TOME II
que les chemins de fer pourront jamais remplacer les diligences? » Et tout le monde était de son avis.
Quand on est venu nous apporter la nouvelle de l'admirable invention du téléphone, il s'est trouvé à l'Académie des sciences un électricien compétent qui a déclare cette invention impossible; et, à la séance suivante, quand on est venu apporter un phonographe, un autre académicien illustre a prétendu que celui qui faisait parler le phonographe n'était qu'un ventriloque.
Et notre grand Pasteum, quels obstacles n'a-t-il pas rencontrés! En Allemagne, on reconnaît ses découvertes: mais on ne les lui attribue pas. On prétend que toute cette succession de travaux sur les virus, les vaccins, les cultures artificielles, la panspermie, le charbon, le choléra des poules, le rouget des porcs, la septicémie sont dûs à des savants allemands. En France, le système est autre; il se trouve encore des hommes honorables et instruits qui ne croient pas à ses découvertes, et, si vous lisez certaines feuilles médicales, vous le trouverez contesté et discuté avec un acharnement dont l'Académie de médecine elle-même ne dédaigne pas parfois de se faire l'écho. Mais, qu'importe? l'histoire est là pour prouver qu'une découverte nouvelle, quelque bien établie qu'elle soit, rencontre une opposition furieuse et tenace, et que les attaques de la routine sont la consécration de la gloire .
CARLYoGT,mon illustre collègue de l'Université de Genève, me disait un jour : « Si je n'avais pas été professeur, j'aurais découvert la théorie de la sélection naturelle. » Il voulait dire par là qu'étant professeur il était forcément attaché aux doctrines de l'école et contraint de plier son esprit à renseignement des vérités connues. Malgré lui, en ellet, le professeur, chargé de l'enseignement des théories classiques, ne se lance pas dans les conceptions nouvelles, audacieuses, qui contredisent la science qu'il a mission d'apprendre à ses élèves. Heureux celui qui, tout en respectant l'autorité des
maîtres de la science, pense qu'il est nécessaire de ne pas les croire sur parole et sait se délivrer de la routine scientifique.
Garder sa complète indépendance d'esprit, c'est impossible, ou presque impossible. Nous vivons et nous pensons peu par nous-mêmes. Nous sommes entourés d'opinions que nous faisons nôtres, qui nous paraissent absolument indiscutables, qui représentent pour nous le bon sens et l'évidence, et hors desquelles toute science nous paraît fausse, impossible.
Dans un livre remarquable, publié en 1875, un éminent savant anglais, M. Balfour Stewart, parlant des germes de maladies, suppose que ces germes existent; mais il ajoute : « Nous avons lieu de douter qu'une seule personne ait jamais vu un seul de ces organismes. » Les dix années qui ont suivi devaient lui donner un étrange démenti.
Eu 1839, un physiologiste illustre, qui a fait beaucoup pour la physiologie, Jean Muller, parlant de la transmission du courant nerveux, osa dire que la vitesse en est telle que jamais on ne pourrait arriver à la mesurer. Cette prédiction n'est pas restée vraie longtemps. En 1841, par un procédé aussi simple qu'ingénieux, M. Helmholtz a mesuré exactement la vitesse de l'onde nerveuse, et l'a évaluée à 30 mètres par seconde. Malgré son génie, Muller avait manqué de hardiesse.
Deux physiologistes célèbres, qui ont fait sur le sang d'admirables recherches, Prévost et Dumas, osent dire en 1831 ^ : « Telle est la manière dont s'opère la distribution des matériaux du sang, et nous avons répété nos observations à tant de reprises depuis deux années que nous ne conservons pas le moindre doute à cet égard. Elle explique parfaitement l'inutilité des tentatives pour isoler la matière colorante, et donne presque la certitude qu'on ne pourra jamais y parvenir. »
Eh bien! nous avons donné un démenti à cette proclama-'
1. Bibliothèque universelle de Genève, 1821, t. XVII, p. 294.
tion d'impuissance. M. Hoppe-Seyler a préparé la matière colorante du sang : grâce à Claude Bernard, grâce à Hoppe- Seyler, l'histoire chimique de l'hémoglobine est une des parties les plus précises de la physiologie.
Faut-il aussi citer l'affirmation quelque peu téméraire de M. Pasteur, qui disait que la synthèse chimique ne pourrait sans doute jamais créer des substances douées de propriétés polarisantes? M. Jun(;fleiscei a réussi, il y a plusieurs années, à préparer synthétiquement un acide tartrique doué du pouvoir rotatoire (Ann. de Chhn. et de Phys., t. LXI, p. 484), en partant de l'acide succinique synthétique.
Messieurs, vous pouvez être assurés que la science nous réserve des surprises pareilles, et c'est vraiment trop d'audace dans la timidité que d'oser dire : « La science ne pourra pas. »
Qui donc, il y a cinquante ans, aurait pu prévoir qu'on calculerait les quantités de fer et de sodium qui se trouvent dans Sirius? Qui donc aurait admis qu'on peut photographier un mouvement qui dure un millième de seconde?
Si je prends, dans la physiologie, quelques progrès tout récents, vous allez voir combien la routine empêche les découvertes nouvelles, même les plus légitimes. Aussi aurezvous raison de conclure que, si nous sommes peu exigeants pour la démonstration des faits soi-disant acquis et classiques, nous sommes ridiculement difficiles, même injustes, pour la démonstration des vérités nouvelles.
Je choisirai trois exemples : la formation du sucre par les animaux, le somnambulisme provoqué et l'action des antiseptiques.
Pour la formation du sucre, il régnait, avant Claude Bernard, une opinion universellement admise : c'est que les plantes seules peuvent fabriquer du sucre. On opposait les végétaux et les animaux ; on disait : « Les végétaux font du
sucre, mais les animaux détruisent le sucre ; par conséquent, ils n'en produisent pas. » C'était là Topinion classique; elle triomphait sans contestation, quoiqu'elle se fût établie sans preuve. — N'admirez-vous pas combien ces axiomes, qui ne sont pas prouvés, prennent pied dans la science parce qu'ils sont très anciens? Mais, dès que Claude Bernard eut émis l'idée que l'animal peut fabriquer du sucre, aussitôt on lui opposa quantité de mauvaises raisons : 1° il n'y a pas de sucre dans le foie; 2" le sucre est emmagasiné, non produit; 3° c'est un phénomène cadavérique et non physiologique. Claude Bernard a victorieusement répondu à ces mauvaises objections, et, enlin, on a dû admettre la glycogénèse animale. Mais que de luttes pour la faire passer dans la science !
Parlerai-je du somnambulisme, décrit aujourd'hui sous le nom d'hypnotisme? Il a été tellement conspué, et il est maintenant en tel honneur que cette versatilité de l'opinion scientifique est un des plus curieux spectacles que l'on puisse von\ En 1875, un médecin distingué, laborieux, intelligent, érudit, M. Bechambre, le créateur et le directeurdu heau Dictionnaire encyclopédique des sciences îne'dicales, faisait un grand article sur le mesmérisme (c'est ainsi qu'il appelait dédaigneusement le magnétisme) et il terminait par ces mots, qui résumaient, sa pensée et qu'il imprimait en énormes caractères, les plus gros de tout le livre, comme étant la conclusion formelle et dernière de la science : « En définitive, disait-il, le magnétisme animal n'existe pas. » M. Bechambre n'a pas été heureux dans cette imprudente négation. Trois mois après, je publiais sur le somnambulisme un mémoire où, par un ensemble de preuves, que je croyais et que je crois encore excellentes, je démontrais que le somnambulisme existe.
Bepuis lors les faits ont parlé, et il me semble qu'ils m'ont donné raison. J'ai bien fait, je crois, de n'être pas timide; mais, quelle que fût alors mon audace, je ne pouvais soupçonner que j'aurais si prompte et si complète satisfaction.
La méthode antiseptique a rencontré moins d'obstacles.
38 CHARLES RIGHET.
et pourtant elle a eu quelque peine à se répandre. Peut-être même trouverait-on quelques chirurgiens qui ne l'admettent pas encore; mais cependant, après quinze ans de péripéties, elle s'est maintenant établie universellement, et la démonstration de sa puissance est irréprochable. Mais voyez comme les faits ont dépassé nos conceptions. Qui donc, avant Pasteur et Lister, aurait supposé que l'on peut arrêter les germes morbides mis au contact d'une plaie? Est-il possible qu'une solution d'acide phénique empêche la gangrène, l'érysipèle, le phlegmon, la suppuration, l'infection purulente? Quel chirurgien aurait osé, en 1872, ouvrir le péritoine ou une articulation? Et cependant, cela se fait aujourd'hui presque sans danger, et l'audace légitime des chirurgiens contemporains confondrait leurs maîtres de stupeur.
Messieurs, si je vous ai donné tous ces exemples, au risque de fatiguer votre attention, c'est pour vous prouver que la routine est mauvaise conseillère, dans les sciences au moins. Ne nous laissons pas embarrasser par les doctrines régnantes; allons en avant et osons penser des progrès. Sachons distinguer, dans la science d'aujourd'hui, les faits et les théories. Les faits sont positifs, indiscutables; mais nous n'en tenons qu'un tout petit nombre, et la plupart des vérités répandues autour de nous dans la nature nous échappe complètement. Soyons bien persuadés que nous sommes environnés de faits que nous ne voyons pas. Quant aux théories, sachons les apprécier ce qu'elles valent; bien peu de chose assurément. Je suis convaincu que nos idées actuelles sur la structure des cellules, les fonctions du cerveau, le développement de l'ovule, la constitution chimique des corps, l'électricité, l'élasticité, la loi de la conservation de l'énergie, seront aussi démodées dans cent ans que le sont aujourd'hui les idées de Paracelse sur la fermentation et celles d'ÂMitRoisEPARÉ sur les monstres.
