Monin et Maréchal, loc.cit., p
Ces faits se rapportent à des individus sains, ou à peu près sains.
Passons aux histoires de malades. Celles-ci sont tout à fait extraordinaires. Il faut, dans ces matières, éviter un double écueil, celui de la crédulité et celui de l'incrédulité excessives. Il est facile d'être incrédule; mais il ne faut pas tout rejeter.
Voici un livre du commencement du xv!!"" siècle. C'est un in-folio, écrit en latin, et d'une lecture peu récréative. C'est le fruit des méditations d'un professeur de Padoue, nommé LicETus; il est intitulé : « De ceux qui peuvent vivre longtemps sans aliments ». 11 comprend divers chapitres : De ceux qui vivent huit jours... De ceux qui vivent un mois... De ceux qui vivent trois mois... De ceux qui vivent de un an à huit ans... De ceux qui vivent plus de douze ans. Enfin Licetus termine par l'histoire de ces sages qui se sont endormis dans une cabane et qui ont dormi deux siècles, pour se réveiller après deux cents ans de sommeil : du règne de l'empereur Décius à celui de l'empereur Théodose!
En présence de ces récits, faits par Licetus, il est permis d'élever plus que des doutes; mais un fait qu'on ne peut contester, c'est qu'il y a eu des enfants malades, des jeunes filles malades, qui ont vécu longtemps dans l'état de jeûne. Il faut donc se méfier un peu de cette incrédulité si facile. Ayons un peu d'indulgence pour un livre écrit il y a trois cents ans. Peut-être y a-t-il quelque cliose de vrai au milieu •rie tout ce fatras.
D'abord il est facile de voir que toutes ces longues abstinences ont été observées chez des hystériques. Qu'il s'agisse d'hommes, ou de femmes, ou d'enfants, cela importe peu. On sait maintenant que l'hystérie existe aussi bien chez les enfants et chez les hommes que chez les femmes.
En prenant au hasard quelques-unes des nombreuses histoires rapportées par les vieux auteurs, nous trouverons des
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traces manifestes d'hystérie. Voyons, par exemple, V Histoire mémorable et prodigieuse cVune fille qui, depuis plusieurs années, ne boit, ne mange, ne dort et ne jette aucuns excréments et vit néanmoins par une grâce admirable et vertu de Dieu. (Francfort, Wechel, 1587. In-8°.)
Cette jeune fille de 27 ans, Catherine Binder, d'Heidelberg, perd subitement le goût des viandes chaudes (voilà bien une fantaisie d'hystérique), et, pendant cinq ans, ne mange plus rien de chaud : alors elle se fait traiter par un charlatan et elle perd en même temps le goût des viandes froides. Elle reste sept ans sans rien manger ni boire.
11 nous est permis de concevoir quelque doute sur l'exactitude de celte affirmation. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'elle est très névropathique : elle ne peut tenir la tête droite, à cause des tournements de la tête. A la suite d'une apparition, elle est restée, pendant trois ans, sans entendement ni parole. Quand elle essaye de prendre de la nourriture, elle éprouve un spasme pharyngé, de sorte qu'elle ne peut avaler, son gosier étant comme clos et étouffé. On l'a surveillée pendant quatorze jours et quatorze nuits, et on a constaté que, pendant ce temps, elle n'avait ni bu, ni mangé, ni uriné.
Une autre fille*, âgée seulement de 12 ans, à partir du samedi saint, ne put plus manger (c'est encore là un phénomène hystérique que ces idées délirantes ayant une origine religieuse). « Elle parloit peu ; le bruit de la halle et de l'église lui estonnoit le cerveau, dont elle sentoit la douleur à la tête. Elle avoit toujours auprès d'elle l'image du crucifix. La faim l'a quittée dès le commencement, et elle avoit en horreur toute chose mangeable, ne pouvoit avaler, si bien que, lorsqu'elle communioit, il fallait lui mettre de l'eau dans la bouche. » Pendant quatre ans elle aurait vécu uniquement avec de l'eau
d. Histoire admirable et véritable d'une fille champêtre du pays d'Anjou, laquelle a été quatre ans sans user d'aucune nourriture que d'un peu d'eau, par Pascal Robin, gentilh'>mme angevin. — In-S", Paris, Roigny, 1586.
et, à de très longs intervalles, avec un peu de pain trempé dans l'eau.
