IV. — Etude de l'actio* de la morphine sur la
RESPIRATIO'.
J'ai fait sur ce sujet un très grand nombre d expériences. Les rapporter toutes in extenso serait encombrer inutilement ce travail et risquer de distraire le lecteur du but eénéral qne jV poursuis, la démonstration de l'iDÛuence permanente du cerveau sur le rythme respiratoire. Pour servir à atteindre ce but. ce qui est important dans l'étude de l'action de la morphine sur la respiration, ce n'est pas d'exposer une série plus ou moins longue despériences qui se reproduisent sensiblement identiques, mais bien de dégager de l'ensemble de ces expériences les faits généraux capables de servir à démontrer comme à interpréter le rôle du cerveau dans la respiration. C'est en minspirant de cette idée directrice que je ferai l'histoire de l'influence de la morphine sur la fonction respiratoire, me contentant de consigner parmimes expériences seulement celles qui font le mieux ressortir les traits principaux de cette histoire.
A. — La morphine modifie la fréquence de la respiration.
L'influence que la morphine exerce sur la fréquence de la respiration passe par deux phases distinctes, dans lesquelles les efl'ets produits sont absolument opposés : une première ph.ase d augmentation, une seconde phase de diminution. Déjà L. Calvet a fait le premier une esquisse rapide de ces deux phases ^
Dans la première phase la respiration est accélérée, la fréquence atteint une valeur deux ou trois fois plus grande qu'à l'état normal. Cette accélération de la fréquence respiratoire peut même — mais dans des cas excessivement rares, — ]>rendre un tel caractère polypnéique qu'elle rappelle assez
1. L. CA1.VST. « Essai sur le morphinisme aiga et chromqae. » Thèse de docT. de Paris, 1876.
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la polypnée thermique (expérience XV.) Mais c'est là une exception. L'effet ordinaire immédiat de la morphine est une simple augmentation de fréquence de la respiration dans des limites ne dépassant pas le double ou le triple de sa valeur normale. Cette accélération de fréquence se manifeste généralement dans les dix premières minutes qui suivent l'injection de morphine et offre une durée moyenne de lo à 20 minutes. Pendant tout ce temps l'animal, lapin ou chien, est dans un état général d'excitation : il se promène et s'agite sur la table d'expérience, il gémit et pousse des cris. La méthode souscutanée ou intra-péritonéale d'injection du poison ne modifie très sensiblement ni le moment de l'apparition, ni l'évolution générale de ces premières modifications respiratoires. Cellesci subiraient bien plutôt, pour se montrer lentes ou hâtives, l'influence de l'état émotionnel de l'animal au moment de l'expérience. Des doses variées de morphine, même, ne réussissent pas à donner une physionomie différente à cette première période de l'action de la morphine sur la respiration. Seules les doses très élevées, variables du reste pour les divers animaux, arrivent à la supprimer complètement et à faire immédiatement entrer l'animal dans une phase respiratoire (expérience XVI) qui constitue le plus ordinairement la seconde phase de l'action de la morphine sur la respiration.
Cette phase nouvelle est caractérisée par un ralentissement considérable de la respiration. Ce ralentissement se produit soit brusquement, soit dune façon progressive par une chute graduelle, régulièrement descendante, de la fréquence respiratoire. De 50, 60, 80 respirations par minute la respiration tombe en quelques minutes à 20, 18, 15 respirations par minute, c'est-à-dire très au-dessous de la normale (représentée pour le chien par 25, pour le lapin par 60). L'animal est plongé alors en plein narcotisme; il reste étendu, couché sur la table d'expérience, absolument tranquille. Il demeure toutefois très sensible à
réagir aux impressions extérieures, retire la patte ou la queue si l'on vient à lui pincer l'une ou l'autre; en un mot : le cerveau dort^ mais la moelle veille^ et son pouvoir réflexe est plutôt exagéré. La seconde phase respiratoire de l'animal morphine se prolonge pendant tout le temps que dure le sommeil narcotique, la fréquence gardant sensiblement la même valeur aux divers moments de son évolution, si on abandonne l'animal complètement à lui-même. Mais si, sur un animal manifestement entré dans la seconde phase respiratoire du morphinisme aigu, l'on vient à faire de nouvelles injections de morphine, soit sous-cutanées, soit intrapéritonéales, la fréquence de la respiration peut arriver à atteindre une valeur excessivement infime, 8, 7 et 6 respirations par minute.