Ainsi la conclusion de toute cette énumération d'opinions routinières, c'est qu'il faut avoir de l'audace. Or cette audace
du savant dépend de sa curiosité. Oui! c'est bien là le vrai mot qui peut définir l'esprit scientifique. Celui qui n'est pas curieux peut faire un excellent citoyen, un commerçant distingué et probe, un père de famille irréprochable : il ne sera jamais un savant. Le vrai savant, dans la vie qui l'entoure, trouve partout des problèmes curieux à résoudre. Il doit toujours se dire : « Pourquoi? Comment? » vivant dans une inquiétude perpétuelle, cherchant des solutions qu'il ne pourra pas trouver, hélas! aux problèmes innombrables qui l'entourent. Il me semble, pour ma part, que nous sommes plongés dans une ombre épaisse, et que tout ce qui est autour de nous est mystérieux et doit être approfondi. Newton comparait avec raison notre science à celle d'un enfant qui a ramassé un caillou au bord de la mer et croit avoir pénétré les mystères de l'Océan.
Est-ce à dire qu'il faille faire table rase de tout ce qui a été dit, et qu'il soit urgent de fermer les livres et les bibliothèques? Vous m'auriez bien mal compris si vous me prêtiez cette ridicule opinion. Ce serait folie que de dédaigner Les admirables travaux de nos prédécesseurs. Ils ont vu quantité de phénomènes, les ont approfondis, commentés, et, sur les faits qu'ils ont vus, il n'y a plus guère à revenir. Il faut les connaître ; car on se donnerait inutilement beaucoup de mal pour retrouver ce qui est déjà connu et mieux connu. On n'a le droit d'être très audacieux que si l'on est en même temps très érudit.
Pour prendre un exemple entre mille, l'excitation du bout périphérique du pneumogastrique arrête pour quelques instants les battements du cœur. C'est là un fait certain, avéré, que tout le monde a vu, que tout le monde peut voir. Mais combien l'explication en est insuffisante ! Les théories qu'on donne — et il y en a beaucoup, je vous assure — sont toutes destinées à périr promptement. Je ne sais point quelle théorie définitive l'avenir nous donnera : mais je sais qu'elle sera différente de celle que nous admettons aujourd'hui.
Ainsi consulter les livres, étudier les ouvrages classiques,
savoir ce qui a été fait dans les innombrables laboratoires et cliniques qui couvrent le monde, c'est le strict devoir du savant.
Mais il faut surtout étudier dans le livre de la nature; il faut penser etreg^arder par soi-même. La nature est une mine inépuisable. Suivant une belle expression de Pascal, « l'imagination se lasse de concevoir plutôt que la nature de fournir ».
Je vous parlais tout à l'heure des faits et des théories. Même quand il s'agit d'un fait, il faut beaucoup de temps et de prudence avant de l'admettre comme définitif. L'histoire des sciences nous apprend qu'il y a, sur les faits eux-mêmes, d'immenses et colossales erreurs.
Si vous saviez à quel point il est difficile de voir ce qu'on ne connaît pas. Un phénomène qui nous est inconnu passe près de nous sans que nous puissions le soupçonner, et notre aveuglement à tous est vraiment prodigieux.
Quand on lit les auteurs anciens, voire même les écrivains des xvn* et xvni^ siècles, on est stupéfait de voir combien les choses les plus simples et les plus évidentes ont été alors inconnues, incomprises, dénaturées.
Quoi de plus simple que l'anatomie du cœur! et. cependant, que d'erreurs longtemps répétées ! Aristote, ce sublime observateur, n'a-t-il pas soutenu que l'origine de tous les nerfs du corps était dans le cœur?
Galiex avait dit que la cloison qui sépare les deux ventricules est percée d'un orifice qui les fait communiquer l'un avec l'autre. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette cloison n'existe pas. et qu'il n'y a, au moins chez l'adulte, aucun pertuis entre ces deux ventricules, aucune voie de passage. Cependant tous les anatomistes qui sont venus après Galien ont cru, jusqu'à Michel Servet, que la cloison interventriculaire était perforée; ils ont décrit cette communication dont il était si facile de constater la non-existence. Les plus audacieux disaient seulement que ce trou était fort petit.
Pour des observations plus faciles encore^, quelles erreurs énormes! Dans Pli>e, par exemple, non seulement il y a des récits fabuleux, de vrais contes de nourrice, qu'il rapporte très sérieusement d'après les récits de tels ou tels voyageurs ; mais encore, pour des faits qu'il pourrait voir par lui-même et contrôler, il déploie une crédulité extraordinaire. En ouvrant au hasard un passage de ce grand naturaliste, je vois qu'il trouve que l'étoile de mer brûle tout ce qu'elle touche comme avec une flamme, et que la Jangouste a une telle frayeur du poulpe qu'elle meurt de peur dès qu'elle l'a vu.
Et ce n'est pas seulement chez les auteurs anciens, c'est encore et surtout chez les auteurs du moyen âge et chez les écrivains du xvi% du xvii'' et même du xvnf siècle, qu'on trouve de ridicules fables.
On est vraiment confondu quand on voit l'imperfection de l'observation. Un missionnaire du moyen âge raconte que dans ses voyages il est arrivé à l'endroit oii le ciel et la terre se touchent et que, parvenu à cette limite, il était obligé de se courber pour avancer.
Claude Duret, président à Moulins, en Bourbonnais*, nous décrit un arbre dont les fruits sont merveilleux. Cet arbre, vu par PiGAFETTE, porte des feuilles qui vivent et qui cheminent. « Elles avaient comme deux pieds courts et pointus. Moi, AxToixE PiGAFETTE, cu ai teuu et conservé une en une escuelle durant huit jours et, quand je la touchais, elle allait tout à l'entour de l'escuelle. » Jl décrit un arbre plus merveilleux encore, dont les fruits tombent tantôt sur la terre, tantôt dans l'eau pour s'organiser et se développer. S'ils tombent sur terre, ils deviennent oiseaux; et une figure nous montre une sorte de canard dérivé de ces fruits, avec les formes de transition entre une pomme et un canard. Si, au contraire, la
1. Histoire admirable des plantes et herbes esmerveillables et miraculeuses en nature, mesme d'aucimes qui sont rrayez zoophites ou plant'animales, plantes et animaux tout ensemble, pour avoir vie végétative, sensitive et animale. — In-12; Paris, chez Nicolas Buon, 160."j.
pomme tombe dans l'eau , elle devient poisson ; et sur la même figure on voit toutes les transitions entre la pomme et le poisson.
Le même Clalue Duhet, dans un autre livre', nous dit aussi : « Il s'engendre dans la mer deux fois plus de sortes d'animaux que sur la terre, non seulement les poissons, mais aussi quelques oiseaux nommés bernaches. Même on voit plusieurs autres petits oiseaux et des rats et des souris engendrés du sel qui est dans les navires, voire mesme les femelles s'engrossent sans conjonction du mâle, en léchant seulement du sel. »
Cette génération spontanée de rats et d'oiseaux nous paraît maintenant une absurdité colossale; mais ne vous pressez pas trop de vous indigner; il n'y a pas plus de trente ans, on croyait encore à la génération spontanée des champignons et des moisissures. Il a fallu que M. Pasteur vînt nous prouver qu'il n'y a pas de génération spontanée. Et maintenant la création d'un être, si petit ({u'il soit, nous paraît aussi absurde que celle d'un canard ou d'un poisson. Qu'il s'agisse d'un champignon ou d'un canard, la génération spontanée est tout aussi invraisemblable, au moins aujourd'hui.
Yoici, à titre de spécimen d'absurdité, quelques citations extraites d'un petit livre fort curieux, datant de 1571 et intitulé : la Description philosophale , forme et nature des bestes.
c( \jQ grijpJion est une beste ayant quatre pieds et six ailes; il est si fort qu'il porte un cheval en l'air et un homme dessus. Les gryphons gardent les montagnes où est l'or et les émeraudes, et n'en laissent rien emporter.
« Le bjnx a une urine qui se convertit en pierre précieuse;
mais cette beste ne veut point que ces pierres profitent aux
hommes, et pour cette cause elle cache son urine sous terre.
« La chair de Voiirs, étant cuite, croît. L'ours n'a point de
1. iHscours (le la vériU' des causes et effects des divers cours, mouvemens flux et reflux cl saleure de la mer Ovéune, mer Médilerranée et autres mers de la terre. — In-12; Paris, chez Jacques Rezc, 1600.
sang qu'entour le cœur. Quand il a la vue troublée, il cherche des mouches à miel, et les mange, et les mouches poignent l'ours de leurs aiguillons, le faisant saigner, et sa vue s'en éclaircit. Les ours ont le cerveau envenimé.
« Quand la singesse a deux faons, elle porte entre ses bras celui qu'elle ayme le mieux, le serrant par grand amour si fort qu'elle le tue, et, quand elle le voit mort, elle nourrist l'autre plus simplement. Le singe se réjouit quand la lune est nouvelle, et est triste quand elle est pleine ou vieille.