Une autre histoire est celle d'ApoUonie Schrierer : Histofia admiranda de prodigiosa inedia Apollonise Virginis^ etc.^ e^c, par Lenïulus. (Berne, chez Lépreux, 1604.)
Apollonie est manifestement une hystérique, et on nous la montre dans une gravure étendue sur son lit, dans l'attitude des mélancoliques, presque sans voiles, et pas trop décharnée, malgré son long jeûne. Elle était certainement insensible, puisque les mouches se promenaient sur son corps sans qu'elle cherchât à les chasser. Elle restait éveillée toute la nuit, et, à quelque heure que ses parents l'interrogeassent, ils la trouvaient éveillée. Pour s'assurer qu'il s'agissait réellement d'un jeûne prolongé et non d'une simulation quelconque, les magistrats l'ont séparée pendant deux semaines de sa mère, ce qui ne s'est pas effectué sans cris et sans lar-. mes : ils l'ont surveillée pendant deux semaines, et ils ont constaté que, pendant deux semaines, elle n'avait pris aucun aliment.
Dans le même ouvrage se trouve l'histoire d'une fille de Spire qui a vécu sans manger, et qui a été observée par Ge- KARDUS BucoLDiANiJs. Elle introduisait, de temps à autre, quelques gouttes d'eau ou de vin entre ses lèvres. On l'a observée pendant douze jours, et on n'a pas pu trouver de fraude. Il paraît qu'elle serait restée pendant trois ans dans cet état : d'ailleurs elle n'a pas été observée pendant trois ans, mais seulement pendant douze jours. Elle était âgée de douze ans, et son corps était chargé de pustules (?) : [Corpus pustulis de phlegmale scatebat). Elle était dans une somnolence continuelle et pleurait quand on lui parlait de sa mère.
Une autre jeune fille de Cologne aurait vécu quatre ans sans nourriture. Elle entrait en syncope dès qu'on voulait lui mettre quelque chose dans la bouche. — C'est encore là une tare hystérique.
Enfin, dans le même ouvrage de Licetus, après nombreuses
citations de jeûnes célèbres, d'Elie, de Moïse, du Christ, on arrive à l'histoire de la jeune fille de Confolens qui a excité l'admiration de quantité de médecins et de poètes*. Un sieur MoREAu qui l'a vue croit devoir lui adresser ces vers :
Rougis, ventre glouton, à ra])ord de ce livre,
Si tu ne veux pallir au jugement de Dieu.
Que feras-tu, chélif, en ce terrible lieu,
Puisqu'on peut, ici-bas, longtemps vivre sans vivre?
Il s'agit d'une jeune fille de 12 ans qui serait restée quatre ans sans manger et sans rendre d'excréments. Mais, dans l'observation qu'en donne le médecin qui l'a observée, un certain docteur en médecine de Poitiers, il est beaucoup plus question de Pj.ine et de Galien que de la malade. Elle est d'ailleurs manifestement hystérique, ainsi qu'il ressort de ses spasmes œsophagiens.
Jean de Marcov[lle raconte' l'histoire d'une jeune fille âgée de 22 ans « qui fut l'espace de deux ans entiers sans boire ni manger, sous réserves d'aucunes confitures et quelque peu d'eau dont elle se rafraîchissait la bouche. Elle avait le ventre si fort en lié qu'il fallait trois aulnes de lisière pour en prendre le tour, »
Makcoville répète les histoires d'un notaire picard qui serait resté (pour cause de maladie) deux ans sans nourriture; d'un jeune homme écossais qui resta trente jours en prison, et d'une fille de Tulle qui, en l'an 822, resta trois ans sans manger après avoir reçu la communion à Pâques.