Pendant que se manifestent ces modifications respiratoires, on peut observer assez souvent, chez le lapin en particulier, des mouvements des membres et surtout du train de derrière, sur lesquels je désire dire un mot rapide. Ces mouvements ont comme caractères extérieurs d'être intermittents et isochrones aux mouvements d'inspiration. On les voit se produire même chez les lapins auxquels on a injecté des doses faibles de morphine, deux à cinq centigrammes par exemple. Sont-ce là des mouvements convulsifs ? Certains auteurs l'admettent, tels Grasset et Amblard qui se fondent sur Tapparition de ces mouvements pour affirmer que, même à doses faibles, la morphine est un poison convulsivant\ C'e%t là une conclusion qui ne s'impose pas, d'après les faits. Ces mouvements ne sont pas nécessairement, en effet, de nature convulsive. La morphine, on le sait, est un poison de la température aussi bien que de la respiration ; la température des animaux morphines baisse facilement de 1° 5, 2°; chez les animaux de petite taille surtout elle peut baisser de 3» et 4° — j'insisterai plus loin sur l'hypothermie que produit la morphine
1. Grasset et Amblard. Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1882, n" 8.
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en étudiant comparativement la marche de la température et delà respiration dans l'intoxication par cette substance. Bref,, l'animal morphine, même faiblement, est un animal qui nécessairement se refroidit. Or. comment lutte contre le froid tout animal en hypothermie ? Par ces mouvements généralisés qui constituent ce que l'on appelle communément le frisson, frisson destiné précisément à faire de la chaleur et à réchauffer ainsi l'organisme hypothermisé '. Les mouvements des membres de l'animal faiblement morphine ne seraient autre chose alors qu'un moyen de lutte contre le froid, c'est-à-dire un frisson? Certes, fort probablement. Et je ne vois pas trop ce qui ditférencie ces mouvements prétendus convulsifs du frisson banal ; comme ceux-là, au contraire, celui-ci présente le double caractère d'être intermittent et isochrone aux mouvements d'inspiration. En résumé la morphine à faibles doses donne au lapin du frisson, parce que c'est un poison hypothermisant, mais non des convulsions.
Après cette digression, dont le sujet était assez intéressant pour trouver ici sa place, je vais maintenant rapporter quelques-unes des expériences qui m'ont permis de faire à grand trait la description des deux phases de l'action de la morphine sur la fréquence respiratoire.
ExpKRiENCE X. ^ 20 novembre 1889. — Lapin noir. Poids, 2 800 gr, — T. rectale, 40°. — Respiration normale, 66 respirations par minute.
4 h. 35. — ■ Injection intra-périlonéale de 0.08 centimètres cubes d'une solution de morphine à 1/100, soit huit centigrammes de morphine.
4 h. 38. — Deuxième injection intra-péritonéale de 0.05 cent, cubes de la solution de morphine, soit au total treize centigrammes de morphine; l'animal, déposé par terre, se promène dans le laboratoire.
4 h. 45. — Le lapin est placé sur la table d'expérience.
92 respirations par minute. — T., 39° 7.
Si l'on tend doucement et progressivement les pattes de derrière, le lapin ne les retire pas et reste couché sur le ventre, les pattes de der-
1. " Sur le rôle du frisson dans la lutte contre le froid », cf. Ch. Riciiet. Revue Scientifique, 1890, 2» sem., p. 395.
rière restant en extension complète; mais vient-on à exciter très légèrement ces pattes, l'animal les retire vivement : le lapin dresse les oreilles, si l'on vient à frapper sur la table, il a en même temps des soubresauts.
4 h. 00. — 100 respirations par minute. — T. 39°, 6. — Le lapin réagit très vivement quand on lui pince les pattes. Par deux fois on lui pince assez fort la queue, et chaque fois il pousse un cri ; une troisième fois il ne crie plus. Mais il reste très excitable; a de simples pressions de la queue il se produit un retrait rétlexe très rapide de cet organe.
o h. 4. • — ■ 47 respirations par minute. — T. 39°, 4. — Réflexes toujours très vivaces.
3 h. 12. — 46 respirations par minute. — T. 39°, 4.
5 h. 20.— 44 respirations par minute. — T. 39°, 4.
5 h. 27. — 30 respirations par minute. — T. 39°, 3. — Le lapin est très irritable. Au moindre bruit sur la table il a des soubresauts, il dresse les oreilles. Si on lui frôle les pattes ou la queue avec le manche d'un porte-plume, vite il les retire. Donc réflexes exagérés.
o h. 30. — 31 respirations par minute. — T. 39°, 4. — Le lapin a les oreilles di'essées, il est aux aguets; cet état attentif de l'animal trouve sans doute son explication dans ce fait que l'on vient d'ouvrir un robinet d'eau dans le laboratoire, et l'eau, en coulant, fait un assez grand bruit, d'où éveil du lapin; les réflexes des pattes et de la queue sont exagérés.
5 h. 37. — 32 respirations par minute. — T. 39°, 4.
5 h. o4. — 34 respirations par minute. — T. 39°, 4.
6 h. — 39 respirations par minute. — T. 39°, o. — ^ Depuis oh. 20, une lampe à gaz et à réflecteur est allumée, à côté du lapin. C'est là sans doute la cause du maintien de la température.