(' La souris est engendrée par pourriture et de l'humeur de la terre.
« Le lièvre a autant de pertuis sous la queue comme il a d'ans, et a le sexe de mâle et de femelle, et engendre sans mâle, et pour ce en est-il beaucoup.
« Le cerf^ quand il est grevé de maladie, attire un petit serpent par le vent de ses narines, et le mange, et il est guéri.
« Le bouc est de si chaude nature que son sang chaud brise la pierre du diamant qui ne peut être brisée par fer ne par feu .
« La girafa est une beste d'Ethiopie, engendrée du chameau et de la parde (léopard), ayant la teste et le col assez semblables au chameau, les cuisses et les pieds du buffle, et le corps taché comme un pard.
<( Le mouton perd sa fierté quand on lui perce la corne près des aureilles. Quand le vent d'Aquillon vente, il engendre des mâles, et quand le vent d'Auster vente, il engendre des femelles. Quand ils boivent eau salée, ils sont plus tôt en amours ; quand les vieils moutons sont plus tôt en amours que les jeunes, c'est signe de bon temps: mais, si les jeunes plus tôt que les vieils, c'est signe de pestilence et de mortalité.
« La salamandre à toucher le feu, elle Festeint comme ferait la glace. Elle naît comme l'anguille en eau, et n'a ni mâle, ni femelle, et ne conçoivent ni ne font œufs, ni aucuns petits. Il n'est beste qui vive au feu, sinon la salamandre.
« Le phénix vit six cents ans ; quand fort vieux est, se met
tout en cendre, dont s'engendre un autre phénix, et n'en est jamais qu'un au monde.
« Aux pays des nains les cjrueii combattent contre eux.
« Quand le coq est trop vieil, il fait des œufs petits et ronds, et, quand ils sont couvés en un fumier par aucune beste venimeuse, ils deviennent basilic. Le l.yon redoute le coq, et par spécial s'il est blanc. »
J'auraispu multiplier ces sottes légendes, fables, croyances. Mais je pense que cela suffira. Qu'on remarque bien qu'il s'agit là presque toujom^s de fails faciles à constater, comme l'œuf du coq, le sang du bouc, ou le sexe du lièvre. Mais vraiment il n'y a eu aucune constatation; une crédulité absurde, invraisemblable, et rien d'autre.
Dans l'œuvre admirable de notre grand Pierre Belon, qui écrivit quelque quinze ans avant qu'ait paru ce stupide petit livre, on ne trouve rien d'analogue à ces inepties. Mais Pierre Belox avance de près d'un siècle et demi. Il est par son génie presque le contemporain de Linné.
Amrroise Paré, un des plus grands chirurgiens dont s'honore notre patrie, Amrroise Paré, qui a eu l'idée simple et admirable de lier avec un fil l'artère coupée qui donne du sang, Amrroise Paré est d'une naïveté incroyable. Dans son chapitre des monstres^ que je vous conseille bien de lire, si vous voulez passer quelques bons moments de gaieté, il raconte les histoires les plus extraordinaires et décrit des formes étonnantes dont il donne l'image au naturel :
« L'an mil cinq cent dix-sept, en la paroisse de Bois-le-Roi sur le chemin de Fontainebleau, nasquit un enfant ayant la face d'une grenouille, qui fust vu et visité par maistre Jean jîelanger, chirurgien en la suite de l'artillerie du roi. Ledit Bélanger, homme de bon esprit, désirant savoir la cause de ce monstre, s'enquit au père d'où cela pouvait procéder, lequel lui dit qu'il estimait que, sa femme ayant la fièvre, une de ses voisines lui conseilla, pour guarir sa fièvre, qu'elle print une grenouille vive en sa main, et qu'elle la tînt jusques à ce
que ladite grenouille fust morte; la nuict elle s'eu alla coucher avec son mari, ayant toujours ladite grenouille en sa main; son mari et elle s'embrassèrent, et conceut, et, par la vertu Imaginative, ce monstre avait été ainsi produit, comme tu vois par ceste figure. »
Au début de ce chapitre sur les monstres, Paré en donne les causes : « La première est la gloire de Dieu; la seconde estla colère de Dieu; la troisième, latrop grande quantité de semence; la quatrième, la trop petite quantité; la cinquième, l'imagination; la sixième, l'angustie ou petitesse de la matrice; la septième, l'assiette indécente de la mère, comme, étant grosse, s'est tenue trop longtemps assise les cuisses croisées et serrées contre le ventre; la huitième, par chute; la neuvième, par maladies héréditaires ; la dixième, par pourriture ou corruption de la semence; la onzième, par mixtion ou mélange de semence; la douzième, par l'artifice des méchants bélitres; la treizième, par les démons et diables. »
Ce sont là des exemples, pris pour ainsi dire au hasard parmi les fantaisies des observateurs anciens. Tous ces voyageurs, tous ces naturalistes du xvi^ et du xvn" siècle voyaient de leurs propres yeux quantité de choses qui n'ont jamais existé, et il ne faut pas trop nous en étonner, car ils s'imaginaient avoir parfaitement observé la nature qui les entourait ; et nous mourrons sans doute, nous aussi, dans la même illusion.
Mes amis de la Society for psijchical Research ont recueilli un grand nombre de cas de mauvaises observations: ils ont très bien prouvé que, quand il s'agit de fixer son attention pendant une demi-heure ou une heure, on omet quantité de détails importants; on voit des choses qui n'ont pas eu lieu, de sorte que les comptes rendus, qu'on croit fidèles et qu'on a écrits de très bonne foi, fourmillent d'inexactitudes, d'erreurs et d'approximations.
Toute la lamentable histoire des possédés, des démoniaques, des sorcières, du sabbat, est là pour nous prouver que
ces mauvaises observations s'étendent, non pas seulement à un groupe d'individus, mais à plusieurs générations d'hommes doctes. C'est une des hontes de l'humanité que d'avoir si longtemps cru au diable. Passe encore pour cette croyance absurde, si elle n'avait entraîné la mort de malheureuses folles! Nous nous indignons aujourd'hui quand nous lisons le récit de ces tortures, de ces bûchers, de ces massacres. Mais les juges et les médecins d'alors étaient unanimes; ils croyaient de bonne foi au diable, au sabbat, à la possession démoniaque, et, comme ils y croyaient, ils voyaient des faits qui n'existaient pas.
Leur crédulité tient vraiment du miracle. Yoici un exemple pris au hasard; car assurément, en pareille matière, nous n'avons que l'embarras du choix.
Il s'agit d'une petite fille de cinq à huit ans que l'on fit exorciser. C'est Bogi et, grand juge au comte de Bourgogne, qui nous apprend comment les choses se passèrent. « Le premier jour, dit-il, se découvrirent cinq démons, les noms desquels étaient Loup, Chat, Chien. Joli et Griffon, et, comme le prêtre demanda qui lui avait baillé le mal, elle répondit que c'était Françoise'. Pour ce jour-là les démons ne sortirent point. Le lendemain matin, sur l'aube du jour, la fille se trouva plus mal que de coutume; mais enfin, s'étant penchée contre terre, les démons sortirent par sa bouche en forme d'une pelote grosse comme le poing et rouge comme feu, sauf que le chat était noir. Les deux que la fille estimait être morts se partirent les derniers, et avec moins de violence que les autres. Tous ces démons étant dehors firent trois ou quatre voltes à l'entour du feu et disparurent, et dès lors la fille commença à se porter mieux qu'auparavant. »
Cette crédulité entraînait dans la thérapeutique des conséquences bien extraordinaires. Paracelse raconte le cas d'un gentilhomme, qui, dans la guerre de Charles-Quint
1. Cette accusation a suffi pour faii-e brûler la pauvre Françoise.
contre le roi de France, reçut une balle dans la vessie. Comme la plaie ne guérissait pas, on lui demanda conseil; alors il prescrivit de cueillir les herbes sous leur constellation, c'est-à-dire durant le temps que le signe de la Vierge monterait à l'horizon. Ces herbes étaient bien compliquées: « racine de concombre, racine de symphyton et d'aristoloche, feuilles de prunelle, d'aigremoine et de bétoine, baies de juniperum, l'extrémité des plumes de la quene d'un paon, fleurs d'hypericon, le tout à faire macérer pendant vingt-quatre heures, distiller jusqu'à ce que la liqueur soit réduite au tiers, à boire à quatre heures du matin dans le lit ».
Et, pour terminer, Paracelse recommande de toujours savoir sous quel signe marche le soleil et en quel degré il est le jour qu'on va cueiUir les herbes, bien que ceci, dit-il, appartienne plutôt aux apothicaires qu'aux médecins.
Eh bien, vraiment, cette crédulité de nos ancêtres m'effraye un peu pour notre science contemporaine. Qui sait ce que nos petits-neveux penseront de nous? Paracelse, Ambroise Paré, Pierre Belon, Jean Bojdin, n'étaient pas plus bêtes que nous le sommes; et nous serions follement présomptueux, si nous pensions que leur intelligence et la nôtre ne sont pas faites d'une même étoffe. Si nous regardons avec dédain leurs inepties, c'est qu'on nous a appris que c'étaient des inepties. Mais pour les choses qu'on ne nous a pas apprises, ne sommes -nous pas aussi absurdes? J'ai grand'peur que, dans cent ans, notre science, dont nous sommes si fiers, ne paraisse bien démodée. C'est hier qu'on faisait, dans le cours d'une maladie, quarante ou cinquante saignées. Saignée le matin, sangsues dans la journée, saignée le soir. Le lendemain, saignée le matin, sangsues dans la journée, saignée le soir, et ainsi de suite pendant trois jours, et, si le malade venait à succomber, ce qui n'a rien de surprenant avec un pareil régime, on s'en prenait aux saignées qui n'avaient pas été assez copieuses. C'est hier qu'on
passait sans transition de la salle d'autopsie à la salle d'opération. On trempait légèrement ses mains dans Teau. On essuyait les instruments avec le tablier, et on s'étonnait de voir tous les opérés mourir successivement, sans qu'un seul pût en réchapper.