D'après Querietanus'' (xvi" siècle), Jeanne Balans, âgée de 14 ans, aurait été pendant six mois avec de la dysphagie et
\. Histoire merveilleuse de l'ahslinence triennale d'une fille de Confolens en Poitou. En cette histoire est aussi traicté si l'homme peut vivre plusieiu's jours, mois et aunécs saus recevoir aucun aliment... — Paris, chez Jean de Heuqueville, 1602.
2. Traicté )ne>nora/j le d'aucuns cas merL^eilleux, etc., p. 40, § xiiii. — In-12; Paris, chez .Jean Dallier, l.'jlii.
3. Cité par Kiesewetïkr : Inedia, dus ui)jslisr/te Fasten, in S/ihinx, mai 1888, p. 323.
L'INAMTIO.X. 315
l'impossibilité de manger. Elle était atteinte d'une coxalgie empêchant tout mouvement, et des accès de délire et de torpeur avaient précédé sa maladie. Aucune critique d'ailleurs pour juger s'il y a, ou non, simulation.
LicETUs rapporte, d'après Matheus Ferrarius de Gradibus, l'histoire d'une femme qui avait des syncopes et des accès de frénésie : elle vomissait tout ce qu'elle mangeait. Cela a duré trois ans, et, cependant, on la saignait tous les sept jours. Elle a vécu dix-sept jours sans rien prendre qu'un peu de vin, et dix jours sans prendre absolument rien.
En des temps plus récents (1757), Fontenette rapporte l'histoire d'une fille de 15 ans qui, depuis quatre ans, ne boit ni ne mange. Il est vrai qu'il ne l'a pas observée par luimême; il se contente de dire qu'elle fut surveillée pendant trois semaines consécutives.
D'autres histoires encore peuvent être brièvement rapportées; car tous ces récits se ressemblent. Alliet, médecin à Gisors [Journal de médecine, chirurgie, etc., 1762, p. 432), parle d'une petite fille de dix ans qui, à la suite d'une frayeur, est prise d'une convulsion, puis d'assoupissement avec dysphagie. Alors, après divers accès oii elle tient des propos grossiers, indécents çX furieux, elle entre dans une période de délire qui ressemble étrangement à du somnambulisme. Pendant trente-trois jours elle ne prend absolument rien, et pendant deux mois elle n'ingère qu'une très petite quantité de pain et d'eau. Puis, subitement, elle se réveille, demande de la nourriture et retourne à l'état normal.
A la suite de cette observation remarquable, le Frère Ca- L1XTE Gauthier, religieux de la Charité, démonstrateur en anatomie de Thôpital de Grenoble, rapporte l'histoire d'uu garçon de 1 3 ans qui vivait depuis deux ans et demi sans boire ni manger. Le frère GAurmER, visitant ce mala.de, l'observe pendant quatre jours et ne constate aucune supercherie. « Il a la peau collée sur les os et est d'un tempérament fort susceptible et mélancolique ; la plus petite contrariété le jette dans
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une mélancolie qui dure plusieurs jours. » C'est assurément un cas d'hystérie.
Mercadier [Journal de médecine, etc., 1765, p. 133) raconte l'histoire d'une demoiselle de 23 ans, mélancolique, à demi imbécile et versant continuellement des larmes, qui est restée six mois sans prendre d'autre nourriture qu'un peu de tisane et de bouillon; pendant six semaines elle n'a pas prononcé un mot. On a osé la saigner à plusieurs reprises; mais, comme les saignées provoquaient des syncopes, on ne les faisait pas très abondantes. Elle était dans une somnolence continuelle, entrecoupée de larmes et de gémissements. Elle guérit subitement sous l'influence des douches.