Conclusion : — Lapin. Injection intra-péritonéale de 13 centigrammes de morphine. Fréquence de la respiration d'abord accélérée, puis diminuée de moitié. Pouvoir réflexe exagéré. Réaction aux bruits extérieurs et aux sensations cutanées.
Expérience XL — 12 décembre 1889. — Lapin gris. Poids \ 810 grammes. — T. rectale, 40°, o.
Température du laboratoire variant entre 11° et 12° au cours de l'expérience.
Sur ce lapin on cherche à déterminer la valeur exacte de la fréquence de la respiration à l'état normal, c'est-à-dire au repos, en l'absence de tout état émotif visiblement apparent.
2 h. 45. — Le lapin est placé dans un coin de la table, la tête tournée contre le mur; il ne se fait pas de bruit dans le laboratoire. Dans ces conditions les respirations peuvent être comptées sans que l'animal s'aperçoive qu'on l'observe et ait par conséquent la moindre respiration émotive.
2 h. 50. — 58 respirations par minute.
Le nombre des respirations par minute cliez le lapin, à l'état normal, oscille donc autour de 60; le chiffre 53 donné par P. Bert [Leçons sur la respiration, Paris 1870) est un peu faible.
3 h. 25. — Injection intra-péritonéale de 12 cent, cubes de la solution de morphine à 1 p. 100, soit duitze centigrammes de morphine.
3 h. 30. — 70 respirations par minute. — L'animal est blotti dans un coin. Quand on frappe sur la table, il dresse les oreilles et soubresaute.
11 va se nicher derrière une caisse qui se trouve sur la table, ferme les yeux et dort. Mais de temps à autre il redresse la tête; c'est qu'il est éveillé par les gémissements d'un chien qui se font entendre d'une façon intermittente.
3 h. 42 — 51 respirations par minute.
Le lapin est très excitable. Frappe-t-on même un coup léger sur la table : il tressaille, dresse la tête. Si on lui pince les pattes de derrière, après les avoir lentement étendues sur la table, l'animal les retire vivement.
4 h. 15 — 48 respirations par minute.
Conclusion : — Lapin. Injection intra-péritonéale de douze centigrammes de morphine. Fréquence de la respiration d'abord accélérée, puis diminuée du tiers. Excitabilité réflexe conservée.
Expérience XIL — 21 mars 1890. — Chien. Poids 4 kilog. Respiration normale, 38 respirations par minute.
3 h. 43 — Injection sous-cutanée dans la région dorsale de deux centimètres cubes d'une solution de morphine à 1 p. 100, soit deux centigrammes de morphine.
3 h. 55 — 95 respirations par minute. La respiration accélérée s'accomplit sans difficulté. L'animal n'a ni nausées, ni vomissements; il est très agité, ne veut pas rester en place sur la table d'expérience, où on le laisse absolument libre de remuer à sa guise sans le retenir par aucune attache.
3 h. 60 — 60 respirations par minute.
Le chien est moins agité; il vient de se coucher sur la table. Il réagit très vivement aux excitations extérieures. Si on lui donne une chique.naude sur la queue, il pousse un gémissement plaintif; si on lui pince les pattes, il les retire vivement.
4 h. 10 — 30 respirations par minute.
4 h. lo — 24 — —
Le chien est complètement plongé dans le sommeil narcotique. Abandonné à lui-même il reste absolument calme, tranquillement étendu sur la table, le museau reposant lourdement sur les pattes de devant. Si on vient à l'exciter, il se montre très irritable, il réagit avec exagé-
Fio. 107.
Chien de 4 kilogr. Injection de 0.02 cent, morphine. Courbe de la respiration.
ration aux excitations extérieures. Le fait de frapper sur la table lui fait dresser la tète et tressaillir tout le corps.
4 h. 20 — 23 respirations par minute.
L'état général reste le même. Sommeil narcotique, avec un pouvoir réflexe exagéré.
Conclusion : — Chien de 4 kilog. Injection sous-cutanée de deux centigrammes de morphine. Fréquence de la respiration d'abord accélérée^ puis diminuée de plus du tiers de sa valeur normale. Pouvoir réflexe exagéré.
.Fai exactement représenté cette expérience dans la courbe ci-dessous au point de vue des modifications de fréquence de la respiration. Cette courbe fera ressortir mieux encore que letexteJa double phase par lesquelles passent ces modifications dans l'intoxication morphinique. L'ordonnée horizontale du graphique représente les temps inscrits en minutes, l'ordonnée verticale représente le nombre des respirations aux divers temps de Texpérience. Le début de la courbe correspond au moment de l'injection de morphine.
Expérience XIV. — 1j mars 1800. — Chirn. Poids 10 kil. 3:i0 gv. Respiration normale, 30 respirations.
2 h. 30. — Injection de '.'■> centimètres cubes d'une solution de morphine à 1 p. 100, soit cinq ccnligramincs de morphine sous la peau de la région dorsale.
Après une période d'eoccitation, de durée assez courte, l'animal toinhe
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