L'ignorance d'un phénomène nous met un voile devant les yeux, jusqu'au moment où quelqu'un de plus avisé enlève le voile et nous révèle la vérité.
Tenez, pour terminer, je vais vous donner un dernier exemple, emprunté à la physiologie expérimentale, de cette facilité dans l'illusion.
Vous savez qu'il y a au cerveau, entre la paroi crânienne et la masse cérébrale, une membrane fibreuse résistante, la dure-mère. Or il se trouve que cette dure-mère est d'une sensibilité exquise : on ne peut pas la toucher sans que l'animal pousse des cris de douleur. Elle est, je ne dirai pas aussi sensible, mais plus sensible qu'un tronc nerveux. Il n'y a pas, dans tout l'organisme, d'organe qui soit plus sensible. Pour qu'un chien supporte sans se plaindre une piqûre ou une déchirure de la dure-mère, il faut qu'il soit profondément chloralisé.Dès qu'il y a en lui la moindre trace de sensibilité, elle est réveillée aussitôt par l'attouchement de la dure-mère.
Il semble que rien ne soit plus facile que de constater ce phénomène. Quoi de plus simple que de mettre la dure-mère à nu, de la pincer, et de constater (|ue le chien alors crie et se débat ?
Cependant, il faut croire que cela n'est pas très facile ; car il s'est trouvé, il y a cent ans à peine, un très grand physiologiste, un des plus grands assurément, Haller, qui a reconnu que la dure-mère était insensible. Haller a étudié la sensibilité de la dure-mère à l'aide d'expériences nom-
1. Mémoire sur la nature sensible, etc., t. I", sect. m : Sur la dure-mère et son insensibilitif, p. loi ;'i liJT. Lausanne, chez Bousquet. 1761, in-1:*.
breuses, mais il était aveuglé par sa théorie de l'irritabilité qui lui faisait admettre que les parties fibreuses ne sont point irritables.
« Nous mîmes la dure-mère à nu, nous irritâmes cette membrane avec le scalpel et le poison chimique : l'animal ne souffrit aucune douleur.
^i Sur un chien on a arrosé la dure-mère avec de l'huile de vitriol : l'animal a paru gai.
« Expérience 60. — J'irritai la dure-mère avec la pointe d'un scalpel sans que l'animal parût en souffrir.
« Expérience 61. — J'irritai la dure-mère avec le scalpel sans que l'animal donnât aucune marque de douleur.
« Expérience 62, sur un chat. — La dure-mère découverte fut piquée, irritée, brûlée pendant longtemps, sans que l'animal se plaignît. »
Haller rapporte une douzaine de cas analogues, et il ajoute : « J'ai fait beaucoup plus d'expériences que je n'en rapporte ici. Il y en avait cinquante de faites en 1750. Elles ont toutes réussi avec la même évidence et sans laisser de place à un doute raisonnable; je les crois suffisantes pour démontrer que la dure-mère est insensible. »
Eh bien! non, cent fois, mille fois noni la dure-mère est d'une sensibilité extrême. C'est un fait éclatant, facile à voir, incontestable. Nulle partie du corps n'est aussi sensible. Alors comment Haller n'a-t-il pas vu ce phénomène si évident? Gomment expliquer cette colossale erreur en une question si facile? Messieurs, je ne saurais le dire. Sans doute il avait la vue troublée par sa théorie, il voulait trouver la dure-mère insensible, et il la trouvait insensible. Comme nous le faisons probablement aujourd'hui, il voyait, non ce qui est, mais ce qu'il voulait voir. N'est-il pas vrai, messieurs, que c'est inquiétant pour notre science^? Il y a autour de nous des
1. Plus r-ccemmcnt, M. Hermann [Arckives de Pflufjer, t. XLIII, p. 217) a rapporté ses expériences absolument négatives sur les effets physiologiques de Taimant. Cela est parfaitement légitime; mais ce qui me parait inadmissible,
faits aussi évidents que la sensibilité de la dure-mère, et cependant, nous ne les voyons pas parce qu'on ne nous les a pas enseignés. Il y a là un cercle vicieux dont le savant doit chercher à se dégager. On ne voit que ce qu'on connaît. Mais combien plus intéressant d'apprendre avoir ce qu'on ne connaît pas! C'est aussi beaucoup plus difficile, et bien peu d'hommes ont ce rare talent d'observateurs, de trouver ce qu'ils ne cherchent pas, ce qu'ils ne savent pas, ce qu'ils n'avaient pas d'abord imaginé.
Au fond, rien n'est plus difficile qu'une impartiale et attentive observation. Pourtant, en apparence, quoi do plus simple? L'expérimentateur et l'observateur n'ont qu'à examiner scrupuleusement tous les phénomènes qui se présentent. Et, pour bien regarder, ils doivent oublier tout ce qu'ils ont appris, et laisser dans l'ombre toutes les théories.
Aussi, vous l'avouerai-je, suis-je absolument et sans restriction le partisan de la méthode de jMagendie. Magendu:: disait qu'il fallait expérimenter comme une bête. Expérimenter, expérimenter toujours, sans chercher à comprendre, en faisant abstraction de ses opinions, en ne concluant même
c'est l:i conclusion quil en tire. Suivant lui, les observations de niagnétothérapic et de transfert que l'on a faites depuis Andry et Thouret sont inexactes. Il n"a d'ailleurs, partant de cette idée préconçue, pas de peine à établir que la preiive rigoureuse, formelle et inattaquable, de ces actions magnétiques sur l'organisme n'a pas été donnée. Assurément la démonstration irréprochable reste encore à faire; mais la méthode de M. Hermann est très défectueuse, et j'ai grand'peur que sa négation aille, en fort bonne compagnie d'ailleurs, rejoindre celles de Prévost et Dumas, de .J. Muller et de Pasteur, dont j'ai parlé plus haut. On avait dit : l'aimant agit sur certains organismes malades et délicats. Alors que fait M. Her.maxn? Comment contrôle-t-il ces assertions? Il prend un nerf de grenouille et un cœur de grenouille : il constate que l'aimant n'agit ni sur le nerf ni sur le cœur, et il en conclut qu'on s'est trompé. C'est absolument comme si, un savant ayant affirmé que l'aimant agit sur le fer, on venait essayer l'action de l'aimant sur le nickel, constater qu'il n'a pas d'effet et alors conclura que le savant eu question s'est trompé et que l'aimant n'agit pas sur le fer.
D'ailleurs, il ne faut pas se satisfaire des démonstrations, trop vagues encore, qui ont été données sur l'action des aimants, et il faut se remettre à cette élude; mais je crois qu'il sera bon de suivre uue autre méthode que celle de
M; HiCRMANN.
que par le fait. Dans cette admirable correspondance qu'on vient de publier, Darwin nous disait qu'il aimait à faire des expériences A! imbécile. J'ai donc l'autorité de Magendie et de Darwin pour me soutenir, si je fais une expérience absurde. Les idées théoriques, les savantes considérations ne m'intéressent pas. Un fait bien et complètement observé dans tous ses détails vaut toutes les théories du monde. Un étudiant de première année fera sur tel ou tel fait, qu'on lui a montré, les hypothèses les plus ingénieuses et les plus plausibles ; mais ce n'est pas là ce qui me touche. Toutes ces théories, ces spéculations, ces déductions ont été mille fois agitées ; ce qui est nouveau, c'est le fait même et la manière dont on le démontre.
Débarrasser l'expérience de toutes les causes d'erreur, n'omettre aucun des détails qui se présentent, tel est le rôle du physiologiste.
Ainsi, d'une part, une audace aventureuse et sans limite dans la conception des hypothèses; d'autre part, une rigueur illimitée dans l'expérimentation, et le souverain respect du fait, qui seul est vrai. Tels sont, pour ainsi dire, les deux pôles vers lesquels la science physiologique doit s'orienter.
En tout cas, il faut une indépendance d'esprit absolue. En effet, quand il s'agit d'une œuvre scientifique, la personnalité de l'auteur importe peu. Le plus grand savant, et le plus autorisé, est sur le même pied qu'un obscur étudiant. En fait de science, il n'y a ni principes, ni nationalité, ni école. Le président de la Royal Society de Londres ou le secrétaire perpétuel de V Académie des sciences de Paris n'ont pas qualité pour renverser une opinion, s'ils ne donnent pas de preuves à l'appui; leur conviction ne fait rien à l'affaire, et ils auraient tort d'invoquer leur autorité. Les commissions nommées par des académies et des sociétés savantes ne peuvent décider si un fait est vrai ou faux; l'histoire est là
Ii2 CHARLES RICHET.
pour montrer à quel degré d'erreur et d'illusion elles ont pu parvenir.
Tout oser et tout regarder, sans parti pris, sans préjugé, sans théorie; ne pas accepter comme infaillible l'autorité du maître : voilà la science. L'esprit scientifique est essentiellement révolutionnaire.