Mekcadier raconte aussi l'histoire d'une fille qui fut trentecinq semaines, en 1G88, sans boire ni manger, d'après le Journal des savants, et d'une femme dont le Journal de Verdun, mars 1760, dit qu'elle ne voulait manger devant personne et qui serait restée dix-sept ans dans cet état.
LicETus parle d'une jeune fille de Pise {Loc. cit., liv. P"" chap. vin, p. 9), qui serait restée seize mois sans nourriture, en 1603. C'était une petite paysanne de quatorze ans ayant des contractures dans les jambes, somnolenteet taciturne. Elle guérit très bien et au bout de dix-sept mois repritsa vie ordinaire.
LicETLs rapporte aussi le fait d'une jeune fille de Pise, âgée de dix-huit ans, qui, à la suite d'un chagrin, est prise de contracture du bras, de convulsions, puis de vomissements et de dysphagie qui l'empêchent de se nourrir. Pendant huit mois elle reste dans cet état sans rien prendre, et, ce qui excite l'admiration de Licetus, c'est qu'elle n'a ni maigri ni changé de visage.
Dans les Mémoires de l'Académie des sciences pour 1704, p. 462-1222, nous trouvons l'observation d'une dame qui a vécu plusieurs mois sans prendre autre chose qu'un demisetier (25 centilitres) de bouillon maigre par jour, c'est-à-dire une décoction simple de quelques herbes potagères dans de l'eau, avec un peu de sel.
Un enfant de dix ans', à moitié idiot (p. 27), (« il jouait avec un miroir en cherchant au derrière ce qu'il voyait en la glace »), serait resté dix-neuf mois sans manger ni boire. Si- MÉON DE Provenchères, pour une pareille affirmation, se satisfait à bon compte : il ne l'a pas fait observer avec soin et se contente de l'opinion des gens de Vauprofonde.
Vandermonde^ raconte l'abstinence d'une femme qui serait restée vingt-six ans sans manger. A vrai dire, l'abstinence n'était pas complète, mais relative. Elle ne prenait que quelques cuillerées de bouillon, de lait, de vin, de tisane. Or une abstinence incomplète peut être presque indéfiniment prolongée ; et il n'est pas douteux que beaucoup de ces cas ne soient authentiques.
On trouvera à l'article Arstinence de Vlndex Catalogue, et dans le Catalogue de la Bibliothèque nationale^ Sciences médicales, 1. 1", p. 361, d'autres cas de même nature, aux xvi°, xvn" et xvni^ siècles. J'en citerai seulement quelques-uns :
I. — De Puella germanica quae fere bieniiium vixerat sine cibo potuque. SiMONis PoRTii Disputatio. — In 4 ; L. C, 1538.
II. — De Puella quse sine cibo et potu vitam transigit. Auctore Ge- RARDO BccoLDiANO. — In-8 ; Robert Estienne, 1542.
III. — Relatio7i du jeûne d'une demoiselle de Hadersleben pendant un an et demi. — In-8 (en allemand) ; Copenhague, Imprimerie royale, 1722.
IV. — Description... dhin cas d'inanition observé, en 1718, chez Marie Jehnfelds..-. Manière dont cette personne est tombée dans cet état et est restée fort longtemps sans manger, boire niparler, par Lessan. — In-4 (en allemand) ; Hambourg, Brandt, 1729.
V. — CoNSBRucH, Abstinence d'aliments et de boisson pendant dix-huit mois (Journal der pract. Heilk. (en allemand), p. Ho à 123. — léna, 1800.
VI. — KuNDMANN, Histoire de deux femmes dont l'une est restée dix ans, l'autre trois ans, sans manger [Sammlung von Nat. iind Med., p. 298 à 306, en allemand). — Leipzig, 17243.
1 . Discours sur l'inappétence d'un enfant de Vauprofonde, confins de Sens, qui n'a bu ni mangé depuis dix-neuf mois, par Siméon de Provenchères ; 2® édit. — Sens, chez Georges Niverd, 1612.