : aujourd’hui on observera tel phénomène, et demain un phénomène pour ainsi dire opposé. Il semble que la cocaïne dans son action générale n’est pas comparable à elle-même. Aussi l’'empoisonnement par cette substance peut-il se présenter sous mille formes diverses.
Cependant, et d’une façon générale, l’intoxication se manifeste par une extrême pâleur de la face, une accélération des battements du cœur, respiration fréquente et super-
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ficielle, angoisse précordiale, perte incomplète de connaissance avec sentiment de fin prochaine, en un mot collapsus voisin du coma.
Beaucoup de ces phénomènes peuvent être observés sur les animaux, quand on ne dépasse pas ce que nous avons appelé la dose physiologique. De là une première similitude d'action. Et cette similitude se poursuit lorsqu'on emploie une quantité plus forte de cocaïne, c'est-à-dire lorsqu'on atteint la dose convulsivante. Alors, comme pour l'animal, on obtient presque sans symptômes prémonitoires des soubresauts qui deviennent ou qui sont d'emblée des mouvements convulsifs.
Cette dose convulsive ne saurait être déterminée d’une façon absolument précise. Nous l'avons fixée (voir ci-dessus) à 0,002 ou 0,003 par kil., ce qui donne pour un adulte le chiffre de 0,20. Et en effet l’ensemble des observations publiées jusqu’à ce jour semble prouver que celte quantité de cocaïne en injection sous-cutanée est susceptible de donner des convulsions.
Si maintenant nous prenons, un à un, ces phénomènes, nous voyons que tous peuvent être expliqués par l’action de la cocaïne sur le système nerveux, et, plus spécialement, par une excitation de l'axe encéphalo-médullaire. Or cette excitation, variable suivant la dose d’alcaloïde, donnera naissance à des phénomènes également variables dans leur évolution, c'est-à-dire plus ou moins graves.
Dans l’intoxication légère, la moelle sera la première et souvent la seule prise. D'où la pâleur de la face et des téguments; car cest dans la moelle que se trouvent principalement les origines du grand sympathique, et l’on sait, d'après les travaux de M. Dasrr£, que les phénomènes de la circulation se trouvent sous la dépendance de ce système sympathique. On conçoit alors que l'excitation de la moelle, due à la cocaïne, se manifeste, grâce aux filets vaso-constricteurs, par une diminution notable du calibre des vaisseaux. En effet la
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pâleur des téguments est quelquefois poussée à l’extrôme.,
On comprend que, sous cette même influence, la cireulation de l’encéphale soit modifiée. Serre * en a eu la preuve directe : dans un cas d’empoisonnement il a examiné le fond de l’œil à l'ophthalmoscope, et il a trouvé que les vaisseaux de la rétine étaient à peine visibles.
Ce fait d'anémie cérébrale est à retenir; car c’est là, croyons-nous, la véritable cause de certains accidents qui né manqueront pas d’éclater, si une circonstance, insignifiante en elle-même, vient favoriser leur éclosion. Que le sujet à opérer reste debout, qu’il soit en proie à une anémie profonde, ou qu'il se trouve sous le coup d’un état émotif accentué, dont l'effet est de ralentir la circulation du cerveau, anémié déjà par la cocaïne, on comprendra, avec M. Duüsarnin-BEaumerz ?, qu'on se trouve en présence d'accidents vertigineux, de lipothymies, de tendances à la syncope, ou même d’une syncope.
Ces symptômes dus à une simple anémie cérébrale sont
plus effrayants que dangereux. Il suffira souvent de faire res-
pirer au malade deux ou trois gouttes de nitrite d’amyle pour ramener à l’état normal la circulation cérébrale, et faire disparaître du même coup les phénomènes de syncope.
C'est encore à l'influence prédominante de la cocaïne sur l'axe médullaire que sont dus les troubles circulatoires. Car l'excitation de la moelle cervico-dorsale, dans laquelle le sympathique prend ses fibres cardiaques, produit une précipitation des battements du cœur, qui les amène au taux de 150 à 160 par minute. On comprend de même que la pression sanguine s'élève dans les premiers moments pour baisser bientôt,
car les battements du cœur, quoique nombreux, sont très
petits, perdant en force ce qu’ils gagnent en vitesse. (Loi de Marey.)
Cette excitation du grand sympathique peut encore expliquer bien des phénomènes. Sous son influence tous les orga-
1. Some, in Ærzl, Intelligenzblalt, 1885, n° 52. 2. Dusarnin-BEeaumerz, Gazette hebdomadaire, 6 février 1885.
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nes à muscles lisses pourront se contracter; et cette action se manifestera plus particulièrement sur la pupille qui se dilatera, sur l'estomac dont les contractions seront parfois augmentées jusqu’à produire le vomissement, sur l'intestin dont le péristaltisme pourra aller jusqu’à effet purgatif.
D'autres fois les phénomènes médullaires passeront inaperçus ou même n'existeront pas; les effets de la cocaïne se localiseront sur le bulbe; alors on verra la respiration s’accélérer, grâce à l’excitation directe des origines des pneumogastriques (Mosso)'. Dans les premiers moments, la fréquence des contractions diaphragmatiques devient extrême : les mouvements sont précipités, petits, superficiels, puis se ralentissent progressivement par épuisement nerveux.
Si, au contraire, la cocaïne porte son action sur l’encéphale, on voit alors éclater la série des phénomènes psychiques. Le sujet pourra avoir des attendrissements subits, puis sans transition des accès de fureur. Parfois ses facultés intellectuelles seront surexcitées au plus haut degré : il se rappellera tout à coup certains faits qui s'étaient passés, il y a 20, 30 ans, et qu'il avait totalement oubliés.
Enfin, si la dose de cocaïne est trop forte, on voit éclater tout à coup des symptômes plus graves : des convulsions. Les mouvements, toniques d’abord et cloniques ensuite, deviennent plus violents, à mesure qu’on se rapproche de la terminaisOn fatale. Pendant cette période convalsive, on peut voir la face se cyanoser, la respiration s’'embarrasser: les battements du cœur deviennent de moins en moins perceptibles, et le malade meurt. Cependant tous ceux qui présentent des convulsions sont loin de succomber. Le nombre en est très restreint, comme on le verra dans la suite. Mais, dans les cas qui ont été publiés, la mort a toujours été précédée de convulsions; et, si on remarque que les animaux à sang chaud nous iéhent un résultat identique, on pourra en conclure,
4 Ucozino Mosso, Arch. f. experim. Path. u. Pharmak., t. XXII, p. 153, 4887. TOME II. 30
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non sans une apparence de raison, que ces deux phénomènes, convulsions et mort, sont intimement liés. Or les convulsions sont dues à une excitation par la cocaïne des centres nerveux supérieurs; il faut croire que la mort est le résultat d’une action toxique sur ces mêmes centres.
Un dernier problème mériterait d’être résolu. Pourquoi la cocaïne présente-t-elle des effets si variables suivant Les individus ? Pourquoi localise-t-elle son action tantôt sur une des parties de l’axe encéphalo-médullaire, tantôt sur une autre? La dose que l’on emploie influe certainement sur l’évolution des phénomènes. Mais peut-être faut-il tenir compte des idiosyncrasies, des susceptibilités individuelles? Il y a là un point qui noùs échappe; nous nous contenterons de le signaler.