L'esprit médical, messieurs, est tout autre. II ne s'agit pas de chercher quelque vérité perdue dans l'obscurité des choses, de démêler dans l'amas des phénomènes tel ou tel phénomène spécial. Non. C'est un autre devoir qui s'impose. Il faut agir. Pour le médecin, la recherche de la vérité n'est plus que secondaire. Un général, sur un champ de bataille, n'a pas à s'occuper des vérités tactiques et stratégiques ; l'homme politique, dans une situation embarrassée, ne va pas consulter les traités abstraits du droit des gens et de l'économie politique. Vraiment ils ont autre chose à faire. Ils ont, comme le médecin en présence de son malade, à prendre une détermination qui est un acte, non plus une opinion.
Voici une femme qui accouche. Le médecin est appelé. Il doit faire ce que ses maîtres lui ont appris. Or il existe des règles précises qu'il n'a le droit ni d'ignorer ni de ne pas appliquer. Il ne lui est pas permis de mettre en doute l'autorité de ses professeurs; car toute innovation aurait peut-être des conséquences graves.
En fait de science, on doit être révolutionnaire; mais, en médecine, il faut être conservateur. Qu'il s'agisse d'un accouchement, d'ime fracture ou d'une fièvre typhoïde, vous, médecins, vous n'avez qu'à suivre les préceptes qu'on vous aura donnés ici.
Est-ce à dire que la médecine ne doive pas parfois innover? Je ne le pense pas, car ce serait désespérer de son avenir. D'abord les physiologistes, en indiquant des expériences nouvelles, fourniront aux médecins matière à des tentatives nouvelles très légitimes; puis il y a des cas oi^i
les ressources connues sont impuissantes. Alors le médecin est autorisé à tout essayer; alors non seulement il peut, mais encore il doit tout essayer. Quand Pasteur a fait sur le petit Jose;ph Meister la première inoculation de virus rabique , il avait le droit d'oser celte redoutable expérience, car Meister était condamné, et la rage est une maladie qui ne pardonnait pas.
On est autorisé à tout faire, à tout tenter en présence d'un infortuné que les traitements ordinaires ne peuvent guérir; par exemple, un tuberculeux arrivé à la dernière période de consomption, ou un typhique qui agonise, ou un cancéreux qui voit devant lui la mort prochaine. Alors tout est permis, et, pour ma part, je vous conseillerais une thérapeutique bien plus téméraire que celle qu'on pratique d'habitude quand on a affaire à ces malheureux.
Mais le médecin a une autre mission que celle de guérir. Son premier devoir est évidemment le traitement du malade; son second devoir est de connaître la nature, la forme, la marche de telle ou telle maladie. Quand il a fait œuvre de médecin, il doit faire ensuite œuvre de savant, et alors il redevient révolutionnaire comme le savant. Il doute des opinions classiques, il cherche les symptômes qui n'ont pas été vus avant lui, il analyse toutes les conditions étiologiques, même celles qui sont invraisemblables, il conteste les médications qu'il emploie, les juge, les contrôle, les discute, de manière à pouvoir, dans telle ou telle occasion, profiter de ce qu'il vient de voir. Tout cela suppose une faculté d'observation bien remarquable et une curiosité toujours en éveil : la curiosité du savant.
Mais cette curiosité du médecin doit être limitée : elle ne doit jamais compromettre la vie ou la santé du malade. Au contraire, pour le savant, la curiosité et l'audace doivent être sans limites.
Vous, messieurs, qui avez l'heureuse fortune d'être très
jeunes, vous avez le devoir d'être aussi très curieux. Dès votre initiation à la médecine, les problèmes les plus intéressants se sont posés en foule devant vous; et il faut que vous les trouviez intéressants, sous peine de ne rien comprendre. Plus tard, quand vous serez médecins, vous aurez d'autres devoirs; il vous faudra le respect de la vie humaine. Votre mission, souvent payée d'ingratitude, est d'éviter à vos semblables la douleur et la maladie. Je vous dirai donc, quoique le mot soit quelque peu démodé : « Aimez l'humanité. Pour les misères, morales ou physiques, des hommes, soyez bons et pitoyables, et vous aurez réalisé l'idéal du vi'ai médecin, si, avec l'amour de l'humanité, vous avez l'amour de la science. »
Par M. Charles Richet
J'ai l'intention de vous faire, sur la respiration, quelques leçons assez développées. Vous pourrez ainsi comparer une leçon classique, élémentaire, dans laquelle on se contente d'exposer les données certaines, les acquisitions définitives de la science, et une leçon non classique, où se donne le détail des expériences qui ont servi à établir les faits, où se montre comment il convient de combiner la méthode expérimentale et la méthode critique, c'est-à-dire bibliographique. Alors, en effet, ne se bornant pas aux résultats acquis, on insiste sur les difficultés du sujet et on indique les desiderata et les expériences à faire.
J'ai choisi la respiration pour vous faire ces leçons détaillées, parce que la fonction respiratoire est une des plus importantes qu'ait à étudier la physiologie. Par sa généralité, par sa constance, cette fonction peut être vraiment considérée
1. Ces leçons, comme le précédent article, sortent aussi quelque peu du cadre généralement adopte pour les travaux du laboratoire. Cependant on trouvera dans ces leçons quelques idées nouvelles, de soi'te que ce travail peut être considéré comme un mémoireoriginal.
comme l'équivalent de la vie. Tout ce qui vit respire, et tout ce qui respire vit.
La respiration, on lesaitdepuis Lavoisier, est une fonction physico-chimique. Elle consiste essentiellement en nne absorption d'oxygène et une exhalation d'acide carboniqne; autrement dit, c'est une combustio)} .
Cette combustion se fait dans l'intimité des tissus, par l'intermédiaire du sang, qui arrive dans le poumon chargé d'acide carbonique, et en revient chargé d'oxygène. Pour cette double fonction, le sang emploie d'ailleurs des éléments différents : les globules, pour véhiculer Foxygène, et le sérum, pour véhiculer l'acide carbonique. Dans l'un et l'autre cas, le mode de fixation est de nature chimico-physique. L'oxygène se fixe sur l'hémoglobine des globules; l'acide carbonique se combine avec la soude libre du sérum sanguin.
Donc, tous les êtres vivants respirent; mais, chez les êtres inférieurs, unicellulaires, la respiration consiste seulement en une sorte d'imbibition par les gaz dans le milieu ambiant, imbibition plus ou moins analogue à l'absorption des gaz par un corps poreux inerte; au contraire, cette fonction, chez les êtres supérieurs, ne peut s'effectuer qu'à l'aide d'un mécanisme spécial, souvent très compliqué, dont le but est d'apporter l'air au contact du sang. Cette mécanique de la respiration se fait, naturellement, par des mouvements musculaires, en lesquels consistent l'inspiration et l'expiration.
Le mécanisme respiratoire est très variable : il n'est pas le même, par exemple, chez les mammifères plongeurs que chez les autres mammifères, chez les poissons que les gre nouilles, etc. La complication et la variété de ces divers appareils sont considérables.
Mais nous laisserons cet exposé pour n'étudier qu'un seul point de la mécanique respiratoire, à savoir le rythme. Les mouvements respiratoires, en effet, sont intermittents,
comme tous Jes mouvements vitaux; mais l'intermittence est plus ou moins régulière, rythmée : c'est ce rythme que nous allons surtout considérer'.
La question du rythme respiratoire paraît être une des plus faciles de la physiologie; elle soulève cependant des difficultés nombreuses.
Nous supposerons démontré que le rythme est réglé par le système nerveux; car tout se passe comme s'il existait quelque part, dans le bulÊe, un centre nerveux commandant les divers actes de la respiration, donnant l'impulsion aux muscles inspirateurs et expirateurs.
Or cette influence du système nerveux est prodigieusement variable. On peut même dire qu'elle n'est jamais identique à elle-même. Elle se modifie, en effet, suivant la température extérieure ou intérieure, suivant la proportion des gaz contenus dans le sang, suivant le rythme cardiaque, suivant les influences réflexes innombrables ; de sorte que, si l'on veut prendre le rythme de la respiration à l'état normal, on se heurte tout de suite à cette première difficulté : la détermination de ce que l'on doit appeler l'état normal.
L'individu normal est en effet multiple. A cinq heures du soir, notre température est supérieure d'un degré et demi à ce qu'elle était à cinq heures du matin; l'état d'une personne qui a marché ou qui a mangé est bien différent de celui d'une personne au repos ou à jeun. De même l'état de veille diffère profondément de l'état de sommeil. Toutes ces conditions, et d'autres encore, multiplient l'état dit normal.
1. Le mot rythme n'est pas tout à fait le mot propre, cai- il ne veut pas dii'e que les respirations sont rapides ou rares ; il faudrait pour cela dire fréquence des respirations ; mais rythme a été si souvent pris dans ce sens de fréquence qu'on peut l'employer sans inconvénient, et qu'on est compris par tout le monde. Ou dit d'ailleurs rythme lent, rythme rapide, c'est assez inexac ■ "tement dit; mais cela passe dans la langue courante. ■
On peut cependant tourner la difficulté en considérant ce qu'on nomme un individu moyen.Leprocédé consiste à observer un grand nombre d'individus de conditions, de nationalités, de taille, de sexe, d'âges différents, et à prendre la moyenne de toutes les observations. Ainsi avait fait Quetelet, le célèbre économiste belge, qui, à l'aide de très nombreuses mensurations dont il avait pris la moyenne, avait déterminé Y homme moyen. Cet homme moyen est évidemment un être de raison, qui n'existe pas, mais qui n'en est pas moins scientifiquement vrai.
