SUR LA GRENOUILLE
ET QUELQUES AUTRES FAITS RELATIFS A l/lNUIBITION
Par M. Charles Richet.
Voici une expérience qui peut servir à l'histoire de l'inhibition, et qui en outre a cet avantage de pouvoir être facilement répétée comme expérience de cours.
Si l'on prend une grosse grenouille verte bien vivace — l'expérience réussit d'autant mieux que la température extérieure est plus élevée, — et qu'on lui injecte sous la peau du dos une petite quantité dune solution concentrée de sel marin, on verra la série suivante de phénomènes :
1° Pendant une, ou deux, ou trois secondes, agitation extrême de l'animal, qui saute énergiquement d'un seul bond ;
2° Mouvements défensifs : la grenouille cherche à porter ses bras au-dessus du dos; elle ploie la tête en avant. Cet état dure quatre à dix secondes environ, rarement plus;
3° Résolution complète : il n'y a plus de mouvement respiratoire; plus de mouvement volontaire. Les réflexes de-
viennent de plus en plus rares; finalement ils disparaissent. L'inertie est absolue. Le cœur bat avec force, mais lenteur. Si l'on place la grenouille dans Teau, elle tombe au fond sans chercher à s'entuir ou à nager. Cet état d'inertie et de résolution, qui commence environ un quart de minute après l'injection de sel, dure environ trois ou six minutes ;
Ie Au bout de ce temps, brusquement, sans transition, la grenouille revient à l'état normal ; parfois elle s'arrête comme épuisée, mais le plus souvent elle a repris définitivement l'intégrité de ses fonctions, et Ton ne saurait la distinguer d'une grenouille normale.
Il va sans dire que le lendemain et les jours suivants les grenouilles ainsi opérées sont parfaitement vivantes et en bon état.
Pour que l'expérience réussisse bien, il faut que la solution soit concentrée, et de plus que l'injection soit faite avec une certaine force, de manière à passer dans le tissu cellulaire dorsal, pénétrant ainsi jusqu'à la peau de la région céphalique.
La quantité de sel injecté ainsi à une grenouille de 50 grammes est d'environ 6 centigrammes : il suffit d'un sixième de centimètre cube de la solution saline pour obtenir ces résultats d'inhibition.
Peut-on expliquer par l'absorption du sel les effets obtenus? Cela me paraît impossible; il faudrait en effet admettre que l'absorption et l'élimination ne durent alors que trois minutes en tout. Quelle est la substance qui pourrait avoir des effets aussi rapides et aussi passag-ers? Ensuite la dose est assez faible, répondant pour un homme île taille moyenne à 72 grammes de sel, dose qui évidemment ne serait pas très toxique; et enfin l'invasion brusque et la disparition brusque des phénomènes qu'on observe, indiquent que c'est un phénomène dynamique, et non un phénomène chimique.
Avec le chlorure de potassium, avec l'essence de térébenthine, avec l'acide sulfurique dilué, on voit les mêmes actions