Si l'état normal est assez difficile à délinir, il est également difficile à obtenir, car la volonté, l'émotion, la fatigue, l'attention ont une inlluence manifeste sur toutes les fonctions organiques, en général, et sur le rythme respiratoire, en particulier. L'influence de l'attention est telle, par exemple, qu'il suffit, alors qu'on enregistre sa propre respiration, de regarder le graphique qui s'inscrit pour en modifier immédiatement la forme, et ne plus pouvoir alors obtenir une respiration normale, régulière. Si l'on prévient une personne dont on se dispose à observer la respiration, on en altère immédiatement le rythme; et cette influence est telle qu'on est obligé d'avoir recours à des subterfuges pour éviter ces diverses perturbations, et pouvoir observer une respiration d'homme avec une forme et un rythme vraiment normaux.
En tenant compte de toutes ces difficultés, et en prenant la moyenne de chillres nombreux obtenus comme nous venons de le dire, on constate que le rythme respiratoire a des relations manifestes avec un certain nombre de conditions individuelles.
Il y a d'abord l'influence de l'âge ; et celle-ci est très remarquable. Plus l'individu est âgé, plus la respiration est lente.
Ainsi, tandis qu'un nouveau-né respire 44 fois par minute, un enfant d'un an respire 32 fois, un enfant de cinq ans 26 fois, un adolescent de quinze ans 20 fois, et le nombre normal des respirations d'un adulte de vingt-cinq ans est de 16 par minute :
Nombre
des respirations
Age.
par minute.
Nouveau-né ,
2 ans . . .
Si l'on traçait une courbe, en répartissant les âges sur la ligne des abscisses, et le nombre croissant des respirations sur l'ordonnée élevée au point zéro de cette ligne, représentant le moment de la naissance, on obtiendrait, comme presque toujours lorsqu'il s'agit des phénomènes naturels, une courbe ayant la forme d'une parabole.
De ce rapport du nombre des mouvements respiratoires avec l'âge des individus il ne faudrait pas cependant conclure que le ralentissement de la respiration est dû à l'âge. En réalité, il est dû à l'augmentation de la taille de l'individu. Mais, comme il s'agit ici d'une loi importante : rapport de la respiration avec la surface de l'être vivant, nous devons entrer dans quelques développements.
Si, au lieu de la courbe précédente, on en dressait une autre où les chiffres des âges seraient remplacés par les chiffres des tailles, on obtiendrait un graphique très analogue.
C'est ce qu'a fait Quetelet : en comptant les respirations
chez 100 femmes de taille différente, il a obtenu les chiffres suivants :
Taille Nom'ire
moyenne. moyen
Groupes — des respirations
répartis suivant la taille. Centimètres. par minute.
De 1 à 20 144,8 21,05
60 à 80 loG,6 18,70
Ainsi les femmes adultes soumises à l'observation respiraient d'autant plus lentement qu'elles étaient de taille plus élevée.
La même observation, faite sur soixante-dix enfants de même âge, mais de taille différente, a encore donné le même rapport.
Groupes d'enfants
Nombre
répartis suivant la taille.
Taille.
des respirations
Ue 1 à 20. . .
Ici encore, on le voit, le nombre des respirations est inversement proportionnel à la taille. Mais ce rapport, quelque bien établi qu'il soit, est encore une donnée brute, insuffisante, et. pour en trouver la loi, il faudrait connaître le rap- - port exact de la taille avec la surface. On est ainsi amené à chercher une méthode pour déterminer la surface d'un être vivant, ce qui permettrait d'établir la relation qui relie entre eux ces trois éléments fondamentaux de notre constitution individuelle : la taille, le poids et la surface.
Quand il s'agit d'animaux, dont les formes sont toujours très compliquées, la mesure directe de la surface est presque impossible , et il faut se contenter d'approximations indirectes, très imparfaites.
Supposons que nous ayons des sphères différentes dont nous connaîtrions le volume, et dont nous voudrions avoir la surface : l'opération serait fort simple, et on aurait :
Mais les êtres organisés ne- sauraient être complètement assimilés à des sphères, et leur surface n'est pas exactement la racine cubique du carré de leur poids. 11 y a une variable, constante sans doute pour chaque espèce, qu'il faudrait déterminer^ et cette étude n'a pas encore été faite. Aussi une méthode directe qui permettrait de mesurer la surface d'un animal autrement que par une formule mathématique, forcément approximative, est-elle encore à trouver.
Quelques auteurs admettent un chiffre, variant entre 10 et 12, auquel ils sont arrivés par tâtonnement, qui est le multiple de la formule \/ P% pour exprimer le rapport du poids à la surface d'un animal. Ainsi un animal de 1 kilogramme aurait une surface de 110 centimètres carrés; un éléphant de 2000 kilogrammes aurait une surface de 17 mètres carrés, et un homme de 64 kilogrammes aurait une surface de l°-,92. Mais ce sont là des chiffres fictifs, approximatifs seulement dans des limites étendues.
Cependant, quelque imparfaite que soit la méthode, dans l'ensemble elle suffit, et elle fournit des chiffres intéressants. Calculons alors le nombre de centimètres carrés de surface correspondant à un kilogramme d'animal d'une espèce don-
née. Nous établirons ainsi une sorte d'échelle, qui montre l'existence d'une véritable fonction mathématique :
Poids.
Pour
un kilogr.
Animaux.
Kilofc'r.
Surface.
quelle surface '
Éléphant. .
Bœuf. . . ,
OoO
Ane . . .
Homme. .
Mouton. .
Chien . .
Lapin. . .
Cobaye.
On pourrait tracer un graphique avec ces chiffres, et on aurait une courbe parabolique.
En somme, ces chitVres nous apprennent qu'il y a chez les diiférents animaux une sorte de constante physiologique, qu'on pourrait nommer le coefficient d activité physiologique y dont la signification me paraît être la suivante. Nous savons, depuis Newton, que le refroidissement d'une masse est fonction de sa surface. Eh bien! les animaux n'échappent pas à cette loi physique, et ils se refroidissent aussi proportionnellement à leur surface, c'est-à-dire d'autant plus vite qu'ils ont une surface plus étendue relativement à leur poids. Or évidemment les petits animaux se comportent au point de vue de la perte de chaleur comme les petites sphères, et c'est pour eux par l'unité de poids que le coefficient de refroidissement est le plus élevé.
Mais, pour lutter contre un refroidissement rapide, il faut faire beaucoup de chaleur en peu de temps. Or nous savons que les combustions organiques ont pour condition indispen-
sable le fonctionnement du mécanisme respiratoire, qui est chargé de fournir le comburant. Donc l'activité de ce mécanisme respiratoire se mettra en rapport avec les exigences de la calorification ; autrement dit, il variera en proportion inverse de la taille des animaux.
C'est ainsi que nous verrons
Le cheval respirer 10 fois par minute.
L'iiomme — 16 —
Le chien — 22 —
Le lapin — 50 —
La souris — 150 —
Les deux échelles de la respiration et de la surface sont presque parallèles, et nous pouvons en conséquence admettre que chez les animaux de taille différente le rythme respiratoire — nous ne considérons ici évidemment que la fréquence des respirations — est h'iQw. proportionnel à la surface.
M. Rameaux ^ a établi, de son côté, une formule permettant de calculer le rapport qui existe entre le nombre des respirations et une des dimensions d'un animal. Soit n le nombre des respirations, v le volume des poumons et d la dimension des poumons. Si l'on admet que la quantité d'air introduite dans les poumons est proportionnelle à la déperdition de chaleur, celle-ci étant d'autre part proportionnelle à la surface de l'animal, on a :
et d'autre part
d'oii l'on tire
nv (P
v'~cF'
V d^n\ d^n' cF
v' ~ d/^i ' d^i ~ cT^
1. Rameaux, a Des Lois suivant lesquelles les dimensions, etc. >» [Mém. de l'Acad. royale de Belgique, t. XXIX, 1857; tirage à part, 64 pages.)
et finalement
Ce qui veut dire que le nombre des respirations doit être inversement proportionnel à la taille.
Cette loi n'est cependant pas absolue, et la question n'est pas aussi simple qu'on pourrait le croire d'après ce qui précède. Pour établir les courbes dont nous venons de parler, il a fallu en effet laisser de côté un certain nombre de faits contradictoires ; mais, par cela même qu'ils sont contradictoires, ils sont fort intéressants.
La première exception est présentée par les animaux herbivores, qui ne rentrent pas dans les séries que nous avons établies. Ainsi le bœuf respire autant que l'homme et que les gros chiens. Les antilopes ont 2") respirations par minute; les cerfs, les lamas, 20 respirations par minute ; les buffles, 18 respirations par minute : tous les ruminants, en un mot, respirent beaucoup plus souvent qu'ils ne devraient le faire d'après la seule considération de leur taille.
Si l'on observe, à ce point de vue, le chat et le lapin, deux animaux de poids assez comparables, on trouve encore la même différence : le chat respire 20 fois par minute, et le lapin oO fois.
Il est donc manifeste que les herbivores respirent plus activement que les carnassiers. Il y a certainement dans leur organisation un élément qui modifie la loi des rapports de la .surface et de la respiration, et qui nous est inconnu.
Mais il y a encore d'autres écarts. Les mammifères plongeurs respirent avec une extrême lenteur : les chasseurs de baleine savent que cet animal peut rester une demi-heure sous l'eau : de même les hippopotames peuvent rester long-
temps sans respirer, alors qu'à l'état normal ils respirent aussi fréquemment que le bœuf. Gratiolet en cite un qui plongeait pendant quinze minutes. Cet auteur cherche, d'ailleurs, à expliquer ce fait par l'existence d'un sphincter de la veine cave à l'entrée du cœur; mais cette particularité anatomique n'explique pas très bien le fait physiologique dont nous parlons ici. De même, M. Retteher attribue à la grande masse relative de son sang l'aptitude de la baleine à rester longtemps sans avoir besoin de renouveler sa provision d'oxygène : l'hypothèse est vraisemblable; mais, en attendant que des observations directes aient été faites et que des mensurations comparatives aient été produites — opérations qui ne seront assurément pas faciles — nous avouerons notre ignorance sur le mécanisme de cette aptitude curieuse des animaux plongeurs.
Puis, il y a les oiseaux chez lesquels nous ne trouvons des chiffres absolus différents quoique il existe toujours un étroit rapport entre le poids de l'animal et la fréquence de sa respiration.
Chez les oiseaux, la respiration est beaucoup plus lente, relativement aux mammifères, que ne l'indique le poids. Ainsi le condor respire moins que l'éléphant : le pigeon respire quatre fois moins que le cobaye. Voici, d'ailleurs, quelques
chiffres à cet égard :
Poids.
Nombre
de respirations
Espèces.
Kilogr.
par minute.
Casoar. . .
Pélican. . .
Condor. . .
Coq ... .
Canard. . .
Pigeon. . .
Moineau . .
La respiration des oiseaux, on le sait, est adaptée aux conditions du vol, et se fait dans des conditions toutes spéciales. La lenteur du rythme serait-elle due au volume relativement
plus considérable des poumons, ou à l'existence des sacs aériens, qui permettent peut-être un grand apport d'air à chaque inspiration?
Si des animaux ayant besoin de faire de la chaleur nous passons aux animaux à sang- froid, il semblerait que nous ne dussions pas retrouver chez eux un rapport entre la surface et la respiration. Cependant ce rapport existe : c'est là un fait bien remarquable, que, dans ses belles Leçons sur la respiration, Paul Bert a signalé. Les petits poissons ont une respiration plus fréquente que les gros. Des carpes de poids différents ont donné les chiffres suivants, qui indiquent le nombre de leurs respirations par minute :
Poids, grammes. Respirations.
Par minute, un congre de i mètre respirait 10 fois, et un congre de 0"\oO, 25 fois.
Mais, ici, cette influence de la taille ne peut se ramener à une influence de surface ; elle n'est donc pas due à une cause calorimétrique, puisqu'il s'agit d'animaux à sang froid. Il s'agit probablement d'une autre influence, celle du volume des poumons ou de tout autre cause encore, qui mériterait, certes, d'être étudiée avec soin.
11 existe un rajjport presque constant entre le rythme cardiaque et le rythme respiratoire.
En effet, si l'on met en regard, pour des animaux d'espè-
«es différentes, le nombre des battements cardiaques et celui des respirations dans une minute, on obtient les chiffres sui vants, qui permettent d'établir une relation simple entre les deux chiffres correspondants :
Nombre
Nombre
des
des systoles
3spirations.
cardiaques.
Rapport.
Espèces.
Homme. .
Chien. . .
Éléphant.
Lapin. . .
Souris . .
Pigeon. .
En faisant ce rapport, on voit que, en moyenne, il y a environ quatre systoles pour une respiration. Toutefois, chez les animaux dont la respiration est très fréquente, on ne retrouve plus le même rapport, et l'on constate que le rythme circulatoire a crû proportionnellement moins vite que le rythme respiratoire.
Nous allons maintenant voir de quelles modifications physiologiques est susceptible le rythme respiratoire chez l'homme, qu'il s'agisse de respiration ralentie ou hypojmée, de respiration accélérée ou polypnée, de respiration supprimée ou apnée, de respiration laborieuse, difficile ou dyspnée.
Évidemment, c'est le besoin d'oxygène qui détermine le rythme respiratoire, et M. Bordoni, qui pratiqua la circulation d'air continue dans le système respiratoire d'un oiseau, le faisant entrer par la trachée pourvue d'une canule et sortir par une fistule pratiquée à un sac aérien ou à un humérus creux perforé, a vu l'apnée complète s'établir chez l'animal. Le besoin de respirer avait donc été complètement supprimé par
celle circulation artificielle d'air, par ce lavage oxygéné des organes respiratoires.
Cependant cette opinion, également soutenue par M. Ro- SEN'HAL, qui a pu produire Fapnée chez les lapins en saturant le sang d'oxygène, a contre elle un certain nombre d'expériences qui ne permettent guère qu'on l'admette sans réserve.
D'abord, si l'on coupe les pneumogastriques d'un lapin, c'est-à-dire si l'on supprime les nerfs centripètes de la respiration, il devient impossible de produire l'apnée chez l'animal ainsi opéré. L'apnée paraît donc être un phénomène de sensibilité pulmonaire, plutôt qu'un phénomène lié à la qualité chimique du sang.
Seconde preuve : si l'on fait respirer de l'oxygène pur à un animal, on ne voit pas la respiration se modifier, bien que le sang soit saturé de ce gaz.
Troisième preuve : si l'on insuffle dans le poumon un air pauvre en oxygène, mélangé par moitié d'hydrogène, par exemple, ou obtient l'apnée tout aussi facilement que si l'animal respirait de l'air pur.
Enfin, comme M. Hering et M. Ewald l'ont montré, le sang d'un animal en état d'apnée ne contient pas plus d'oxygène que le sang d'un animal normal \
Toutes ces expériences nous prouvent que le poumon est doué d'une sensibilité spéciale à la distension mécanique, et que l'apnée qui en résulte est un phénomène nerveux, d'ordre dynamique, un réflexe consécutif à une excitation mécanicophysique de la périphérie, plutôt qu'à une excitation chimique du système nerveux central.
Mais pouvons-nous diminuer le nombre de nos respirations sans modifier nos conditions physiologiques essentielles?
M. A. Mosso a montré que la respiration, ainsi d'ailleurs que la plupart des fonctions chez l'homme et chez quelques
i. Archives de l'fliiger, t. VII, p. 575.
autres animaux, est une respiration en partie de luxe. Quoique on ait souvent critiqué cette expression, je dois dire qu'elle me paraît excellente: elle signifie que nous respirons, comme nous nous alimentons, d'une façon plus intense que nous n'en avons le strict besoin pour entretenir notre vie. En respirant moins, en mangeant moins, en faisant moins de chaleur, on vit; on vit moins bien, mais on vit : ce surcroît de dépense vitale est évidemment une sorte de luxe.
Mais ce luxe n'est pas tout à fait inutile, et je serais tenté de croire, qu'en fait d'oxygène, comme en fait de carbone, ou d'hydrogène, ou d'azote, pour en avoir assez, il faut en avoir Irop.
Voici comment on peut démontrer qu'il y a une respiration de luxe. Sur les montagnes, on le sait, la tension de l'oxygène diminue tellement qu'il nous faudrait, à une certaine altitude, doubler le nombre de nos respirations pour absorber la même quantité d'oxygène qu'à la pression normale. Or nous ne respirons guère plus vite sur les montagnes que dans la plaine; ce qui prouve bien que notre respiration était plus active qu'il n'était nécessaire pour vivre.
Inversement, si l'on respire de l'oxygène, bien que chaque inspiration apporte au sang 5 fois plus de ce gaz que dans les conditions normales et que par suite le besoin de respirer dût diminuer d'autant, cependant le rythme respiratoire n'est pas modifié : il continue avec sa fréquence précédente, devenue tout à fait inutile, au point de vue chimique tout au moins.
D'autre part, on peut, par un effort de volonté qui n'a rien de pénible, réduire pendant longtemps le nombre de ses respirations à quatre par minute; et c'est seulement en les rédui sant à trois qu'on éprouve une certaine gêne. Il est éviden qu'on n'a fait ainsi que supprimer tout ce qui était du luxe, et que, par ces respirations profondes, qui durent longtemps, on fait un usage plus complet de l'oxygène introduit dans le poumon.
En réalité on peut admettre que la respiration de l'homme
est au moins deux fois plus fréquente qu'il n'est strictement nécessaire.
D'ailleurs, ce qui prouve bien que la ventilation est quelque peu surabondante, c'est que, dans l'hypopnée ou respiration ralentie, nous utilisons bien mieux l'oxygène qui pénètre dans le poumon.
Tandis que, dans la respiration normale, de luxe, nous absorbons o pour 100 d'O en rendant 4 pour 100 de CO ^, dans l,a respiration ralentie, nous absorbons 7 pour 100 d'O, et nous rendons 6 pour 100 de CO -,
Il faut en outre apporter quelque correctif à cette expression de respiration do luxe ; car peut-être n'y a-t-il pas surabondance pour tous nos tissus, et notre cerveau demandet-il à être irrigué par un sang très richement oxygéné. Au moins est-ce une conclusion à laquelle semblent nous conduire quelques expériences que nous avons récemment faites, M. Langlois et moi. En détruisant, chez des chiens, une grande partie du cerveau, nous avons vu la respiration diminuer de fréquence, et se réduire au strict nécessaire, comme si nous avions supprimé du même coup quelque tissu délicat, très avide d'oxygène, dont les exigences pouvaient expliquer le luxe apparent dont nous venons de parler '.
Evidemment, le cerveau n'a pas toujours besoin d'une irrigation aussi richement oxygénée, mais le rythme de luxe se maintient par habitude. Une belle expérience de M. Marey a, en effet, bien mis en évidence cette influence de l'habitude sur le rythme respiratoire.
En observant des soldats soumis à l'entraînement du pas gymnastique accéléré, notre savant maître a constaté qu'au bout de six mois le rythme respiratoire de ces jeunes hommes était profondément modifié. Leur respiration avait augmenté
1. On sait que les fakirs indiens arrivent à se mettre dans un certain état d'extase en pratiquant le prmiuijumu, qui n'est autre cliose qu'une retenue méthodique de la respii-ation. L'activité psychique se ralentit alors, et l'individu tombe dans un état voisin de la catalepsie. (Voir à ce sujet les obsei-vations de M. Max Mcllkr, dans la Revue scientifique du 24 mai 1891, p. 668.)
d'amplitude, et conservait cette amplitude même au repos, alors cependant que son besoin, pour lutter contre l'anhélation, ne se faisait pas sentir.
De plus, après une longue course, l'anhélation, l'essoufflement se produisaient chez ces hommes entraînés bien plus tardivement et plus difficilement que chez ces mêmes individus avant l'entraînement.
Dans quelques maladies, le rythme de la respiration s'altère, et Cheyne-Stokes a décrit dans certaines affections morbides, dans l'urémie en particulier, un type de respiration, auquel son nom. est resté attaché, et qui est caractérisé par des groupes de respirations normales que séparent des périodes d'apnée plus ou moins longues.
Or, chez les individus en santé, pendant le sommeil normal, M. A. Mosso a également constaté pour la respiration normale un rythme analogue à celui de Gheyne-Stokes : il n'y a pas de périodes d'apnée, mais, de temps à autre, suivant une périodicité régulière, on observe une respiration plus ample que les autres, comme une sorte de soupir.
La respiration périodique s'observe aussi chez les animaux, et je l'ai constatée chez des pigeons et chez des tortues.
A ce propos je vous signale une observation intéressante que vous pourrez sans peine tenter sur vous-mêmes. Faites une série d'inspirations fréquentes et courtes : vous éprouverez le besoin de les interrompre de temps en temps par une inspiration plus profonde.
Comme on sait que les courtes inspirations renouvellent parfaitement l'air des poumons, la grande inspiration périodique n'est certainement pas due à un besoin d'oxygène. MM. Fredericq et Hering ont émis cette hypothèse que le phénomène était sous la dépendance de la circulation, qu'il faci-
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litait, et que, s'il se produisait, c'était pour exercer une sorte de régulation de la pression artérielle.
En effet, en observant de très près les variations de la pression artérielle, on trouve le plus souvent une lente oscillation rythmique parallèle à l'oscillation lente rythmique de la respiration périodique. Ce n'est pas un phénomène purement mécanique, et lié à une augmentation de pression due à une inspiration exagérée ; mais c'est un phénomène dynamique, nerveux, produit peut-être par les contractions périodiques des petits vaisseaux dont on a dit qu'ils constituaient, précisément à cause de cela, un cu'ur périphérique.
Ce rythme vasculaire est plus compliqué, plus lent que le rythme résultant de l'influence des inspirations, et il se retrouve en divers points du système circulatoire. M. J. Fano, dans une très belle série de recherches, l'a surpris dans la contraction des oreillettes, en mesurant l'état électro-moteur du muscle auriculaire; et on le constate facilement sur les vaisseaux de l'oreille du lapin, qui sont animés de mouvements propres très lents, au nombre de quatre à cinq par minute.
Il y a assurément dans les oscillations du rythme respiratoire autre chose que le résultat d'un besoin d'oxygène ou d'une surcharge d'acide carbonique, peut-être quelque phénomène périodique lent dans la nutrition cellulaire, de nature encore bien vague, mais dont la réalité n'est pas douteuse.
Une expérience de M. DAsxREa montré que certains mouvements rythmiques généraux du corps ontaussi une influence sur le rythme respiratoire. Si l'on place un chien sur une planche qui bascule, imitant ainsi le tangage d'un bateau, on observe une dissociation de la respiration thoracique et de la respiration abdominale, le rythme de cette dernière devenant isochrone avec celui de la bascule, et le rythme thoracique conservant au contraire son train normal. Il est possible, comme le suppose M. Dasthe, que ce dédoublement ne soit pas sans rapport avec le mal de mer.
On retrouve encore cette dissociation des deux rythmes
thoracique et abdominal chez les chiens chloralisés; la respiration périodique s'observetrès nettement sur les contractions respiratoires du diaphragme.
Mais, de toutes les conditions qui influent sur le rythme respiratoire, une des plus efficaces est assurément le travail musculaire. Sur ce point, il y a quantité d'expériences très précises, et on peut dire que le fait est d'observation universelle et journalière.
Quand on a couru rapidement, soulevé un poids lourd, monté un escalier, on est essoufflé, c'est-à-dire que le rythme respiratoire est devenu plus rapide. Sur l'homme et les animaux, le phénomène est le même. Voyez ces pigeons que je fais voler devant vous, en leur imposant une minime surcharge de 30 grammes. Ils ont peine à s'élever du sol, ne peuvent continuer, etl'effort musculaire qu'ils ont alors donné est en rapport avec l'accélération de leur rythme, devenu trois ou quatre, ou cinq fois plus fréquent que le rythme normal. — En passant, je tiens à vous faire remarquer que l'effort dépensé par l'oiseau qui s'élève du sol est un effort toujours considérable, ne pouvant être longtemps soutenu. Au début de leur course, quand il s'agit démonter et d'acquérir de la vitesse, toujours les oiseaux sont très essoufflés.
L'explication de cette modification du rythme est très simple. Le travail musculaire a consommé de l'oxygène, produit de l'acide carbonique; et cette absence d'O, cet excès de CO^ entraînent une excitation, une stimulation du bulbe qui réagit par une plus grande fréquence dans son rythme excitateur des mouvements.
Mais cette polypnée n'est pas une polypnée véritable; elle esta forme dyspnéique, et constitue presque un commencement d'asphyxie.
Il est remarquable de voir à quel point le rythme respiratoire et le travail musculaire sont parallèles. En faisant tourner une roue par un individu dont nous mesurions la respiration, M. Hanrtot et moi, nous avons vu que la ventilation pulmonaire était exactement proportionnée an nombre des tours de roue. Chaque effort musculaire déverse dans le sang un peu plus de CO- qui excite le bulbe, lequel répond par uue respiration plus fréquente, nécessaire pour l'élimination de cet excès de GO"
Voici, pour montrer l'influence énorme des contractions musculaires sur le rythme, une expérience que je vous conseille de faire sur vous-mêmes. Mettez-vous en état d'apnée^ c'est-à-dire faites pendant trois minutes par exemple une série de grandes et de petites inspirations très rapides, de manière à ne plus éprouver le besoin de respirer. Dans ce cas, vous pourrez rester jusqu'à deux minutes sans suffoquer, en gardant la bouche et les narines fermées. Mais il faudra, pendant cette apnée, rester tout à fait immobile; car, si vous répétez la même expérience, en faisant pendant l'apnée quelques mouvements, même faibles, vous éprouverez déjà au bout d'une demi-minute des symptômes de sufTocation.
En un mot, le rythme respiratoire est dans un constant rapport avec la composition chimique du sang, c'est-à-dire sa teneur en 0 et en COo.
Le rythme respiratoire est aussi sous l'influence des excitations mécaniques ou chimiques des téguments.
Si l'on pince tant soit peu le nez d'un lapin ou le bec d'un canard, on voit la respiration de l'animal s'arrêter pendant quelques instants, et reprendre avec une certaine lenteur. De même, en touchant légèrement le nez d'un lapin avec une goutte de chloroforme, substance très caustique, on voit un
arrêt immédiat de la respiration, qui est suspendue brusquement.
C'est là une expérience classique, dont on trouvera de très bons graphiques dans un mémoire de Fr. Franck^ Je vous la signale comme étant un des meilleurs exemples de l'inhibition respiratoire. On peut la rapprocher de l'arrêt brusque de la respiration par une douche d'eau froide, ou par la pénéti'ation d'un corps étranger dans les voies aériennes.
Le rythme respiratoire est presque toujours profondément modifié par les poisons.
Sous l'influence du chloral, le rythme s'accélère. Cependant la ventilation diminue (nous appelons ventilation la quantité d'air qui circule dans les poumons). Eh bien ! chez les animaux chloralisés, on voit énormément diminuer l'amplitude des respirations : la respiration devient trois fois plus fréquente; les inspirations deviennent environ six fois plus petites. La ventilation a donc diminué de moitié, pendant que la fréquence du rythme a triplé. Je pourrais vous donner à cet égard de bien nombreux graphiques, et vous montrer en outre que, si, à dose moyenne, le chloral augmente la fréquence, à dose extrêmement forte, il la diminue et diminue aussi l'amplitude.
L'action de la morphine forme un étrange contraste avec celle du chloral, au point de vue du rythme respiratoire. Chez un animal morphinisé, la respiration est très ralentie, et les inspirations, devenues plus rares, se font plus amples.
C'est d'ailleurs là un phénomène qui concorde avec l'hypo-